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Racisme et antisémitisme: opinion ou maladie? Faut-il légiférer?

J’ai entendu récemment à la radio une personne connue qualifier les actes récents à Paris de judéophobes d’abord puis d’antisémites, laissant entendre le dernier terme comme plus grave que le premier. En effet, les deux termes ne sont pas équivalents, mais pas comme cette personne le pense. La judéophobie et le racisme sont des maladies (encore) considérés légalement comme des opinions, certes délictueuses, mais des opinions quand même. Mais il s’agit bien de maladies, surtout comme celles-là, lorsqu’elles sont socialement contagieuses et que nous savons par expérience ce qu’elles ont déjà entrainé dans le passé de guerres et de meurtres. Elles reposent sur de purs fantasmes, comme ceux qui diraient que « la terre est plate », mais ces fantasmes là ne sont pas anodins.

Il faut donc, socialement, prendre en charge ces maladies, et d’abord, commencer par bien nommer les choses, au lieu de reprendre leurs fantasmes (race, sémites, aryens,  etc.) comme si c’était des choses réelles. Que les choses soient bien claires! Premièrement, un raciste est un malade car il n’y a pas de races, l’humanité est une et aucune des différences entre les êtres humains ne peut être qualifiée de race. Deuxièmement, un antisémite est également un malade car il n’y a ni sémites, ni aryens car ces termes sont les inventions même des antisémites. Seulement, pour que cela soit bien clair dans notre manière de penser, il faudrait l’enseigner dès l’école primaire. Personnellement, j’appellerais à légiférer sur ces points.

Jacques Jaffelin, 22 janvier 2019

Comment briser la course mortelle du capitalisme mondialisé?

Je vais partir d’une émission de radio ou P. Manent, philosophe, parlait de son dernier livre sur les droits de l’homme et le droit naturel et dont les propos m’ont rendu furieux.

A priori, ça part toujours d’une bonne intension et, comme l’enfer, on y entend les idées les plus réactionnaires se parer de vertu philosophique pour tenter d’interpréter le monde d’aujourd’hui. Mes propos n’ont jamais été philosophiques dans le sens courant du terme. Je ne pense pas en termes d’entités closes et éternelles, mais en terme de processus. Je ne cherche pas à interpréter mais à répondre à la question: que faut-il faire maintenant, pour échapper à l’autodestruction programmée? Il n’est pas utile de se demander si cela est possible car nous n’avons plus que le choix de la survie.

P. Manent déplore que toute notre vie sociale, actuelle et récente, se fondant selon lui aujourd’hui quasi uniquement sur les droits de l’homme (ou de l’individu désirant), détruise ainsi progressivement ce qu’il appelle notre « droit naturel » culturel et historique. Il considère que ce qui fait une communauté est régit par une loi naturelle séculaire sans le respect de laquelle il devient impossible de faire société. Mais ce qui était déjà difficile, dans un pays ou une aire culturelle donnée (en fait surtout la nôtre pour P. Manent qui s’en préoccupe beaucoup plus que des autres), devient très problématique lorsqu’une forte population d’immigrants de cultures différentes s’installe et revendique ses propres « droits naturels » différents. Dès lors, selon l’auteur, il n’y a plus de fondements communs socio-culturels mais seulement des communautés qui vivent côte à côte avec des vies, des perspectives, des modes de penser qui empêchent toute unité culturelle, toute vie et perspective commune. Le bien commun donné par le « droit naturel » disparaît. Bref! la France n’est plus la France, l’Europe n’est plus l’Europe! Et ainsi de suite… Airs connus. Voyons y de plus près!

  1. Ce que P. Manent nomme les « droits de l’homme » n’est que le récent processus mis en place par le capitalisme, autrement dit par ceux qui le dirigent et/ou par ceux qui le soutiennent, après la grande peur des années d’après-guerre, afin d’éradiquer toute forme de communauté d’intérêts communs, de solidarité, de biens communs, de service public et d’éthique qui pourraient entrer en résistance non seulement contre l’exploitation du travail, mais contre la privatisation généralisée de tout, la libération du business for all, bref contre le capitalisme triomphant et pour la justice, la liberté, le bien commun et la joie de vivre. Il s’agit d’un processus, habilement programmé et appliqué systématiquement, destiné à réduire toute société à des individus isolés devant leur TV, leur smartphone, leurs jeux vidéo, leurs sites porno et leurs listes d’achats compulsifs; des individus qui ne pensent qu’à consommer et réduits non pas uniquement, comme le dit l’auteur, à leurs désirs nouveaux de droit personnel — l’homosexuel(le) réclamant son droit à l’enfant par la GPA ou la PMA ou la femme musulmane son droit à être voilée) —, mais à leur droit de consommateur: le fameux pouvoir d’achat. Même la gauche est tombée dans le panneau les deux pieds dedans. Pour l’auteur, ces derniers droit individuels qui, pour lui, sont des droits de l’homme au même titre que le droit de dire ce qu’on pense ou le droit de croire ou non (alors qu’ils sont de nouveaux droits que l’on vient d’inventer et qui correspondent ici ou là à l’évolution des mœurs), sont des droits qui mettent en péril les mœurs communes héritées de nos ancêtres et qu’ils nomment « droit naturels » (sic). Ce qui n’est pas faux, puisqu’on les a justement demandés pour cela. Mais ce n’est pas tout.
  2. Ce qu’il nomme « droits naturels » remis en cause par les nouveaux droits de l’homme (qui sont aussi, au passage, droits de la femme, des enfants, des animaux, des plantes et de notre environnement), sont des traditions historiques qui reposaient sur un mode de vie qui est en train sinon de disparaître, du moins de devenir très minoritaire. Il parle du « mariage » en déplorant qu’il ne signifie plus une union destinée à perpétuer l’espèce; ce qu’il est depuis que l’humanité existe, selon lui. Je dis selon lui, car il semble ignorer les groupes humains qui vivent différemment et qui pratiquent toujours certains de ces nouveaux droits ici, par exemple, la GPA, depuis des millénaires, ce que chaque ethnologue sait et que Claude Lévi-Strauss a eu l’opportunité de rappeler il y a quelques années. Et je l’ai moi-même constaté chez les Inuit.
  3. Il déplore ainsi l’accueil des migrants qui engendre un bouleversement considérable dans notre culture et qui met en danger notre manière de vivre ensemble. Curieusement, il oublie que ce qui a bouleversé tout l’équilibre du monde au XIX siècle, c’est l’essor mondial du capitalisme avec la colonisation qui détruisit en quelques années des milliers de cultures millénaires avec les familles, les enfants, les hommes, les animaux, le sous-sol, etc. réduits à l’esclavage et/ou à l’exploitation la plus cruelle, sans parler des massacres. Combien de ces « droits naturels » nos ancêtres directs ont-ils détruits non seulement sans aucune vergogne, mais avec fierté? Et tout cela, au nom de notre belle civilisation aux « droits naturels » (sic) à préserver. Et on voudrait que tout cela n’ait eu aucune conséquence? Que leurs enfants, leur petits-enfants et leurs arrière petits-enfants, ne s’en souviennent pas? Mais sortez de votre ordinateur Monsieur Manent, et parlez, parlez autour de vous et écoutez ce que le monde à a vous dire!
  4. Vous avez sans doute remarqué, dès que l’on parle de naturel, de nature et autre concept aussi sacré que vide, tout le monde se tait et bafouille. On ne touche pas au « naturel ». Ah! Le mariage sacré, droit naturel depuis des millénaires. Il faut bien être un homme pour affirmer cela. Je ne savais pas qu’il y avait des droits ou des lois naturelles. Pour moi, ce que nous nommons la nature ne connait ni principe, ni fin et donc ni lois. Les lois sont inventions des hommes par lesquelles ils expriment leur désir de puissance, voire de toute-puissance, leur insatiable « appétit », pour reprendre le mot de Spinoza. Mais les inventions humaines sont également naturelles. Car il n’y a rien d’autre que la nature dans la nature. La nature est tout ce qui existe. Tout ce qui est, est nature. Même ce que dit P. Manent est naturel. Et la culture est aussi nature. La nature est bonne fille. Oui! Je pratique l’ironie aujourd’hui, parce que je suis en colère. Il y a des jours où j’en ai assez. Et je commence à me faire vieux. Le seul philosophe que je tiens en considération pour nous avoir éclairés à ce propos est Spinoza. Beaucoup de professeurs de philosophie parlent de lui, on en parle même à la radio et à la TV, mais je n’en n’ai pas encore vu un seul qui pratique sa pensée immanente. Et c’est parce que nous avons cru jusqu’à aujourd’hui à nos récits mythiques, là où sont inscrits ces fameux « droits naturels » qui nous disaient que nous étions posés sur la nature par quelque dieu, que nous nous sommes crus culturels et non naturels. Il n’y a pas encore si longtemps, nous nommions « sauvages ou « naturels » ces semblants d’hommes à qui nous accordions le rang « naturels » des d’animaux. Dans culture il y a culte. Voyez le résultat! J’entendais ce matin même une journaliste s’étonner de la vie des indiens de Guyane qui se battent en moment même contre la mise en service d’une mine d’or soutenu par le gouvernement français, qui va détruire leur mode de vie. Et elle disait, je la cite: « ils vivent comme s’ils étaient une partie de la nature. » Incroyable, non! Elle était incapable d’imaginer, comme nous tous encore, que nous sommes tous une partie de la nature, et pas seulement les indiens. Mais eux le savent beaucoup plus clairement que nos écolos qui l’ignorent encore.
  5. Nous sommes engagés, que nous le voulions ou non, dans un processus auto-destructif désormais mondialisé et dont les seuls bénéficiaires, si je puis dire, sont des personnes dont le seul but de l’existence est de devenir de plus en plus riches. Autrement dit d’accumuler et d’accumuler toujours plus de monnaie. Voici ce qu’en disait G.M. Keynes en 1930 dans un article intitulé Economic possibilities for our grand-children: « L’amour de la monnaie est une dégoutante morbidité, une de ces semi-criminelle, semi-pathologique propensions qui devrait être traitée par les spécialistes des maladies mentales ». Nous en sommes loin, toute la planète devient folle! Il est inutile de rajouter ce que nous savons tous. Et qu’on ne nous dise pas que les fous de l’accumulation sont utiles pour le progrès et la croissance. L’accumulation d’argent n’est rien d’autre qu’une métastase mondiale qui conduit notre espèce au cancer généralisé, autrement dit à la mort.
  6. Nous sommes donc entrés dans une phase dramatique de l’histoire humaine que même Shakespeare n’aurait pu imaginer. Il semble que le processus en cours soit bel et bien irréversible et qu’il ne nous reste plus qu’à attendre le pire. Mais comme nous autres, les vivants, sommes encore capable d’envisager de vivre autrement, la seule question qu’il convient de se poser et d’y répondre si nous le pouvons est: comment briser le cancer capitaliste désormais mondialisé qui nous conduit à l’autodestruction? Je voudrais proposer cette réflexion:

— Il va nous falloir d’abord sortir des entités étatiques actuelles aux objectifs impériaux et autres en construisant des ensembles humains nouveaux, plus petits, dans lesquels un processus démocratique réel (élections avec révocabilité à tous moment) puisse se mettre en place. Ces ensembles humains ne pourront pas être fondés sur de soi-disant « droits naturels » ancestraux et retrouvés, mais au contraire sur une perspective de vie commune à inventer, comme nous en voyons se développer ici ou là (ZAD, monnaie locale, vente directe des primeurs aux particuliers par les producteurs eux-mêmes, etc.) et qui ont tous comme caractéristique la non capitalisation, le recyclage et la vie saine et joyeuse. Pourrait alors se retrouver tous ceux, quelle que soit leur religion, leur langue d’origine ou autre, leur nationalité antérieure, etc., qui veulent partager et désirer cette autre vie. Une telle communauté est encore à inventer, mais si l’on y fait bien attention, nous pouvons voir ici ou là les prémisses fécondes à quoi elle pourrait ressembler avant que le pouvoir en place ne décide d’envoyer ses chiens.

— Il me semble aussi important pour cela de renoncer à notre croyance au temps linéaire qui est justement le temps de l’accumulation infinie et du soi-disant progrès, pour le remplacer par les rythmes de la vie. Einstein avait déjà montré, mais sans grand succès auprès de ces collègues qui ne cessent de l’encenser, que le temps est une illusion. J’ai écrit plusieurs livres à ce sujet. Nous ne constatons que des rythmes, en nous, en dehors de nous. La durée de nos vies est un rythme, celui de la génération. Les générations qui se suivent sont des rythmes, le jour, la nuit, la Lune, la Terre, le Soleil, et ainsi de suite sont des processus rythmiques. Et il n’y a pas de rythme de tous les rythmes, sauf si nous retournons à Aristote et à son équivalent moderne, le Big Bang, autrement dit, là où rien devient quelque chose, autrement dit le commencement du TEMPS LINÉAIRE. Sortons de cette folie funeste pour trouver la bonne vie! Nous aurons alors enfin compris que nous ne sommes ni sur la nature, ni dans la nature, mais de la nature, comme toutes les autres espèces, minérales, végétales et animales.

Jacques Jaffelin, 17 Juin 2018

Théorie de l’information générale ou Essai d’épistémothérapie culturelle

1. La seconde édition de mon « Tractatus logico-ecologicus » vient de paraître sous le titre malencontreux, de « Théorie de l’information générale ». Le sous-titre, « ou la quatrième vexation » me plaît davantage. Mais en fait, j’aurais dû l’intituler « Essai d’épistémothérapie culturelle », car il s’agit bien de pathologie, au sens propre du terme, de la pensée culturelle, et plus particulièrement, de la pensée dite occidentale, autrement dit, de celle qui est apparue dans l’aire culturelle, qui va des rives du Tigre et le l’Euphrate, jusqu’en Grèce puis dans l’Europe entière et qui essaima progressivement dans le reste du monde.

Je voudrais maintenant m’appliquer à poursuivre ce que j’ai laissé en projet à la fin de mon avertissement à la seconde édition et dans les Notes qui la suivent…

2.

Comment juge-t-on un être humain… suite

Encore une polémique en France sur Céline. Je voulais juste rappeler ce que j’ai déjà écrit dans ce blog et publié dans: Où va la Civilisation?,  p. 100.

« …. Cela m’a conduit à penser aux personnes qui rendent régulièrement hommage à Céline pour ses talents d’écrivain. C’est comme si on rendait hommage à Hitler pour ses talents de peintre ou de tribun … »

 

Je n’ai rien à ajouter

Jacques Jaffelin janvier 2018

L’angoisse humaine et la vague suivante de l’évolution

On a toujours tendance à penser que notre angoisse fondamentale est la peur de la mort. Nous nous imaginons ainsi que nous serions les seuls vivants à avoir conscience de notre néantisation. Ce qui est conforme à notre autre mythe selon lequel nous serions les seuls à posséder la conscience d’être soi. Nous sortons petit à petit de cette arrogance depuis peu. Très peu, en fait.

Nous sommes maintenant prêts à accorder aux végétaux des sentiments d’existence. Notre fameuse science fondée sur la mécanisation générale des esprits et du monde, a quand même fini par accepter ce que d’autres être humains, vivants sous d’autres latitudes, reconnaissent depuis la nuit des temps.

Mais notre angoisse fondamentale n’est peut-être pas celle de la mort. Elle me semble plutôt liée au fait que nous n’avons pas de prédateurs plus puissants que nous. Les autres êtres vivants ont tous, selon leur espèce, des prédateurs, c’est-à-dire des êtres plus forts qu’eux à qui ils servent de nourriture ou avec qui ils rivalisent. Le prédateur suprême aujourd’hui est l’être humain pour tout ce qui est vivant et non vivant. Nos plus grands prédateurs, à nous autres êtres humains, ce sont nos congénères eux-mêmes. Oui! L’homme est bien un loup pour l’autre homme qu’il considère comme une brebis.

Nous avons alors inventé les dieux pour tenter de ne pas mourir de cette quête de la puissance absolue. Cette invention n’est pas innocente puisque ce sont justement ceux qui désiraient cette puissance qu’ils l’ont inventé: les prêtres, les rois et leurs serviteurs: les soldats. Ce faisant, la toute-puissance était projetée hors de soi, hors même du monde pour les religions monothéistes. Le délire de toute-puissance se trouvait du même coup apprivoisé et contrôlé relativement. Mais, nous étions toujours à la merci d’un césar, d’un tribun, se prenant pour le sauveur suprême. Mais l’amour suprême du sauveur c’est toujours le pouvoir suprême. Et le dieu est toujours le dieu des armées.

Cliniquement parlant, cette projection ne marche que lorsque l’on ne s’en sert pas. C’est-à-dire peu souvent et peu de temps. Le délire de toute-puissance a toujours court et la projection psychique a progressivement été remplacée par la projection tout court: celle des boulets de canon, puis des bombes en tous genres. Mais aussi par l’accumulation de richesses, de capital. L’expression la plus moderne de la quête de la toute-puissance.

Je relisais récemment La Religion du Capital de Paul Lafargue publiée en 1886. Elle n’a pas pris une ride. Il avait déjà raison, le gendre de Marx, qui écrivait, avec l’humour en plus: « le véritable dieu, le dieu vivant, c’est le Capital ».

Ainsi, nous autres êtres humains, qui nous attendons toujours à être supplantés, voire sauvés, par des êtres plus forts que nous (dieux, extra-terrestres, monstres de toutes sortes qui peuplent toujours notre mythologie moderne), nous n’avons même pas encore réalisés, dans le sens propre du terme, c’est-à-dire débarrassés de nos névroses enfantines, que nous sommes à la fois prédateur et proie. Y parvenir serait le signe que la prochaine vague arrive.

Jacques Jaffelin

A propos de la notion d’informotion (1)

Pour s’émanciper du principe d’inertie, de l’identité et de la pensée mécanisée!

Dans la théorie de l’informotion, l’espace est la forme et le temps est le changement associé à cette forme, c’est-à-dire le mouvement de cette forme. L’informotion c’est l’espace/temps. Mais il n’y a pas de temps et d’espace séparés ni séparables comme dans le principe d’inertie, et dans la mécanique quantique. D’une certaine façon, l’informotion ne reconnaît ni espace ni temps comme entités puisque l’informotion est une pensée processuelle. Dans le principe d’inertie la forme et le mouvement restent séparés car l’objet n’est pas un objet physique mais un objet mathématique avec des propriétés mécaniques immuables si on le considère immobile. En informotion, il n’y a rien d’immobile tout change et tout se transforme constamment. Il n’y a ni états stationnaires, ni objets mais des processus, tout est processuel. L’objet, ou le concept, n’est qu’un moment d’un processus. Il n’y a donc pas d’identité de quoi que ce soit puisque rien ne reste identique; celui qui pense comme ce à quoi il pense. Après tout, je dis sous une autre forme ce que Lavoisier, et avant lui Héraclite, disaient mais que la pensée mécanisée (scientifique et autres) ne pouvait reconnaître autrement que comme une boutade sans importance. La pensée mécanisée ne conçoit que des entités closes et éternelles puisqu’elle ne pense qu’à l’aide d’objets clos et éternels: les nombres. C’est non seulement une pensée morbide, mais une pensée dont toute vie est absente.

Remarques misosophiques:

  1. L’informotion met fin à la séparation cartésienne de la res extensa et de la res cogitans. La chose étendue c’est la forme et la pensée c’est un mouvement du corps.
  2. La nature naturante et la nature naturée de Spinoza se retrouvent dans le processus générationnelle de l’informotion. Toutes les natures sont naturées en ce qu’elles sont toutes issues d’une précédente génération, mais toutes ne sont pas naturantes en ce que certaines aboutissent à une impasse et ne génèrent plus rien. Exemple: la Lune est issue de la Terre qui est elle-même issue du Soleil comme toutes les planètes qui gravitent autour de lui, mais elle n’a rien généré gravitationnellement parlant.
  3. La question de l’identité, je l’ai souvent rappelé, est la source de toutes nos détresses, nos errements et nos massacres. Dès lors que l’on pense processus, il n’y a plus d’identité, mais des moments d’identification ce qui n’a rien à voir. Car dans la vie d’un être humain, nous pouvons nous identifier de multiples façons. Le malheur commence dès qu’identification est remplacée par identité.
  4. Même chose pour la question de la démocratie. Il n’y a pas de démocratie avec des principes canoniques qui la caractériserait à tout jamais. S’il existe de tels principes (par exemple: État de droit, liberté d’expression et élections régulières avec élus tirés au sort et révocable à tous moments), ils n’ont encore jamais été appliqués. Mais il y a bien un processus de démocratisation qui se poursuit non pas dans un état particulier mais dans le monde humain généralisé et qui se crée continument. Ce processus de démocratisation pourrait aussi d’ailleurs se nommer processus de déhiérarchisation du monde humain. Où l’on voit que l’effrayante régression culturelle des « élites politiques » qui s’accrochent désespérément au saint Graal de l’identité culturelle occidentale nous montre bien que nous devons rapidement changer de voie. Il n’y a donc pas non plus d’entité culturelle appelée civilisation. Le terme même de civilisation (au contraire du terme culture) exprime d’ailleurs bien un processus en cours et non un état de fait.

Jacques Jaffelin, mai 2017

 

ENTRE DEUX TOURS…

Nous voici maintenant au cœur de la tourmente. Mais il y a plusieurs points de vue sur les causes de son apparition, plusieurs points de vue sur ce qui se passe, plusieurs points de vue sur la manière de s’en sortir et plusieurs points de vue sur ce qu’il faudrait faire ici et maintenant.

Il y a ceux qui veulent rester comme avant, qui rêvent d’une identité éternelle, qui ne veulent plus de changements de quoi que ce soit. Ils rêvent aux villages d’antan avec l’Église et la Mairie. La douce France, cher pays de mon enfance… Avec ses hiérarchies de tous ordres. Avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Avec ses éternels riches et ses éternels pauvres à qui l’ont doit faire la charité. Ceux-là sont plutôt aisés, âgés ou soumis à des idéologies désuètes. Ils font profession de fermer les yeux devant l’évidence. Ils sont dans le déni de ce qu’ils voient, de ce qu’ils entendent. Ils sont environ 20%.

Il y a ceux qui voudraient une société solidaire, fraternelle, ouverte, juste, égalitaire, vraiment démocratique et où il fait bon vivre. Ils reconnaissent que nous ne pouvons plus accepter l’ordre social ancien qui a permis la destruction systématique du vivant et du minéral dont nous sommes tous issus. Que la Terre n’est pas un jardin sur lequel quelque dieu nous aurait déposés un jour qu’il s’ennuyait pour observer son œuvre, mais que nous sommes une plante de ce jardin qu’est la Terre. Et que si nous détruisons toutes les autres plantes, ce n’est pas la Terre que nous allons détruire, mais nous qui nous autodétruisons par notre propre voracité. Ceux-là voudraient une civilisation humaine pacifiée et réconciliée avec ce dont elle est issue. Et pour ce faire, voudraient faire fusionner écologie,  économie et politique. Ils sont environ 20% aussi.

Il y a ceux qui voudraient que l’on poursuive comme maintenant: « Business as usual« . Car c’est le seul moyen, pour eux, d’éviter le pire: la fin du capitalisme; qu’ils nomment pudiquement, économie de marché. Ils sont pour l’ouverture mais pas celle de la solidarité, de l’égalité et de la justice. Leur ouverture signifie la dérégulation de tout ce qui fait obstacle aux affaires. Les affaires pour tous, disent-ils. Tout devient affaire privée, et plus rien ou si peu ne doit rester publique. L’État ne doit plus être l’agent de la solidarité sociale ou collective. Le publique ou le social est, pour eux, un gros mot qu’ils identifient à socialisme ou pire, à communisme. Ils parlent bien d’écologie, mais à la seule condition d’en faire des affaires. Du profit, toujours du profit. Ils sont jeunes et beaux, ils sentent bon le sable chaud et les actions en bourse. Ils méprisent aisément tous les autres et une partie d’entre eux s’organisent déjà pour se protéger du cataclysme climatique les poches pleines. Ils sont également environ 20%.

Et il y a ceux qui sont perdus, qui travaillent durs pour pas grand-chose ou qui sont au chômage et qui sont et se sentent les oubliés de tout et de tous les autres; de la croissance, des affaires, du travail, de l’ouverture. Ils ne sont pas riches. Mais ils voudraient peut-être, pour certains,  le devenir et avoir leur part du gâteau. Car ils pensent, comme ceux qui précèdent, qu’il y a encore un gâteau. L’écologie pour eux n’est qu’une affaire de bobos. Ceux-là sont les proies idéales des idéologues qui ne pensent qu’à exercer leur pouvoir sur eux, au nom du peuple, comme ils disent. Ils parlent de nations, d’État, mais ne pensent que pouvoir. Ils entretiennent les peurs, toutes les peurs et d’abord, celles des étranges étrangers qui viennent d’ailleurs ou non et qui, pour eux, ne devraient pas être là. Ceux qui se présentent à la magistrature suprême en leur nom, ne sont pas loin de penser comme les précédents. Car eux aussi sont riches, mais ils ont choisi de jouer avec les pauvres, comme l’Église peut encore le faire. Et ils ne manquent pas de clients puisque les pauvres sont les plus nombreux. Mais ce groupe représente aussi environ 20%.

Il s’agit là d’une approximation car ces pourcentages ne reflètent pas la proportion réelle de chacun de ces groupes. Ils restent néanmoins les derniers 20% qui se répartissent ou non dans ces quatre groupes mais qui ne participent pas au scrutin.

Alors, que peut-on faire?

La France n’est pas coupée en deux mais en cinq. Dimanche prochain, pour ceux qui comme moi font partie du deuxième groupe, il s’agit d’éviter toute possibilité pour que le quatrième groupe remporte ces élections. Même si l’on sait que, le troisième gagnant, c’est le capitalisme triomphant qui se présente comme un humanisme — je rappelle qu’au sens originel de la Renaissance, humanisme veut dire « l’homme au-dessus de tout » pour faire de la nature tout ce qu’il veut car Dieu l’a posé sur la Terre pour son propre agrément.

Cela devra nous laisser un peu de temps pour que le second groupe ait encore une chance, s’il est capable de la prendre. Si nous en sommes capables, nous autres rêveurs invertébrés qui pensons que l’homme est, malgré tout, amendable. Car, nous devons maintenant le reconnaître, contrairement à ce que nous avons tous pensé depuis deux siècles, le socialisme n’est ni rationnel au sens de nos économistes distingués, ni raisonnable au sens d’une raison historique, c’est, avant toute chose, un désir de vie, un désir de liberté, d’égalité et de justice. Vive la sociale!

Jacques Jaffelin, avril 2017

VIVE LES RELIGIONS!

1. La Téléologie des croyants, des athées et des mythes scientifiques

Les vieilles religions reviennent en force, lit-on maintenant partout. Mais qu’entend-on par religion? Si religion veut dire étancher des dieux, alors certaines n’ont jamais disparu. Si religion veut dire des ensembles d’idées et de principes pour vivre en commun en paix, alors, cela n’a jamais existé. Idéologies ou religions, avec ou sans dieux ont toujours été en concurrences entre elles pour l’hégémonie, c’est-à-dire pour le pouvoir absolu. Les rois et les prêtres de chacune d’entre elles n’ont eu de cesse de se faire la guerre, la guerre de conquête. Même lorsque l’une ou l’autre d’entre elles semblent faire œuvre de paix, ne vous y trompez pas! C’est dans l’attente de jours meilleurs où elles pourront reprendre du service.

Qu’ils soient religieux ou athées, ils croient. Les uns croient qu’ils sont une création divine destinée à adorer leur dieu; les dieux sont quand même plutôt narcissiques. Les autres croient que l’homme est le but de la nature pour qu’il lui dise ce qu’il en est d’elle-même; la nature est ici anthropique et autoréférentielle.

Sans revenir sur nos mythes religieux antiques qui bénéficient d’un renouveau inattendu et que tout le monde connait, n’oublions pas nos mythes scientifiques qui sont tout aussi présents et les deux mythes se parlent entre eux constamment, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss. Pour la biologie, l’homme est le résultat d’essais et d’erreurs de la nature qui a pris des milliards d’années à le forger (si je prends 10 années d’essais et d’erreurs pour être en mesure de jouer la sonate de Bartók au violon, c’est que j’avais le dessein de jouer du violon). Ce qui signifie logiquement que la Nature aurait un dessein, une finalité, une téléologie. On ne peut pas à la fois, dire que tout cela est le résultat du hasard qui, par définition ne requiert aucune explication, et chercher dans le même mouvement, à expliquer, à donner des raisons à l’évolution. Les biologistes passent pourtant bien leur temps à expliquer les causes de l’apparition de la vie, puis des cellules, puis des organismes, puis de l’homme.

Mais « Pourquoi? » n’est pas, en principe, une question scientifique; mais une question technique à propos d’une de nos actions. « Comment? » Oui! Mais seulement localement, à l’échelle humaine. La question « pourquoi? » se poursuit indéfiniment jusqu’à son stade ultime: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Aucune réponse possible! Et la question « comment ? », en dehors des affaires humaines, aboutit à son terme: comment est-on passé de rien à quelque chose? Aucune réponse possible non plus. Ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose; que le rien est impossible à imaginer et à penser. Nous sommes issus de ce quelque chose et il est tout simplement insensé de penser que nous pouvons expliquer pourquoi et comment il existe. Ce qui nous entraîne à penser que l’Univers, comme entité définie au sens où les cosmologues l’envisagent, n’existe pas car ce quelque chose, ou autrement dit la nature comme processus éternel, ne peut être globalisé car il échappe à toute quantification et toute qualification.

On pourrait dire qu’un des drames de notre civilisation c’est qu’elle n’a pas appris à distinguer les questions qui ont des réponses et qui peuvent être utiles de celles qui ne peuvent pas en avoir et qui sont morbides par nature car paradoxales et autoréférentes. Il est vrai qu’il a fallu plus d’un siècle de débats pour qu’on renonce finalement à la question du sexe des anges.

Or donc, l’homme, le dernier arrivé sur l’échelle de l’évolution (je passerais sur les extra-terrestres pour ne pas effrayer les enfants et les vieilles barbes de l’Académie), devrait accomplir les raisons de son existence. Pour les croyants en une divinité, l’homme est destiné à l’honorer, c’est-à-dire à lui obéir, à le servir et à se soumettre à sa volonté supposée. En fait, bien entendu, à ceux qui le disent.

Pour les croyants de la quête du savoir tendanciellement absolu (cf. Stephen Hawking) des sciences, la nature attendrait que l’homme découvre la vérité des choses, autrement dit réponde à la question: « Qu’est-ce que la nature? ». La loi de la nature serait donc qu’elle désirerait que quelque « chose » (quelqu’un ou quelqu’une en l’occurrence), c’est-à-dire une partie d’elle-même survenue par hasard ou par essais et erreurs, lui énonce ses propre lois. Et voilà donc l’autoréférence construite et dans laquelle nous baignons sans même nous en rendre compte, pour la plupart. Après l’homme, plus d’évolution organique: tout est fini! Reste la technologie, la science, etc. Mais de quoi s’agit-il?

Tout se passe comme si la nature avait une finalité, une loi fondamentale, qui n’est ni une loi physique, ni une loi biologique, mais une loi évolutionnaire (avec un commencement et une finalité), une téléologie: la survenue de l’homme qui va lui dire ce qu’il en est d’elle-même. L’homme devient le sauveur de la nature qui lui dira enfin quoi penser d’elle-même. C’est là, c’est cette croyance-là qui est l’origine de la Vérité, de l’Être, de toute la philosophie, de la science, de notre course technologique infernale, de notre sentiment de toute-puissance, de notre irrépressible voracité. C’est ce que j’ai appelé « l’invention du savoir » dans mon dernier ouvrage.

Et cette autoréférence (scientifique, mais en fait pas scientifique du tout, puisque non expérimentable) est la même que celle créée par nos mythes religieux antiques. Elle est juste un peu plus sophistiquée.

2. Croyance, foi et espoir

L’alternative n’est donc pas entre croyants et athées, entre religieux et scientifiques mais entre ceux qui croient et ceux qui n’ont pas besoin de croire pour agir et se donner une éthique; entre ceux qui ont la foi et ceux qui n’ont aucune foi ni aucun dieu à prier pour les secourir; entre ceux qui attendent en priant et ceux qui agissent pour surmonter leur peine et résoudre les problèmes qui se posent; entre ceux qui espèrent qu’un jour cela ira mieux ou que quelque Dieu, César ou Tribun viendra les sauver et ceux qui ne comptent que sur leurs actes. « Renonce à espérer et je t’enseignerais à agir » disait Sénèque à Lucillius.

3. Ne confondons pas dieux et religions

Certains font de longues recherches pour nous montrer que les hommes auront toujours besoin de croire, d’inventer des dieux et d’espérer. Mais la question ne serait-elle pas plutôt: comment avons-nous inventé la croyance et les dieux qui vont avec? Nous connaissons la réponse depuis longtemps: depuis que nous avons inventé l’État. C’est-à-dire le pouvoir des uns sur les autres. C’est-à-dire, l’inégalité et l’injustice. Cela est arrivé lorsque nous avons commencé à construire des villes avec des remparts autour, des paysans à l’extérieur et à l’intérieur des esclaves, des artisans et des rois soutenus par des prêtres. Le pouvoir était inventé ainsi que l’oppression et la perte des libertés élémentaires. Et tout cela compensé par l’invention des dieux afin de bien faire comprendre à tous que cet ordre est un ordre divin et que le premier qui le conteste ne mérite que la mort. Certains pensent que la politique et la religion sont deux choses différentes alors qu’elles visent la même chose: la soumission et la servitude pour l’État et l’entretien de l’espoir et de la peur pour la religion. Elles sont complémentaires et l’un ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont totalitaires en elles-mêmes lorsqu’elles fusionnent mais peuvent, aujourd’hui, permettent aux citoyens de lutter pour l’égalité et la justice si elles sont séparées. Nous sommes bien à un moment où les religions sont séparées du pouvoir politique. Mais ces dernières ne luttent ni pour la justice ni pour l’égalité, elles luttent pour leur existence propre. Alors que l’État est contesté de toutes parts, elles profitent avantageusement de son affaiblissement pour s’offrir une nouvelle jeunesse. Les religions ont tellement craint de disparaître au cours du siècle dernier qu’il s’agit là d’une revanche.

Comment cela est-il arrivé, alors que nous pensions qu’elles étaient définitivement mises au rencard du pouvoir et réservé au privé de chacun? Tout d’abord, nous avons eu tord de penser cela. Ensuite nous avons oublié dans nos calculs qu’une religion n’a pas nécessairement besoin de dieux. C’est le cas du bouddhisme ou du shintoïsme. C’est aussi le cas de la science qui a ses dogmes (qu’elle appelle paradigmes) et ses grands prêtres. Mais surtout, le XIXe et le XXe siècle ont vu naître, vivre, prospérer et disparaître une religion sans dieu, mais une religion quand même, avec ses prêtres, ses espoirs, ses persécutions, ses luttes, ses victoires et, finalement, sa destruction: le communisme ou, plus précisément, son dévoiement stalinien.

Notre aveuglement égocentrique nous convie trop souvent à parler pour l’humanité entière. Nous parlons de nos religions en pensant que ce sont les seules possibles et que les autres ne sont que des essais ratés. Certains ajoutent imprudemment qu’on ne peut pas vivre sans religions parce que « tant qu’il y aura des hommes il y aura toujours des dieux ». Mais la majeure partie de l’humanité de l’Extrême-Orient vit très bien sans dieu. Cela n’empêche ni la guerre ni l’injustice, ni l’oppression. Le communisme ou le marxisme, comme religion sans dieu, autrement dit comme idéologie, a pourtant bien été éradiquée puis très vite a été immédiatement remplacé par l’une ou l’autre des religions locales, selon l’aire géographico-culturelle, par le pouvoir en place. Le pouvoir ne peut, lui,  se passer de religion.

On parle aujourd’hui du retour du religieux. Mais n’est-ce pas plutôt, pour beaucoup, le retour d’un désir de communauté, d’un désir de chaleur humaine dans ce monde où chacun est isolé devant son écran et condamné à la frustration permanente.

4. Religion, pouvoir et politique

Ainsi, une religion universelle qui avait suscité l’action, l’enthousiasme et entretenu l’espoir à des milliards d’êtres humains disparaît en quelques années et cela n’aurait eu aucune conséquence? N’est-ce pas là pourtant une des causes de ce que l’on nomme aujourd’hui « le retour du religieux » comme on disait avant: « le retour du Jedi ». Et ce retour n’est-il pas plutôt un vide qui se comble.

Décentrons-nous un peu et regardons plus loin! En fait de religieux n’est-ce pas plutôt le politique, le pouvoir de l’État qui est en question? Un peu partout, les citoyens n’ont plus d’espoir en lui, et tout le monde sait pourquoi. Eh bien! Le même pouvoir va chercher, dans les réserves de l’histoire là où l’espoir règne encore: dans les vieilles religions. Soumission et espoir, toujours et encore! Demain on rase gratis!

5. Identité et Vérité, les deux cancers de la pensée

Maintenant, gardons-nous bien de parler d’identité. L’identité c’est la grand-mère du diable en personne. Autrement dit, ça n’existe pas, mais ça fait peur. J’ai déjà eu maintes occasions de parler, et depuis longtemps, de l’absurdité de cette notion d’identité. Ce qu’il convient de faire maintenant, si nous voulons éviter le pire, c’est de poursuivre le processus de démocratisation non pas pour restaurer l’espoir mais pour nous en débarrasser et instaurer la confiance en l’élection des responsables: révocation à tout moment, tirage au sort, programme et contrôle permanent de son application, selon des modalités à déterminer. Mettons cela en place et les religions retournerons à leur place et l’identité redeviendra ce qu’elle a toujours été: un mot de 7 lettres exclusivement destiné aux mathématiques et à la théorie des nombres: 1 est identique à 1.

Ne m’imaginez surtout pas irreligieux! Bien au contraire! Plus il y aura de religions, plus nous serons libres et moins nous risquerons de tomber dans le totalitarisme et plus aisément nous obtiendrons égalité et justice. Pour vivre libres, beaucoup de religions valent mieux qu’une. Une religion avec ou sans dieu et c’est le totalitarisme. Aujourd’hui une religion essaie de devenir le tout après la fin du communisme, mais ce n’est pas une de celles que l’on croie. Il s’agit du libéralisme intégral et intégriste. C’est le nouveau pouvoir sans état-nation. Trop petit pour son ambition. Ce nouveau pouvoir veut l’État-monde. Autrement dit plus besoin d’État, le numéraire numérisé est le nouveau dieu universel. J’en parlerais ailleurs mais vous voyez bien déjà ce que je veux dire.

Les dieux ont toujours soif, n’en n’ont jamais assez », disait le vieux Georges. Que chaque religion étanche son dieu comme elle l’entend et laisse les autres, religieux ou pas, tranquilles. Le propre des religions c’est le totalitarisme et/ou le prosélytisme, elles veulent toute la place là où elles sont, et les deux dernières arrivées dans l’histoire, pour ne parler que des religions avec dieu, se prétendent même universelles, puisque chacune se considère détentrice de la seule Vérité. Si vous ne le croyez pas, alors vous n’avez jamais parlé à un religieux.

Mais, au risque de me répéter, le problème, le problème fondamental, ne se trouve pas dans le phénomène religieux, c’est à dire ce qui cherche à nous relier, mais dans la quête ou la possession de la Vérité. Le jour où ne croirons plus à la Vérité, cet autre terrible cancer de la pensée et dieu commun des religions et de la science, nous vivrons peut-être mieux. Car au lieu de nous entretuer ou de nous disputer le pouvoir pour la vérité, nous pourrons élaborer plus sereinement nos projets de vie communs. Pour que la cité vive en paix relative veillons donc à ce qu’aucune religion, qu’aucune « vérité », ne devienne le tout. C’est le rôle de l’État démocratique; lieu de toutes les religions mais sans en privilégier aucune. La neutralité religieuse, au sens large de ce terme que j’aie employé ici est une condition indispensable pour vivre en commun en paix relative. Cela nous permettra peut-être de trouver la force de nous débarrasser de la soumission et de l’espoir. Mais sachons que le moindre relâchement sera fatal.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

Émotions, Raison, Vérité et immanence radicale après Spinoza

I. De la projection de la toute-puissance

Je ne voudrais pas ici faire ce à quoi je me suis toujours refusé: de la métaphysique. La quête de l’absolu ne mène qu’à l’épuisement au mieux ou à la naissance de nouveaux dogmes au pire. Non! Je voulais parler de ceux qui s’appuient sur ce qu’ils nomment la raison et la vérité pour vivre.

Tout d’abord je partage avec Nietzsche l’idée que la vérité est un mensonge de plus. Je ne parle pas ici de la vérité policière ou judiciaire qui est en quête de l’auteur de tel fait ou méfait? Je parle de ceux qui cherchent la vérité des choses, du monde, des phénomènes, etc. Ils ne cherchent pas, eux, qui est l’auteur du monde ou de tel ou tel phénomène puisque, un bon nombre d’entre eux, le connaisse déjà: le Dieu unique des religions du livre ou un autre qui joue le même rôle. Et pour ceux qui ne le reconnaissent pas comme auteur mais comme une projection humaine de leur désir de puissance, ils n’ont pas encore réalisé qu’ils font comme s’il existait, puisque rechercher l’origine des choses et le déroulement de leurs transformations ne peut pas conduire à autre chose qu’à aboutir à la question: comment est-on passé de rien à quelque chose? Or, pour que quelque chose soit il faut un agent extérieur à cette chose qui en soit la cause. Mais s’il y avait un agent extérieur à cette chose, c’est qu’il n’y avait pas rien. Ce qui revient à dire qu’il est logiquement ou raisonnablement impossible de passer de rien à quelque chose. Et c’est là que, paradoxalement, l’idée de dieu éternel intervient nécessairement. C’est ce que disait le Pape à S. Hawking lorsqu’il est venu lui présenter sa théorie totale du monde[1]. Ce dieu-là ne semble être là que pour combler l’angoisse de ce néant engendré par la question. Où l’on voit que même le néant ne peut se penser qu’en pensant à quelque chose, à commencer par le mot néant lui-même qui n’est pas… rien.

La raison en quête de la vérité absolue sur l’existence des choses ne mène donc qu’à un paradoxe insoluble que l’on connaissait bien avant Leibniz mais qui n’empêchent nullement, scientifiques, religieux, philosophes et tous les hommes de l’esprit, autrement dit ceux de la pensée séparée du monde et partant, transcendantale, de continuer indéfiniment leur quête illusoire; tout en ignorant soigneusement le paradoxe dans lequel ils se sont enfermés.

Le seul penseur que je connaisse qui essaya de surmonter ce paradoxe par le raisonnement logique (more  geometrico) est Spinoza. Il a ainsi identifié Dieu aux choses, à tout ce qui existe, et non comme entité séparée du monde. C’était la première fois qu’en Europe, il me semble, que l’on écrivit avec une telle volonté de concilier la vie humaine et le reste des choses. J’ai passé beaucoup de temps à lire l’Éthique et je dois dire que peu de livre m’ont autant captivé et retenu par leur puissance de résonnement. Spinoza m’est apparu comme un être bon, d’une rare tolérance, comme une sorte de modèle humain. Son éthique veut donner les moyens à ses contemporains de cultiver la joie de vivre en évitant les souffrances que les humains s’infligent à eux-mêmes et à leurs contemporains. Il a aussi été le premier à proposer le droit à la liberté de penser pour tous qui est aux fondations de nos droits modernes.

Spinoza ne pouvait cependant pas faire mieux dans son désir de tout expliquer. Car l’Éthique est aussi une théorie du tout et comme telle ne peut pas être immanente. Car l’immanence, pour ne pas engendrer de paradoxe, se doit d’être radicale (c’est-à-dire que tout est immanent). Autrement dit il ne peut y avoir aucune théorie du tout qui englobe dans son énoncé la théorie elle-même; c’est comme si je disais: « j’ai découvert le gène de la découverte du gène ».

Spinoza, contrairement à Descartes, défend l’unité de la res cogitans et de la res extensa (« l’objet de notre esprit est le corps »), mais comme Descartes il reprend la dualité (« L’esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu » ou, autrement dit de la Nature); il maintient donc dans ses démonstrations, l’ex-plication, qui ne peut être que transcendantale et non l’im-plication qui seule est immanente. Il n’applique donc pas ses principes éthiques à sa propre éthique. Et il en est empêché par son désir de tout expliquer.

Spinoza tente de répondre aux questions: comment être libre et joyeux sans libre arbitre et à quoi sert la pensée humaine (la raison) dans la nature. Et il répond: à « avoir une conception adéquate des choses qui nous déterminent »; c’est-à-dire, pour lui, que l’idée humaine devient identique à l’entendement divin ou, autrement dit, que l’esprit humain est analogue à l’esprit de la nature. Le paradoxe de cette idée c’est que Spinoza reste ainsi tributaire de la pensée au sens de Descartes (la res cogitans) et qui fait accorder à la Nature (ou Dieu) des qualités humaines (connaissance, amour, liberté absolu), mais aussi qui fait accorder la raison avec la nature. Cela semble, d’un autre point de vue, apparemment cohérent dans sa logique de l’immanence, mais alors, si la raison humaine est aussi nature que tout le reste, il est bien incohérent et paradoxal d’imaginer la nature en train de s’expliquer elle-même par le biais de la pensée rationnelle (ou scientifique, dirions-nous aujourd’hui) des êtres humains.

II. La pensée humaine dans la nature: pour quoi faire?

  1. Pour les philosophes rationalistes, les scientifiques et les croyants monothéistes:

Descartes: la res cogitans est de nature divine et seul l’homme dans la nature en est doté par Dieu lui-même. La raison sert donc à comprendre la nécessité divine (ou naturelle) et à expliquer ses créations. Ce point de vue est paradoxal mais cohérent à une conception transcendantale de la raison.

  1. Pour les athées, les scientifiques agnostiques et les croyants sans dieu transcendant (idéologues, spiritualistes, etc.)

La pensée et la raison humaine sont le produit de l’évolution des espèces animales (pas végétales) et la pensée humaine est la seule à posséder la faculté d’analyse, d’apprentissage et d’expérimentation pour saisir les causes des phénomènes et proposer des explications. Point de vue paradoxal et incohérent dans cette perspective apparemment immanentiste puisque la pensée humaine est considérée transcendante par rapport au reste de la nature; selon eux, elle est à la fois nature et capable d’explication de la nature.

  1. Selon la perspective de l’immanence radicale (ou l’informotion générale)

On se demande comment la nature aurait pu engendrer un phénomène destiné à l’expliquer. Car si tout est nature, rien n’est surnaturel ou transcendantal et il ne peut y avoir de lois ailleurs que dans la société humaine; et alors les théories « explicatives » de l’homme sont aussi naturelles que le reste de la nature et, dans ce cas, il ne s’agit pas d’explication, mais de la poursuite naturelle au niveau humain d’un processus immanent qui ne peut être expliqué puisqu’il est nécessairement aussi naturel que tous les autres. Et dans ce cas, nos théories ne peuvent prétendre à expliquer quoi que ce soit, mais peuvent, plus avantageusement, être conçues comme des inventions destinées à poursuivre le développement du monde humain et rien de plus. Ce qui est amplement suffisant pour sortir de la projection de la toute-puissance.

III. Raison, passion et émotion, mon différent avec Spinoza

Ainsi, l’homme moderne se perçoit bien comme issu d’un processus naturel mais se sépare de la nature en voulant l’expliquer par la découverte progressive de ses lois qui n’englobe pas dans leur énoncé la production naturelle de cette explication. Cette conception répétée obstinément tous les jours dans nos media, nos écoles, nos laboratoires et dans les corridors des pouvoirs est la cause fondamentale qui continue à nous conduire, comme le disait Claude Lévi-Strauss, avec la même obstination vorace que des vers à farine dans un bocal, vers notre autodestruction. Ce que nous nommons Science est donc en fait la forme la plus sophistiquée de notre voracité ou, autrement dit, de notre désir de toute-puissance. Les problèmes qui se posent à nous sont donc les suivants:

  1. Serions-nous capables de renoncer à cette toute-puissance obsessionnelle et compulsive?
  2. Si oui, comment allons-nous nous y prendre?

Ne faudrait-il pas commencer par se demander ce que nous entendons par « raison »? Je n’ai pas l’intention ici de polémiquer avec les spécialistes rationalistes, avec les philosophes ou avec la psychiatrie moderne. La raison dont nous parlons ici n’est pas opposée à la maladie mentale ni même à l’irrationnel. Nous parlons de la raison ordinaire de tout un chacun et qui est aussi celle que nous appelons scientifique ou encore celle de la philosophie et qui est enseignée dans nos écoles; autrement dit, le comportement capable, selon nous, de fournir des explications à nos comportements. Par exemple, Il n’est pas raisonnable d’extraire le gaz des sables bitumineux en Alberta car cela détruit l’environnement. Ou encore, il est raisonnable d’extraire les gaz des sables bitumineux car nous avons besoin d’hydrocarbures. Et ainsi de suite. La raison ne décide pas de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal. Les camps d’exterminations nazis ont été raisonnablement et/ou rationnellement organisés.

A quoi nous sert donc cette raison? À justifier un comportement qui n’est pas lui-même raisonné. Un tel comportement s’appelle une émotion ou un désir inconscient. Notre raison est ainsi une transformation émotionnelle ou une forme d’expression verbale d’un désir qui s’ignore. Une émotion est un mouvement interne et externe du corps, de l’ensemble du corps et qui peut s’accompagner de paroles en général non raisonnables; l’émotion est à la fois passion et action, mouvement interne et mouvement externe de notre corps. La raison est alors momentanément submergée (ou de manière quasi permanente chez les schizophrènes) par l’émotion. La vague émotionnelle emporte la raison avec elle. La vague passée, la raison reprend son cours et permet d’exprimer une émotion par nature irrationnelle par le langage ou mieux par l’écriture afin que l’irrationnel devienne acceptable, autrement dit rationnel ou raisonnable. Ce qui est dit ou plutôt écrit (l’écriture est fondamentalement une image raisonnée de notre pensée) peut alors être commenté, accepté, refusé, partagé ou encore interdit. Lorsqu’il est partagé, il peut devenir un fondement civilisationnel, un mythe fondateur. Il devient la raison de la raison et ne doit plus être discuté mais répété selon des rituels définis et des apprentissages pour les enfants. C’est ce que nous appelons un mythe, une religion, une loi, une civilisation, une culture, une nation, un peuple. La raison ne s’oppose donc pas aux émotions, elle en est bien incapable, mais elle les transforme; elle est, dans ma perspective (l’immanence radicale ou informotion générale), une complexification socialisée de l’émotion, une informotion émotionnelle. Elle devient alors une émotion cristallisée en rituels, en dogmes, en principes, en théories, en explication. Dieu, la Science, la Politique comme désir de pouvoirs séparés et absolus, sont des projections émotionnelles rationalisées. Cette émotion-là est un désir inconscient de toute-puissance. Y compris ce que vous êtes en train de lire, sauf qu’il n’est pas, ici, inconscient et perd donc sa projection. J’écris cette dernière phrase pour que vous évitiez de penser que j’explique quelque chose, que je donne des ex-plications, alors que je ne fais que m’im-pliquer de cette façon dans le monde des humains. Rien d’autre! Chacun en fera ce qu’il voudra. Et ce faisant, je renonce à la toute-puissance explicative pour me réconcilier avec le monde. Je ne suis plus dans un jardin dont je dois prendre soin pour le préserver, mais je suis une plante de ce jardin et je dois faire attention à ne pas prendre toute la place pour ne pas mourir étouffé de ma propre voracité.

La raison ne s’oppose donc pas à la folie (la schizophrénie) ou à la stupidité. On peut être raisonnable et fou ou stupide. La question est plutôt: Comment construire un monde humain non séparé par la raison du reste du monde? Comment se réconcilier avec ce « sentiment océanique », cette émotion, que nous éprouvons devant la beauté du monde, et la manière de vivre, non pas dedans ce monde, mais sans jamais perdre de vue que nous en sommes issus et que notre désir de l’expliquer n’est rien d’autre que notre désir inconscient de toute-puissance. Renoncer à la toute-puissance; voilà notre principale tâche! Mais en sommes-nous capables? Il se peut que ce désir de toute-puissance, qui est aussi naturel que tout le reste, soit partagé par toutes les espèces vivantes mais qu’il soit modéré par leur différenciation. Il se peut aussi que la Terre ait déjà engendré une espèce ou un ensemble d’espèces voisines qui ait fini par s’autodétruire. Je pense que ce fut le cas des dinosaures. Que ceux-ci ne sont pas disparus par un cataclysme extérieur mais le cataclysme est leur propre existence qui les a conduite à s’autodétruire. Serions-nous les nouveaux dinosaures? Personne ne peut répondre à cette question! Mais comme il semble que nous en ayons déjà pris le chemin, il convient de se demander: 1) comment changer de chemin? 2) quel chemin? et 3) comment le tracer? Dans un prochain article, je ferais une tentative de proposition.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

[1] Le pape a pris les devants si je puis dire en disant qu’il connait l’auteur du « Big Bang ». On se souvient de Laplace qui, venant montrer à Napoléon son système du monde et s’être vu demandé: « Mais où est Dieu dans votre système? », avait répondu: « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ».

Réflexion sur le processus de démocratisation (1)

Comment cela est-il encore possible?

  1. La démocratie n’est pas une institution définie ni définissable; c’est un processus qui a commencé il y a longtemps, au moment où l’humanité s’engageait dans la construction de cités-États puis d’ensembles-de-cités-États et que se posait déjà la question: comment prend-on les décisions qui intéressent l’ensemble des citoyens? C’est ce que nous aimerions croire. Les grecs y ont répondu en inventant le mot démocratie: pouvoir du peuple. Qu’est-ce que le peuple? Qu’est-ce que le pouvoir? Le peuple n’est-il qu’un autre mot pour dire quête du pouvoir absolu? On a vu et on voit encore que tous ceux qui ne jurent que par le peuple n’ont pour seule idée de conquérir le pouvoir, voire le pouvoir absolu. Surtout que les techniques numériques mondialisées donnent des idées à tous ceux qui voudraient bien manipuler les « citoyens » à leur guise. Ceux-là nous les trouvons dans les arcades du pouvoir de tous les États.
  1. Il nous faut aujourd’hui, depuis l’agora athénienne qui permettait à chacun d’être entendu par tous, comme le disait Aristote, repenser tout cela, c’est-à-dire mettre à jour notre désir de démocratie, avec le monde d’aujourd’hui. N’oublions pas que le processus de démocratisation n’est rien d’autre qu’une technique partagée par tous pour vivre en commun et, si possible, en paix. Á Athènes, la technique correspondait à l’état de la société humaine. L’agora pouvait contenir l’ensemble des citoyens. Encore fallait-il en inventer le principe. Aujourd’hui nous avons inventé une agora mondiale avec l’Internet. Nous devons maintenant inventer la manière de l’utiliser pour la poursuite du processus de démocratisation à l’échelle de notre espèce. Ce n’est pas rien. Mais c’est à cette superbe tâche que notre génération doit s’atteler si nous ne voulons pas nous autodétruire. A partir de maintenant, je ne parlerais plus de démocratie mais de ce que je pense du processus de démocratisation aujourd’hui et des possibilités que nous avons de changer le cours des choses publiques.
  1. L’élection n’est un signe de démocratisation que lorsque celle-ci ne met pas fin ne serait-ce que provisoirement au pouvoir du peuple. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où dans nos sociétés le pouvoir du peuple est mis en veilleuse pendant 4 ou 5 ans, suivant les pays dits démocratiques, après chaque élection. N’oublions pas qu’en principe, l’élu(e) et les élu(e)s ne prennent ni n’exercent un quelconque pouvoir. Ils sont nommés par le souverain, le peuple, non pas pour exercer le pouvoir de quoi que ce soit ni sur qui que ce soit mais pour participer à la résolution des problèmes de la vie en commun. Le rôle du président n’est pas de prendre des décisions mais de veiller à ce que des décisions émergent dans les assemblées de citoyens. Son rôle est un rôle d’arbitre. Il rappelle les règles du jeu que tout le monde doit connaître et veille à ce que le jeu de la socialisation se poursuive en paix en réglant les conflits. Cela est le rôle de tout vrai chef depuis l’invention de la chefferie. Il est élu, nous en avons besoin non pas pour qu’il prenne des décisions sans nous en parler ou d’en prendre contre notre gré mais pour permettre à ce que des décisions communes puissent émerger des conflits et des différents points de vue. Le chef est l’inverse du tyran, il répond au besoin et au désir de vivre ensemble en paix. Aujourd’hui, les élections dans nos pays ne permettent nullement la poursuite de la démocratisation, ils en sont la négation pour ne pas dire la confiscation par une classe de sophistes (en France ils sont formés dans des écoles spécialisés) qui prétendent parler à notre place. Les élus prétendent, prendre le pouvoir, exercer le pouvoir après avoir tout fait, mensonges, tromperies, promesses, spectacles en tous genres, « panem et circenses » encore. Ils ne représentent rien d’autres que des membres d’une même caste de spécialistes du management populaire. Ils n’ont plus rien de commun avec les gens qui votent pour eux surtout s’ils font semblant du contraire (en se mettant au niveau des gens d’en bas, comme certains osaient dire si misérablement ces dernières années en France). Tous cherchent le pouvoir et les prébendes qui vont avec; avoir le dessus, faire partie des « gens du haut » car ils ne supportent pas l’égalité. C’est donc une classe de spécialistes es pouvoir qui ne sont là que pour satisfaire leur goût de l’inégalité et de la hiérarchie. Eux savent ce qui est bon pour le peuple ignorant. Tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin les sphères du pouvoir vous le diront. Le mépris de tout ce qui n’est pas eux transpire à chacune de leurs paroles. Ils ne sont pas seulement racistes et xénophobes, ils nous appellent ceux du bas. Ce sont eux qui divisent le peuple et le manipule, ils organisent et fabriquent le racisme populaire par leurs propagande continuelle et entretiennent la misère des immigrants comme ils organisent le chômage. Et ceux des journalistes qui font partie de la caste notamment les journalistes des media électroniques passent leur temps à prendre les gens pour des imbéciles – « attendez! Ne soyez pas trop technique, il faut que les gens qui vous écoutent comprennent bien ». Comme le disait Coluche: « ils nous prennent pour des cons et ils voudraient qu’on soit intelligent ». Le bon peuple, c’est-à-dire nous-mêmes, finissons par penser que ça doit être tellement difficile de faire tout cela qu’il faut bien faire des études spéciales pour y parvenir. Pourtant, toute l’histoire nous montre le contraire. Reagan, Thatcher, de Gaulle, Staline, Mussolini, les rois et les princes, le désir de pouvoir suffit. Jacques Rancière dit que « la démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale pour tous… et son mode normal de désignation est le tirage au sort ». Ce fut en partie sur ces principes que la Commune de Paris en 1871 à fonctionné mais juste le temps des cerises. Le tirage au sort ne suffit pas (Reagan – pour épargner les autres – aurait pu être tiré au sort) mais l’idée de compétence égale pour tous est le fondement du processus démocratique puisque tous les votes sont égaux. Nous en sommes loin. Puisque, pour ne prendre que cet exemple, le vote des Français contre le traité européen a été bafoué et ceux du haut qui savent ce qui est bon pour nous l’ont ratifié quand même. Ce scandale n’a pas encore été jugé. Quand on parle de compétence il ne s’agit pas de n’importe quelle compétence mais de celle qui consiste à être élu pour participer à la chose publique. En fait, à bien y réfléchir, les élus devraient être tirés au sort comme le sont les jurés des cours d’assises. Des personnes de toutes les conditions.
  1. J’ai bien conscience que tout cela a déjà été dit maintes et maintes fois dans l’histoire. Dans les années soixante on avait l’impression que tout cela étaient en train de changer mais très vite tout est revenu: « business as usual » et puis nous y voilà; nous nous réveillons dans un monde en pleine folie. La technologie numérique a accéléré la complexification du monde humain et sa transformation en village globale comme l’avait dit McLuhan mais à un niveau qu’il n’aurait même pas pu imaginer. Aujourd’hui rien d’autre ne semble possible que de continuer dans cette folie, c’est ce qu’on nous propose et c’est bien ce que pendant les derniers 20 ans on a proposé à nos enfants. Consommez! Consommez! Et consommez encore pour que le business continue! Et ne vous arrêtez surtout pas de jouez avec vos terminaux, vos smartphones, et à regarder les pixels défilés de plus en plus vite car il n’y a plus rien d’autre à faire dans le monde. Eh bien! On a pu voir que ces smartphones peuvent aussi servir à autre chose…
  1. Devant la stupidité de ceux — qui aiment qu’on les appelle « nos dirigeants » — que l’on peut voir à l’œuvre dans la quasi totalité des États, on se demande comment on peut encore jouer le jeu qu’ils nous font jouer. Sans doute parce que nous avons tellement l’habitude de la servitude volontaire à un maître, un tribun, un prêtre ou un dieu que nous pensons ne pas pouvoir nous en passer et même d’être pris de panique à la simple idée de penser le monde sans eux.
  1. Un mauvais vent souffle à nouveau sur l’Europe, mais aussi dans le reste du monde. Ce monde humain qui semble épuisé mais qui est surtout révolté d’avoir été floué de tant d’espoirs — la vie éternelle, le progrès permanent, les lendemains qui chantent, le pouvoir, le salut, la force — qu’on lui a vendu pendant des siècles et qui, malgré tout, à nouveau, semble prêt à se jeter dans la gueule du premier tribun venu qui lui promettrait, une fois de plus, le salut voire la rédemption. Comment tout cela est-il encore possible? Si nous ne savons pas répondre à cette question, alors nous sommes vraiment perdus.

Jacques Jaffelin, septembre 2016