Archives mensuelles : mai 2014

La laïcité à la française est-elle encore une bonne idée?

Les Français parlent beaucoup de laïcité mais la pratique peu et pas partout (Alsace, Moselle). On en parle d’autant plus aujourd’hui dans les rangs de la droite et de l’extrême-droite (qui traditionnellement ne bouffaient pas du curé mais bouffaient avec le curé) qu’elle est devenue un argument de défense du beauf azimuté par l’angoisse identitaire. Plus sérieusement, elle ne peut plus aujourd’hui être défendue tout simplement parce qu’elle n’est pas applicable et qu’elle ne l’a vraiment jamais été. Une illusion de plus qui s’envole, et c’est la preuve qu’on avance. Mais alors quoi faire?

L’État moderne n’est plus un État national, tous les États démocratiques sont des États multinationaux ou multiculturels (ce qui veut dire la même chose d’un point de vue anthroposociologique). Il doit apprendre à reconnaître sa nouvelle dimension. La laïcité française comme idée était défendable dans la lutte contre l’Église qui était parvenue à redevenir puissante après la Révolution lorsque la partie réactionnaire de la bourgeoisie la trouva utile pour asseoir sont pouvoir très vite contesté par le mouvement ouvrier du XIXe siècle. Aujourd’hui tout le monde sent bien que tout cela est caduque mais ne veut pas l’admettre et la défense de la laïcité s’apparente aujourd’hui à défendre quelque chose qui n’existe déjà plus: un moulin à vent.

Il y a actuellement dans le doux pays de France une odeur peu ragoutante qui exhale des propos quotidiens de nos politiciens. Il faut le dire, ils nous font honte. Et pas seulement ceux de droite. Les Français ne sont en général pas plus racistes que les autres peuples mais leurs élites, elles, le sont davantage. Ce sont elles qui freinent des quatre fers toutes les réformes nécessaires pour que la vie en commun des divers peuples qui constituent la France d’aujourd’hui soit possible. Tandis que les gens ordinaires les acceptent déjà dans les faits. Reconnaître les communautés en tous genres sonnerait la fin de cette sclérose. Une communauté n’est rien d’autre qu’un droit d’association par affinité. Cette affinité peut être national, religieux, culturel, artistique, politique, sexuel, économique, social ou autres peu importe. Il ne s’agit que de degrés de liberté supplémentaires. Rien de plus et rien de moins. La France a un problème avec son identité. Ce n’est pas étonnant. L’identité n’existe pas. Il n’y a que des modalités d’identification. Et une somme d’identifications n’est pas une identité. C’est un être humain vivant et socialisé dans le monde actuel.

Je peux être fils de blanc et/ou de noir, père d’enfants de toutes les couleurs, grand-père d’encore plus de couleurs, parlant plusieurs langues maternelles, mangeant casher, hallal, saucisson-camembert, choucroute, pinard bio quand je veux, jouant au rugby et de la musique klezmer, avoir plusieurs passeports tout en étant moi. Non mais! Et si y en a qui ne sont pas content qu’ils viennent me le dire.

La laïcité sera vraiment là lorsque nous aurons une multitude de religions en concurrence et où aucune d’entre elles ne pourra plus exercer le moindre monopole. Il semble que le processus soit déjà en cours, pour le plus grand bien de la liberté de penser.

Jacques Jaffelin, août 2013