Archives mensuelles : novembre 2015

Sept thèses pour une éthique d’aujourd’hui au sens de Spinoza

  1. Ce que nous nommons le monde ou, autrement dit, la nature, l’univers et autre type d’abstraction analogue, ne peut avoir engendré un phénomène telle que la pensée explicative humaine pour qu’il lui dise ce qu’il en est, non seulement de lui-même, mais aussi de son existence que si l’homme considère sa raison, sa pensée ou sa conscience comme extérieure au monde. Mais si nous considérons que nous sommes de la Terre et issus d’une suite évolutionnaire immanente de transformations organiques, une telle proposition ne peut être qu’absurde, même si cela constitue le but avoué de nos sciences fondamentales. Outre qu’il s’agit d’une proposition autoréférentielle et donc paradoxale, ce n’est au mieux qu’un fantasme partagé ou au pire un délire paranoïaque. La quête humaine de la connaissance du monde par le biais de la raison n’a donc pu être inventée que parce que nos mythes religieux antiques et encore largement partagés postulaient une origine divine et donc transcendante de la pensée humaine[1].
  2. Toute proposition sur le monde ou à propos du monde sont des expressions humaines individuelles. Toutes paroles, idées, théories, principes, sont les expressions personnelles de ceux qui les énoncent et non des savoirs, dans le sens courant d’explications du monde. Elles expriment d’abord le type de relation que la personne veut nouer avec ses semblables (autorité, reconnaissance, gloire, rivalité, coopération, etc.) par le biais d’un savoir-faire: l’écriture ou encore, aujourd’hui, par les media spectaculaires. Dit autrement, toute proposition montre la forme de l’implication de la personne qui l’énonce dans le monde humain. Cela s’applique bien sûr à ce que vous êtes en train de lire.
  3. Les propositions qui vont suivre doivent donc être comprises comme mon implication dans le monde des humains en utilisant une logique qui ne décrit rien d’autre que ma manière de penser.
  4. Ainsi, les inventions des notions de conscience, de vérité, de savoir puis celles de la science fondamentale; et celles-là même qui prétendent parvenir à expliquer le monde par la quête du savoir absolu (quête des origines, de l’univers, de la vie, de la conscience, et.), ne sont que des sophistications idéologiques pour exprimer le désir de gloire ou de pouvoir de ceux qui les soutiennent sur leurs contemporains.
  5. Ce que nous appelons savoir (qui est un concept métaphysique) expriment en fait divers savoir-faire ou habiletés particulières des êtres humains qui les ont appris d’autres êtres humains ou de leurs propres fantasmes et qu’ils répètent en disant: « je sais… » ou « nous savons… ».
  6. La mode actuelle de l’écologie repose aussi sur le fantasme de deux mondes différents; celui de l’homme d’un côté et tout ce qui est « naturel » de l’autre. Cela même au mépris de tout ce que notre savoir-faire (et non notre savoir tout court) nous a permis de saisir, que nous ne sommes pas posés sur la Terre mais que nous sommes issus de la Terre[2]. Tout ce que nous faisons, pensons, fantasmons est aussi terrestre que le rythme des marées, les saisons, le climat, les animaux et les végétaux. Il ne s’agit donc pas de préserver la planète comme nous l’entendons, mais de nous donner les moyens de persévérer dans notre existence en tant qu’espèce au lieu de nous précipiter vers l’abime.
  7. J’ai eu l’occasion d’écrire que l’homme était un animal sans espèce[3]. Cela pour signifier qu’il n’y a aucun signe en nous, autre qu’embryonnaire du côté de la raison, d’un sentiment spécifique qui nous ferait prendre des décisions collectives pour notre propre sauvegarde. Nous vivons chacun avec nos désirs et notre pensée tout centrés sur notre personne. Même nos proches ne sont souvent pour nous que des objets de désirs pour nous agrémenter l’existence et, plus rarement dans nos contrées, des partenaires d’entraide dans notre existence. De ce point de vue, beaucoup d’espèces animales et végétales nous surprennent en modifiant leurs comportements selon les conditions qui se présentent et selon la quantité de nourriture disponible, y compris celui de réguler le taux de fécondité afin de s’assurer que les descendants immédiats ne meurent pas de faim. Mais nous-autres, êtres humains, nous ne considérons que nos intérêts immédiats. Nous prétendons être les seuls animaux à posséder ce que nous appelons la conscience et la raison raisonnante qui va avec; mais outre le fait que personne ne peut dire ce que c’est vraiment[4], nous voyons bien que cette fameuse conscience raisonnable ne nous sert en rien à résoudre nos problèmes dès lors qu’il s’agit de problèmes qui touchent l’espèce tout entière et qui ne peuvent se résoudre que si l’espèce toute entière se donne le même projet en même temps.

Claude Lévi-Strauss nous comparait à des vers à farine dans un bocal qui finissent par mourir de faim par l’effet de leur propre voracité. Arthur Koestler pensait que notre folie venait de l’apparition de ce néocortex qui nous a conduits à inventer des idées délirantes totalement séparées de ce que nous ressentons en tant qu’êtres vivants. Nous nous sommes ainsi séparés progressivement de ce dont nous sommes issus, dont nous dépendons entièrement, jusqu’à croire que nous n’en faisons même pas partie, comme dans les mythes infantiles. Il ne s’agit pas d’être pessimiste ou optimiste, ni encore moins d’entretenir le moindre espoir. Il faut laisser l’espoir aux marchands de contes de fées, aux religions et aux campagnes politiques. Allons-nous devenir? Allons-nous apprendre à vivre? Allons-nous être capables de cesser de croire à nos fantasmes pour prendre soin de notre vie? De toute notre vie et de toutes nos vies.

[1] Spinoza ne pouvait pas se poser cette question logique. Il s’est bien posé une partie de la question en affirmant qu' »il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la Nature et n’en suive pas l’ordre commun », mais tout en demandant à l’homme de se perfectionner en utilisant sa raison. Il ajoute aussi: « … l’homme en tant qu’il est une partie de la Nature entière, aux lois de qui la nature humaine doit obéir, et à qui elle est contrainte de s’adapter d’une infinité presque de manières ». Mais si l’homme est nature il est aussi absurde de lui demander d’obéir à la nature que si l’on demandait la même chose aux plantes ou aux animaux comme à tout le reste. Spinoza pensait que l’homme n’était pas assez naturel mais qu’il dispose de sa raison pour y parvenir et vivre joyeusement. Autrement dit, il pensait que l’homme souffrait de morbidité, que sa maladie le séparait de ce dont il est issu. Un autre penseur qui n’a pas droit de cité parmi les professionnels académique du genre, mais moi, je le cite, Arthur Koestler, avait fini par penser la même chose, l’homme était aussi pour lui un animal souffrant, séparé de la nature, et pour comprendre cette séparation, il applique la méthode de Spinoza: chercher la cause; que Spinoza a oublié d’appliquer là; il s’est contenté du remède: la raison. Koestler pense au contraire que la cause de la maladie de l’homme vient de son cortex, plus précisément de son néocortex; source de sa crise de raison, et qu’il considère comme un accident fatal de l’évolution. Mais là, pour Koestler, il n’y a aucun remède possible. L’homme est condamné par l’usage de la raison qui n’est autre que la justification rationnelle de toutes ses affections et ses passions. Spinoza veut soigner l’homme de ses affections, le rendre sage et heureux. Koestler dit que sa nature est la folie autodestructrice.

Ainsi, pour revenir à Spinoza, même s’il réfutait le dualisme de Descartes, il considérait quand même que la raison humaine pouvait faire œuvre de connaissance, c’est-à-dire d’explication pour énoncer la vérité, c’est-à-dire l’identité ou l’isomorphie symbolique entre ce que l’homme pensant peut penser et ce qui n’est pas cette pensée, c’est-à-dire le reste du monde. Malgré son immense effort pour s’extraire des mythes et le bouleversement qu’il a introduit dans la pensée de notre monde avec l’Éthique, son immanentisme est donc resté incomplet et paradoxal. J’ai voulu simplement, depuis le début de mes écrits, repenser l’immanence de Spinoza en poussant la logique de l’immanence jusqu’au bout; ce que j’appelle: l’immanence radicale. Et jusqu’au bout, cela signifie que si nous considérons qu’il n’y a qu’un processus, que nous le nommions Dieu, la Nature, le Monde, l’Univers ou Autre, nous somme contraints de penser que cette considération ne peut pas être autre chose qu’une modalité de ce processus dont nous sommes issus et que nous incluons dans chacune de nos cellules ou, autrement dit, une manière de poursuivre notre existence; elle ne peut pas être une explication du monde ou la vérité des choses. Spinoza a voulu dire les deux choses en même temps; ce qui est bon pour nous permettre la poursuite de notre existence est en même temps la Vérité du monde. Pour lui, la pensée ou la raison humaine peut à la fois expliquer et s’impliquer; être en dehors du monde pour le penser et en dedans pour le modifier. Et Spinoza s’est impliqué et de la façon la plus efficace et la plus opportune qui soit en publiant, il y a 350 ans, son Tractatus theologico-politicus, dans lequel il proposait la liberté absolue de parole comme antidote aux guerres de religions. Ceux qui l’appliquent aujourd’hui lui en sont encore redevables. Mais soyons vigilants, la guerre est déjà déclarée ici ou là. Pour lui encore, l’homme est à la fois déterminé et libre; libre de connaitre les causes qui le concernent et les vérités mathématiques immuables. Il y a chez Spinoza un dualisme propre, d’un côté les vérités éternelles, platoniciennes, non humaines et les vérités sur les causes de nos malheurs, nos affections et nos passions, qui paralysent nos actions. Pour lui, la connaissance des deux devrait nous donner la sagesse et la joie de vivre. Même si je vois les choses autrement, je me sens redevable envers Spinoza, le dernier philosophe qui a vécu ce qu’il pensait et peut-être le dernier, selon moi, qui mérite encore ce titre. C’est parce que je m’en sens redevable que je lui parle comme à un frère qui m’a montré le chemin et que je continue, après lui, de tracer.

[2] Il n’y a plus que des astrophysiciens et certains croyants en quoi que ce soit pour imaginer aujourd’hui que la vie aurait été semée sur la Terre par une comète ou autre manifestation extraterrestre.

[3] Voir Le Promeneur d’Einstein (1991)

[4] La première critique radicale de la notion de conscience nous la devons à Freud. Elle constitue notre troisième vexation (pour reprendre le terme de Freud) depuis la Renaissance.

Jacques Jaffelin