Archives mensuelles : avril 2016

En guise de contribution à « Nuit debout »: Quelques banalités à rappeler

  1. L’économie, au sens propre, se résume à la production et à la distribution des biens désormais mondialisés. Il nous faut désormais créer le marché socialisé mondialement, produisons et distribuons nous-mêmes, créons des coopératives de production et de distribution, répartissons-nous la totalité des tâches de l’économie et ne laissons plus rien au capital financier. Utilisons l’agora mondiale d’aujourd’hui: l’Internet, pour produire et distribuer librement et déhiérarchiser le monde humain afin que les droits de la personne humaine soit reconnus et appliqués partout. Aucun être humain ne doit plus être considéré comme supérieur ou inférieur à un autre. Nous pourrons aussi bien être des amis, des coopérants, des rivaux, des arbitres, des enseignants et des étudiants, et nous déciderons de nos lois dont nous mesurerons l’équité en nous fondant sur nos valeurs, c’est-à-dire le respect et l’égalité de tous les êtres humains. Et il n’y aura plus ni prolétaires, ni capitalistes, mais des êtres humains libres et égaux, producteurs et distributeurs. Nous commencerons alors un nouveau chapitre de l’histoire humaine celui que les esprits libres du XIXe siècle avaient déjà envisagé et qui a été dévoyé au siècle suivant par des usurpateurs et des tyrans et que l’on retrouve encore sous forme de résidu dans les petits partis dit d’extrême-gauche qui ne rêvent que de recommencer l’usurpation. N’obéissons a aucun parti et ne suivons aucun leader de quoi que ce soit. Il n’y a de chef que dans les cuisines. Ne laissons aucun tribun prendre la parole en notre nom sans qu’il ait été dûment mandaté et pour un temps limité. Et n’écoutons jamais ceux qui ne parlent pas en leur nom propre, vous savez, ceux qui commencent en disant: « Je vais vous dire la vérité…je vais vous expliquer… en termes simples car c’est un peu technique… », c’est un mensonge de plus. Écoutons plutôt, mais sans jamais aduler personne, ceux qui disent: « voici ce que je propose et voici ce que je pense… ». N’écoutons plus les discours mais soyons attentifs à la personne humaine. Sinon, nous sommes déjà défaits.
  2. A chaque élection on entend dire: « lorsque nous serons au pouvoir », ou « si nous étions au pouvoir… » et ainsi de suite. Certains ne semblent pas avoir encore compris (on pourrait se demander pourquoi) qu’en démocratie il n’y a aucun pouvoir à prendre mais uniquement des mandats de responsabilité à exercer  pour un temps limité (et aujourd’hui ce temps devrait être le plus court possible – 2 ans maximum avec, à tout moment du mandat, la possibilité de révocabilité selon des modalités à définir) et les candidats aux postes sont élus par les citoyens, c’est-à-dire, le peuple souverain. Il conviendrait bien d’enseigner cela aux enfants dès l’école primaire car à Sciences-po ça ne sert plus à rien. La poursuite de la démocratisation doit maintenant se poursuivre autrement qu’en utilisant les vieilles techniques dites de représentation qui sont désormais caduques. Les techniques numériques modernes permettent une démocratie rapide, directe et permanente. Il suffit de le vouloir pour la mettre au point afin qu’elle soit viable et qu’elle tienne compte de l’accélération/complexification du monde humain.
  3. Le processus de démocratisation est un processus de transformation de l’univers humain qui se caractérise avant tout par la diversification globale des individus (la dissolution progressive des aires géographico-culturelles, ethniques et raciales) et leur déhiérarchisation (l’abandon progressive réelle et vécue des discriminations et des préjugés). Ce processus se développe conjointement à celui des techniques de socialisation qui l’engendrent: de l’agora des anciens Grecs à l’Internet aujourd’hui; agora numérique et globale en construction. Dans cette nouvelle agora désormais mondiale, le cours du monde humain devient ouvertement de la responsabilité de chacun. Il n’y a donc plus aucune place pour un Sauveur, un Messie, un César, un Tribun ou un Dieu, bref, pour un espoir porté sur l’un d’entre nous.
  4. Toutes les expériences en cours de poursuite de la démocratisation sont importantes. Cependant, jusqu’à présent, malgré leur spontanéité et leur désir profond de construire un monde humain déhiérarchisé, elles peuvent rapidement devenir la proie des marchands de mythes et d’espoirs en tout genre qui les attendent en embuscade pour leur refiler leur camelote avariée. Elles ne sont pas encore assez nombreuses et déterminées pour résister aux dogmatiques, ni à ceux qui ne sont pas capables d’entendre ce qui est étranger à leur mythe exclusif; ni à ceux qui reproduisent immédiatement hiérarchie, vérité et soumission;  à ceux encore qui sont prêts à exclure, à punir, à se battre pour imposer leur point de vue qu’ils ne considèrent pas comme un point de vue mais comme le seul point de vue possible et acceptable. Ne refaisons pas comme en 1968. Apprenons à vivre dès maintenant le monde que nous voulons.
  5. La démocratie n’est pas une institution définie ni définissable, c’est un processus qui a commencé il y a longtemps au moment où l’humanité s’engageait dans la construction de cités-États puis d’ensembles-de-cités-États et que se posait déjà la question: comment prend-on les décisions qui intéressent l’ensemble des citoyens? Les Grecs y ont répondu en inventant le mot démocratie: pouvoir du peuple. Qu’est-ce que le peuple? Qu’est-ce que le pouvoir? Il nous faut aujourd’hui, depuis l’agora athénienne qui permettait à chacun d’être entendu par tous, comme le disait Aristote, repenser tout cela c’est-à-dire mettre à jour notre désir de démocratie avec le monde d’aujourd’hui. N’oublions pas que le processus de démocratisation n’est rien d’autre qu’une technique partagée par tous pour vivre en commun. A Athènes, la technique correspondait à l’état de la société humaine. L’agora pouvait contenir l’ensemble des citoyens. Encore fallait-il en inventer le principe. Aujourd’hui nous avons inventé une agora mondiale avec l’Internet. Nous devons maintenant inventer la manière de l’utiliser pour la poursuite du processus de démocratisation à l’échelle de notre espèce. Ce n’est pas rien. Mais c’est à cette superbe tâche que notre génération doit s’atteler si nous ne voulons pas nous autodétruire. Ne parlons alors plus de démocratie mais de comment nous allons nous y prendre pour poursuivre le processus de démocratisation afin de changer le cours des choses publiques.
  1. L’élection n’est un signe de démocratisation que lorsque celle-ci ne met pas fin ne serait-ce que provisoirement au pouvoir du peuple. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où dans nos sociétés le pouvoir du peuple est mis en veilleuse pendant 4 ou 5 ans, suivant les pays dits démocratiques, après chaque élection. N’oublions pas qu’en principe, l’élu(e) et les élu(e)s ne prennent ni n’exercent un quelconque pouvoir. Ils sont nommés par le souverain, le peuple, non pas pour exercer le pouvoir de quoi que ce soit ni sur qui que ce soit mais pour participer à la résolution des problèmes de la vie en commun. Le rôle du président n’est pas de prendre des décisions mais de veiller à ce que des décisions émergent dans les assemblées de citoyens. Son rôle est un rôle d’arbitre. Il rappelle les règles du jeu que tout le monde doit connaître et veille à ce que le jeu de la socialisation se poursuive en paix en réglant les conflits. Cela est le rôle de tout vrai chef depuis l’invention de la chefferie. Il est élu, nous en avons besoin non pas pour qu’il prenne des décisions sans nous en parler ou d’en prendre contre notre gré mais pour permettre à ce que des décisions communes puissent émerger des conflits et des différents points de vue. Le chef est l’inverse du tyran, il répond au besoin et au désir de vivre ensemble en paix. Aujourd’hui, les élections dans nos pays ne permettent nullement la poursuite de la démocratisation, ils en sont la négation pour ne pas dire la confiscation par une classe de sophistes (en France ils sont formés dans des écoles spécialisées) qui parlent à notre place. On appelle ça la représentation mais il s’agit plutôt de la mystification. Ils prétendent prendre le pouvoir et exercer le pouvoir après avoir tout fait, mensonges, tromperies, promesses, spectacles en tous genres, « panem et circenses » encore, pour l’obtenir. Ils ne représentent rien d’autres que des membres d’une même caste de spécialistes du management populaire. Ils n’ont plus rien de commun avec les gens qui votent pour eux surtout s’ils font semblant du contraire (en se mettant au niveau des « gens d’en bas », comme certains osaient dire si misérablement ces dernières années en France). Tous cherchent le pouvoir et les prébendes qui vont avec; avoir le dessus, faire partie des « gens du haut » car ils ne supportent pas l’égalité. C’est donc une classe de spécialistes es pouvoir qui ne sont là que pour satisfaire leur goût de l’inégalité et de la hiérarchie. Eux savent ce qui est bon pour le peuple ignorant. Tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin les sphères du pouvoir vous le diront. Le mépris de tout ce qui n’est pas eux transpire à chacune de leurs paroles. Ils ne sont pas seulement racistes et xénophobes, ils nous appellent « ceux du bas ». Ce sont eux qui divisent le peuple et le manipule, ils organisent et fabriquent le racisme populaire par leur propagande continuelle et entretiennent la misère des immigrants comme ils organisent le chômage. Et ceux des journalistes qui font partie de la caste notamment les journalistes des media électroniques passent leur temps à prendre les gens pour des imbéciles – « Attendez! Ne soyez pas trop technique, il faut que les gens qui vous écoutent comprennent bien ». Comme le disait Coluche: « ils nous prennent pour des cons et ils voudraient qu’on soit intelligent ». Le bon peuple, c’est-à-dire nous-mêmes, finissons par penser que ça doit être tellement difficile de faire tout cela qu’il faut bien faire des études spéciales pour y parvenir. Pourtant, toute l’histoire nous montre le contraire. Reagan, Thatcher, de Gaulle, Staline, Mussolini, Mao, Bonaparte, rois et princes, commissaires du peuple et révolutionnaires professionnels, le désir de pouvoir suffit. Jacques Rancière a écrit que « la démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale pour tous… et son mode normal de désignation est le tirage au sort ». En effet, ce fut en partie sur ces principes d’égalité que la Commune de Paris en 1871 à fonctionné mais juste le temps des cerises. Mais le tirage au sort ne suffit pas (Reagan – pour épargner les autres – aurait pu être tiré au sort), il faut nécessairement ajouter la révocabilité à tout moment. L’idée de compétence égale pour tous est le fondement du processus démocratique puisque tous les votes sont égaux. Nous en sommes loin puisque, pour ne prendre que cet exemple, le vote des Français contre le traité européen a été bafoué et « ceux-du-haut-qui-savent-ce-qui-est-bon-pour-nous » l’ont ratifié quand même. Ce scandale n’a pas encore été jugé. Quand on parle de compétence il ne s’agit pas de n’importe quelle compétence mais de celle qui consiste à être élu pour participer à la chose publique. En fait, à bien y réfléchir, les élus devraient être tirés au sort comme le sont les jurés des cours d’assises et révocables à tout moment, comme les chefs indiens. Des personnes de toutes les conditions.
  2. Tout cela a déjà été dit maintes et maintes fois dans l’histoire. Dans les années soixante on avait l’impression que tout cela étaient en train de changer mais très vite tout est revenu: « business as usual« . Et puis nous y voilà; nous nous réveillons dans un monde en pleine folie. La technologie numérique a accéléré la complexification du monde humain, le « village global » selon l’expression de McLuhan, qui s’engage maintenant dans une nouvelle voie imprévisible comme toujours d’intégration et de différenciation. Ce monde est le nôtre et il est toute notre vie. Pour certains pourtant, rien d’autre ne semble possible que de continuer dans cette folie, c’est ce qu’on nous propose et c’est bien ce que pendant les derniers 20 ans on a proposé à nos enfants. Consommez! Consommez! Et consommez encore pour que le business continue! Et ne vous arrêtez surtout pas de jouer avec vos terminaux, vos Smartphones, et à regarder les pixels défiler de plus en plus vite car il n’y a plus rien d’autre à faire dans le monde. Eh bien! On a pu voir que ces Smartphones peuvent aussi servir à autre chose et que nous n’en sommes pas uniquement les servo-mécanismes. Pour cela, le management moderne à progressivement réussi là ou même l’Inquisition avait échoué; pour contrôler les âmes, il est parvenu à détruire les anciennes solidarités dans le seul but que chacun, chaque travailleur, chaque employé, chaque cadre, se retrouve seul avec une tâche à accomplir avec comme seul interlocuteur, son chef immédiat. Comme dans l’Armée et l’Église, les deux foules dont parlent Freud dans Malaise dans la civilisation. Il s’agissait de rendre désirable ce qui devient obligatoire: la soumission volontaire. La Boëtie, l’ami de Montaigne, avait déjà écrit cela dans son ouvrage: Le discours de la servitude volontaire. C’était au XVIe siècle! Avec le management moderne, le capitalisme est parvenu à son niveau maximal de nuisance, il ne peut pas aller plus loin que la soumission généralisée qu’il présente comme la forme définitive et sans concurrence de la joie de vivre.

Jacques Jaffelin, citoyen du monde, 2009-2016