Archives mensuelles : septembre 2019

Freud et les deux « puissances célestes » dans « le Malaise dans la Culture »

Freud soutient dans ce texte l’idée que ce « malaise » est, non pas le résultat d’une erreur commise que nous pourrions réparer par une prise de conscience rationnelle, mais n’est que l’expression, selon lui, de notre propre constitution psychique dans notre vie collective. Nous serions gouvernés par ce qu’il nomme ainsi, par ironie et avec des guillemets dans la dernière page de son ouvrage, les deux « puissances célestes », à seule fin de mettre l’accent sur leur toute-puissance. Elles n’ont, bien sûr, rien de célestes, bien au contraire, elles sont pour lui les deux pulsions fondamentales de l’homme de la culture[1]: la pulsion d’agression-destruction d’un côté et ce qu’il nomme Éros, autrement dit, la pulsion de communauté, d’être ensemble, de fusionner en un tout.

Ces deux pulsions opposées sont, selon lui, en guerre permanente, ou en double contrainte, dont l’issue est indéterminée, si toutefois il y en a une. Cette lutte dans la culture entre la vie et la mort, l’amour et la haine, la fusion amoureuse et le meurtre prédateur, Freud l’a toujours envisagée, à l’échelle du moi, comme une ambivalence fondamentale des sentiments de l’individu. Mais dans ce texte où il analyse les ensembles humains, il considère ces deux pulsions comme séparées ou séparables qui, en lutte l’une contre l’autre, pourrait aboutir, à la toute fin, soit par l’autodestruction de la culture humaine soit par la victoire d’Éros, autrement dit, culturellement, par une communauté idéale ou les conflits interculturels ne seront plus fondés sur la conquête et les massacres mais par des lois et des discussions.

Je développerai ces points plus tard, mais je voudrais ici apporter ma participation à ce débat. Pour ceux qui ont des difficultés à envisager la culture humaine sous cet angle, je voudrai les inviter à revoir ou à voir, pour les plus jeunes, les films des discours du « petit peintre viennois » devant la foule des nazis rassemblés. Ce que Freud n’avait fait que penser, s’est hélas passé dans le pays même où il l’a écrit et, ironie du sort, dans la ville qui deviendra le « nid d’aigle » d’Hitler: Berchtesgaden. Il se pourrait même que ce dernier ait lu ce livre que Freud écrivit en 1929. Mais revenons à la mise en scène nazi pour montrer comment une foule humaine, culturellement la plus avancée d’Europe, fusionne; des dizaines de milliers de bras se levant ensemble et criant à l’unisson. L’accord, l’entente, l’harmonie, l’unanimité, qui n’en a pas rêvé. Qui d’entre nous? Pourtant, nous ne pouvons plus ignorer maintenant où cela nous conduit. Mais nous n’apprenons décidément rien de ce qu’il faudrait. Alors, dès qu’une foule crie à l’unisson, fuyez ou criez avec les autres! Mais, si vous ne savez pas ce qui se passe, demandez-vous toujours, au moins, contre qui cette fusion se forme! Non pas pour quoi ou pourquoi elle se forme, car cela est secondaire.

Eh bien! Voilà donc comment cette fusion ne peut que se réaliser! Un Tribun exhorte la masse devant lui, donc, un tyran, donc l’unisson, donc la soumission, donc la fin de la pensée individuelle pour les membres fusionnés, érotisés aurait pu dire Freud, en échange de la satisfaction de l’autre pulsion, autrement dit par la promesse de l’agression-destruction de cet « Autre » mythifié. Que ce soit dans les foules hystérisées où dans les plus petits groupes terroristes ou idéalistes, il y a toujours, un chef et un seul mode de penser et en échange de cette soumission fusionnelle, la promesse d’un monde meilleur et/ou purifié par le meurtre de quelque « Autre » ensemble humain, aussi indifférencié et fusionné qu’ils s’imaginent eux-mêmes, mais représentant la proie.

Mais le plus important encore est que nous voyons par là comment les deux pulsions fondamentales se retrouvent ensemble par la guerre. Ni Éros, ni la pulsion d’agression ne peut gagner seule. Mais elles gagnent ensemble, provisoirement bien sûr, dans la guerre contre cet « Autre ». Ce qui veut dire que l’humanité culturelle ne connaîtra jamais la paix d‘Éros. Car la paix d’Éros exige en échange de l’obéissance et de la perte du moi, la compensation de la jouissance du meurtre collectif.

Aussi juste, compte tenu de l’histoire de la culture occidentale, que cela paraisse, j’ai quand même le sentiment que Freud s’adressait surtout à cette fraction de l’humanité qu’il connaissait bien. Car il y a nombres d’exemples qui montrent que des hommes d’autres cultures soient bien capables de vivre en paix, sinon perpétuelle, du moins en général. Ce qui n’est pas notre cas depuis 25 siècles. Je comprends que tout cela est un peu bref pour être satisfaisant. Mais la discussion est loin d’être close car le problème est toujours d’actualité.

En effet, l’invention des dieux et des nombres nous a rendus fous de puissance. Nous avons fini par oublier que nous sommes issus et inclus dans la nature. Aujourd’hui, la technologie issue de ces nombres par la mécanisation de la pensée d’abord puis des choses, les robots, les automates divers que nous appelons « intelligents », nous font peur car nous aimons nous faire peur nous-mêmes de notre propre incapacité à maîtriser notre désir total de maîtrise. Cette idée de toute-puissance est conforme à nos mythes religieux mais curieusement, ceux qui s’en sont émancipés se sont aussi approprié l’idée. Pourtant, ces scientifiques, comme ils se nomment, pensent bien que nous sommes issus et inclus dans la nature de la surface terrestre, et non posés là par quelque dieu. Alors comment peuvent-ils inclurent dans leurs explications qu’une des espèces animales aient pu engendrer l’idée — je ne parle pas des outils — que cette espèce, la nôtre, pouvait tout expliquer, tout comprendre, avec le temps et la technologie; autrement dit, comment ne se rendent-ils pas compte que cette idée revient à dire que la nature aurait engendré un animal particulier, destiné à la comprendre, à l’expliquer? Cette folie peut se comprendre de la part des croyants mais de la part des non-croyants cela montre qu’ils n’ont pas cessé de croire. Ils ont introjecté dans leur inconscient l’ancien dieu antique tout-puissant projeté dans l’ailleurs inaccessible de la transcendance, ils se sont appropriés sa toute-puissance, et ils se croient maintenant eux-mêmes les dieux de la nature. Ils sont eux-mêmes devenus fous. Nous sommes devenus fous, notre culture ne repose plus que sur la domination de la domination. Partout! Nous sommes devenus le cancer de la surface terrestre pour tout le vivant et même pour la part du minéral dont nous sommes issus. Qui va nous soigner de cette folie autodestructrice?

Nous sommes passés progressivement de la croyance au dieu créateur non pas à l’incroyance mais à une nouvelle croyance, celle de notre toute-puissance par introjection de notre antique projection de nos dieux-désirs-de-toute-puissance. Finalement, nous assumons aujourd’hui notre toute-puissance infinie, autrement dit notre folie collective.

Jacques Jaffelin, janvier 2019


[1] Rappelons que Kultur en allemand rassemble en un seul terme, les concepts de culture et de civilisation que le français académique distingue par erreur ou par illusion, je ne sais pas, mais cette distinction n’est pas souhaitable.