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Du peuple, de la nation et d’autres chimériques espérances

Une nation aujourd’hui c’est d’abord un certain ensemble humain dont les membres se reconnaissent. Faire nation c’est toujours un processus et il ne peut y avoir de définition académique de la nation. Chaque nation est différente. Ce n’est pas un universitaire, un journaliste, un philosophe ou un quelconque autre homme de l’esprit qui décide si tel ensemble humain est un peuple, une nation ou non, ce sont les gens eux-mêmes.

Cela est difficilement compréhensible pour les Français, qui ont voulu confondre l’État de la révolution avec une nation, et pour les Allemands, qui ont voulu, inversement, fondre l’ensemble de la nation allemande dans un État, mais cela l’est beaucoup moins pour les autres, les Britanniques en particulier, qui reconnaissent, depuis la fondation de l’État du Royaume-Uni, qu’il est comme constitué de quatre nations. D’ailleurs, les journalistes français, dont la culture politique se réduit à l’hexagone, parlent toujours de l’Écosse, par exemple, comme d’une province. Malgré le rugby et malgré le tournoi des 6 nations; mais personne ne semblent avoir remarqué que le terme de nation employé là n’a pas le même sens du côté britannique et du côté français et italien. Cela dit, le problème est en train de s’éclaircir et les termes de se préciser. Peu importe finalement que l’on nomme nation, régions, provinces, länder, communautés… etc. le fait est que les gens semblent en avoir assez des grands monstres étatiques et dont les représentants sont bel et bien hors de contrôle. La poursuite de la démocratisation passe maintenant par la construction d’entité politique humainement contrôlable, c’est-à-dire pas trop grande. Le processus de démocratisation ne peut désormais se poursuivre que par l’éclatement des grands États tentaculaires au bénéfice d’ensemble humains à échelle humaine, si je puis dire.

Il en va de même avec la notion de peuple que l’on prend souvent, tout comme la notion combien funeste d’identité, comme une entité métaphysique alors qu’il s’agit toujours d’un processus. Il y a autant de manière de faire peuple que de peuples. Il s’agit toujours d’un processus historique spécifique et, surtout, d’un désir partagé par les gens auquel il se rapporte. Du point de vue anthropologique, nation et peuple sont équivalent, mais État n’est équivalent à aucune entité anthropologique précise. Il y eut des États-cité, des États-empire, des États-nation et maintenant des États multinationaux et multiculturels. Si État veut dire pouvoir, l’État commence avec la ville antique fortifiée, avec ses paysans agriculteurs, ses prêtres et ses soldats et son roi chef de guerre. Si peuple veut dire une entité ethnologique plus ou moins homogène (sic) alors, il n’existe plus aucun peuple excepté dans certains endroits retirés du globe où des hommes et des femmes libres vivent encore joyeusement, sans maître, sans prêtre et sans travail. Ces représentants de l’espèce homo sapiens sont malheureusement en voie d’extinction. Désormais, nous nous sommes condamnés à n’inventer que de nouvelles chaînes et rien ne semble pouvoir arrêter notre imagination débordante. Depuis que les êtres humains ont perdu le chemin de la liberté, ils n’ont eu de cesse que de penser à y retourner mais n’ont trouvé pour cela que le chemin de la soumission, de la croyance et the last but not the least, de l’espérance. Je paraphraserais bien Sénèque à ce propos. Renonce à espérer et je t’apprendrai à être libre.

11 octobre 2014

Prolégomènes à toute épistémothérapie

Albert Einstein avait écrit: « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ». Je pense au contraire, qu’il est très compréhensible que le monde soit compréhensible, mais pas pour les raisons qu’Einstein posait.
En fait, il est compréhensible que le monde soit compréhensible puisque nous avons posé ce principe comme dogme et faculté absolus de notre pensée. C’est le fondement tautologique, autoréférentiel, « ad hoc » et transcendantal de notre idée du savoir… et partant, de toutes nos sciences.

Comment l’idée de savoir nous est venue…

Tout d’abord, il importe de ne pas confondre savoir avec savoir-faire. Le savoir ou la connaissance prétend donner une explication finale de la nature, le savoir-faire est l’expression de notre créativité ou, autrement dit, de notre implication dans la transformation de notre monde. Transformation par nos inventions techniques, toutes nos techniques, que l’on a fini par confondre aujourd’hui avec la science explicative. La technique, et je prétends que toutes nos activités et nos créations sont des techniques qui transforment notre manière d’être ensemble, n’a rien à voir avec l’idée métaphysique voir épistémologique de connaissance ou de savoir selon laquelle nous allons irrémédiablement par la méthode scientifique vers l’explication finale. La notion de savoir ou de connaissance repose sur une idolâtrie qui ne porte pas son nom: l’adoration de sa propre pensée. Cette idolâtrie est un simple avatar de nos religions. Autoréférence et narcissisme socialisés et institutionnalisés. Le « je pense, donc je suis »[1] de Descartes est le départ de cette religion de la raison dévoyée (on dirait aujourd’hui pervertie, ce qui signifie exactement la même chose). Il faudrait donc plutôt dire: je sais, donc j’adore ma propre pensée.

Descartes pensait que la pensée raisonnée conduisait au savoir et donc à l’Être. Et bien sûr, la pensée, la res cogitans, était, pour lui, un attribut divin que le dieu jaloux ne partageait qu’avec l’homme. Les animaux ne pensaient donc pas[2]. Penser c’était nécessairement conduire à la connaissance ou au savoir de l’Être, comme on disait autrefois, c’est-à-dire à la pensée de Dieu lui-même dans une pure contemplation mystique et métaphysique. Cette quête de l’identité entre la pensée et la nature ou tout ce qui n’est pas elle, que l’on trouve dans la philosophie et la science depuis l’antiquité est précisément ce à quoi parviennent les schizophrènes; c’est-à-dire la fusion du moi et du « réel » (tout ce qui n’est pas le moi). Cependant la notion de savoir, contrairement à la schizophrénie, repose d’abord sur l’illusion grammaticale propre à toute métaphysique: l’isolement du concept[3]. La pensée d’un tout, d’une entité close et éternelle. C’est le point commun de la philosophie antique et de la science moderne. C’est la fusion du mythe et de l’expérience raisonnée. L’expérience pratique se met au service du mythe. C’est ce que Kuhn avait appelé un paradigme, c’est-à-dire la cristallisation de la pensée dans un ensemble de dogmes provisoirement adopté. Il pensait que la science avançait vers le savoir par changement de paradigme, mais jusqu’où? Avancer vers le savoir ne peut signifier qu’une chose, parvenir à la fin à une identité en la chose pensée et la chose elle-même. Cela veut donc dire qu’en affirmant une telle chose on considère qu’une partie de la nature, la pensée humaine, a une finalité. Et même que la nature a comme finalité de créer un phénomène – l’être humain doué de conscience – destiné à lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Triple paradoxe, triple autoréférence! Mais c’est ce que nous avons tous appris sans le dire ouvertement: nous avançons progressivement vers la vérité. Ce faisant la science reprend le flambeau de la vérité religieuse mais sous une forme expérimentale progressive. Elle reprend le relai de l’espoir inventé par la foi religieuse. Demain on rase gratis! « Postmodernisme » ou pas.

Les notions de connaissance et de savoir (qu’il ne faut pas confondre avec savoir-faire, invention ou création[4]) sont des concepts mystiques qui ont été utilisés au cours des siècles par tous les pouvoirs. Elles sont mêmes au fondement de tout pouvoir. La science expérimentale moderne a repris ces concepts sans se rendre compte de leur morbidité. La science moderne devrait, pour être conforme à ses principes expérimentaux, renoncer à la quête du savoir et à la connaissance. L’activité scientifique est un projet de transformation du monde humain qui ne dit pas son nom car elle se cache derrière les concepts métaphysiques de réel, de vrai, d’éternel (pour la physique des hautes énergies), d’objectivité, alors que le véritable objet/sujet de toute science est l’homme lui-même. Il n’y a qu’une seule science c’est la science de l’homme, c’est-à-dire la science de nos apprentissages, de nos savoir-faire, de nos inventions et de la construction de notre monde. Science ne signifiant pas quête de la vérité, c’est-à-dire de l’identité entre la pensée et l’expérience humaine du monde, qui relève de la psychiatrie, mais implication dans l’expérience humaine du monde, de notre savoir-faire. Autrement dit de notre technique. La question fondamentale n’est donc pas: comment devons-nous nous y prendre pour connaître le monde? Mais que pouvons-nous faire pour construire le meilleur monde humain possible?

Il y a donc du savoir-faire quelque chose, mais pas de savoir tout court. Cela semble simple, dit ainsi, mais c’est le fondement nécessaire à toute réévaluation de notre civilisation dont nous voyons bien, maintenant, qu’elle nous conduit à une impasse destructrice, à la folie autoréférentielle. Cela me semble être avec la critique de la religion, la condition de toute pensée libre qui s’implique dans le monde des humains et non qui ex-plique le monde.

Si nous nous posons la question: que vient faire la pensée humaine dans la nature? Qu’est-ce que cela signifie? Tout d’abord je peux le comprendre comme le paradoxe suivant: la nature a engendré un phénomène capable de lui poser une question la concernant. Et c’est donc un peu comme si je demandais à mes parents: « Que viens-je faire dans le monde? » Y a-t-il une réponse logique ou scientifique à cette question en dehors des mythes et des religions? La science a quand même répondu sans qu’elle se fût posé la question, puisque c’est la religion qui lui a donné la réponse avant elle. La religion dit: « je suis là pour obéir au désir du créateur et son désir est que ma vie doit être consacrée à le connaître et connaître son œuvre, la nature, c’est se rapprocher de lui »; la science dit: « je suis là pour connaître la nature, selon la technique de la preuve expérimentale ». Ainsi, le croyant et le scientifique ont-ils le même but fondé sur la même croyance. Le religieux pense que la connaissance est un don divin (la res cogitans de Descartes) et le scientifique pense que la conscience, la connaissance ou le savoir est l’aboutissement naturel d’un processus appelé l’évolution des espèces vivantes. Tous les deux pensent que nous avons la conscience, la raison explicative, le savoir, la connaissance avec, comme finalité, la connaissance complète de l’univers[5]. Il y a cependant une différence entre les deux: la science demande un travail incessant dans cette foi du savoir absolu (qui n’intéresse d’ailleurs que la fraction de la science que l’on nomme fondamentale); la religion exige la foi en la transcendance. Mais toutes deux, science et religion sont d’accord sur ce point: la pensée humaine est destinée à comprendre et expliquer ce qui n’est pas elle: le reste du monde. C’est pourquoi la condition de toute pensée libérée de cette autoréférence, libérée de la toute-puissance est le renoncement à toute transcendance et donc à toute divinité toute-puissante qui n’est qu’une projection du désir de toute puissance hors de soi pour ne pas l’assumer tout en l’exerçant de fait.

Notes:

[1] L’effet « métaphysique » (c’est-à-dire transcendantal) de cette ruse philosophique se transforme immédiatement en autoréférence si l’on écrit: « je pense, donc je suis…en train de penser « je pense, donc… etc. ».

[2] Après Descartes, malgré Lamarck et Darwin, nous n’avons pas encore complètement changé de perspective. La pensée ou encore la conscience (encore un concept métaphysique: il n’y a pas de conscience tout court, nous avons toujours conscience de quelque chose et, tout comme la pensée, la conscience n’est pas un état mais un processus) continue d’être considérée comme une mutation soudaine et non un processus évolutionnaire, tout comme le langage. J’ai abordé ces points dans mon Tractatus (1993). Langage, pensée, émotion et le chant des oiseaux. Je pense que langage et pensée sont dans le même rapport que l’apprentissage de la musique (par exemple) et la pensée le sont. La difficulté de saisir ce rapport vient de ce que nous appelons « pensée » depuis des siècles. Je pense quant à moi que la pensée est, pour tous les êtres vivants, je dis bien tous les êtres vivants, ce qui les conduit à persévérer dans leur effort de vivre: vivre c’est d’abord persévérer dans le présent vécu. La pensée humaine peut donc se concevoir comme une motion interne « in-motion » du corps, comme une complexification de l’élan vers la poursuite du présent; une sorte d’é-motion qui a trouvé une voie plus sophistiquée pour devenir une « out-motion » ou une « ex-motion » que, ce que nous nommons couramment émotion — rougissement, colère, joie, plaisir, etc.–, par les muscles de la voix (les cordes vocales) en combinaison et articulation avec ceux de la langue. Ainsi, acquérir le langage et acquérir la musique ou autre chose sont tous deux un processus d’apprentissage. Qui est premier dans l’évolution de ces deux apprentissages? Le plus simple est sans doute le chant (voir le chant des oiseaux); mais l’émotion que le chant des oiseaux exprime, peut-être une sorte de désir de toute-puissance envers la lumière du jour ou au soleil pour qu’il se lève le matin et qu’il revienne le soir, nous montre la voie de nos cheminements.

[3] Comme disait Nietzsche, qui ne pouvait pas si bien dire: « on ne se débarrassera jamais de Dieu tant que nous croirons à la grammaire ». D’abord l’invention du dieu unique n’est qu’une projection socialisée du fantasme de toute-puissance qui, comme toute projection, permet à l’individu puis au groupe qui la pratique, de ne pas s’attribuer cette toute puissance mais au fantasme projeté et surtout, bien sûr, à ceux qui se posent comme ses représentants ou porte-paroles qui eux, vont alors bien exercer la toute puissance sur ceux qui les suivent mais, bien sûr, au nom de leur fantasme projeté qu’ils nomment Dieu. Puis, la métaphysique est une invention uniquement possible dans un système d’écriture alphabétique; on prend un substantif, un verbe (par exemple la ruse philosophique qui consiste à transformer un verbe auxiliaire: être, en substantif absolu: l’Être), on l’isole, il devient alors concept, puis entité close et éternelle. Elle se perfectionne avec l’invention des nombres, de la théorie des nombres, auxquels succède la théorie des idées de Platon. Dès lors, tout est prêt pour l’aventure occidentale, la quête de l’absolu, la voracité institutionnelle et… l’autodestruction actuelle. (Voir aussi sur le site, L’invention du savoir, 1980) Mais peut-être que ceci est inhérent à toute notre espèce puisque cette insatiable voracité (pour reprendre la métaphore de Lévi-Strauss) se globalise aujourd’hui. Peut-être seulement.

[4] Il y a la même différence entre savoir et savoir-faire qu’entre explication et implication. Dans l’explication on se place en dehors du monde que l’on pose comme un objet en ignorant les conséquences pratiques que la quête de l’explication implique; dans l’implication nous sommes du monde et nous agissons sur lui en le transformant et en assumant cette transformation. L’explication est transcendantale, l’implication est radicalement immanente.

[5] Dit ainsi, on se rend compte de la folie dans laquelle nous sommes engagés, mais justement, on ne le dit jamais ainsi, alors qu’on le pense continuellement. La quête du savoir, qui ne peut être qu’absolu, est une paranoïa institutionnelle qui se prend pour la guérison générale en action, mais qui nous conduit à la mort.

Comment juge-t-on un être humain?

Comment juge-t-on un homme? Encore un effort pour saisir la démocratisation en cours

Margaret Thatcher vient de mourir. La plupart des commentateurs rendent hommage à sa force de détermination, de décision et de caractère et même à son insensibilité. Mais tous les tyrans du siècle derniers remplissaient toutes ces qualités. Malgré un vernis démocratique, les élites ou celles qui se prétendent telles, cultivent toujours le culte du personnage dominateur qui ne respecte rien et qui est sans état d’âme. On peut même critiquer sa politique mais on admire le personnage. Sauf les mineurs gallois et du nord de l’Angleterre, bien entendu! La personne qui s’est soumise à la religion libérale conservatrice théorisée par Ann Rand et prônant la réduction de l’État au minimum de la gestion des choses (non pas, on s’en doute, pour appliquer le programme communiste de Marx – remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses – mais pour supprimer toutes les entraves aux capitalistes) et au maximum du profit individuel coûte que coûte a conduit le monde au bord du chaos nous est quand même présenter comme un grand chef d’État alors que nos valeurs démocratiques devraient nous la présenter comme une criminelle. Cela m’a conduit à penser aux personnes qui rendent régulièrement hommage à Céline pour ses talents d’écrivain. C’est comme si on rendait hommage a Hitler pour ses talents d’orateur ou d’organisateur. Et plusieurs signes me laissent penser que cela risque d’advenir. Eh bien! Nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant d’avoir saisi ce que signifie le processus de démocratisation.