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Nouvelle édition du Tractatus logico-ecologicus: Postface

POSTFACE À LA SECONDE ÉDITION (2017)

 

Depuis la première édition de cet ouvrage bien des choses ont changé. Le monde humain est au seuil d’une transformation qui pourrait bien, selon les décisions que nous allons prendre maintenant, modifier notre sort en tant qu’espèce; soit nous allons être capable de poser rapidement les bases d’une socialisation globale fondée sur les droits humains mondialisés en déhiérarchisant tout ce qui compose notre monde (individus, nations, états, cultures, espèces vivantes et ressources) bref, un processus de démocratisation mondiale, soit nous nous condamnerons à nous détruire nous-mêmes, mais non pas, comme certains le pensent, à détruire la planète voire la nature qui nous survivra sans problème.

Dans cette première édition j’avais jeté les bases d’une nouvelle logique, d’une nouvelle manière de penser notre monde, celui que nous faisons, le monde humain. J’y avais proposé un certain nombre de principes pour sortir des impasses dans lesquelles je nous voyais engagés. Il s’agissait de tout repenser d’une autre façon. La notion que j’avais décidé d’utiliser à l’époque était celle d’information issue des conférences Macy’s qui se sont tenues à New York dans les années cinquante. Ces premières conférences multidisciplinaires donnèrent naissance à la cybernétique et à la théorie de l’information qui allaient bouleverser la plupart de nos sciences et de nos professions, de la biologie à la psychiatrie. En poussant cette nouvelle logique, fondée sur les notions de système et d’autorégulation, aussi loin qu’elle semblait l’autoriser, je me rendis compte qu’elle engendrait les impasses dont je proposais de sortir dans ce livre. Le nom que je donnais à cette nouvelle mouture de la théorie de l’information fut alors théorie de l’information générale.

Seulement, entre-temps, le concept d’information est devenu la tarte à la crème des publicitaires, des managers de tout poil et de certains chercheurs dont le métier consiste surtout à répéter ce que tout le monde sait déjà ou à rendre désirable ce qui est vécu comme obligatoire. Alors, la théorie de l’information générale était forcément destinée à être non seulement incomprise mais, malgré mes précautions, à engendrer un complet malentendu. Je pensais, comme Bachelard l’avait écrit, que « c’est lorsqu’un concept change de sens qu’il a le plus de sens ». Je proposais donc une refonte éthique et paradigmatique de cette notion. Mais je me suis rendu compte que changer le sens d’un concept aussi furieusement utilisé et malmené que celui d’information et de celui de communication qui lui est associé comme d’un jumeau qui ne le quitte jamais, était impossible.

Dans l’axiomatique que je proposais alors – qui est remplacée ici par la dernière version, dont on lira une version anglaise, lisible sur mon site[1] — j’écrivais que les impasses et les paradoxes que nous constatons aujourd’hui dans nos sciences proviennent de la séparation que nous avons faite, depuis Galilée, Descartes et Newton, entre la forme et le mouvement avec l’invention des concept d’inertie, d’espace vide et de temps comme répétition du même et non comme durée (comme dirait Bergson) qui implique un processus créatif, irréversible et imprévisible.

La dissociation, le clivage de ces deux concepts a permis le formidable essor de la mécanique – au sens large du terme – et de toute la technologie actuelle. Mais c’est aussi par ce paradigme que nous avons mécanisé notre manière de penser, les êtres humains, les êtres vivants et notre rapport au monde. Les composants même de nos cellules se sont retrouvés réduits à l’état d’objets mécaniques manipulables comme des briques, plus ou moins remplaçables et modifiables pour nourrir les rêves ou plutôt les cauchemars que certains voudraient nous préparer: une vie sans souffrance, sans maladie, sans émotion et sans plaisir, voire sans mort.

Heureusement pour nous, tout cela ne fut et ne sont encore que des fantasmes de scientistes fous en quête de la « vie » éternelle. Bien que biologistes, ils n’ont pas reconnu que le vivant est une succession de moments que l’on appelle générations. Le fait que chez les êtres humains, il peut coexister aujourd’hui deux, trois, voire quatre générations, ne remet pas en question le principe du vivant qui est que tout être vivant a une durée et donc une fin nécessaire à la génération suivante.

Et pendant ce temps, la seule perspective que l’on offre aujourd’hui aux adultes et à nos enfants est de se débrouiller comme ils peuvent pour gagner beaucoup d’argent dans le seul but d’acheter de plus en plus d’objets clonés afin d’éviter que tout s’arrête. Et tandis que certains disent: « le monde est dans une crise grave », d’autres commencent à se demander: « Et si justement on arrêtait… de consommer compulsivement pour soulager notre angoisse devant ce monde en perdition pour prendre le temps de le repenser et inventer d’autres voies d’humanisation, de socialisation et de présence au monde ». Pour cela ne faudrait-il pas que l’économie se présente comme autre chose que la science des ânes prédateurs et reparler de l’économie politique et de sa critique? La question qui nous vient immédiatement est: est-ce encore possible?

Mais je reviens au concept d’information-communication. Je me rendis compte aussi que ses glissements sémantiques n’étaient que des avatars du principe d’inertie du paradigme mécanique dont je parlais plus haut. En effet l’information-communication dans la théorie de Shannon et Weaver est représentée comme des quantités ou des valeurs numériques destinées à se déplacer dans l’espace sans changer de forme, comme les paroles qui passent d’un récepteur à l’autre dans une conversation téléphonique. Tout ce qui faisait changer de forme le signal fut appelé bruit. Éliminer le bruit du signal, du message, devint le grand défi technologique du monde.

Ce faisant on oubliait tout le « bruit » de la transformation du monde humain que la généralisation du téléphone puis, plus tard, des media électroniques (télévision, mobile, Internet, satellites, etc.) allaient engendrer. Ainsi, plus on développait les moyens de communication, plus le monde humain changeait et moins nous communiquions (au sens de la théorie, et c’est tant mieux). Mais, par contre, plus nous mettions en commun, cette fois à l’échelle du globe, des moyens pour nous rencontrer (les media[2] en général) et plus le monde devint assourdissant; mettant ainsi en évidence qu’il n’existe aucun but que les moyens (media) mis en œuvre pouvaient atteindre. Ce qui rend justice en passant à Marshall McLuhan qui nous avait déjà averti que le « message c’est le medium » lui-même, ce que personne n’a voulu vraiment saisir, tellement nous étions encore persuadés qu’il y avait des « messages à faire passer » (ce à quoi rêvent toujours nos publicitaires et toutes les personnes de pouvoir) au lieu d’un monde humain à comprendre et à construire.

On peut donc ainsi, désormais, comprendre tout cela autrement: la communication c’est la mondialisation de nos créations, autrement dit, le processus qui conduit à rendre commun (communiquer[3]) nos media, c’est-à-dire nos créations techniques et autres; et l’information c’est le processus de changements humains que cela engendre.

Mais, dans la théorie de l’information classique (celle de Shannon, adoptée par la biologie, les sciences cognitives, les sciences politiques, etc.), informer ou communiquer ne pouvait signifier autre chose qu’une certaine entité passant d’un endroit à un autre tout en restant identique (sans bruit); principe d’inertie emprunté à la physique qui s’énonce: invariance de l’énergie par translation d’espace. C’est évidemment, appliquer à la socialisation, le rêve de tous les tyrans: faire rentrer, par tous les moyens (de communication justement), dans le cerveau de tous, ce qu’ils veulent qui y soit. On voit que le concept de communication ici ne signifie pas rendre commun à tous, mais agitation et propagande. C’est pourquoi nos politiques, nos publicitaires et certains de nos chercheurs spécialistes ne pensent qu’à « communiquer ».

La théorie de l’information générale proposait une acception toute différente. Il signifiait le processus créatif, irréversible, imprévisible, de complexification croissante du monde humain. Afin d’éviter la confusion, il fallait donc y renoncer et envisager un autre concept afin de montrer que l’on ne peut concevoir de forme sans mouvement, ni d’ailleurs de mouvement sans forme. Je propose donc aujourd’hui le néologisme informotion[4] (forme-motion). Cela permet de saisir dans un même élan de pensée le processus de formation (le processus évolutionnaire des formes en mouvement) ET de motion (le processus évolutionnaire des mouvements de ces formes). Cela nous permet aussi de saisir chacune de nos conceptions non comme des entités closes, ainsi que la métaphysique et la philosophie en sont coutumières depuis 25 siècles avec la plupart de nos sciences actuelles, mais comme des processus en cours. Désormais, j’invite à penser en termes de processus, non seulement pour sortir de nos impasses paradigmatiques mais aussi pour réaliser que nous sommes issus de la nature terrestre et inclus dans cette nature.

La notion d’informotion nous invite donc à réinterpréter le monde que nous créons et dont nous sommes en partie responsables devant les générations futures. Beaucoup de nos valeurs considérées comme sûres seront ébranlées dans cette tâche. Par exemple, l’une d’entre elles, les mathématiques, en tant qu’application de la théorie des nombres, ne nous serviront plus à rien d’autre qu’à construire des objets finis; pas ceux-là même qui nous asphyxient et auxquels nous devrons renoncer, mais d’autres qui nous seront plus utiles. Les mathématiques sont, par définition, impuissantes à saisir la durée, l’imprévu, bref la « formation » et la « motion » réunis comme processus créatif imprévisible et irréversible de notre monde. Ils sont encore plus impuissants à nous faire réaliser l’impasse dans laquelle nous sommes et de nous offrir les moyens de changer de voie. C’est pourquoi j’ai proposé dès 1992 une axiomatique non fondée sur la théorie des nombres mais sur une logique processuelle. Il en est donné ici une version revue et corrigée ainsi qu’une version anglaise, sur le site précédemment cité.

Cette nouvelle éthique s’inscrit bien sûr dans le prolongement de celle de Spinoza qu’on a nommée première pensée occidentale de l’immanence. Cependant Spinoza n’a pas vu que son immanentisme était paradoxal. En effet si nous considérons la pensée humaine comme aussi naturelle que tout le reste de la nature, il est alors absurde de penser que la nature aurait engendré un processus destiné à l’expliquer elle-même. Si notre pensée est nature donc immanente, penser qu’elle est destinée à découvrir, même progressivement, comment la nature fonctionne ou à montrer pourquoi et/ou comment il existe est autoréférentiel, autrement dit paradoxal. Mais nous pouvons enseigner en nous impliquant ce que nous savons déjà faire, le monde humain, et comment nous en sommes arrivés là. Les notions de savoir ou de connaissance ne sont que les avatars de la pensée métaphysique ou transcendantale dont Spinoza a été le premier critique radical dans notre culture; il n’y a ni savoir, ni connaissance[5] tout court, mais seulement des savoir-faire. Et nous payons au prix fort aujourd’hui d’avoir suivi plutôt Descartes qui divisa le monde en deux substance dont l’une (la res cogitans) était destinée à expliquer l’autre (la res extensa)[6].

Mon point de vue est que c’est toujours un corps qui pense. Penser est  un des mouvements internes de notre forme avec les émotions. Je pense même que la pensée est une expression socialisée des émotions. Penser est donc une des modalités organiques de la poursuite de notre existence et de notre implication dans le monde (voir mon ouvrage: Critique de la Raison Scientifique, 1995). Ce dernier point montre aussi l’absurdité de toute tentative d’explication du monde, d’en construire un modèle fini, de le quantifier en terme d’espace ou de temps ou des deux, de lui attribuer un début, une fin voire une finalité ou encore de lui attribuer une masse. Bref! De le penser comme UN tout qui ne peut contenir le sujet qui le pense. Autant de délires de la pensée, que l’on ne remarque même pas, mais qui nous conduisent en silence à l’autodestruction, comme si nous étions encore sous la domination de la toute puissance infantile et de sa pensée magique. J’appelle donc, par cette éthique, à une immanence vécue, radicale, un art de vivre réconcilié avec ce dont nous sommes issus.

Nous disons qu’une proposition théorique n’est validée que si elle est reproductible expérimentalement. Elle doit pouvoir aussi, selon Popper, être invalidable, autrement dit, pouvoir être démontrée fausse. Et le sommet d’une proposition scientifique est la prévisibilité. Voyons donc! Aucun des fondements de nos sciences ne répondent à ces critères rigoureux[7] de la preuve, en particulier et singulièrement, notre existence-même. En effet, j’existe mais je ne peux pas le prouver scientifiquement, car je ne suis ni reproductible ni, je l’espère encore pour quelque temps, invalidable. Je ne peux pas non plus être démontré inexistant. Je ne peux même pas prévoir les prochains mots que je vais prononcer sans entrer dans la folie. Cette méthode ne s’applique donc pas aux vivants, même si certains en rêvent. Ces mythes nous empêchent donc de nous poser les extraordinaires problèmes que nous rencontrons alors que nous serons bientôt huit milliards.

Nous ne nous « reproduisons » pas, nous procréons. C’est pourquoi, pour penser sainement, il nous faut renoncer à la pensée mécanisée, au principe d’inertie, aux concepts clos, aux entités éternelles et poser qu’il n’y a pas même deux « particules élémentaires » identiques dans la nature. Apprenons, si cela est encore possible, à construire un monde humain enfin réconcilié avec ce dont il est issu, qui le contient et qu’il contient en parties sélectionnées, au cours de l’évolution, dans chacune de nos cellules au plus profond de nos corps.

Apprenons à penser en termes de processus au lieu d’entités (nécessairement métaphysiques) closes et éternelles. Par exemple: ce processus de socialisation au lieu de la société, ce processus de démocratisation au lieu de la démocratie, ce processus de génération ou encore le vivant au lieu de la vie, ce processus d’identification au lieu de l’identité, etc. Tout cela est nécessaire afin de reconnaître conjointement, que nous ne constatons jamais deux événements identiques dans la nature, et notre im-plication dans le monde au lieu de satisfaire notre narcissisme ex-plicatif qui inverse les processus créatifs de notre existence[8].

Nous sommes à la fois issus du monde terrestre et inclus dans ce monde ainsi que toutes les autres espèces minérales, végétales et animales. Mais nous avons créé une société cancérogène généralisée. L’identité, la reproduction ou la production du même est la définition même du cancer organique. Dans un organisme lorsqu’un organe s’échappe de la nécessaire synergie des organes qui fonde son existence et commence à se reproduire lui-même, il fait ce que l’on nomme des métastases. Si nous prenons l’exemple du foie métastasé, ce dernier ne participe alors plus au métabolisme mais transforme ce qu’il reçoit du reste de l’organisme en cellules de foie; le foie fait du foie. Il se nourrit de l’organisme et pense sans doute, si je puis dire, qu’il est devenu éternel. Jusqu’à ce qu’il en meure en faisant mourir ce qui le nourrissait. Eh bien, notre civilisation est devenue un cancer pour le vivant sur notre planète; nous transformons tout ce que nous recevons de ce dont nous sommes issus en nous-mêmes et pour nous-mêmes.

Ainsi, notre cancer civilisationnel, si je puis dire, repose sur le même principe logique que le cancer organique mais nous ne le voyons pas. La mécanisation du monde humain — mode de pensée compris — a ainsi engendré le règne de l’homme séparé du vivant et donc, à terme, de sa vie, de notre vie. Les êtres humains ne se sentent plus organiquement naturels mais séparés du reste de la nature vivante. La civilisation humaine, désormais globalisée, ne fonctionne plus que pour elle-même. Nous avions nommé cela: l’Humanisme. Oui! Vous avez bien lu; c’est-à-dire l’homme au-dessus de tout, mais pas n’importe quel homme[9]. Nous sommes devenus le nouveau cancer de la Terre, après les dinosaures. Pour reprendre une métaphore de Claude Lévi-Strauss, si nous voulons éviter de mourir étouffés comme des vers à farine dans un bocal, par notre propre voracité, nous devrons apprendre, non seulement à renoncer à cette voracité prédatrice mais également à limiter notre nombre et à inventer une autre manière d’être humains.

Nous voyons déjà, ici et là, des initiatives, des résistances à notre civilisation métastatique et prédatrice qui montrent que tout n’est peut-être pas déjà perdu.

Jacques Jaffelin, octobre 2017

[1] Cf. www.sociosomatique.com On trouvera sur ce site un blog dans lequel je développe ou je mets à jour des points abordés ou non dans ce livre. Par ailleurs, comme ce site existe depuis 1990, il contient des bulletins du séminaire que j’ai donné au Ministère de la Recherche de 1991 à 1993. Il y a aussi les principes thérapeutiques de sociosomatologie que l’on ne trouvera pas dans ce livre et que je me propose de développer dans un ouvrage en cours de rédaction. Ces principes sont une application de l’éthique-paradigmatique que ce livre propose.

[2] J’utilise ici les règles typographiques canadiennes ainsi que l’orthographe latine des mots latins, en anglais comme en français: Un medium, des media; un maximum, des maxima.

[3] C’est d’ailleurs le sens de communication que l’on trouve chez Montaigne.

[4] Le lecteur peut donc entendre informotion à la place d’information dans le texte du livre mais il peut aussi bien le lire comme tel. L’important n’est pas le nom du concept mais le sens qu’on lui attribue pour modeler notre pensée.

[5] « Nous appellerons connaissance claire celle qui s’acquiert, non par une conviction issue du raisonnement, mais par le sentiment et la jouissance de la chose elle-même. » Spinoza

[6] La « chose pensante » était, selon Descartes, de nature divine, donc transcendante, tandis que la « chose étendue », autrement dit, tout le reste était, pour Spinoza, immanent.

[7] Le mathématicien René Thom, a tenté de sortir de cette impasse en proclamant: « Il n’y a pas de définition rigoureuse de la rigueur. »

[8] L’archétype de cette inversion se trouve dans toute croyance, qu’elle soit religieuse, rationnelle ou scientifique. Par exemple: « je crois que tel dieu m’a créé » inverse le processus créatif suivant: « j’invente l’idée que ce dieu m’a créé »; mais je ne reconnais pas cette invention et je finis par croire que Dieu m’a créé. On peut bien sûr faire cet exercice avec n’importe quelle croyance. J’adore donc ma propre pensée en pensant adorer quelqu’un d’autre en la projetant à l’extérieur de moi. Ce faisant, mon explication nie mon implication. Il en va de même avec l’invention de la théorie des nombres. Tout mathématicien est platonicien. Il est idéaliste, autrement dit, il considère que l’idée de nombre est absolument et éternellement vraie. Il pense que les nombres sont vraiment existants et non des inventions humaines. Eh bien! Ces nombres sont les premiers objets de pensée clos et éternels qui serviront de base à toutes nos activités et nos manières de penser, quelles soient scientifiques ou autres.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déjà fustigé cet humanisme qui détruisait tout ce qui n’était pas chrétien et européen sur son passage et qui est encore aujourd’hui proposé comme modèle dans une version globale, « soft », et soi-disant universelle, c’est-à-dire impériale. N’oublions pas non plus que le bon Érasme lui-même n’hésitait pas à dénoncer les « hérétiques » à l’Inquisition.

L’angoisse humaine et la vague suivante de l’évolution

On a toujours tendance à penser que notre angoisse fondamentale est la peur de la mort. Nous nous imaginons ainsi que nous serions les seuls vivants à avoir conscience de notre néantisation. Ce qui est conforme à notre autre mythe selon lequel nous serions les seuls à posséder la conscience d’être soi. Nous sortons petit à petit de cette arrogance depuis peu. Très peu, en fait.

Nous sommes maintenant prêts à accorder aux végétaux des sentiments d’existence. Notre fameuse science fondée sur la mécanisation générale des esprits et du monde, a quand même fini par accepter ce que d’autres être humains, vivants sous d’autres latitudes, reconnaissent depuis la nuit des temps.

Mais notre angoisse fondamentale n’est peut-être pas celle de la mort. Elle me semble plutôt liée au fait que nous n’avons pas de prédateurs plus puissants que nous. Les autres êtres vivants ont tous, selon leur espèce, des prédateurs, c’est-à-dire des êtres plus forts qu’eux à qui ils servent de nourriture ou avec qui ils rivalisent. Le prédateur suprême aujourd’hui est l’être humain pour tout ce qui est vivant et non vivant. Nos plus grands prédateurs, à nous autres êtres humains, ce sont nos congénères eux-mêmes. Oui! L’homme est bien un loup pour l’autre homme qu’il considère comme une brebis.

Nous avons alors inventé les dieux pour tenter de ne pas mourir de cette quête de la puissance absolue. Cette invention n’est pas innocente puisque ce sont justement ceux qui désiraient cette puissance qu’ils l’ont inventé: les prêtres, les rois et leurs serviteurs: les soldats. Ce faisant, la toute-puissance était projetée hors de soi, hors même du monde pour les religions monothéistes. Le délire de toute-puissance se trouvait du même coup apprivoisé et contrôlé relativement. Mais, nous étions toujours à la merci d’un césar, d’un tribun, se prenant pour le sauveur suprême. Mais l’amour suprême du sauveur c’est toujours le pouvoir suprême. Et le dieu est toujours le dieu des armées.

Cliniquement parlant, cette projection ne marche que lorsque l’on ne s’en sert pas. C’est-à-dire peu souvent et peu de temps. Le délire de toute-puissance a toujours court et la projection psychique a progressivement été remplacée par la projection tout court: celle des boulets de canon, puis des bombes en tous genres. Mais aussi par l’accumulation de richesses, de capital. L’expression la plus moderne de la quête de la toute-puissance.

Je relisais récemment La Religion du Capital de Paul Lafargue publiée en 1886. Elle n’a pas pris une ride. Il avait déjà raison, le gendre de Marx, qui écrivait, avec l’humour en plus: « le véritable dieu, le dieu vivant, c’est le Capital ».

Ainsi, nous autres êtres humains, qui nous attendons toujours à être supplantés, voire sauvés, par des êtres plus forts que nous (dieux, extra-terrestres, monstres de toutes sortes qui peuplent toujours notre mythologie moderne), nous n’avons même pas encore réalisés, dans le sens propre du terme, c’est-à-dire débarrassés de nos névroses enfantines, que nous sommes à la fois prédateur et proie. Y parvenir serait le signe que la prochaine vague arrive.

Jacques Jaffelin

A propos de la notion d’informotion (1)

Pour s’émanciper du principe d’inertie, de l’identité et de la pensée mécanisée!

Dans la théorie de l’informotion, l’espace est la forme et le temps est le changement associé à cette forme, c’est-à-dire le mouvement de cette forme. L’informotion c’est l’espace/temps. Mais il n’y a pas de temps et d’espace séparés ni séparables comme dans le principe d’inertie, et dans la mécanique quantique. D’une certaine façon, l’informotion ne reconnaît ni espace ni temps comme entités puisque l’informotion est une pensée processuelle. Dans le principe d’inertie la forme et le mouvement restent séparés car l’objet n’est pas un objet physique mais un objet mathématique avec des propriétés mécaniques immuables si on le considère immobile. En informotion, il n’y a rien d’immobile tout change et tout se transforme constamment. Il n’y a ni états stationnaires, ni objets mais des processus, tout est processuel. L’objet, ou le concept, n’est qu’un moment d’un processus. Il n’y a donc pas d’identité de quoi que ce soit puisque rien ne reste identique; celui qui pense comme ce à quoi il pense. Après tout, je dis sous une autre forme ce que Lavoisier, et avant lui Héraclite, disaient mais que la pensée mécanisée (scientifique et autres) ne pouvait reconnaître autrement que comme une boutade sans importance. La pensée mécanisée ne conçoit que des entités closes et éternelles puisqu’elle ne pense qu’à l’aide d’objets clos et éternels: les nombres. C’est non seulement une pensée morbide, mais une pensée dont toute vie est absente.

Remarques misosophiques:

  1. L’informotion met fin à la séparation cartésienne de la res extensa et de la res cogitans. La chose étendue c’est la forme et la pensée c’est un mouvement du corps.
  2. La nature naturante et la nature naturée de Spinoza se retrouvent dans le processus générationnelle de l’informotion. Toutes les natures sont naturées en ce qu’elles sont toutes issues d’une précédente génération, mais toutes ne sont pas naturantes en ce que certaines aboutissent à une impasse et ne génèrent plus rien. Exemple: la Lune est issue de la Terre qui est elle-même issue du Soleil comme toutes les planètes qui gravitent autour de lui, mais elle n’a rien généré gravitationnellement parlant.
  3. La question de l’identité, je l’ai souvent rappelé, est la source de toutes nos détresses, nos errements et nos massacres. Dès lors que l’on pense processus, il n’y a plus d’identité, mais des moments d’identification ce qui n’a rien à voir. Car dans la vie d’un être humain, nous pouvons nous identifier de multiples façons. Le malheur commence dès qu’identification est remplacée par identité.
  4. Même chose pour la question de la démocratie. Il n’y a pas de démocratie avec des principes canoniques qui la caractériserait à tout jamais. S’il existe de tels principes (par exemple: État de droit, liberté d’expression et élections régulières avec élus tirés au sort et révocable à tous moments), ils n’ont encore jamais été appliqués. Mais il y a bien un processus de démocratisation qui se poursuit non pas dans un état particulier mais dans le monde humain généralisé et qui se crée continument. Ce processus de démocratisation pourrait aussi d’ailleurs se nommer processus de déhiérarchisation du monde humain. Où l’on voit que l’effrayante régression culturelle des « élites politiques » qui s’accrochent désespérément au saint Graal de l’identité culturelle occidentale nous montre bien que nous devons rapidement changer de voie. Il n’y a donc pas non plus d’entité culturelle appelée civilisation. Le terme même de civilisation (au contraire du terme culture) exprime d’ailleurs bien un processus en cours et non un état de fait.

JJ mai 2017

 

ENTRE DEUX TOURS…

Nous voici maintenant au cœur de la tourmente. Mais il y a plusieurs points de vue sur les causes de son apparition, plusieurs points de vue sur ce qui se passe, plusieurs points de vue sur la manière de s’en sortir et plusieurs points de vue sur ce qu’il faudrait faire ici et maintenant.

Il y a ceux qui veulent rester comme avant, qui rêvent d’une identité éternelle, qui ne veulent plus de changements de quoi que ce soit. Ils rêvent aux villages d’antan avec l’Église et la Mairie. La douce France, cher pays de mon enfance… Avec ses hiérarchies de tous ordres. Avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Avec ses éternels riches et ses éternels pauvres à qui l’ont doit faire la charité. Ceux-là sont plutôt aisés, âgés ou soumis à des idéologies désuètes. Ils font profession de fermer les yeux devant l’évidence. Ils sont dans le déni de ce qu’ils voient, de ce qu’ils entendent. Ils sont environ 20%.

Il y a ceux qui voudraient une société solidaire, fraternelle, ouverte, juste, égalitaire, vraiment démocratique et où il fait bon vivre. Ils reconnaissent que nous ne pouvons plus accepter l’ordre social ancien qui a permis la destruction systématique du vivant et du minéral dont nous sommes tous issus. Que la Terre n’est pas un jardin sur lequel quelque dieu nous aurait déposés un jour qu’il s’ennuyait pour observer son œuvre, mais que nous sommes une plante de ce jardin qu’est la Terre. Et que si nous détruisons toutes les autres plantes, ce n’est pas la Terre que nous allons détruire, mais nous qui nous autodétruisons par notre propre voracité. Ceux-là voudraient une civilisation humaine pacifiée et réconciliée avec ce dont elle est issue. Et pour ce faire, voudraient faire fusionner écologie,  économie et politique. Ils sont environ 20% aussi.

Il y a ceux qui voudraient que l’on poursuive comme maintenant: « Business as usual« . Car c’est le seul moyen, pour eux, d’éviter le pire: la fin du capitalisme; qu’ils nomment pudiquement, économie de marché. Ils sont pour l’ouverture mais pas celle de la solidarité, de l’égalité et de la justice. Leur ouverture signifie la dérégulation de tout ce qui fait obstacle aux affaires. Les affaires pour tous, disent-ils. Tout devient affaire privée, et plus rien ou si peu ne doit rester publique. L’État ne doit plus être l’agent de la solidarité sociale ou collective. Le publique ou le social est, pour eux, un gros mot qu’ils identifient à socialisme ou pire, à communisme. Ils parlent bien d’écologie, mais à la seule condition d’en faire des affaires. Du profit, toujours du profit. Ils sont jeunes et beaux, ils sentent bon le sable chaud et les actions en bourse. Ils méprisent aisément tous les autres et une partie d’entre eux s’organisent déjà pour se protéger du cataclysme climatique les poches pleines. Ils sont également environ 20%.

Et il y a ceux qui sont perdus, qui travaillent durs pour pas grand-chose ou qui sont au chômage et qui sont et se sentent les oubliés de tout et de tous les autres; de la croissance, des affaires, du travail, de l’ouverture. Ils ne sont pas riches. Mais ils voudraient peut-être, pour certains,  le devenir et avoir leur part du gâteau. Car ils pensent, comme ceux qui précèdent, qu’il y a encore un gâteau. L’écologie pour eux n’est qu’une affaire de bobos. Ceux-là sont les proies idéales des idéologues qui ne pensent qu’à exercer leur pouvoir sur eux, au nom du peuple, comme ils disent. Ils parlent de nations, d’État, mais ne pensent que pouvoir. Ils entretiennent les peurs, toutes les peurs et d’abord, celles des étranges étrangers qui viennent d’ailleurs ou non et qui, pour eux, ne devraient pas être là. Ceux qui se présentent à la magistrature suprême en leur nom, ne sont pas loin de penser comme les précédents. Car eux aussi sont riches, mais ils ont choisi de jouer avec les pauvres, comme l’Église peut encore le faire. Et ils ne manquent pas de clients puisque les pauvres sont les plus nombreux. Mais ce groupe représente aussi environ 20%.

Il s’agit là d’une approximation car ces pourcentages ne reflètent pas la proportion réelle de chacun de ces groupes. Ils restent néanmoins les derniers 20% qui se répartissent ou non dans ces quatre groupes mais qui ne participent pas au scrutin.

Alors, que peut-on faire?

La France n’est pas coupée en deux mais en cinq. Dimanche prochain, pour ceux qui comme moi font partie du deuxième groupe, il s’agit d’éviter toute possibilité pour que le quatrième groupe remporte ces élections. Même si l’on sait que, le troisième gagnant, c’est le capitalisme triomphant qui se présente comme un humanisme — je rappelle qu’au sens originel de la Renaissance, humanisme veut dire « l’homme au-dessus de tout » pour faire de la nature tout ce qu’il veut car Dieu l’a posé sur la Terre pour son propre agrément.

Cela devra nous laisser un peu de temps pour que le second groupe ait encore une chance, s’il est capable de la prendre. Si nous en sommes capables, nous autres rêveurs invertébrés qui pensons que l’homme est, malgré tout, amendable. Car, nous devons maintenant le reconnaître, contrairement à ce que nous avons tous pensé depuis deux siècles, le socialisme n’est ni rationnel au sens de nos économistes distingués, ni raisonnable au sens d’une raison historique, c’est, avant toute chose, un désir de vie, un désir de liberté, d’égalité et de justice. Vive la sociale!

Jacques Jaffelin, avril 2017

VIVE LES RELIGIONS!

1. La Téléologie des croyants, des athées et des mythes scientifiques

Les vieilles religions reviennent en force, lit-on maintenant partout. Mais qu’entend-on par religion? Si religion veut dire étancher des dieux, alors certaines n’ont jamais disparu. Si religion veut dire des ensembles d’idées et de principes pour vivre en commun en paix, alors, cela n’a jamais existé. Idéologies ou religions, avec ou sans dieux ont toujours été en concurrences entre elles pour l’hégémonie, c’est-à-dire pour le pouvoir absolu. Les rois et les prêtres de chacune d’entre elles n’ont eu de cesse de se faire la guerre, la guerre de conquête. Même lorsque l’une ou l’autre d’entre elles semblent faire œuvre de paix, ne vous y trompez pas! C’est dans l’attente de jours meilleurs où elles pourront reprendre du service.

Qu’ils soient religieux ou athées, ils croient. Les uns croient qu’ils sont une création divine destinée à adorer leur dieu; les dieux sont quand même plutôt narcissiques. Les autres croient que l’homme est le but de la nature pour qu’il lui dise ce qu’il en est d’elle-même; la nature est ici anthropique et autoréférentielle.

Sans revenir sur nos mythes religieux antiques qui bénéficient d’un renouveau inattendu et que tout le monde connait, n’oublions pas nos mythes scientifiques qui sont tout aussi présents et les deux mythes se parlent entre eux constamment, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss. Pour la biologie, l’homme est le résultat d’essais et d’erreurs de la nature qui a pris des milliards d’années à le forger (si je prends 10 années d’essais et d’erreurs pour être en mesure de jouer la sonate de Bartók au violon, c’est que j’avais le dessein de jouer du violon). Ce qui signifie logiquement que la Nature aurait un dessein, une finalité, une téléologie. On ne peut pas à la fois, dire que tout cela est le résultat du hasard qui, par définition ne requiert aucune explication, et chercher dans le même mouvement, à expliquer, à donner des raisons à l’évolution. Les biologistes passent pourtant bien leur temps à expliquer les causes de l’apparition de la vie, puis des cellules, puis des organismes, puis de l’homme.

Mais « Pourquoi? » n’est pas, en principe, une question scientifique; mais une question technique à propos d’une de nos actions. « Comment? » Oui! Mais seulement localement, à l’échelle humaine. La question « pourquoi? » se poursuit indéfiniment jusqu’à son stade ultime: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Aucune réponse possible! Et la question « comment ? », en dehors des affaires humaines, aboutit à son terme: comment est-on passé de rien à quelque chose? Aucune réponse possible non plus. Ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose; que le rien est impossible à imaginer et à penser. Nous sommes issus de ce quelque chose et il est tout simplement insensé de penser que nous pouvons expliquer pourquoi et comment il existe. Ce qui nous entraîne à penser que l’Univers, comme entité définie au sens où les cosmologues l’envisagent, n’existe pas car ce quelque chose, ou autrement dit la nature comme processus éternel, ne peut être globalisé car il échappe à toute quantification et toute qualification.

On pourrait dire qu’un des drames de notre civilisation c’est qu’elle n’a pas appris à distinguer les questions qui ont des réponses et qui peuvent être utiles de celles qui ne peuvent pas en avoir et qui sont morbides par nature car paradoxales et autoréférentes. Il est vrai qu’il a fallu plus d’un siècle de débats pour qu’on renonce finalement à la question du sexe des anges.

Or donc, l’homme, le dernier arrivé sur l’échelle de l’évolution (je passerais sur les extra-terrestres pour ne pas effrayer les enfants et les vieilles barbes de l’Académie), devrait accomplir les raisons de son existence. Pour les croyants en une divinité, l’homme est destiné à l’honorer, c’est-à-dire à lui obéir, à le servir et à se soumettre à sa volonté supposée. En fait, bien entendu, à ceux qui le disent.

Pour les croyants de la quête du savoir tendanciellement absolu (cf. Stephen Hawking) des sciences, la nature attendrait que l’homme découvre la vérité des choses, autrement dit réponde à la question: « Qu’est-ce que la nature? ». La loi de la nature serait donc qu’elle désirerait que quelque « chose » (quelqu’un ou quelqu’une en l’occurrence), c’est-à-dire une partie d’elle-même survenue par hasard ou par essais et erreurs, lui énonce ses propre lois. Et voilà donc l’autoréférence construite et dans laquelle nous baignons sans même nous en rendre compte, pour la plupart. Après l’homme, plus d’évolution organique: tout est fini! Reste la technologie, la science, etc. Mais de quoi s’agit-il?

Tout se passe comme si la nature avait une finalité, une loi fondamentale, qui n’est ni une loi physique, ni une loi biologique, mais une loi évolutionnaire (avec un commencement et une finalité), une téléologie: la survenue de l’homme qui va lui dire ce qu’il en est d’elle-même. L’homme devient le sauveur de la nature qui lui dira enfin quoi penser d’elle-même. C’est là, c’est cette croyance-là qui est l’origine de la Vérité, de l’Être, de toute la philosophie, de la science, de notre course technologique infernale, de notre sentiment de toute-puissance, de notre irrépressible voracité. C’est ce que j’ai appelé « l’invention du savoir » dans mon dernier ouvrage.

Et cette autoréférence (scientifique, mais en fait pas scientifique du tout, puisque non expérimentable) est la même que celle créée par nos mythes religieux antiques. Elle est juste un peu plus sophistiquée.

2. Croyance, foi et espoir

L’alternative n’est donc pas entre croyants et athées, entre religieux et scientifiques mais entre ceux qui croient et ceux qui n’ont pas besoin de croire pour agir et se donner une éthique; entre ceux qui ont la foi et ceux qui n’ont aucune foi ni aucun dieu à prier pour les secourir; entre ceux qui attendent en priant et ceux qui agissent pour surmonter leur peine et résoudre les problèmes qui se posent; entre ceux qui espèrent qu’un jour cela ira mieux ou que quelque Dieu, César ou Tribun viendra les sauver et ceux qui ne comptent que sur leurs actes. « Renonce à espérer et je t’enseignerais à agir » disait Sénèque à Lucillius.

3. Ne confondons pas dieux et religions

Certains font de longues recherches pour nous montrer que les hommes auront toujours besoin de croire, d’inventer des dieux et d’espérer. Mais la question ne serait-elle pas plutôt: comment avons-nous inventé la croyance et les dieux qui vont avec? Nous connaissons la réponse depuis longtemps: depuis que nous avons inventé l’État. C’est-à-dire le pouvoir des uns sur les autres. C’est-à-dire, l’inégalité et l’injustice. Cela est arrivé lorsque nous avons commencé à construire des villes avec des remparts autour, des paysans à l’extérieur et à l’intérieur des esclaves, des artisans et des rois soutenus par des prêtres. Le pouvoir était inventé ainsi que l’oppression et la perte des libertés élémentaires. Et tout cela compensé par l’invention des dieux afin de bien faire comprendre à tous que cet ordre est un ordre divin et que le premier qui le conteste ne mérite que la mort. Certains pensent que la politique et la religion sont deux choses différentes alors qu’elles visent la même chose: la soumission et la servitude pour l’État et l’entretien de l’espoir et de la peur pour la religion. Elles sont complémentaires et l’un ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont totalitaires en elles-mêmes lorsqu’elles fusionnent mais peuvent, aujourd’hui, permettent aux citoyens de lutter pour l’égalité et la justice si elles sont séparées. Nous sommes bien à un moment où les religions sont séparées du pouvoir politique. Mais ces dernières ne luttent ni pour la justice ni pour l’égalité, elles luttent pour leur existence propre. Alors que l’État est contesté de toutes parts, elles profitent avantageusement de son affaiblissement pour s’offrir une nouvelle jeunesse. Les religions ont tellement craint de disparaître au cours du siècle dernier qu’il s’agit là d’une revanche.

Comment cela est-il arrivé, alors que nous pensions qu’elles étaient définitivement mises au rencard du pouvoir et réservé au privé de chacun? Tout d’abord, nous avons eu tord de penser cela. Ensuite nous avons oublié dans nos calculs qu’une religion n’a pas nécessairement besoin de dieux. C’est le cas du bouddhisme ou du shintoïsme. C’est aussi le cas de la science qui a ses dogmes (qu’elle appelle paradigmes) et ses grands prêtres. Mais surtout, le XIXe et le XXe siècle ont vu naître, vivre, prospérer et disparaître une religion sans dieu, mais une religion quand même, avec ses prêtres, ses espoirs, ses persécutions, ses luttes, ses victoires et, finalement, sa destruction: le communisme ou, plus précisément, son dévoiement stalinien.

Notre aveuglement égocentrique nous convie trop souvent à parler pour l’humanité entière. Nous parlons de nos religions en pensant que ce sont les seules possibles et que les autres ne sont que des essais ratés. Certains ajoutent imprudemment qu’on ne peut pas vivre sans religions parce que « tant qu’il y aura des hommes il y aura toujours des dieux ». Mais la majeure partie de l’humanité de l’Extrême-Orient vit très bien sans dieu. Cela n’empêche ni la guerre ni l’injustice, ni l’oppression. Le communisme ou le marxisme, comme religion sans dieu, autrement dit comme idéologie, a pourtant bien été éradiquée puis très vite a été immédiatement remplacé par l’une ou l’autre des religions locales, selon l’aire géographico-culturelle, par le pouvoir en place. Le pouvoir ne peut, lui,  se passer de religion.

On parle aujourd’hui du retour du religieux. Mais n’est-ce pas plutôt, pour beaucoup, le retour d’un désir de communauté, d’un désir de chaleur humaine dans ce monde où chacun est isolé devant son écran et condamné à la frustration permanente.

4. Religion, pouvoir et politique

Ainsi, une religion universelle qui avait suscité l’action, l’enthousiasme et entretenu l’espoir à des milliards d’êtres humains disparaît en quelques années et cela n’aurait eu aucune conséquence? N’est-ce pas là pourtant une des causes de ce que l’on nomme aujourd’hui « le retour du religieux » comme on disait avant: « le retour du Jedi ». Et ce retour n’est-il pas plutôt un vide qui se comble.

Décentrons-nous un peu et regardons plus loin! En fait de religieux n’est-ce pas plutôt le politique, le pouvoir de l’État qui est en question? Un peu partout, les citoyens n’ont plus d’espoir en lui, et tout le monde sait pourquoi. Eh bien! Le même pouvoir va chercher, dans les réserves de l’histoire là où l’espoir règne encore: dans les vieilles religions. Soumission et espoir, toujours et encore! Demain on rase gratis!

5. Identité et Vérité, les deux cancers de la pensée

Maintenant, gardons-nous bien de parler d’identité. L’identité c’est la grand-mère du diable en personne. Autrement dit, ça n’existe pas, mais ça fait peur. J’ai déjà eu maintes occasions de parler, et depuis longtemps, de l’absurdité de cette notion d’identité. Ce qu’il convient de faire maintenant, si nous voulons éviter le pire, c’est de poursuivre le processus de démocratisation non pas pour restaurer l’espoir mais pour nous en débarrasser et instaurer la confiance en l’élection des responsables: révocation à tout moment, tirage au sort, programme et contrôle permanent de son application, selon des modalités à déterminer. Mettons cela en place et les religions retournerons à leur place et l’identité redeviendra ce qu’elle a toujours été: un mot de 7 lettres exclusivement destiné aux mathématiques et à la théorie des nombres: 1 est identique à 1.

Ne m’imaginez surtout pas irreligieux! Bien au contraire! Plus il y aura de religions, plus nous serons libres et moins nous risquerons de tomber dans le totalitarisme et plus aisément nous obtiendrons égalité et justice. Pour vivre libres, beaucoup de religions valent mieux qu’une. Une religion avec ou sans dieu et c’est le totalitarisme. Aujourd’hui une religion essaie de devenir le tout après la fin du communisme, mais ce n’est pas une de celles que l’on croie. Il s’agit du libéralisme intégral et intégriste. C’est le nouveau pouvoir sans état-nation. Trop petit pour son ambition. Ce nouveau pouvoir veut l’État-monde. Autrement dit plus besoin d’État, le numéraire numérisé est le nouveau dieu universel. J’en parlerais ailleurs mais vous voyez bien déjà ce que je veux dire.

Les dieux ont toujours soif, n’en n’ont jamais assez », disait le vieux Georges. Que chaque religion étanche son dieu comme elle l’entend et laisse les autres, religieux ou pas, tranquilles. Le propre des religions c’est le totalitarisme et/ou le prosélytisme, elles veulent toute la place là où elles sont, et les deux dernières arrivées dans l’histoire, pour ne parler que des religions avec dieu, se prétendent même universelles, puisque chacune se considère détentrice de la seule Vérité. Si vous ne le croyez pas, alors vous n’avez jamais parlé à un religieux.

Mais, au risque de me répéter, le problème, le problème fondamental, ne se trouve pas dans le phénomène religieux, c’est à dire ce qui cherche à nous relier, mais dans la quête ou la possession de la Vérité. Le jour où ne croirons plus à la Vérité, cet autre terrible cancer de la pensée et dieu commun des religions et de la science, nous vivrons peut-être mieux. Car au lieu de nous entretuer ou de nous disputer le pouvoir pour la vérité, nous pourrons élaborer plus sereinement nos projets de vie communs. Pour que la cité vive en paix relative veillons donc à ce qu’aucune religion, qu’aucune « vérité », ne devienne le tout. C’est le rôle de l’État démocratique; lieu de toutes les religions mais sans en privilégier aucune. La neutralité religieuse, au sens large de ce terme que j’aie employé ici est une condition indispensable pour vivre en commun en paix relative. Cela nous permettra peut-être de trouver la force de nous débarrasser de la soumission et de l’espoir. Mais sachons que le moindre relâchement sera fatal.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

Émotions, Raison, Vérité et immanence radicale après Spinoza

I. De la projection de la toute-puissance

Je ne voudrais pas ici faire ce à quoi je me suis toujours refusé: de la métaphysique. La quête de l’absolu ne mène qu’à l’épuisement au mieux ou à la naissance de nouveaux dogmes au pire. Non! Je voulais parler de ceux qui s’appuient sur ce qu’ils nomment la raison et la vérité pour vivre.

Tout d’abord je partage avec Nietzsche l’idée que la vérité est un mensonge de plus. Je ne parle pas ici de la vérité policière ou judiciaire qui est en quête de l’auteur de tel fait ou méfait? Je parle de ceux qui cherchent la vérité des choses, du monde, des phénomènes, etc. Ils ne cherchent pas, eux, qui est l’auteur du monde ou de tel ou tel phénomène puisque, un bon nombre d’entre eux, le connaisse déjà: le Dieu unique des religions du livre ou un autre qui joue le même rôle. Et pour ceux qui ne le reconnaissent pas comme auteur mais comme une projection humaine de leur désir de puissance, ils n’ont pas encore réalisé qu’ils font comme s’il existait, puisque rechercher l’origine des choses et le déroulement de leurs transformations ne peut pas conduire à autre chose qu’à aboutir à la question: comment est-on passé de rien à quelque chose? Or, pour que quelque chose soit il faut un agent extérieur à cette chose qui en soit la cause. Mais s’il y avait un agent extérieur à cette chose, c’est qu’il n’y avait pas rien. Ce qui revient à dire qu’il est logiquement ou raisonnablement impossible de passer de rien à quelque chose. Et c’est là que, paradoxalement, l’idée de dieu éternel intervient nécessairement. C’est ce que disait le Pape à S. Hawking lorsqu’il est venu lui présenter sa théorie totale du monde[1]. Ce dieu-là ne semble être là que pour combler l’angoisse de ce néant engendré par la question. Où l’on voit que même le néant ne peut se penser qu’en pensant à quelque chose, à commencer par le mot néant lui-même qui n’est pas… rien.

La raison en quête de la vérité absolue sur l’existence des choses ne mène donc qu’à un paradoxe insoluble que l’on connaissait bien avant Leibniz mais qui n’empêchent nullement, scientifiques, religieux, philosophes et tous les hommes de l’esprit, autrement dit ceux de la pensée séparée du monde et partant, transcendantale, de continuer indéfiniment leur quête illusoire; tout en ignorant soigneusement le paradoxe dans lequel ils se sont enfermés.

Le seul penseur que je connaisse qui essaya de surmonter ce paradoxe par le raisonnement logique (more  geometrico) est Spinoza. Il a ainsi identifié Dieu aux choses, à tout ce qui existe, et non comme entité séparée du monde. C’était la première fois qu’en Europe, il me semble, que l’on écrivit avec une telle volonté de concilier la vie humaine et le reste des choses. J’ai passé beaucoup de temps à lire l’Éthique et je dois dire que peu de livre m’ont autant captivé et retenu par leur puissance de résonnement. Spinoza m’est apparu comme un être bon, d’une rare tolérance, comme une sorte de modèle humain. Son éthique veut donner les moyens à ses contemporains de cultiver la joie de vivre en évitant les souffrances que les humains s’infligent à eux-mêmes et à leurs contemporains. Il a aussi été le premier à proposer le droit à la liberté de penser pour tous qui est aux fondations de nos droits modernes.

Spinoza ne pouvait cependant pas faire mieux dans son désir de tout expliquer. Car l’Éthique est aussi une théorie du tout et comme telle ne peut pas être immanente. Car l’immanence, pour ne pas engendrer de paradoxe, se doit d’être radicale (c’est-à-dire que tout est immanent). Autrement dit il ne peut y avoir aucune théorie du tout qui englobe dans son énoncé la théorie elle-même; c’est comme si je disais: « j’ai découvert le gène de la découverte du gène ».

Spinoza, contrairement à Descartes, défend l’unité de la res cogitans et de la res extensa (« l’objet de notre esprit est le corps »), mais comme Descartes il reprend la dualité (« L’esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu » ou, autrement dit de la Nature); il maintient donc dans ses démonstrations, l’ex-plication, qui ne peut être que transcendantale et non l’im-plication qui seule est immanente. Il n’applique donc pas ses principes éthiques à sa propre éthique. Et il en est empêché par son désir de tout expliquer.

Spinoza tente de répondre aux questions: comment être libre et joyeux sans libre arbitre et à quoi sert la pensée humaine (la raison) dans la nature. Et il répond: à « avoir une conception adéquate des choses qui nous déterminent »; c’est-à-dire, pour lui, que l’idée humaine devient identique à l’entendement divin ou, autrement dit, que l’esprit humain est analogue à l’esprit de la nature. Le paradoxe de cette idée c’est que Spinoza reste ainsi tributaire de la pensée au sens de Descartes (la res cogitans) et qui fait accorder à la Nature (ou Dieu) des qualités humaines (connaissance, amour, liberté absolu), mais aussi qui fait accorder la raison avec la nature. Cela semble, d’un autre point de vue, apparemment cohérent dans sa logique de l’immanence, mais alors, si la raison humaine est aussi nature que tout le reste, il est bien incohérent et paradoxal d’imaginer la nature en train de s’expliquer elle-même par le biais de la pensée rationnelle (ou scientifique, dirions-nous aujourd’hui) des êtres humains.

II. La pensée humaine dans la nature: pour quoi faire?

  1. Pour les philosophes rationalistes, les scientifiques et les croyants monothéistes:

Descartes: la res cogitans est de nature divine et seul l’homme dans la nature en est doté par Dieu lui-même. La raison sert donc à comprendre la nécessité divine (ou naturelle) et à expliquer ses créations. Ce point de vue est paradoxal mais cohérent à une conception transcendantale de la raison.

  1. Pour les athées, les scientifiques agnostiques et les croyants sans dieu transcendant (idéologues, spiritualistes, etc.)

La pensée et la raison humaine sont le produit de l’évolution des espèces animales (pas végétales) et la pensée humaine est la seule à posséder la faculté d’analyse, d’apprentissage et d’expérimentation pour saisir les causes des phénomènes et proposer des explications. Point de vue paradoxal et incohérent dans cette perspective apparemment immanentiste puisque la pensée humaine est considérée transcendante par rapport au reste de la nature; selon eux, elle est à la fois nature et capable d’explication de la nature.

  1. Selon la perspective de l’immanence radicale (ou l’informotion générale)

On se demande comment la nature aurait pu engendrer un phénomène destiné à l’expliquer. Car si tout est nature, rien n’est surnaturel ou transcendantal et il ne peut y avoir de lois ailleurs que dans la société humaine; et alors les théories « explicatives » de l’homme sont aussi naturelles que le reste de la nature et, dans ce cas, il ne s’agit pas d’explication, mais de la poursuite naturelle au niveau humain d’un processus immanent qui ne peut être expliqué puisqu’il est nécessairement aussi naturel que tous les autres. Et dans ce cas, nos théories ne peuvent prétendre à expliquer quoi que ce soit, mais peuvent, plus avantageusement, être conçues comme des inventions destinées à poursuivre le développement du monde humain et rien de plus. Ce qui est amplement suffisant pour sortir de la projection de la toute-puissance.

III. Raison, passion et émotion, mon différent avec Spinoza

Ainsi, l’homme moderne se perçoit bien comme issu d’un processus naturel mais se sépare de la nature en voulant l’expliquer par la découverte progressive de ses lois qui n’englobe pas dans leur énoncé la production naturelle de cette explication. Cette conception répétée obstinément tous les jours dans nos media, nos écoles, nos laboratoires et dans les corridors des pouvoirs est la cause fondamentale qui continue à nous conduire, comme le disait Claude Lévi-Strauss, avec la même obstination vorace que des vers à farine dans un bocal, vers notre autodestruction. Ce que nous nommons Science est donc en fait la forme la plus sophistiquée de notre voracité ou, autrement dit, de notre désir de toute-puissance. Les problèmes qui se posent à nous sont donc les suivants:

  1. Serions-nous capables de renoncer à cette toute-puissance obsessionnelle et compulsive?
  2. Si oui, comment allons-nous nous y prendre?

Ne faudrait-il pas commencer par se demander ce que nous entendons par « raison »? Je n’ai pas l’intention ici de polémiquer avec les spécialistes rationalistes, avec les philosophes ou avec la psychiatrie moderne. La raison dont nous parlons ici n’est pas opposée à la maladie mentale ni même à l’irrationnel. Nous parlons de la raison ordinaire de tout un chacun et qui est aussi celle que nous appelons scientifique ou encore celle de la philosophie et qui est enseignée dans nos écoles; autrement dit, le comportement capable, selon nous, de fournir des explications à nos comportements. Par exemple, Il n’est pas raisonnable d’extraire le gaz des sables bitumineux en Alberta car cela détruit l’environnement. Ou encore, il est raisonnable d’extraire les gaz des sables bitumineux car nous avons besoin d’hydrocarbures. Et ainsi de suite. La raison ne décide pas de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal. Les camps d’exterminations nazis ont été raisonnablement et/ou rationnellement organisés.

A quoi nous sert donc cette raison? À justifier un comportement qui n’est pas lui-même raisonné. Un tel comportement s’appelle une émotion ou un désir inconscient. Notre raison est ainsi une transformation émotionnelle ou une forme d’expression verbale d’un désir qui s’ignore. Une émotion est un mouvement interne et externe du corps, de l’ensemble du corps et qui peut s’accompagner de paroles en général non raisonnables; l’émotion est à la fois passion et action, mouvement interne et mouvement externe de notre corps. La raison est alors momentanément submergée (ou de manière quasi permanente chez les schizophrènes) par l’émotion. La vague émotionnelle emporte la raison avec elle. La vague passée, la raison reprend son cours et permet d’exprimer une émotion par nature irrationnelle par le langage ou mieux par l’écriture afin que l’irrationnel devienne acceptable, autrement dit rationnel ou raisonnable. Ce qui est dit ou plutôt écrit (l’écriture est fondamentalement une image raisonnée de notre pensée) peut alors être commenté, accepté, refusé, partagé ou encore interdit. Lorsqu’il est partagé, il peut devenir un fondement civilisationnel, un mythe fondateur. Il devient la raison de la raison et ne doit plus être discuté mais répété selon des rituels définis et des apprentissages pour les enfants. C’est ce que nous appelons un mythe, une religion, une loi, une civilisation, une culture, une nation, un peuple. La raison ne s’oppose donc pas aux émotions, elle en est bien incapable, mais elle les transforme; elle est, dans ma perspective (l’immanence radicale ou informotion générale), une complexification socialisée de l’émotion, une informotion émotionnelle. Elle devient alors une émotion cristallisée en rituels, en dogmes, en principes, en théories, en explication. Dieu, la Science, la Politique comme désir de pouvoirs séparés et absolus, sont des projections émotionnelles rationalisées. Cette émotion-là est un désir inconscient de toute-puissance. Y compris ce que vous êtes en train de lire, sauf qu’il n’est pas, ici, inconscient et perd donc sa projection. J’écris cette dernière phrase pour que vous évitiez de penser que j’explique quelque chose, que je donne des ex-plications, alors que je ne fais que m’im-pliquer de cette façon dans le monde des humains. Rien d’autre! Chacun en fera ce qu’il voudra. Et ce faisant, je renonce à la toute-puissance explicative pour me réconcilier avec le monde. Je ne suis plus dans un jardin dont je dois prendre soin pour le préserver, mais je suis une plante de ce jardin et je dois faire attention à ne pas prendre toute la place pour ne pas mourir étouffé de ma propre voracité.

La raison ne s’oppose donc pas à la folie (la schizophrénie) ou à la stupidité. On peut être raisonnable et fou ou stupide. La question est plutôt: Comment construire un monde humain non séparé par la raison du reste du monde? Comment se réconcilier avec ce « sentiment océanique », cette émotion, que nous éprouvons devant la beauté du monde, et la manière de vivre, non pas dedans ce monde, mais sans jamais perdre de vue que nous en sommes issus et que notre désir de l’expliquer n’est rien d’autre que notre désir inconscient de toute-puissance. Renoncer à la toute-puissance; voilà notre principale tâche! Mais en sommes-nous capables? Il se peut que ce désir de toute-puissance, qui est aussi naturel que tout le reste, soit partagé par toutes les espèces vivantes mais qu’il soit modéré par leur différenciation. Il se peut aussi que la Terre ait déjà engendré une espèce ou un ensemble d’espèces voisines qui ait fini par s’autodétruire. Je pense que ce fut le cas des dinosaures. Que ceux-ci ne sont pas disparus par un cataclysme extérieur mais le cataclysme est leur propre existence qui les a conduite à s’autodétruire. Serions-nous les nouveaux dinosaures? Personne ne peut répondre à cette question! Mais comme il semble que nous en ayons déjà pris le chemin, il convient de se demander: 1) comment changer de chemin? 2) quel chemin? et 3) comment le tracer? Dans un prochain article, je ferais une tentative de proposition.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

[1] Le pape a pris les devants si je puis dire en disant qu’il connait l’auteur du « Big Bang ». On se souvient de Laplace qui, venant montrer à Napoléon son système du monde et s’être vu demandé: « Mais où est Dieu dans votre système? », avait répondu: « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ».

Réflexion sur le processus de démocratisation (1)

Comment cela est-il encore possible?

  1. La démocratie n’est pas une institution définie ni définissable; c’est un processus qui a commencé il y a longtemps, au moment où l’humanité s’engageait dans la construction de cités-États puis d’ensembles-de-cités-États et que se posait déjà la question: comment prend-on les décisions qui intéressent l’ensemble des citoyens? C’est ce que nous aimerions croire. Les grecs y ont répondu en inventant le mot démocratie: pouvoir du peuple. Qu’est-ce que le peuple? Qu’est-ce que le pouvoir? Le peuple n’est-il qu’un autre mot pour dire quête du pouvoir absolu? On a vu et on voit encore que tous ceux qui ne jurent que par le peuple n’ont pour seule idée de conquérir le pouvoir, voire le pouvoir absolu. Surtout que les techniques numériques mondialisées donnent des idées à tous ceux qui voudraient bien manipuler les « citoyens » à leur guise. Ceux-là nous les trouvons dans les arcades du pouvoir de tous les États.
  1. Il nous faut aujourd’hui, depuis l’agora athénienne qui permettait à chacun d’être entendu par tous, comme le disait Aristote, repenser tout cela, c’est-à-dire mettre à jour notre désir de démocratie, avec le monde d’aujourd’hui. N’oublions pas que le processus de démocratisation n’est rien d’autre qu’une technique partagée par tous pour vivre en commun et, si possible, en paix. Á Athènes, la technique correspondait à l’état de la société humaine. L’agora pouvait contenir l’ensemble des citoyens. Encore fallait-il en inventer le principe. Aujourd’hui nous avons inventé une agora mondiale avec l’Internet. Nous devons maintenant inventer la manière de l’utiliser pour la poursuite du processus de démocratisation à l’échelle de notre espèce. Ce n’est pas rien. Mais c’est à cette superbe tâche que notre génération doit s’atteler si nous ne voulons pas nous autodétruire. A partir de maintenant, je ne parlerais plus de démocratie mais de ce que je pense du processus de démocratisation aujourd’hui et des possibilités que nous avons de changer le cours des choses publiques.
  1. L’élection n’est un signe de démocratisation que lorsque celle-ci ne met pas fin ne serait-ce que provisoirement au pouvoir du peuple. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où dans nos sociétés le pouvoir du peuple est mis en veilleuse pendant 4 ou 5 ans, suivant les pays dits démocratiques, après chaque élection. N’oublions pas qu’en principe, l’élu(e) et les élu(e)s ne prennent ni n’exercent un quelconque pouvoir. Ils sont nommés par le souverain, le peuple, non pas pour exercer le pouvoir de quoi que ce soit ni sur qui que ce soit mais pour participer à la résolution des problèmes de la vie en commun. Le rôle du président n’est pas de prendre des décisions mais de veiller à ce que des décisions émergent dans les assemblées de citoyens. Son rôle est un rôle d’arbitre. Il rappelle les règles du jeu que tout le monde doit connaître et veille à ce que le jeu de la socialisation se poursuive en paix en réglant les conflits. Cela est le rôle de tout vrai chef depuis l’invention de la chefferie. Il est élu, nous en avons besoin non pas pour qu’il prenne des décisions sans nous en parler ou d’en prendre contre notre gré mais pour permettre à ce que des décisions communes puissent émerger des conflits et des différents points de vue. Le chef est l’inverse du tyran, il répond au besoin et au désir de vivre ensemble en paix. Aujourd’hui, les élections dans nos pays ne permettent nullement la poursuite de la démocratisation, ils en sont la négation pour ne pas dire la confiscation par une classe de sophistes (en France ils sont formés dans des écoles spécialisés) qui prétendent parler à notre place. Les élus prétendent, prendre le pouvoir, exercer le pouvoir après avoir tout fait, mensonges, tromperies, promesses, spectacles en tous genres, « panem et circenses » encore. Ils ne représentent rien d’autres que des membres d’une même caste de spécialistes du management populaire. Ils n’ont plus rien de commun avec les gens qui votent pour eux surtout s’ils font semblant du contraire (en se mettant au niveau des gens d’en bas, comme certains osaient dire si misérablement ces dernières années en France). Tous cherchent le pouvoir et les prébendes qui vont avec; avoir le dessus, faire partie des « gens du haut » car ils ne supportent pas l’égalité. C’est donc une classe de spécialistes es pouvoir qui ne sont là que pour satisfaire leur goût de l’inégalité et de la hiérarchie. Eux savent ce qui est bon pour le peuple ignorant. Tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin les sphères du pouvoir vous le diront. Le mépris de tout ce qui n’est pas eux transpire à chacune de leurs paroles. Ils ne sont pas seulement racistes et xénophobes, ils nous appellent ceux du bas. Ce sont eux qui divisent le peuple et le manipule, ils organisent et fabriquent le racisme populaire par leurs propagande continuelle et entretiennent la misère des immigrants comme ils organisent le chômage. Et ceux des journalistes qui font partie de la caste notamment les journalistes des media électroniques passent leur temps à prendre les gens pour des imbéciles – « attendez! Ne soyez pas trop technique, il faut que les gens qui vous écoutent comprennent bien ». Comme le disait Coluche: « ils nous prennent pour des cons et ils voudraient qu’on soit intelligent ». Le bon peuple, c’est-à-dire nous-mêmes, finissons par penser que ça doit être tellement difficile de faire tout cela qu’il faut bien faire des études spéciales pour y parvenir. Pourtant, toute l’histoire nous montre le contraire. Reagan, Thatcher, de Gaulle, Staline, Mussolini, les rois et les princes, le désir de pouvoir suffit. Jacques Rancière dit que « la démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale pour tous… et son mode normal de désignation est le tirage au sort ». Ce fut en partie sur ces principes que la Commune de Paris en 1871 à fonctionné mais juste le temps des cerises. Le tirage au sort ne suffit pas (Reagan – pour épargner les autres – aurait pu être tiré au sort) mais l’idée de compétence égale pour tous est le fondement du processus démocratique puisque tous les votes sont égaux. Nous en sommes loin. Puisque, pour ne prendre que cet exemple, le vote des Français contre le traité européen a été bafoué et ceux du haut qui savent ce qui est bon pour nous l’ont ratifié quand même. Ce scandale n’a pas encore été jugé. Quand on parle de compétence il ne s’agit pas de n’importe quelle compétence mais de celle qui consiste à être élu pour participer à la chose publique. En fait, à bien y réfléchir, les élus devraient être tirés au sort comme le sont les jurés des cours d’assises. Des personnes de toutes les conditions.
  1. J’ai bien conscience que tout cela a déjà été dit maintes et maintes fois dans l’histoire. Dans les années soixante on avait l’impression que tout cela étaient en train de changer mais très vite tout est revenu: « business as usual » et puis nous y voilà; nous nous réveillons dans un monde en pleine folie. La technologie numérique a accéléré la complexification du monde humain et sa transformation en village globale comme l’avait dit McLuhan mais à un niveau qu’il n’aurait même pas pu imaginer. Aujourd’hui rien d’autre ne semble possible que de continuer dans cette folie, c’est ce qu’on nous propose et c’est bien ce que pendant les derniers 20 ans on a proposé à nos enfants. Consommez! Consommez! Et consommez encore pour que le business continue! Et ne vous arrêtez surtout pas de jouez avec vos terminaux, vos smartphones, et à regarder les pixels défilés de plus en plus vite car il n’y a plus rien d’autre à faire dans le monde. Eh bien! On a pu voir que ces smartphones peuvent aussi servir à autre chose…
  1. Devant la stupidité de ceux — qui aiment qu’on les appelle « nos dirigeants » — que l’on peut voir à l’œuvre dans la quasi totalité des États, on se demande comment on peut encore jouer le jeu qu’ils nous font jouer. Sans doute parce que nous avons tellement l’habitude de la servitude volontaire à un maître, un tribun, un prêtre ou un dieu que nous pensons ne pas pouvoir nous en passer et même d’être pris de panique à la simple idée de penser le monde sans eux.
  1. Un mauvais vent souffle à nouveau sur l’Europe, mais aussi dans le reste du monde. Ce monde humain qui semble épuisé mais qui est surtout révolté d’avoir été floué de tant d’espoirs — la vie éternelle, le progrès permanent, les lendemains qui chantent, le pouvoir, le salut, la force — qu’on lui a vendu pendant des siècles et qui, malgré tout, à nouveau, semble prêt à se jeter dans la gueule du premier tribun venu qui lui promettrait, une fois de plus, le salut voire la rédemption. Comment tout cela est-il encore possible? Si nous ne savons pas répondre à cette question, alors nous sommes vraiment perdus.

Jacques Jaffelin, septembre 2016

En guise de contribution à « Nuit debout »: Quelques banalités à rappeler

  1. L’économie, au sens propre, se résume à la production et à la distribution des biens désormais mondialisés. Il nous faut désormais créer le marché socialisé mondialement, produisons et distribuons nous-mêmes, créons des coopératives de production et de distribution, répartissons-nous la totalité des tâches de l’économie et ne laissons plus rien au capital financier. Utilisons l’agora mondiale d’aujourd’hui: l’Internet, pour produire et distribuer librement et déhiérarchiser le monde humain afin que les droits de la personne humaine soit reconnus et appliqués partout. Aucun être humain ne doit plus être considéré comme supérieur ou inférieur à un autre. Nous pourrons aussi bien être des amis, des coopérants, des rivaux, des arbitres, des enseignants et des étudiants, et nous déciderons de nos lois dont nous mesurerons l’équité en nous fondant sur nos valeurs, c’est-à-dire le respect et l’égalité de tous les êtres humains. Et il n’y aura plus ni prolétaires, ni capitalistes, mais des êtres humains libres et égaux, producteurs et distributeurs. Nous commencerons alors un nouveau chapitre de l’histoire humaine celui que les esprits libres du XIXe siècle avaient déjà envisagé et qui a été dévoyé au siècle suivant par des usurpateurs et des tyrans et que l’on retrouve encore sous forme de résidu dans les petits partis dit d’extrême-gauche qui ne rêvent que de recommencer l’usurpation. N’obéissons a aucun parti et ne suivons aucun leader de quoi que ce soit. Il n’y a de chef que dans les cuisines. Ne laissons aucun tribun prendre la parole en notre nom sans qu’il ait été dûment mandaté et pour un temps limité. Et n’écoutons jamais ceux qui ne parlent pas en leur nom propre, vous savez, ceux qui commencent en disant: « Je vais vous dire la vérité…je vais vous expliquer… en termes simples car c’est un peu technique… », c’est un mensonge de plus. Écoutons plutôt, mais sans jamais aduler personne, ceux qui disent: « voici ce que je propose et voici ce que je pense… ». N’écoutons plus les discours mais soyons attentifs à la personne humaine. Sinon, nous sommes déjà défaits.
  2. A chaque élection on entend dire: « lorsque nous serons au pouvoir », ou « si nous étions au pouvoir… » et ainsi de suite. Certains ne semblent pas avoir encore compris (on pourrait se demander pourquoi) qu’en démocratie il n’y a aucun pouvoir à prendre mais uniquement des mandats de responsabilité à exercer  pour un temps limité (et aujourd’hui ce temps devrait être le plus court possible – 2 ans maximum avec, à tout moment du mandat, la possibilité de révocabilité selon des modalités à définir) et les candidats aux postes sont élus par les citoyens, c’est-à-dire, le peuple souverain. Il conviendrait bien d’enseigner cela aux enfants dès l’école primaire car à Sciences-po ça ne sert plus à rien. La poursuite de la démocratisation doit maintenant se poursuivre autrement qu’en utilisant les vieilles techniques dites de représentation qui sont désormais caduques. Les techniques numériques modernes permettent une démocratie rapide, directe et permanente. Il suffit de le vouloir pour la mettre au point afin qu’elle soit viable et qu’elle tienne compte de l’accélération/complexification du monde humain.
  3. Le processus de démocratisation est un processus de transformation de l’univers humain qui se caractérise avant tout par la diversification globale des individus (la dissolution progressive des aires géographico-culturelles, ethniques et raciales) et leur déhiérarchisation (l’abandon progressive réelle et vécue des discriminations et des préjugés). Ce processus se développe conjointement à celui des techniques de socialisation qui l’engendrent: de l’agora des anciens Grecs à l’Internet aujourd’hui; agora numérique et globale en construction. Dans cette nouvelle agora désormais mondiale, le cours du monde humain devient ouvertement de la responsabilité de chacun. Il n’y a donc plus aucune place pour un Sauveur, un Messie, un César, un Tribun ou un Dieu, bref, pour un espoir porté sur l’un d’entre nous.
  4. Toutes les expériences en cours de poursuite de la démocratisation sont importantes. Cependant, jusqu’à présent, malgré leur spontanéité et leur désir profond de construire un monde humain déhiérarchisé, elles peuvent rapidement devenir la proie des marchands de mythes et d’espoirs en tout genre qui les attendent en embuscade pour leur refiler leur camelote avariée. Elles ne sont pas encore assez nombreuses et déterminées pour résister aux dogmatiques, ni à ceux qui ne sont pas capables d’entendre ce qui est étranger à leur mythe exclusif; ni à ceux qui reproduisent immédiatement hiérarchie, vérité et soumission;  à ceux encore qui sont prêts à exclure, à punir, à se battre pour imposer leur point de vue qu’ils ne considèrent pas comme un point de vue mais comme le seul point de vue possible et acceptable. Ne refaisons pas comme en 1968. Apprenons à vivre dès maintenant le monde que nous voulons.
  5. La démocratie n’est pas une institution définie ni définissable, c’est un processus qui a commencé il y a longtemps au moment où l’humanité s’engageait dans la construction de cités-États puis d’ensembles-de-cités-États et que se posait déjà la question: comment prend-on les décisions qui intéressent l’ensemble des citoyens? Les Grecs y ont répondu en inventant le mot démocratie: pouvoir du peuple. Qu’est-ce que le peuple? Qu’est-ce que le pouvoir? Il nous faut aujourd’hui, depuis l’agora athénienne qui permettait à chacun d’être entendu par tous, comme le disait Aristote, repenser tout cela c’est-à-dire mettre à jour notre désir de démocratie avec le monde d’aujourd’hui. N’oublions pas que le processus de démocratisation n’est rien d’autre qu’une technique partagée par tous pour vivre en commun. A Athènes, la technique correspondait à l’état de la société humaine. L’agora pouvait contenir l’ensemble des citoyens. Encore fallait-il en inventer le principe. Aujourd’hui nous avons inventé une agora mondiale avec l’Internet. Nous devons maintenant inventer la manière de l’utiliser pour la poursuite du processus de démocratisation à l’échelle de notre espèce. Ce n’est pas rien. Mais c’est à cette superbe tâche que notre génération doit s’atteler si nous ne voulons pas nous autodétruire. Ne parlons alors plus de démocratie mais de comment nous allons nous y prendre pour poursuivre le processus de démocratisation afin de changer le cours des choses publiques.
  1. L’élection n’est un signe de démocratisation que lorsque celle-ci ne met pas fin ne serait-ce que provisoirement au pouvoir du peuple. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où dans nos sociétés le pouvoir du peuple est mis en veilleuse pendant 4 ou 5 ans, suivant les pays dits démocratiques, après chaque élection. N’oublions pas qu’en principe, l’élu(e) et les élu(e)s ne prennent ni n’exercent un quelconque pouvoir. Ils sont nommés par le souverain, le peuple, non pas pour exercer le pouvoir de quoi que ce soit ni sur qui que ce soit mais pour participer à la résolution des problèmes de la vie en commun. Le rôle du président n’est pas de prendre des décisions mais de veiller à ce que des décisions émergent dans les assemblées de citoyens. Son rôle est un rôle d’arbitre. Il rappelle les règles du jeu que tout le monde doit connaître et veille à ce que le jeu de la socialisation se poursuive en paix en réglant les conflits. Cela est le rôle de tout vrai chef depuis l’invention de la chefferie. Il est élu, nous en avons besoin non pas pour qu’il prenne des décisions sans nous en parler ou d’en prendre contre notre gré mais pour permettre à ce que des décisions communes puissent émerger des conflits et des différents points de vue. Le chef est l’inverse du tyran, il répond au besoin et au désir de vivre ensemble en paix. Aujourd’hui, les élections dans nos pays ne permettent nullement la poursuite de la démocratisation, ils en sont la négation pour ne pas dire la confiscation par une classe de sophistes (en France ils sont formés dans des écoles spécialisées) qui parlent à notre place. On appelle ça la représentation mais il s’agit plutôt de la mystification. Ils prétendent prendre le pouvoir et exercer le pouvoir après avoir tout fait, mensonges, tromperies, promesses, spectacles en tous genres, « panem et circenses » encore, pour l’obtenir. Ils ne représentent rien d’autres que des membres d’une même caste de spécialistes du management populaire. Ils n’ont plus rien de commun avec les gens qui votent pour eux surtout s’ils font semblant du contraire (en se mettant au niveau des « gens d’en bas », comme certains osaient dire si misérablement ces dernières années en France). Tous cherchent le pouvoir et les prébendes qui vont avec; avoir le dessus, faire partie des « gens du haut » car ils ne supportent pas l’égalité. C’est donc une classe de spécialistes es pouvoir qui ne sont là que pour satisfaire leur goût de l’inégalité et de la hiérarchie. Eux savent ce qui est bon pour le peuple ignorant. Tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin les sphères du pouvoir vous le diront. Le mépris de tout ce qui n’est pas eux transpire à chacune de leurs paroles. Ils ne sont pas seulement racistes et xénophobes, ils nous appellent « ceux du bas ». Ce sont eux qui divisent le peuple et le manipule, ils organisent et fabriquent le racisme populaire par leur propagande continuelle et entretiennent la misère des immigrants comme ils organisent le chômage. Et ceux des journalistes qui font partie de la caste notamment les journalistes des media électroniques passent leur temps à prendre les gens pour des imbéciles – « Attendez! Ne soyez pas trop technique, il faut que les gens qui vous écoutent comprennent bien ». Comme le disait Coluche: « ils nous prennent pour des cons et ils voudraient qu’on soit intelligent ». Le bon peuple, c’est-à-dire nous-mêmes, finissons par penser que ça doit être tellement difficile de faire tout cela qu’il faut bien faire des études spéciales pour y parvenir. Pourtant, toute l’histoire nous montre le contraire. Reagan, Thatcher, de Gaulle, Staline, Mussolini, Mao, Bonaparte, rois et princes, commissaires du peuple et révolutionnaires professionnels, le désir de pouvoir suffit. Jacques Rancière a écrit que « la démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale pour tous… et son mode normal de désignation est le tirage au sort ». En effet, ce fut en partie sur ces principes d’égalité que la Commune de Paris en 1871 à fonctionné mais juste le temps des cerises. Mais le tirage au sort ne suffit pas (Reagan – pour épargner les autres – aurait pu être tiré au sort), il faut nécessairement ajouter la révocabilité à tout moment. L’idée de compétence égale pour tous est le fondement du processus démocratique puisque tous les votes sont égaux. Nous en sommes loin puisque, pour ne prendre que cet exemple, le vote des Français contre le traité européen a été bafoué et « ceux-du-haut-qui-savent-ce-qui-est-bon-pour-nous » l’ont ratifié quand même. Ce scandale n’a pas encore été jugé. Quand on parle de compétence il ne s’agit pas de n’importe quelle compétence mais de celle qui consiste à être élu pour participer à la chose publique. En fait, à bien y réfléchir, les élus devraient être tirés au sort comme le sont les jurés des cours d’assises et révocables à tout moment, comme les chefs indiens. Des personnes de toutes les conditions.
  2. Tout cela a déjà été dit maintes et maintes fois dans l’histoire. Dans les années soixante on avait l’impression que tout cela étaient en train de changer mais très vite tout est revenu: « business as usual« . Et puis nous y voilà; nous nous réveillons dans un monde en pleine folie. La technologie numérique a accéléré la complexification du monde humain, le « village global » selon l’expression de McLuhan, qui s’engage maintenant dans une nouvelle voie imprévisible comme toujours d’intégration et de différenciation. Ce monde est le nôtre et il est toute notre vie. Pour certains pourtant, rien d’autre ne semble possible que de continuer dans cette folie, c’est ce qu’on nous propose et c’est bien ce que pendant les derniers 20 ans on a proposé à nos enfants. Consommez! Consommez! Et consommez encore pour que le business continue! Et ne vous arrêtez surtout pas de jouer avec vos terminaux, vos Smartphones, et à regarder les pixels défiler de plus en plus vite car il n’y a plus rien d’autre à faire dans le monde. Eh bien! On a pu voir que ces Smartphones peuvent aussi servir à autre chose et que nous n’en sommes pas uniquement les servo-mécanismes. Pour cela, le management moderne à progressivement réussi là ou même l’Inquisition avait échoué; pour contrôler les âmes, il est parvenu à détruire les anciennes solidarités dans le seul but que chacun, chaque travailleur, chaque employé, chaque cadre, se retrouve seul avec une tâche à accomplir avec comme seul interlocuteur, son chef immédiat. Comme dans l’Armée et l’Église, les deux foules dont parlent Freud dans Malaise dans la civilisation. Il s’agissait de rendre désirable ce qui devient obligatoire: la soumission volontaire. La Boëtie, l’ami de Montaigne, avait déjà écrit cela dans son ouvrage: Le discours de la servitude volontaire. C’était au XVIe siècle! Avec le management moderne, le capitalisme est parvenu à son niveau maximal de nuisance, il ne peut pas aller plus loin que la soumission généralisée qu’il présente comme la forme définitive et sans concurrence de la joie de vivre.

Jacques Jaffelin, citoyen du monde, 2009-2016

 

A propos d’Einstein, de la relativité et de la « découverte » des ondes gravitationnelles

Einstein et la relativité générale ou comment s’émanciper du principe d’inertie

… et comment la relativité générale a été ignorée par la physique moderne qui la confond volontairement avec la relativité spéciale (ou restreinte) dans le but de conserver ses dogmes avec leurs contradictions logico-mathématiques et leurs impasses épistémologiques insurmontables et surtout son prestige issu des siècles passés.

 Remarque préliminaire

La bureaucratie[1] astrophysicienne actuelle joue avec l’Einstein de 1916 pour mieux oublier ce qu’il a dit plus tard. Comme par hasard, ils « découvrent », 100 ans après, les fameuses « ondes gravitationnelles » qu’Einstein inventa alors qu’il n’avait pas encore complété sa théorie de la relativité générale. En fait, l’idée avait été lancée par Poincaré en 1903, ce qui montre bien qu’elle n’a rien à voir avec la relativité générale. Ainsi, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, les fameuses « ondes gravitationnelles » appartiennent encore à la relativité restreinte qui est une théorie newtonienne, c’est-à-dire que l’espace et le temps sont considérés comme des entités séparées des phénomènes qu’ils contiennent. Pour le dire simplement, dans la physique newtonienne et dans la relativité restreinte, si l’on enlevait les corps de l’espace céleste, il resterait l’espace (ou l’espace-temps) vide; dans la relativité générale, il ne resterait rien. Dans la relativité générale, espace-temps est un autre nom pour nommer l’univers comme entité logico-mathématique quadridimensionnelle; autrement dit, chaque objet exprime une certaine singularité qui se traduit par une « courbure » spatio-temporelle, signifiant ainsi que ce ne sont pas les objets qui courbent l’espace-temps, mais qu’espace-temps et objets ne peuvent pas être pensés séparément; ils sont une seule et même chose; comme la pensée et le corps. En outre, l’astrophysique majoritaire actuelle s’appuient toujours sur le « modèle standard » qui aboutit à la vieille idée aristotélicienne d’un commencement et donc d’un centre de l’univers qui agit sur tout le reste sans que ce centre ne soit agit par rien à moins de penser que l’Éternel en soit la cause. Dans ce cas, la vieille croyance religieuse rejoint ici ce que certains appellent encore de la science expérimentale mais dont aucun de ses objets d’études ne sont, à proprement parlé, expérimentables au sens scientifique du terme. Je voudrais donc rappeler ici, dans le texte suivant, qui avait fait l’objet d’une séance de séminaire que j’ai donnée au Ministère de la Recherche en 1992, ce que pensait Einstein de son projet théorique et méthodologique pour la physique moderne, c’est-à-dire, selon lui, débarrassée des dogmes cartésien-newtonien: le principe d’inertie et ses avatars, le système de coordonnées et le principe d’incertitude.

Dans le texte suivant, la forme normale indiquera que l’auteur est Einstein, les italiques indiqueront mes notes et remarques personnelles (J.J.).

Comment sortir du principe d’incertitude et du système de coordonnées? Einstein et l’émancipation de tout système inertial

« Wir mussen unser denken revolutionnieren »

Albert Einstein

 

Comme vous le savez, au cours de mes recherches j’ai été amené à revoir nombre des prémisses sur lesquels Einstein s’était basées pour résoudre les problèmes qu’il avait lui-même posés. La lecture attentive et passionnée de sa correspondance avec son ami de toujours Michele Besso, me frappa particulièrement et m’incita à prendre les notes suivantes:

– « Dans la théorie que je propose, L’information générale (ou informotion) s’il y a bien des nombres naturels, il n’y a cependant plus de repères de coordonnées permettant de définir une métrique absolue, par exemple à quatre dimensions, comme en relativité générale. Le calcul tensoriel de Minkowski qu’utilisa Einstein m’apparaît comme une première tentative d’émancipation de tout système de coordonnées, c’est-à-dire de tout référent conduisant à l’expérimentation au sens classique depuis Galilée. D’ailleurs, Einstein écrivait ceci, le 15 avril 1950, donc peu d’années avant sa mort, à son plus fidèle ami, Michele Besso, avec lequel il a entretenu une correspondance jusqu’à la fin, qui lui posait des questions sur les rapports entre champ et particules:

 

« Cher Michele,

Les questions que tu as posées dans ta lettre du 11 avril sont tout à fait naturelles, mais il est provisoirement impossible d’y répondre. La raison en est qu’il n’existe aucune définition réelle pour le champ dans une théorie conséquente du champ. Il est vrai que l’on tombe ainsi dans une situation à la Don Quichotte, par le fait que l’on n’a vraiment aucune garantie quant à la possibilité de savoir un jour si la théorie est « vraie ». A priori, on ne possède aucun pont qui mène à l’expérience. Par exemple, il n’y a pas de « particules » au sens strict du terme, parce que cela ne peut faire partie du programme d’une représentation de la réalité par des fonctions partout continues et même analytiques. […]

Il s’agit de ceci qu’une comparaison avec des faits expérimentaux connus ne peut être escomptée que si l’on trouve des solutions rigoureuses du système d’équations dans lesquelles se « réfléchissent » des réalités « connues » empiriquement et leurs effets réciproques. Puisque cela est extrêmement compliqué, on comprend très bien l’attitude sceptique des physiciens contemporains. Ils ont, pour le moment, une bonne raison de rejeter ma méthode, en la considérant comme stérile. Mais, à la longue, il n’en sera plus ainsi. Ils verront peu à peu que l’on ne peut pénétrer dans la tréfonds des choses par la méthode quasi-empirique. Pour comprendre vraiment cette conviction, qui est la mienne, il te faut ruminer longuement ma réponse dans les Mélanges, ainsi que le bref article dans la Scientia. La question de la « causalité » n’est pas tout à fait centrale, mais plutôt la question de l’existence réelle et la question de savoir s’il y a une catégorie quelconque de lois rigoureusement valables (pas statistiques) pour la réalité représentée théoriquement. Que de telles lois n’existent pas pour les faits observés, cela est parfaitement clair. Mais la question est celle-ci: Y a-t-il quelque chose qui remplace la « réalité » comme programme théorique? En employant ton langage, je dirais: Si le « nuage » n’est pas l’expression d’un fait unique, mais seulement un « nuage de probabilité », alors il doit exister derrière le nuage un objet avec plus de caractères. Penser que cela est de peu d’importance pour la théorie, semble passablement absurde. »

 On comprend mieux ici en quoi la recherche actuelle d’une théorie unifiée des interactions fondamentales (dites fortes et faibles) n’a aucun sens pour Einstein. En relativité générale bien comprise il ne peut y avoir ni particules élémentaires, ni interactions fondamentales ; mais seulement un champ différentiel continu, sans commencement ni fin. Le 10 Août 1954 il écrit encore au même Besso:

« La théorie de la relativité restreinte n’est au fond pas autre chose qu’une adaptation de l’idée du système inertial à la ferme conviction donnée par l’expérience de la constante de la vitesse de la lumière, quel que soit le système inertial. Elle ne peut se passer du concept du système inertial, qui est insoutenable du point de vue de la théorie de la connaissance. (L’inconsistance de ce concept a été mise en lumière de façon très claire par Mach; mais elle avait été déjà reconnue avec moins de clarté par Huygens et Leibniz.)

Le noyau de cette critique à l’égard de la théorie de Newton trouve sa meilleure explication dans la comparaison avec le « centre de l’univers  » de la physique d’Aristote: il existe un centre de l’univers vers lequel tendent tous les corps lourds. Ainsi s’explique par exemple la forme sphérique de la Terre. L’ennui, c’est que ce centre de l’univers agit sur tout le reste, et tout ce reste (c’est-à-dire les corps) ne réagit pas sur le centre de la Terre. (Liaison causale unilatérale).

C’est ce qui se produit avec le système inertial. Il détermine dans tous les cas le comportement inertial des corps, sans en être lui-même influencé. Au fond, il vaudrait mieux parler de l’ensemble de tous les systèmes inertiaux; mais cela n’est pas essentiel. L’essentiel de la théorie de la relativité générale c’est d’aller au-delà du système inertial. »

 Où l’on voit qu’Einstein s’est bien rendu compte ici du paradoxe (du même type que celui de la théorie des types de Russell) engendré par la notion d’ensemble des systèmes inertiaux. Car l’ensemble des systèmes inertiaux ne peut pas être un système inertial. Suit alors un débat plus technique sur la notion de champ de déplacement comme grandeur fondamentale du champ, soit:

« … comme substitut invariant pour le système d’inertie, et par là, la base de toute théorie relativiste du champ. »

Puis Einstein reprend plus loin:

« La raison pourquoi je ne sais pas si cette théorie correspond à une réalité physique se trouve dans le fait qu’on ne parvient pas à se prononcer ni sur l’existence ni sur la constitution de solutions, partout dépourvues de singularités, de tels systèmes d’équations non linéaires. »

Le problème posé ici est évidemment insoluble car il se présente comme un paradoxe que nous avons abordé précédemment. Einstein pensait en effet que l’activité scientifique consistait à représenter la réalité, théoriquement ou autrement, mais à la représenter quand même. Dans la querelle qu’il entretient avec la mécanique quantique, il reproche à cette dernière de poser a priori, que le problème de la réalité a une limite probable définie par la relation d’incertitude. Voici ce qu’Einstein dit de la mécanique quantique dans sa lettre du 8 octobre 1952 à Besso:

« Si l’on considère la méthode de la théorie des quanta actuelle comme étant en principe définitive, cela revient à renoncer à une représentation complète des états réels. On peut justifier cet abandon si l’on admet qu’il n’existe aucune loi pour les états réels, de sorte que leur description serait inutile. Autrement dit, cela signifie: les lois ne se rapportent pas aux choses, mais à ce que l’observation nous apprend sur elles. (Les lois relatives à la succession temporelle de cette connaissance partielle sont cependant tout à fait déterministes.)

Or, je ne puis m’y rallier. Je pense donc que le caractère statistique de la théorie actuelle est tout simplement conditionné par le choix d’une description incomplète.

La seconde partie de ta lettre se rapporte à la question de savoir s’il existe, du point de vue de la régularité fondamentale, un sens (flèche) sur la direction de l' »écoulement du temps ». Dans les propositions d’expériences relatives aux faits élémentaires, on ne trouve rien en faveur de la propriété de la flèche; il en est de même en mécanique classique. Il reste encore la possibilité que l’onde sphérique émise détienne plus de « réalité » que l’inverse. La réalité des quanta de lumière montre que cette idée est insoutenable. Nous sommes encore loin de posséder une théorie rationnelle de la lumière et de la matière qui soit en accord avec les faits! Je pense que seule une spéculation hardie est à même de nous faire progresser, et non pas une accumulation d’expériences. Du matériel empirique incompréhensible, nous en avons plus qu’il n’en faut. »

Et à propos de la relation entre théorie et expérience voilà ce qu’il écrivit le 20 mars 1952:

« […] il n’y a aucun chemin logique conduisant du matériel empirique au principe général sur lequel reposera ensuite la déduction logique.

Je ne crois donc pas qu’il existe un chemin de la connaissance de Mill basé sur l’induction, en tout cas pas un chemin pouvant servir de méthode logique. Par exemple, je pense qu’il n’existe aucune expérience dont on puisse déduire la notion de nombre. Plus la théorie progresse, plus il devient clair qu’on ne peut trouver par induction les lois fondamentales à partir des faits d’expériences (par ex. les équations du champ de l’équation de la gravitation ou de l’équation de Schrödinger de la mécanique quantique). »

Sur la question de l’irréversibilité Einstein, malgré les supplications de Besso, restera intraitable. Le 29 juillet 1953:

« […] tout le problème de l’explication de la flèche du temps n’a rien à voir avec le problème de la relativité.

[…] Je pense qu’il en est ainsi dans tous les cas, c’est-à-dire que la flèche du temps est complètement liée aux conditions thermodynamiques.

Si le processus élémentaire dépendait de la flèche du temps, alors l’apparition d’un équilibre thermodynamique serait tout à fait incompréhensible.

La mécanique quantique statistique répond elle aussi complètement à l’absence de la flèche du temps des processus élémentaires. Aussi loin que puisse parvenir notre connaissance plus directe des processus élémentaires, on trouve, pour chaque processus, son inverse. Le rayonnement ne fait plus exception. Dans l’élémentaire, tout processus a son inverse.

Malheur donc à la théorie de la relativité, si elle devait pécher contre ce principe concernant la flèche du temps. »

Puis le 22 septembre 1953:

« Avec l’irréversibilité des lois de la nature, la théorie n’a rien à voir. »

Pourtant, en ce qui concerne notre connaissance des processus élémentaires, Einstein dira à Besso le 10 septembre 1952:

« […] Qui sait si ma théorie relativiste générale du champ non symétrique n’est pas la bonne. Les difficultés mathématiques pour la confrontation avec l’expérience sont pour le moment encore insurmontables. Quoiqu’il en soit, nous sommes aussi éloignés d’une théorie vraiment rationnelle (de la dualité des quanta de lumière et des particules) que nous l’étions il y a cinquante ans! »

Et, à la fin de la lettre, en guise de post-scriptum, Einstein lance une idée fondamentale que j’ai beaucoup méditée:

« P.S. Une théorie vraiment rationnelle devrait permettre de déduire les particules élémentaires (électron, etc.) et non pas être obligée de les poser a priori. »

Et le 12 septembre 1951, il avait déjà écrit:

« Un total de cinquante années de spéculation consciente ne m’a pas rapproché de la réponse à la question « que sont les quanta de lumière? ». Il est vrai qu’aujourd’hui n’importe quel abruti croit connaître cette réponse, mais il se trompe. »

Cependant la querelle n’a de sens que si l’on postule a priori que l’activité scientifique consiste à décrire la réalité c’est-à-dire le monde tel qu’il est, soit « intégralement » comme Einstein l’envisage sous la forme mathématique, soit statistiquement comme le pose définitivement la mécanique quantique. Mais je pense qu’il s’agit de tout autre chose et que M. Besso posait de vrais problèmes qui ne sont solubles que si l’on abandonne l’a priori réaliste.

Il faudra rappeler ainsi comment Besso posera à Einstein le principe de la singularité (qu’il voit partout) et celui de l’irréversibilité. Ainsi que la phrase de Besso dans sa lettre du 11 avril 1950:

« Cela me rappelle ma perplexité de jadis, lorsque je devais m’efforcer de comprendre ces mots: « ce qui se transforme comme une distance« .

Il faut aussi noter que les exhortations de Besso envers Einstein pour prendre en compte l’irréversibilité des phénomènes et leur singularité, va bien au-delà des « processus élémentaires ».

Besso découvre l’irréversibilité, disons non thermodynamique (qui est la seule que Einstein considérera, bien qu’il a envisagé quand même l’irréversibilité des théories scientifiques), à la mort de sa femme, dans une lettre à Einstein daté du 25 mai 1945. Il reviendra ensuite tout au long de sa correspondance avec Einstein et jusqu’à la fin de la vie de celui-ci sur ce problème qui le tourmente et que la physique ne semble pas prendre en compte. Voici ce qu’il note dans sa lettre du 8 mars 1950:

« Il y a déjà quelques questions qui se présentent à moi: pourquoi exiger des solutions sans singularités (en dehors du fait qu’il y a, ou qu’il y aurait, des cas très évidents), quand la réalité des fleurs de givre sur la fenêtre et des êtres vivants élémentaires, jusqu’aux mouvements des gouttelettes dans le condensateur de Millikan, semble pourtant indiquer de manière si frappante que tout est singulier (c’est moi, JJ, qui souligne)? N’est-ce pas une tâche pour tes aides mathématiciens, une tâche pour le moins parallèle à cette exigence (d’absence de singularités), que de développer les types de singularités concevables dans le cadre du système d’équations? »

Le 11 avril 1950, Besso propose à Einstein:

« Encore une question. Ne gagne-t-on pas en raison, en incluant la « matière vivante »? Si l’on veut, on doit inclure l' »étincelle créatrice »?

…et le 13 juin 1952:

« Est-ce que la question de ce qu’il y a de si étrangement contraignant dans l’écoulement du temps ne te préoccupe jamais? »

 Dans plusieurs autres lettres Besso posera avec insistance le problème de l’irréversibilité en physique et jusque dans la considération de « l’existence chargé de sens du quantum de lumière » (le 18 juillet 1952) et le 21 septembre 1952.

En ce qui concerne le rapport entre mécanique classique et mécanique quantique, voilà ce qu’en dit Einstein dans l’article Quanten-Mechanik und Wirklichkeit aux pp. 320-324:

« L’interprétation de la fonction de la mécanique quantique comme une description (en principe) complète d’un comportement réel, implique l’hypothèse peu satisfaisante d’une action à distance. Par contre, si l’on interprète la fonction comme une description incomplète d’un comportement réel, on a peine à croire que cette description incomplète obéisse à des lois strictes, en ce qui concerne la dépendance temporelle. »

Il écrit également à Besso le 15 juin 1950, pour montrer en quoi sa théorie supprime la notion de force de la mécanique newtonienne ainsi que celle d’inertie. Il répond aussi à Besso sur une question concernant la notion de sélection dans le processus d’intelligibilité:

 

« Cher Michele,

Ce qui dans ta lettre est le plus facile à comprendre – et il me sera facile d’y répondre -, c’est la question relative à la signification de la non-linéarité des équations qui expliquent les effets réciproques. Dans le cas des équations linéaires, il y a additivité des solutions. Si l’on a, par exemple, deux solutions distinctes, représentant chacune une particule au repos, alors la somme de ces solutions représente deux particules au repos – la théorie ne fournit aucun moyen pour déduire des équations du champ un effet réciproque d’accélération des particules. Dans la théorie de la gravitation, cela se passe autrement. La non-linéarité veut que des solutions pour le champ de deux particules ne puissent être exemptes de singularités à l’extérieur des particules que si celles-ci sont soumises à des attractions réciproques bien déterminées. C’est ainsi qu’effectivement la loi du champ se substitue à la notion de force. Dans la théorie linéaire de Maxwell, on s’est tiré d’affaire en introduisant une densité non-linéaire d’énergie, qui en réalité ne ressort pas des équations du champ. De plus, on doit introduire l’inertie indépendamment de la force.

Ensuite tu prétends ne pas pouvoir comprendre ce que je dis de la théorie classique et tu me reproches de m’y accrocher encore. Cependant, ta lettre n’explique pas ce que tu n’as pas compris. Quant à mon affirmation que la distinction entre expérience sensitive et hallucination est purement hypothétique (conventionnelle) et qu’elle appartient à une catégorie créée par nous, sans contenu logique qui lui soit propre, et basée seulement sur l’opportunité, elle n’est qu’une banalité. Je l’ai mentionnée pour montrer que le libre choix d’éléments constitutifs intelligibles, posés librement et impossible à déduire empiriquement, ne commence pas dans la science proprement dite, mais appartient à la vie intellectuelle de tous les jours. »

Dans une lettre datée du 8 octobre 1952, Einstein reviendra sur l’impossibilité d’admettre l’action à distance newtonienne en mécanique quantique:

« J’écarte (I), car elle nous oblige à admettre qu’il existe un lien rigide entre des parties du système éloignées les unes des autres de façon quelconque dans l’espace (action à distance immédiate, ne diminuant pas lorsque la distance augmente). »

 Ce paradoxe posait en effet le problème de savoir comment concilier le fait que la Terre gravite autour du Soleil instantanément tandis que la lumière qui nous vient de lui prend 8 minutes pour nous parvenir avec l’affirmation qu’aucun événement ne peut aller plus vite que la lumière. La gravitation semble donc être un phénomène plus rapide que la lumière elle-même car si l’on écartait la Terre de son orbite elle y reviendrait en moins de 8 minutes. Mais le fait est qu’elle suit instantanément, comme les autres planètes d’ailleurs, le Soleil dans sa course autour du centre galactique. J’ai proposé une résolution logique de ce paradoxe.

Nous voyons très bien en fait, à la lecture de cette correspondance, entre autres, les écueils logiques auxquels Einstein s’est trouvé confronté et qu’il ne pouvait pas résoudre à cause même de ses présupposés: celui de son a priori réaliste, concernant le processus d’intelligibilité ; celui de penser le monde comme un système complètement intégrable, selon le théorème d’Hamilton; et celui du refus d’envisager l’irréversibilité dans les processus élémentaires, mais pas seulement, à cause de son attachement au second principe de la thermodynamique et de la liaison qu’il faisait entre « flèche du temps » et irréversibilité. Son refus d’envisager le temps et l’espace absolus de Newton l’ont conduit à imaginé un monde clos du point de vue de l’intelligibilité. Pour sortir de l’impasse introduite par l’idée d’intégration totale, et pour rendre compte aussi de l’évolution même des théories en physique, de l’évolution des espèces, et de celle des étoiles, il fallait non pas rétablir la mesure du temps et de l’espace absolus par la théorie du big bang, à laquelle Einstein s’opposait de toute façon (il dit clairement dans la même correspondance p.159:

« Le point faible est cependant le fait que l’expansion de la matière conduit à une origine dans le temps, remontant à 1010 ou 1011 années. »

…mais séparer le concept d’irréversibilité de ceux de temps et d’espace. Nous avons ainsi vu que l’irréversibilité pouvait être envisagée autrement que comme une « flèche du temps »; l’information générale (ou l’informotion) est un processus irréversible de complexification croissante sans temps ni espace absolus.

Il faudrait encore rajouter que le moyen logique que j’ai proposé pour s’émanciper de tout référentiel métrique est d’abandonner la représentation des phénomènes physiques par des systèmes de coordonnées cartésiennes multidimensionnels. Car tout système de coordonnées implique nécessairement la définition de fonctions réversibles qui se présente comme des équations, qui, comme le nom l’indique, postule que le second terme est égal au premier. Il ne se passe rien entre le premier et le second terme qu’un changement de modes, et on peut tout aussi bien écrire une fonction en inversant la variable et la fonction sans que le résultat du calcul en soit changé, il en est de même, bien sûr, dans le calcul différentiel. Dans les sinusoïdes d’informotion, il n’y a ni équation, ni coordonnées. Je présenterais les choses ainsi:

(Voir la figure au centre de la page d’entrée du site mais avec seulement deux courbes)


La « variable » y est ici le niveau d’information issu de la « fonction » x. Les deux courbes sont en même temps leur propre système de coordonnées. Le système de coordonnées immédiatement relatif de la Terre est le Soleil lui-même non pas en tant qu’objet mécanique mais en tant que forme/mouvement ou particule/onde. Le système de coordonnées immédiatement relatif des êtres humains c’est l’ensemble des êtres vivants (ce qu’on appelle son environnement). Cela permet de mettre fin à la notion magique de force entre les phénomènes, comme Einstein l’avait suggéré.

Les sinusoïdes de complexification ne doivent donc pas être considérées non plus comme exprimant deux dimensions dans un plan, bien que la représentation graphique nous contraigne à le faire. Il ne faut, en effet, pas perdre de vue que tout événement ou particule/onde ou encore forme/mouvement est nécessairement multidimensionnel et donc n’est, ni plan, ni sphérique, ni quoi que ce soit de géométriquement déterminé, bien que la sphère soit malgré tout une forme élémentaire. Par exemple, la Terre gravite autour du Soleil mais cette gravitation ne s’effectue pas seulement dans le plan du périhélie. Le périhélie lui-même tourne sur lui-même avec l’ensemble des planètes. Par ailleurs, les étoiles de la Galaxie gravitent autour du centre galactique mais le plan galactique tourne aussi sur lui-même, et ainsi de suite. Ces rotations sont, bien sûr, difficiles à mesurer puisque plus les phénomènes sont grands, plus leur rythme relatif est faible.

L’émancipation du principe d’inertie dans la physique ne peut se faire que parallèlement à celle de l’idée galiléenne et platonicienne selon laquelle la nature a été écrite par Dieu en termes mathématiques. Et pour cela, il faut revoir la notion mécanique de vitesse et d’accélération, toutes deux inaugurées par Galilée – que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les branches les plus modernes de la physique – selon lesquelles l’accélération n’est reliée qu’à un changement du taux de la vitesse d’une « particule » (et plus généralement d’un objet ou d’un phénomène quelconque) par ailleurs « stable » quant à sa forme. Nous avons vu que changement de vitesse équivaut nécessairement à changement de forme. Nulle part il n’y a changement de mouvement sans changement de forme. Le principe d’inertie et la notion de force en mécanique partent nécessairement du postulat que les objets se déplacent identiques à eux-mêmes dans un espace dont la métrique est définie une fois pour toute. Il y a donc séparation absolue entre les objets et l’espace ; les objets se déplacent encore dans l’espace. Dans la relativité générale, les objets transforment la courbure de l’espace-temps, mais celui-ci conserve une métrique constante posée a priori comme un continuum quadridimensionnel. C’est une tentative incomplète d’émancipation du système inertial. Dans l’information générale, l’espace/temps et les phénomènes sont une seule et même chose. Chaque événement est l’expression d’un espace/temps spécifique issu d’un autre plus simple (moins accéléré) que lui. Il ne peut donc exister ici de référent a priori permettant de penser les phénomènes en relation avec une métrique aux coordonnées absolues. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons que je considère l’entreprise de René Thom, de créer une mathématique qualitative, sur la base de l’utilisation de la géométrie euclidienne, des coordonnées cartésiennes et de la vieille logique aristotélicienne combinée à un platonisme cher à tout mathématicien, est malheureusement engagée dans une impasse.

La question de la mesure de l’information peut être considérée comme analogue à la mesure de ce qu’on appelle actuellement l’énergie. Elle dépend du phénomène considéré. Elle ne peut donc être que relative. La question est cependant plus complexe. Si l’on part du fait qu’Einstein était arrivé à la conclusion que la masse est une mesure directe de l’énergie, on peut dire que la « masse informationnelle » est une mesure du « niveau d’information générale ». Le seul problème est qu’il n’y a aucune différence entre l’une et l’autre. Cette « masse » se présente, selon les niveaux de l’information considérée, de manière différente. Ainsi, la « masse informationnelle » de la société humaine est bien supérieure à celle de la Terre considérée comme élément du champ minéral, elle-même supérieure à celle du Soleil, et ainsi de suite. Le niveau de la complexification est, par définition, la mesure de l’information générale. La « masse informationnelle » d’un phénomène n’a donc rien à voir avec une quantité répétée ou additionnée d’un même phénomène mais avec sa quantité (d’ailleurs indéfinie) de niveaux d’information tels que nous les avons envisagés précédemment. Ainsi, l’information, comme l’énergie relativiste, n’a pas d’unité de mesure propre. Son unité dépend du niveau considéré. Cela permet de dire que la « masse informationnelle » d’un atome d’hydrogène dans une cellule de corps humain est supérieure à celle d’un atome d’hydrogène dans l’atmosphère où à la surface du Soleil, etc. Ce que ne permet pas d’envisager les théories en cours. J’ajouterai pour terminer, que l’information générale ne considère également que des singularités, il n’y a nulle part deux événements identiques, deux particules élémentaires, deux atomes identiques, etc. comme il n’y a nulle part la même heure »

Jacques Jaffelin, Paris 1992

[1] L’expression est ici inspirée par Marx qui qualifiait de « République prêtre » toute bureaucratie instituée, avec ses cooptations, ses dogmes, et sa hiérarchie immuable.

Sept thèses pour une éthique d’aujourd’hui au sens de Spinoza

  1. Ce que nous nommons le monde ou, autrement dit, la nature, l’univers et autre type d’abstraction analogue, ne peut avoir engendré un phénomène telle que la pensée explicative humaine pour qu’il lui dise ce qu’il en est, non seulement de lui-même, mais aussi de son existence que si l’homme considère sa raison, sa pensée ou sa conscience comme extérieure au monde. Mais si nous considérons que nous sommes de la Terre et issus d’une suite évolutionnaire immanente de transformations organiques, une telle proposition ne peut être qu’absurde, même si cela constitue le but avoué de nos sciences fondamentales. Outre qu’il s’agit d’une proposition autoréférentielle et donc paradoxale, ce n’est au mieux qu’un fantasme partagé ou au pire un délire paranoïaque. La quête humaine de la connaissance du monde par le biais de la raison n’a donc pu être inventée que parce que nos mythes religieux antiques et encore largement partagés postulaient une origine divine et donc transcendante de la pensée humaine[1].
  2. Toute proposition sur le monde ou à propos du monde sont des expressions humaines individuelles. Toutes paroles, idées, théories, principes, sont les expressions personnelles de ceux qui les énoncent et non des savoirs, dans le sens courant d’explications du monde. Elles expriment d’abord le type de relation que la personne veut nouer avec ses semblables (autorité, reconnaissance, gloire, rivalité, coopération, etc.) par le biais d’un savoir-faire: l’écriture ou encore, aujourd’hui, par les media spectaculaires. Dit autrement, toute proposition montre la forme de l’implication de la personne qui l’énonce dans le monde humain. Cela s’applique bien sûr à ce que vous êtes en train de lire.
  3. Les propositions qui vont suivre doivent donc être comprises comme mon implication dans le monde des humains en utilisant une logique qui ne décrit rien d’autre que ma manière de penser.
  4. Ainsi, les inventions des notions de conscience, de vérité, de savoir puis celles de la science fondamentale; et celles-là même qui prétendent parvenir à expliquer le monde par la quête du savoir absolu (quête des origines, de l’univers, de la vie, de la conscience, et.), ne sont que des sophistications idéologiques pour exprimer le désir de gloire ou de pouvoir de ceux qui les soutiennent sur leurs contemporains.
  5. Ce que nous appelons savoir (qui est un concept métaphysique) expriment en fait divers savoir-faire ou habiletés particulières des êtres humains qui les ont appris d’autres êtres humains ou de leurs propres fantasmes et qu’ils répètent en disant: « je sais… » ou « nous savons… ».
  6. La mode actuelle de l’écologie repose aussi sur le fantasme de deux mondes différents; celui de l’homme d’un côté et tout ce qui est « naturel » de l’autre. Cela même au mépris de tout ce que notre savoir-faire (et non notre savoir tout court) nous a permis de saisir, que nous ne sommes pas posés sur la Terre mais que nous sommes issus de la Terre[2]. Tout ce que nous faisons, pensons, fantasmons est aussi terrestre que le rythme des marées, les saisons, le climat, les animaux et les végétaux. Il ne s’agit donc pas de préserver la planète comme nous l’entendons, mais de nous donner les moyens de persévérer dans notre existence en tant qu’espèce au lieu de nous précipiter vers l’abime.
  7. J’ai eu l’occasion d’écrire que l’homme était un animal sans espèce[3]. Cela pour signifier qu’il n’y a aucun signe en nous, autre qu’embryonnaire du côté de la raison, d’un sentiment spécifique qui nous ferait prendre des décisions collectives pour notre propre sauvegarde. Nous vivons chacun avec nos désirs et notre pensée tout centrés sur notre personne. Même nos proches ne sont souvent pour nous que des objets de désirs pour nous agrémenter l’existence et, plus rarement dans nos contrées, des partenaires d’entraide dans notre existence. De ce point de vue, beaucoup d’espèces animales et végétales nous surprennent en modifiant leurs comportements selon les conditions qui se présentent et selon la quantité de nourriture disponible, y compris celui de réguler le taux de fécondité afin de s’assurer que les descendants immédiats ne meurent pas de faim. Mais nous-autres, êtres humains, nous ne considérons que nos intérêts immédiats. Nous prétendons être les seuls animaux à posséder ce que nous appelons la conscience et la raison raisonnante qui va avec; mais outre le fait que personne ne peut dire ce que c’est vraiment[4], nous voyons bien que cette fameuse conscience raisonnable ne nous sert en rien à résoudre nos problèmes dès lors qu’il s’agit de problèmes qui touchent l’espèce tout entière et qui ne peuvent se résoudre que si l’espèce toute entière se donne le même projet en même temps.

Claude Lévi-Strauss nous comparait à des vers à farine dans un bocal qui finissent par mourir de faim par l’effet de leur propre voracité. Arthur Koestler pensait que notre folie venait de l’apparition de ce néocortex qui nous a conduits à inventer des idées délirantes totalement séparées de ce que nous ressentons en tant qu’êtres vivants. Nous nous sommes ainsi séparés progressivement de ce dont nous sommes issus, dont nous dépendons entièrement, jusqu’à croire que nous n’en faisons même pas partie, comme dans les mythes infantiles. Il ne s’agit pas d’être pessimiste ou optimiste, ni encore moins d’entretenir le moindre espoir. Il faut laisser l’espoir aux marchands de contes de fées, aux religions et aux campagnes politiques. Allons-nous devenir? Allons-nous apprendre à vivre? Allons-nous être capables de cesser de croire à nos fantasmes pour prendre soin de notre vie? De toute notre vie et de toutes nos vies.

[1] Spinoza ne pouvait pas se poser cette question logique. Il s’est bien posé une partie de la question en affirmant qu' »il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la Nature et n’en suive pas l’ordre commun », mais tout en demandant à l’homme de se perfectionner en utilisant sa raison. Il ajoute aussi: « … l’homme en tant qu’il est une partie de la Nature entière, aux lois de qui la nature humaine doit obéir, et à qui elle est contrainte de s’adapter d’une infinité presque de manières ». Mais si l’homme est nature il est aussi absurde de lui demander d’obéir à la nature que si l’on demandait la même chose aux plantes ou aux animaux comme à tout le reste. Spinoza pensait que l’homme n’était pas assez naturel mais qu’il dispose de sa raison pour y parvenir et vivre joyeusement. Autrement dit, il pensait que l’homme souffrait de morbidité, que sa maladie le séparait de ce dont il est issu. Un autre penseur qui n’a pas droit de cité parmi les professionnels académique du genre, mais moi, je le cite, Arthur Koestler, avait fini par penser la même chose, l’homme était aussi pour lui un animal souffrant, séparé de la nature, et pour comprendre cette séparation, il applique la méthode de Spinoza: chercher la cause; que Spinoza a oublié d’appliquer là; il s’est contenté du remède: la raison. Koestler pense au contraire que la cause de la maladie de l’homme vient de son cortex, plus précisément de son néocortex; source de sa crise de raison, et qu’il considère comme un accident fatal de l’évolution. Mais là, pour Koestler, il n’y a aucun remède possible. L’homme est condamné par l’usage de la raison qui n’est autre que la justification rationnelle de toutes ses affections et ses passions. Spinoza veut soigner l’homme de ses affections, le rendre sage et heureux. Koestler dit que sa nature est la folie autodestructrice.

Ainsi, pour revenir à Spinoza, même s’il réfutait le dualisme de Descartes, il considérait quand même que la raison humaine pouvait faire œuvre de connaissance, c’est-à-dire d’explication pour énoncer la vérité, c’est-à-dire l’identité ou l’isomorphie symbolique entre ce que l’homme pensant peut penser et ce qui n’est pas cette pensée, c’est-à-dire le reste du monde. Malgré son immense effort pour s’extraire des mythes et le bouleversement qu’il a introduit dans la pensée de notre monde avec l’Éthique, son immanentisme est donc resté incomplet et paradoxal. J’ai voulu simplement, depuis le début de mes écrits, repenser l’immanence de Spinoza en poussant la logique de l’immanence jusqu’au bout; ce que j’appelle: l’immanence radicale. Et jusqu’au bout, cela signifie que si nous considérons qu’il n’y a qu’un processus, que nous le nommions Dieu, la Nature, le Monde, l’Univers ou Autre, nous somme contraints de penser que cette considération ne peut pas être autre chose qu’une modalité de ce processus dont nous sommes issus et que nous incluons dans chacune de nos cellules ou, autrement dit, une manière de poursuivre notre existence; elle ne peut pas être une explication du monde ou la vérité des choses. Spinoza a voulu dire les deux choses en même temps; ce qui est bon pour nous permettre la poursuite de notre existence est en même temps la Vérité du monde. Pour lui, la pensée ou la raison humaine peut à la fois expliquer et s’impliquer; être en dehors du monde pour le penser et en dedans pour le modifier. Et Spinoza s’est impliqué et de la façon la plus efficace et la plus opportune qui soit en publiant, il y a 350 ans, son Tractatus theologico-politicus, dans lequel il proposait la liberté absolue de parole comme antidote aux guerres de religions. Ceux qui l’appliquent aujourd’hui lui en sont encore redevables. Mais soyons vigilants, la guerre est déjà déclarée ici ou là. Pour lui encore, l’homme est à la fois déterminé et libre; libre de connaitre les causes qui le concernent et les vérités mathématiques immuables. Il y a chez Spinoza un dualisme propre, d’un côté les vérités éternelles, platoniciennes, non humaines et les vérités sur les causes de nos malheurs, nos affections et nos passions, qui paralysent nos actions. Pour lui, la connaissance des deux devrait nous donner la sagesse et la joie de vivre. Même si je vois les choses autrement, je me sens redevable envers Spinoza, le dernier philosophe qui a vécu ce qu’il pensait et peut-être le dernier, selon moi, qui mérite encore ce titre. C’est parce que je m’en sens redevable que je lui parle comme à un frère qui m’a montré le chemin et que je continue, après lui, de tracer.

[2] Il n’y a plus que des astrophysiciens et certains croyants en quoi que ce soit pour imaginer aujourd’hui que la vie aurait été semée sur la Terre par une comète ou autre manifestation extraterrestre.

[3] Voir Le Promeneur d’Einstein (1991)

[4] La première critique radicale de la notion de conscience nous la devons à Freud. Elle constitue notre troisième vexation (pour reprendre le terme de Freud) depuis la Renaissance.

Jacques Jaffelin