Sept thèses pour une éthique d’aujourd’hui au sens de Spinoza

  1. Ce que nous nommons le monde ou, autrement dit, la nature, l’univers et autre type d’abstraction analogue, ne peut avoir engendré un phénomène telle que la pensée explicative humaine pour qu’il lui dise ce qu’il en est, non seulement de lui-même, mais aussi de son existence que si l’homme considère sa raison, sa pensée ou sa conscience comme extérieure au monde. Mais si nous considérons que nous sommes de la Terre et issus d’une suite évolutionnaire immanente de transformations organiques, une telle proposition ne peut être qu’absurde, même si cela constitue le but avoué de nos sciences fondamentales. Outre qu’il s’agit d’une proposition autoréférentielle et donc paradoxale, ce n’est au mieux qu’un fantasme partagé ou au pire un délire paranoïaque. La quête humaine de la connaissance du monde par le biais de la raison n’a donc pu être inventée que parce que nos mythes religieux antiques et encore largement partagés postulaient une origine divine et donc transcendante de la pensée humaine[1].
  2. Toute proposition sur le monde ou à propos du monde sont des expressions humaines individuelles. Toutes paroles, idées, théories, principes, sont les expressions personnelles de ceux qui les énoncent et non des savoirs, dans le sens courant d’explications du monde. Elles expriment d’abord le type de relation que la personne veut nouer avec ses semblables (autorité, reconnaissance, gloire, rivalité, coopération, etc.) par le biais d’un savoir-faire: l’écriture ou encore, aujourd’hui, par les media spectaculaires. Dit autrement, toute proposition montre la forme de l’implication de la personne qui l’énonce dans le monde humain. Cela s’applique bien sûr à ce que vous êtes en train de lire.
  3. Les propositions qui vont suivre doivent donc être comprises comme mon implication dans le monde des humains en utilisant une logique qui ne décrit rien d’autre que ma manière de penser.
  4. Ainsi, les inventions des notions de conscience, de vérité, de savoir puis celles de la science fondamentale; et celles-là même qui prétendent parvenir à expliquer le monde par la quête du savoir absolu (quête des origines, de l’univers, de la vie, de la conscience, et.), ne sont que des sophistications idéologiques pour exprimer le désir de gloire ou de pouvoir de ceux qui les soutiennent sur leurs contemporains.
  5. Ce que nous appelons savoir (qui est un concept métaphysique) expriment en fait divers savoir-faire ou habiletés particulières des êtres humains qui les ont appris d’autres êtres humains ou de leurs propres fantasmes et qu’ils répètent en disant: « je sais… » ou « nous savons… ».
  6. La mode actuelle de l’écologie repose aussi sur le fantasme de deux mondes différents; celui de l’homme d’un côté et tout ce qui est « naturel » de l’autre. Cela même au mépris de tout ce que notre savoir-faire (et non notre savoir tout court) nous a permis de saisir, que nous ne sommes pas posés sur la Terre mais que nous sommes issus de la Terre[2]. Tout ce que nous faisons, pensons, fantasmons est aussi terrestre que le rythme des marées, les saisons, le climat, les animaux et les végétaux. Il ne s’agit donc pas de préserver la planète comme nous l’entendons, mais de nous donner les moyens de persévérer dans notre existence en tant qu’espèce au lieu de nous précipiter vers l’abime.
  7. J’ai eu l’occasion d’écrire que l’homme était un animal sans espèce[3]. Cela pour signifier qu’il n’y a aucun signe en nous, autre qu’embryonnaire du côté de la raison, d’un sentiment spécifique qui nous ferait prendre des décisions collectives pour notre propre sauvegarde. Nous vivons chacun avec nos désirs et notre pensée tout centrés sur notre personne. Même nos proches ne sont souvent pour nous que des objets de désirs pour nous agrémenter l’existence et, plus rarement dans nos contrées, des partenaires d’entraide dans notre existence. De ce point de vue, beaucoup d’espèces animales et végétales nous surprennent en modifiant leurs comportements selon les conditions qui se présentent et selon la quantité de nourriture disponible, y compris celui de réguler le taux de fécondité afin de s’assurer que les descendants immédiats ne meurent pas de faim. Mais nous-autres, êtres humains, nous ne considérons que nos intérêts immédiats. Nous prétendons être les seuls animaux à posséder ce que nous appelons la conscience et la raison raisonnante qui va avec; mais outre le fait que personne ne peut dire ce que c’est vraiment[4], nous voyons bien que cette fameuse conscience raisonnable ne nous sert en rien à résoudre nos problèmes dès lors qu’il s’agit de problèmes qui touchent l’espèce tout entière et qui ne peuvent se résoudre que si l’espèce toute entière se donne le même projet en même temps.

Claude Lévi-Strauss nous comparait à des vers à farine dans un bocal qui finissent par mourir de faim par l’effet de leur propre voracité. Arthur Koestler pensait que notre folie venait de l’apparition de ce néocortex qui nous a conduits à inventer des idées délirantes totalement séparées de ce que nous ressentons en tant qu’êtres vivants. Nous nous sommes ainsi séparés progressivement de ce dont nous sommes issus, dont nous dépendons entièrement, jusqu’à croire que nous n’en faisons même pas partie, comme dans les mythes infantiles. Il ne s’agit pas d’être pessimiste ou optimiste, ni encore moins d’entretenir le moindre espoir. Il faut laisser l’espoir aux marchands de contes de fées, aux religions et aux campagnes politiques. Allons-nous devenir? Allons-nous apprendre à vivre? Allons-nous être capables de cesser de croire à nos fantasmes pour prendre soin de notre vie? De toute notre vie et de toutes nos vies.

[1] Spinoza ne pouvait pas se poser cette question logique. Il s’est bien posé une partie de la question en affirmant qu' »il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la Nature et n’en suive pas l’ordre commun », mais tout en demandant à l’homme de se perfectionner en utilisant sa raison. Il ajoute aussi: « … l’homme en tant qu’il est une partie de la Nature entière, aux lois de qui la nature humaine doit obéir, et à qui elle est contrainte de s’adapter d’une infinité presque de manières ». Mais si l’homme est nature il est aussi absurde de lui demander d’obéir à la nature que si l’on demandait la même chose aux plantes ou aux animaux comme à tout le reste. Spinoza pensait que l’homme n’était pas assez naturel mais qu’il dispose de sa raison pour y parvenir et vivre joyeusement. Autrement dit, il pensait que l’homme souffrait de morbidité, que sa maladie le séparait de ce dont il est issu. Un autre penseur qui n’a pas droit de cité parmi les professionnels académique du genre, mais moi, je le cite, Arthur Koestler, avait fini par penser la même chose, l’homme était aussi pour lui un animal souffrant, séparé de la nature, et pour comprendre cette séparation, il applique la méthode de Spinoza: chercher la cause; que Spinoza a oublié d’appliquer là; il s’est contenté du remède: la raison. Koestler pense au contraire que la cause de la maladie de l’homme vient de son cortex, plus précisément de son néocortex; source de sa crise de raison, et qu’il considère comme un accident fatal de l’évolution. Mais là, pour Koestler, il n’y a aucun remède possible. L’homme est condamné par l’usage de la raison qui n’est autre que la justification rationnelle de toutes ses affections et ses passions. Spinoza veut soigner l’homme de ses affections, le rendre sage et heureux. Koestler dit que sa nature est la folie autodestructrice.

Ainsi, pour revenir à Spinoza, même s’il réfutait le dualisme de Descartes, il considérait quand même que la raison humaine pouvait faire œuvre de connaissance, c’est-à-dire d’explication pour énoncer la vérité, c’est-à-dire l’identité ou l’isomorphie symbolique entre ce que l’homme pensant peut penser et ce qui n’est pas cette pensée, c’est-à-dire le reste du monde. Malgré son immense effort pour s’extraire des mythes et le bouleversement qu’il a introduit dans la pensée de notre monde avec l’Éthique, son immanentisme est donc resté incomplet et paradoxal. J’ai voulu simplement, depuis le début de mes écrits, repenser l’immanence de Spinoza en poussant la logique de l’immanence jusqu’au bout; ce que j’appelle: l’immanence radicale. Et jusqu’au bout, cela signifie que si nous considérons qu’il n’y a qu’un processus, que nous le nommions Dieu, la Nature, le Monde, l’Univers ou Autre, nous somme contraints de penser que cette considération ne peut pas être autre chose qu’une modalité de ce processus dont nous sommes issus et que nous incluons dans chacune de nos cellules ou, autrement dit, une manière de poursuivre notre existence; elle ne peut pas être une explication du monde ou la vérité des choses. Spinoza a voulu dire les deux choses en même temps; ce qui est bon pour nous permettre la poursuite de notre existence est en même temps la Vérité du monde. Pour lui, la pensée ou la raison humaine peut à la fois expliquer et s’impliquer; être en dehors du monde pour le penser et en dedans pour le modifier. Et Spinoza s’est impliqué et de la façon la plus efficace et la plus opportune qui soit en publiant, il y a 350 ans, son Tractatus theologico-politicus, dans lequel il proposait la liberté absolue de parole comme antidote aux guerres de religions. Ceux qui l’appliquent aujourd’hui lui en sont encore redevables. Mais soyons vigilants, la guerre est déjà déclarée ici ou là. Pour lui encore, l’homme est à la fois déterminé et libre; libre de connaitre les causes qui le concernent et les vérités mathématiques immuables. Il y a chez Spinoza un dualisme propre, d’un côté les vérités éternelles, platoniciennes, non humaines et les vérités sur les causes de nos malheurs, nos affections et nos passions, qui paralysent nos actions. Pour lui, la connaissance des deux devrait nous donner la sagesse et la joie de vivre. Même si je vois les choses autrement, je me sens redevable envers Spinoza, le dernier philosophe qui a vécu ce qu’il pensait et peut-être le dernier, selon moi, qui mérite encore ce titre. C’est parce que je m’en sens redevable que je lui parle comme à un frère qui m’a montré le chemin et que je continue, après lui, de tracer.

[2] Il n’y a plus que des astrophysiciens et certains croyants en quoi que ce soit pour imaginer aujourd’hui que la vie aurait été semée sur la Terre par une comète ou autre manifestation extraterrestre.

[3] Voir Le Promeneur d’Einstein (1991)

[4] La première critique radicale de la notion de conscience nous la devons à Freud. Elle constitue notre troisième vexation (pour reprendre le terme de Freud) depuis la Renaissance.

Jacques Jaffelin

Pratique de la logique immanente (4) Vivre immanencément…

 

1. Vivre immanencément…   

C’est considérer que…

– Tout ce qui existe est nature

– Ce que nous nommons Univers ou Nature n’est ni un ni plusieurs, il n’est pas une entité mais un processus infini dans tous les sens du terme, nous ne pouvons pas davantage le considérer comme un objet d’étude que nous pouvons voir la vision ou penser la pensée, même si beaucoup pensent le contraire, mais c’est justement pour cette raison qu’ils ne fabriquent que des paradoxes ou des artefacts. Spinoza et Wittgenstein l’avaient déjà très bien dit à leur manière.

– La nature n’a ni commencement ni fin

– La notion de nature n’implique aucune notion d’univers en tant qu’entité quantitative (masse, énergie, espace, temps)

– La nature n’a aucune finalité (et donc notre existence non plus)[1]

– La nature est constituée d’une indéfinité de formes en mouvement

– La nature est indéfiniment diverse

– La nature n’est ni substance, ni res extensa ni res cogitans, c’est un processus générique

– La nature n’obéit à aucune loi; l’idée de loi implique nécessairement une transcendance.

– Chaque forme se meut et chaque mouvement est celui d’une forme; nous appellerons ce processus général, informotion. Cette notion permet de résoudre le dualisme cartésien res extensa et res cogitans et de renouveler l’immanence de Spinoza[2].

– Aucune forme ne peut se mouvoir sans se modifier (au contraire du principe d’inertie, principe cardinal de la science depuis Galilée, Descartes et Newton)

– Aucun mouvement ne peut garder la même forme (il n’existe donc ni mouvement inertiel ni forme inerte)

– La raison humaine est un mouvement interne partiel du corps

– Les émotions sont des mouvements internes de l’ensemble du corps qui souvent submergent la raison par leur intensité.

– Tout ce que nous pensons, réalisons, inventons, créons est nature

– La nature n’est ni ob-jet ni pro-jet ni sub-jet pour nous, nous sommes nature

– La joie de vivre c’est ressentir dans la même émotion que nous sommes à la fois issus-de-et-inclus-dans la nature.

– Chaque pensée exprimée est une expression de soi-même et une implication de soi dans le monde, qu’elle se présente comme une explication sophistiquée ou une simple discussion.

– Nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas mais avant cela il nous faut réaliser ce qui nous inclus et ce dont nous somme issus en même temps que ce que nous incluons.

– Nous nous croyons libre mais notre liberté ne se situe pas là où nous la croyons être. Nous n’avons pas décidé de naître, nous ne décidons pas du fonctionnement de nos organes, nous ne connaissons pas la durée de notre existence, nous ne décidons pas des prochains mots que nous allons prononcer. Mais nous pouvons décider de changer certaines choses en nous, d’apprendre ceci ou cela, de ne plus accorder d’importance à telle ou telle chose.

– La liberté consiste avant tout à acquérir au cours de notre socialisation une certaine aisance pour faire sa place dans le monde humain. Nous somme d’autant plus libre d’agir que nous avons appris à domestiquer nos sentiments, nos passions et nos actions, nos émotions et nos désirs.

– Notre seule liberté se situe dans un certain usage de notre raison mais non pas dans notre raison elle-même que nous n’avons pas décidé d’avoir. Le problème avec la raison c’est qu’elle n’est pas seule; les sentiments, les passions (au sens propre de souffrance qui arrête l’action), les dogmes et les croyances sont souvent ses maîtres. Les animaux n’ont pas ce problème, je crois, sauf les animaux domestiqués qui sont tellement humanisés que nous pouvons les voir sombrer dans la mélancolie parfois.

– La nature ne fait jamais deux fois la même chose, pas même deux particules élémentaires, alors comment comprendre que notre civilisation (qui est aussi nature que le reste) semble échapper à cette évidence? [3] Parce que nous avons oublié l’art pour le remplacer par l’industrie. « Nous avons inventé l’art pour ne pas mourir de la vérité » écrivait Nietzsche, or l’art ou l’œuvre ne peut être qu’unique, et tout ce qui est unique ne peut être dogmatique, mais nous avons inventé la reproduction du même, on dit même quelquefois reproduction au lieu de procréation en parlant de vie. Certains fous furieux imaginent même supprimer la mort qui pour eux n’est qu’un accident non nécessaire. On oublie ainsi que nous sommes chacun d’entre nous une œuvre d’art, unique et irremplaçable et qui n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Mais l’industrie, au contraire de l’art, détruit toute vie et tout plaisir de vivre; pour elle tout ce qui n’est pas reproductible n’existe pas ou n’a aucune valeur; la reproduction c’est son impératif catégorique car c’est ce que permet l’accumulation.

– Chaque dogme, chaque certitude constitue une cristallisation de la pensée et donc son arrêt. Il s’agit de la plus grande servitude de l’homme car toute certitude ou vérité ne permet plus à celui qui l’adopte d’exprimer la nécessaire créativité pour continuer à vivre. Toute personne qui croit en quelque chose a perdu ce qu’il doit faire en permanence pour poursuivre son existence, l’effort de réévaluer sa propre pensée. Car il ne s’agit pas de découvrir la vérité du monde mais de participer à ses changements.

2. L’immanence épistémique ou épistémothérapie

– La raison humaine n’explique pas ce dont elle est issue, ce qui l’inclut et ce qu’elle inclut (c’est mon différent avec Spinoza); elle explique les actions humaines déjà construites pour engager notre apprentissage et contribue à notre implication naturelle dans le monde humain.

– La raison ne peut connaître (ou savoir) pour des raisons logiques (comme la nature est infinité on ne voit pas comment elle aurait pu produire un phénomène destiné à la connaître elle-même) ce dont elle est issue/inclus. La raison connaît ce qu’elle sait faire c’est-à-dire des transformations locales et donc naturelles de la nature. Mais elle ne peut expliquer ni le pourquoi ni le comment de l’existence des choses (la nature); en croyant le faire elle s’imagine dans une position transcendante, démiurgique, mais elle ne fait que poursuivre la transformation naturelle du monde humain et de son environnement local sans s’en rendre compte.

– Le découpage épistémologique, sa hiérarchie et son réductionnisme sont la cause directe des impasses que nous avons créées. On a découpé le monde en rondelles de plus en plus fines et on pense que la plus fine devrait nous donner la clé de l’ensemble. En tant que nature nous-mêmes, nous sommes devenus aussi monstrueux que les dinosaures et aussi voraces que les vers à farine. Heureusement qu’il y a eu Bach, Mozart, etc., des ingénieurs (au sens générique du terme) pour inventer les bons objets, ceux qui nous réjouissent et ceux qui nous sont utiles, des médecins qui ont osé braver les interdits et les tabous, et tous les bricoleurs de génie qui ont enjolivé la vie au cours des siècles.

– Ce que nous avons nommé et continuons de nommer savoir ou connaissance repose donc sur la confusion entre savoir et savoir-faire. Il ne peut y avoir que du savoir-faire. Savoir les mathématiques c’est savoir faire des mathématiques, savoir la physique, la médecine, etc. de même. La confusion entretenue par les philosophes depuis toujours et repris par la science qui en est issue est qu’il existerait un savoir à propos de la vie, de la nature, de l’univers, de l’origine de tout, du monde, de la vie, de la conscience. Mais ils ne se sont jamais demandé ce que cette raison-là, celle qui aurait le don du savoir sur les choses (ce que Descartes appelait la res cogitans) vient faire dans la nature? Ou plutôt ils se sont bien posés la question mais non en gardant la raison vivante, humaine et créatrice mais en reprenant les vieux mythes religieux d’un créateur. Et donc pour eux, la raison ne fait pas partie de la nature, elle est un attribut du Dieu d’Abraham ou des divinités éternelles comme les nombres et les idées de Platon. Tout bon mathématicien croit absolument que les nombres permettent d’atteindre la vérité des choses. Et tout philosophe croit la même chose concernant ses concepts qu’ils considèrent comme des idées éternelles. Voilà le principal symptôme sociopathologique de notre civilisation!

3. Morbide transcendance

  • Misère de la physique – le monde est constitué de particules élémentaires éternelles et fixes depuis le Big Bang (ou plus précisément depuis la « barrière de Planck »; alors pourquoi plusieurs sortes de particules et comment de ces objets fixes (ces briques) a-t-il pu sortir le mouvement et le changement, sans parler de leur apparition ou « émergence »; mais, the last but not the least, comment et pourquoi diable ces particules inertes auraient engendré leur propre théorie? A moins de penser que les particules élémentaires contenaient l’énoncé de leur propre théorie.
  • Misère de la biologie – l’évolution (tout comme les maladies) n’est qu’une suite d’erreurs de codage. Nous sommes donc tous des malades du code génétique qui aurait fini par inventer le gène de la découverte du gène.
  • Misère de la psychiatrie – la santé mentale se trouve dans le cerveau (seul un malade peut inventer cela)
  • Misère de l’économie (politique) – le marché est la main de Dieu (la transcendance divine) transformant dans sa grande miséricorde la cupidité de quelques uns en bonheur pour tous.

4. l’art de vivre l’immanence

  • L’immanence nous convie à construire notre vie sans placer l’homme au-dessus de tout (l’humanisme de la Renaissance nous en vivons aujourd’hui les conséquences: l’homme est le maître absolu de tout ce qui l’entoure). Il ne s’agit pas d’écologie mal pensée mais de reconnaître que nous sommes nature, que nous ne sommes pas davantage libres que les animaux, les plantes et tout le reste de la nature. Les seules questions qui se posent sont: comment poursuivre notre vie? quels efforts devons-nous faire pour vivre joyeusement tous ensemble? en sommes-nous capable?

5. La folie numérique

(Mathématique, platonicienne), clone, identité, stases et métastases ou l’impossibilité de concevoir les différences autrement qu’en hiérarchisant c’est-à-dire en les réduisant à une série numérique.

6. Le temps et la durée 

  • La flèche du temps dont parlait Bernard d’Espagnat ne fait que marquer l’abandon de la physique de la relativité générale d’Einstein pour lequel le temps n’est qu’une illusion qui nous fait régresser à la physique d’Aristote. Ce dernier pensait en effet que l’univers avait un centre spatial originaire; le Big Bang n’est qu’un avatar spatio-temporel de la même idée antique. Mais ce temps arrange tout le monde, c’est le temps des affaires, du progrès, de l’accumulation, l’espoir et donc des religions. Et tout cela sonne le glas de la durée vécue, la durée est immanente, le temps est transcendant. La durée c’est la vie, le temps c’est la mort.

Ce que nous appelons temps est une certaine quantité de déplacement de la terre autour du soleil que l’on considère comme un rythme immuable depuis la nuit des temps, si je puis dire. Or rien ne nous dit que le jour a toujours eu la même durée par rapport à ce qu’on entend par durée du jour aujourd’hui. Ou autrement dit que la terre a toujours tourné à la même vitesse (aussi bien sur elle-même qu’autour du soleil). Au contraire il y a toutes les chances de penser que ce rythme circadien n’a pas cesser de changer au cours du processus évolutionnaire de la vie (cf. Tractatus, p. 62) – et donc de celui de la galaxie dans laquelle le système solaire se trouve (cf. Le Promeneur d’Einstein). Par conséquent lorsqu’on parle de milliards d’années, rien ne dit que ces années désignent des durées constantes. Mais nous savons que la physique actuelle n’est possible qu’avec l’application du principe d’inertie et de toutes les constantes qui en ont été déduites.

Si cela s’avère une illusion de plus dans notre conception du monde, il relèguerait les calculs des astrophysiciens au même rang que la célèbre jeune fille devenue enceinte par les activités libidineuses d’un ange. On imagine le scandale. En fait, il ne se passerait rien puisque des millions d’êtres humains pratiquent la contraception chimique, l’avortement, la PMA, la FIV tout en croyant, pour certains, à la vierge Marie; sans parler de la fin du monde. Sommes-nous donc si incorrigiblement incohérents? La réponse est: Oui! Mais que cela ne nous empêchent pas de penser librement.

7. La vision scientifique actuelle (majoritaire) du monde

Le monde commence à partir de rien. Donc, rien devient quelque chose (comment? Mystère). Ce quelque chose s’appelle Big Bang. De rien émerge donc toutes les particules fondamentales puis les atomes qui sont désormais éternels. Cette fable n’est rien d’autre qu’une sécularisation de la création divine formalisée à l’aide de la théorie des nombres: les premiers objets de pensée éternels, immuables et reproductibles qui ont progressivement mécanisés toute notre pensée. Il s’agit de l’entreprise mystique la plus puissante que nous ayons inventée dès lors que nous l’appliquons à autre chose qu’au calcul des objets que nous produisons pour vivre en commun. L’usage explicatif des mathématiques est donc l’allié principal des dogmes et croyances religieuses et l’asservissement de la pensée.

Jacques Jaffelin, février, avril, décembre 2013-2014

[1] Ni finalité, ni sens ou raison; chercher un sens à notre vie n’a pas de sens, la joie de vivre suffit amplement.

[2] Le dualisme cartésien est à l’origine de l’invention du principe d’inertie qui sépare la forme du mouvement dans les sciences de la nature; mais aussi le corps de l’esprit en médecine et dans les sciences humaines et introduit dans l’université une césure et une limite (borderline) entre les scientifiques (qui s’occupent des formes sans esprit) et les littéraires (qui s’occupent de l’esprit sans forme). Cette séparation n’a jamais été vraiment pensée et perdure aujourd’hui plus que jamais où l’on continue (surtout dans ce pays) à sélectionner les enfants sur la base de la mécanisation de la raison (les mathématiques considérés encore comme le haut lieu du raisonnement – il vaut mieux ne pas parler d’intelligence). Elle est aussi une séparation entre les mathématiques et la logique. Les mathématiques reposant sur la théorie des nombres et la logique sur le raisonnement analogique. Il existe une expression couperet française qui résume à elle seule cette confusion et que certains utilisent pour clouer le bec à leurs adversaires: « comparaison n’est pas raison! ». Raison ici ne veut dire que vérité absolue, mathématique, numérique, cartésienne et platonicienne. Or, la comparaison ou l’analogie est justement l’outil fondamental de la raison raisonnante, libre et expérimentale. Mais la raison de l’expression est absolue, alors que la comparaison est relation et donc relative; ce qui est le péché absolu de tous les dogmatiques, mathématiciens et métaphysiciens compris. Sans comparaison ou analogie pas de pensée évolutionnaire, pas d’histoire, pas de processus, seulement des entités closes et éternelles; pas de possibilités de reconnaître l’autre, le différent, la parenté lointaine, l’ancêtre dont nous sommes issus qui est inclus en nous. Lamarck et Darwin ont enfoncé la première brèche – sans même parler de Newton – dans la raison mécanisée mais cette dernière a fini par reprendre la main avec la génétique montrant que l’évolution résulte d’erreurs de codage et que si tout se passait bien la nature vivante ne ferait que du même. Nous sommes donc tous, selon les généticiens néo-darwiniens, des erreurs de codage. Et nous acceptons cette idiotie répétée à foison dans les cours et les manuels de biologie moléculaire.

[3] Évidence non partagée par les mathématiciens évidemment, les économistes, les banquiers et tout ceux qui jouent et/ou accumulent du numéraire.

 

Du peuple, de la nation et d’autres chimériques espérances

Une nation aujourd’hui c’est d’abord un certain ensemble humain dont les membres se reconnaissent. Faire nation c’est toujours un processus et il ne peut y avoir de définition académique de la nation. Chaque nation est différente. Ce n’est pas un universitaire, un journaliste, un philosophe ou un quelconque autre homme de l’esprit qui décide si tel ensemble humain est un peuple, une nation ou non, ce sont les gens eux-mêmes.

Cela est difficilement compréhensible pour les Français, qui ont voulu confondre l’État de la révolution avec une nation, et pour les Allemands, qui ont voulu, inversement, fondre l’ensemble de la nation allemande dans un État, mais cela l’est beaucoup moins pour les autres, les Britanniques en particulier, qui reconnaissent, depuis la fondation de l’État du Royaume-Uni, qu’il est comme constitué de quatre nations. D’ailleurs, les journalistes français, dont la culture politique se réduit à l’hexagone, parlent toujours de l’Écosse, par exemple, comme d’une province. Malgré le rugby et malgré le tournoi des 6 nations; mais personne ne semblent avoir remarqué que le terme de nation employé là n’a pas le même sens du côté britannique et du côté français et italien. Cela dit, le problème est en train de s’éclaircir et les termes de se préciser. Peu importe finalement que l’on nomme nation, régions, provinces, länder, communautés… etc. le fait est que les gens semblent en avoir assez des grands monstres étatiques et dont les représentants sont bel et bien hors de contrôle. La poursuite de la démocratisation passe maintenant par la construction d’entité politique humainement contrôlable, c’est-à-dire pas trop grande. Le processus de démocratisation ne peut désormais se poursuivre que par l’éclatement des grands États tentaculaires au bénéfice d’ensemble humains à échelle humaine, si je puis dire.

Il en va de même avec la notion de peuple que l’on prend souvent, tout comme la notion combien funeste d’identité, comme une entité métaphysique alors qu’il s’agit toujours d’un processus. Il y a autant de manière de faire peuple que de peuples. Il s’agit toujours d’un processus historique spécifique et, surtout, d’un désir partagé par les gens auquel il se rapporte. Du point de vue anthropologique, nation et peuple sont équivalent, mais État n’est équivalent à aucune entité anthropologique précise. Il y eut des États-cité, des États-empire, des États-nation et maintenant des États multinationaux et multiculturels. Si État veut dire pouvoir, l’État commence avec la ville antique fortifiée, avec ses paysans agriculteurs, ses prêtres et ses soldats et son roi chef de guerre. Si peuple veut dire une entité ethnologique plus ou moins homogène (sic) alors, il n’existe plus aucun peuple excepté dans certains endroits retirés du globe où des hommes et des femmes libres vivent encore joyeusement, sans maître, sans prêtre et sans travail. Ces représentants de l’espèce homo sapiens sont malheureusement en voie d’extinction. Désormais, nous nous sommes condamnés à n’inventer que de nouvelles chaînes et rien ne semble pouvoir arrêter notre imagination débordante. Depuis que les êtres humains ont perdu le chemin de la liberté, ils n’ont eu de cesse que de penser à y retourner mais n’ont trouvé pour cela que le chemin de la soumission, de la croyance et the last but not the least, de l’espérance. Je paraphraserais bien Sénèque à ce propos. Renonce à espérer et je t’apprendrai à être libre.

11 octobre 2014

Prolégomènes à toute épistémothérapie

Albert Einstein avait écrit: « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ». Je pense au contraire, qu’il est très compréhensible que le monde soit compréhensible, mais pas pour les raisons qu’Einstein posait.
En fait, il est compréhensible que le monde soit compréhensible puisque nous avons posé ce principe comme dogme et faculté absolus de notre pensée. C’est le fondement tautologique, autoréférentiel, « ad hoc » et transcendantal de notre idée du savoir… et partant, de toutes nos sciences.

Comment l’idée de savoir nous est venue…

Tout d’abord, il importe de ne pas confondre savoir avec savoir-faire. Le savoir ou la connaissance prétend donner une explication finale de la nature, le savoir-faire est l’expression de notre créativité ou, autrement dit, de notre implication dans la transformation de notre monde. Transformation par nos inventions techniques, toutes nos techniques, que l’on a fini par confondre aujourd’hui avec la science explicative. La technique, et je prétends que toutes nos activités et nos créations sont des techniques qui transforment notre manière d’être ensemble, n’a rien à voir avec l’idée métaphysique voir épistémologique de connaissance ou de savoir selon laquelle nous allons irrémédiablement par la méthode scientifique vers l’explication finale. La notion de savoir ou de connaissance repose sur une idolâtrie qui ne porte pas son nom: l’adoration de sa propre pensée. Cette idolâtrie est un simple avatar de nos religions. Autoréférence et narcissisme socialisés et institutionnalisés. Le « je pense, donc je suis »[1] de Descartes est le départ de cette religion de la raison dévoyée (on dirait aujourd’hui pervertie, ce qui signifie exactement la même chose). Il faudrait donc plutôt dire: je sais, donc j’adore ma propre pensée.

Descartes pensait que la pensée raisonnée conduisait au savoir et donc à l’Être. Et bien sûr, la pensée, la res cogitans, était, pour lui, un attribut divin que le dieu jaloux ne partageait qu’avec l’homme. Les animaux ne pensaient donc pas[2]. Penser c’était nécessairement conduire à la connaissance ou au savoir de l’Être, comme on disait autrefois, c’est-à-dire à la pensée de Dieu lui-même dans une pure contemplation mystique et métaphysique. Cette quête de l’identité entre la pensée et la nature ou tout ce qui n’est pas elle, que l’on trouve dans la philosophie et la science depuis l’antiquité est précisément ce à quoi parviennent les schizophrènes; c’est-à-dire la fusion du moi et du « réel » (tout ce qui n’est pas le moi). Cependant la notion de savoir, contrairement à la schizophrénie, repose d’abord sur l’illusion grammaticale propre à toute métaphysique: l’isolement du concept[3]. La pensée d’un tout, d’une entité close et éternelle. C’est le point commun de la philosophie antique et de la science moderne. C’est la fusion du mythe et de l’expérience raisonnée. L’expérience pratique se met au service du mythe. C’est ce que Kuhn avait appelé un paradigme, c’est-à-dire la cristallisation de la pensée dans un ensemble de dogmes provisoirement adopté. Il pensait que la science avançait vers le savoir par changement de paradigme, mais jusqu’où? Avancer vers le savoir ne peut signifier qu’une chose, parvenir à la fin à une identité en la chose pensée et la chose elle-même. Cela veut donc dire qu’en affirmant une telle chose on considère qu’une partie de la nature, la pensée humaine, a une finalité. Et même que la nature a comme finalité de créer un phénomène – l’être humain doué de conscience – destiné à lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Triple paradoxe, triple autoréférence! Mais c’est ce que nous avons tous appris sans le dire ouvertement: nous avançons progressivement vers la vérité. Ce faisant la science reprend le flambeau de la vérité religieuse mais sous une forme expérimentale progressive. Elle reprend le relai de l’espoir inventé par la foi religieuse. Demain on rase gratis! « Postmodernisme » ou pas.

Les notions de connaissance et de savoir (qu’il ne faut pas confondre avec savoir-faire, invention ou création[4]) sont des concepts mystiques qui ont été utilisés au cours des siècles par tous les pouvoirs. Elles sont mêmes au fondement de tout pouvoir. La science expérimentale moderne a repris ces concepts sans se rendre compte de leur morbidité. La science moderne devrait, pour être conforme à ses principes expérimentaux, renoncer à la quête du savoir et à la connaissance. L’activité scientifique est un projet de transformation du monde humain qui ne dit pas son nom car elle se cache derrière les concepts métaphysiques de réel, de vrai, d’éternel (pour la physique des hautes énergies), d’objectivité, alors que le véritable objet/sujet de toute science est l’homme lui-même. Il n’y a qu’une seule science c’est la science de l’homme, c’est-à-dire la science de nos apprentissages, de nos savoir-faire, de nos inventions et de la construction de notre monde. Science ne signifiant pas quête de la vérité, c’est-à-dire de l’identité entre la pensée et l’expérience humaine du monde, qui relève de la psychiatrie, mais implication dans l’expérience humaine du monde, de notre savoir-faire. Autrement dit de notre technique. La question fondamentale n’est donc pas: comment devons-nous nous y prendre pour connaître le monde? Mais que pouvons-nous faire pour construire le meilleur monde humain possible?

Il y a donc du savoir-faire quelque chose, mais pas de savoir tout court. Cela semble simple, dit ainsi, mais c’est le fondement nécessaire à toute réévaluation de notre civilisation dont nous voyons bien, maintenant, qu’elle nous conduit à une impasse destructrice, à la folie autoréférentielle. Cela me semble être avec la critique de la religion, la condition de toute pensée libre qui s’implique dans le monde des humains et non qui ex-plique le monde.

Si nous nous posons la question: que vient faire la pensée humaine dans la nature? Qu’est-ce que cela signifie? Tout d’abord je peux le comprendre comme le paradoxe suivant: la nature a engendré un phénomène capable de lui poser une question la concernant. Et c’est donc un peu comme si je demandais à mes parents: « Que viens-je faire dans le monde? » Y a-t-il une réponse logique ou scientifique à cette question en dehors des mythes et des religions? La science a quand même répondu sans qu’elle se fût posé la question, puisque c’est la religion qui lui a donné la réponse avant elle. La religion dit: « je suis là pour obéir au désir du créateur et son désir est que ma vie doit être consacrée à le connaître et connaître son œuvre, la nature, c’est se rapprocher de lui »; la science dit: « je suis là pour connaître la nature, selon la technique de la preuve expérimentale ». Ainsi, le croyant et le scientifique ont-ils le même but fondé sur la même croyance. Le religieux pense que la connaissance est un don divin (la res cogitans de Descartes) et le scientifique pense que la conscience, la connaissance ou le savoir est l’aboutissement naturel d’un processus appelé l’évolution des espèces vivantes. Tous les deux pensent que nous avons la conscience, la raison explicative, le savoir, la connaissance avec, comme finalité, la connaissance complète de l’univers[5]. Il y a cependant une différence entre les deux: la science demande un travail incessant dans cette foi du savoir absolu (qui n’intéresse d’ailleurs que la fraction de la science que l’on nomme fondamentale); la religion exige la foi en la transcendance. Mais toutes deux, science et religion sont d’accord sur ce point: la pensée humaine est destinée à comprendre et expliquer ce qui n’est pas elle: le reste du monde. C’est pourquoi la condition de toute pensée libérée de cette autoréférence, libérée de la toute-puissance est le renoncement à toute transcendance et donc à toute divinité toute-puissante qui n’est qu’une projection du désir de toute puissance hors de soi pour ne pas l’assumer tout en l’exerçant de fait.

Notes:

[1] L’effet « métaphysique » (c’est-à-dire transcendantal) de cette ruse philosophique se transforme immédiatement en autoréférence si l’on écrit: « je pense, donc je suis…en train de penser « je pense, donc… etc. ».

[2] Après Descartes, malgré Lamarck et Darwin, nous n’avons pas encore complètement changé de perspective. La pensée ou encore la conscience (encore un concept métaphysique: il n’y a pas de conscience tout court, nous avons toujours conscience de quelque chose et, tout comme la pensée, la conscience n’est pas un état mais un processus) continue d’être considérée comme une mutation soudaine et non un processus évolutionnaire, tout comme le langage. J’ai abordé ces points dans mon Tractatus (1993). Langage, pensée, émotion et le chant des oiseaux. Je pense que langage et pensée sont dans le même rapport que l’apprentissage de la musique (par exemple) et la pensée le sont. La difficulté de saisir ce rapport vient de ce que nous appelons « pensée » depuis des siècles. Je pense quant à moi que la pensée est, pour tous les êtres vivants, je dis bien tous les êtres vivants, ce qui les conduit à persévérer dans leur effort de vivre: vivre c’est d’abord persévérer dans le présent vécu. La pensée humaine peut donc se concevoir comme une motion interne « in-motion » du corps, comme une complexification de l’élan vers la poursuite du présent; une sorte d’é-motion qui a trouvé une voie plus sophistiquée pour devenir une « out-motion » ou une « ex-motion » que, ce que nous nommons couramment émotion — rougissement, colère, joie, plaisir, etc.–, par les muscles de la voix (les cordes vocales) en combinaison et articulation avec ceux de la langue. Ainsi, acquérir le langage et acquérir la musique ou autre chose sont tous deux un processus d’apprentissage. Qui est premier dans l’évolution de ces deux apprentissages? Le plus simple est sans doute le chant (voir le chant des oiseaux); mais l’émotion que le chant des oiseaux exprime, peut-être une sorte de désir de toute-puissance envers la lumière du jour ou au soleil pour qu’il se lève le matin et qu’il revienne le soir, nous montre la voie de nos cheminements.

[3] Comme disait Nietzsche, qui ne pouvait pas si bien dire: « on ne se débarrassera jamais de Dieu tant que nous croirons à la grammaire ». D’abord l’invention du dieu unique n’est qu’une projection socialisée du fantasme de toute-puissance qui, comme toute projection, permet à l’individu puis au groupe qui la pratique, de ne pas s’attribuer cette toute puissance mais au fantasme projeté et surtout, bien sûr, à ceux qui se posent comme ses représentants ou porte-paroles qui eux, vont alors bien exercer la toute puissance sur ceux qui les suivent mais, bien sûr, au nom de leur fantasme projeté qu’ils nomment Dieu. Puis, la métaphysique est une invention uniquement possible dans un système d’écriture alphabétique; on prend un substantif, un verbe (par exemple la ruse philosophique qui consiste à transformer un verbe auxiliaire: être, en substantif absolu: l’Être), on l’isole, il devient alors concept, puis entité close et éternelle. Elle se perfectionne avec l’invention des nombres, de la théorie des nombres, auxquels succède la théorie des idées de Platon. Dès lors, tout est prêt pour l’aventure occidentale, la quête de l’absolu, la voracité institutionnelle et… l’autodestruction actuelle. (Voir aussi sur le site, L’invention du savoir, 1980) Mais peut-être que ceci est inhérent à toute notre espèce puisque cette insatiable voracité (pour reprendre la métaphore de Lévi-Strauss) se globalise aujourd’hui. Peut-être seulement.

[4] Il y a la même différence entre savoir et savoir-faire qu’entre explication et implication. Dans l’explication on se place en dehors du monde que l’on pose comme un objet en ignorant les conséquences pratiques que la quête de l’explication implique; dans l’implication nous sommes du monde et nous agissons sur lui en le transformant et en assumant cette transformation. L’explication est transcendantale, l’implication est radicalement immanente.

[5] Dit ainsi, on se rend compte de la folie dans laquelle nous sommes engagés, mais justement, on ne le dit jamais ainsi, alors qu’on le pense continuellement. La quête du savoir, qui ne peut être qu’absolu, est une paranoïa institutionnelle qui se prend pour la guérison générale en action, mais qui nous conduit à la mort.

Le retour de l’immanence vécue après vingt-cinq siècles de philosophie, de mathématiques, de religions et de pouvoir sur les femmes

Le monde humain a davantage changé en 40 ans qu’en 25 siècles. Certains en sont ravis d’autres ne l’acceptent pas. Au-delà des jugements rapides et idéologiques il me semble important de bien saisir d’abord ce qui a changé d’une part de manière irrémédiable et, quoique nous fassions, rien n’y changera, et d’autre part ce qui dépend encore de nous. La question est complexe mais importante pour éviter les malentendus.

I- La séparation

De l’invention du pouvoir spectaculaire à l’invention de sa fin avec l’Internet

La globalisation. On entend par là, depuis Mc Luhan, le fait que les mêmes techniques humaines de communication sont devenues partagées par presque tous. Aujourd’hui les techniques numériques créent une agora mondiale qui peut permettre à chacun de participer à la construction du monde humain. Surtout, elles suppriment la hiérarchie académique puisque chacun peut être instantanément publié, dans le sens propre de rendre public[1].

Cette technique a donc rendu accessible au public tout ce que les êtres humains peuvent inventer lorsqu’ils utilisent leur pensée, leur vue, leur audition pour s’exprimer. Nous sommes donc dans une attitude spectaculaire d’un genre nouveau puisque chacun peut être à la fois acteur et spectateur. Mais seulement cela. L’ancienne relation spectaculaire ne fonctionnait que dans le sens acteur → spectateur; cette invention grecque, que l’on retrouve aussi bien dans le théâtre que dans l’agora est une complexification de l’invention de la chefferie. Cette dernière arriva assez tard dans notre évolution. Elle s’est ensuite dévoyée en domination → soumission[2]. Il est alors aisé de constater qu’avec la télévision nous sommes encore dans le monde de la relation spectaculaire domination → soumission; on se soumet à la parole de celui qui parle ou on ferme le poste. Mais la nouvelle relation engendrée par la globalisation de l’Internet est un tel bouleversement dans la socialisation humaine qu’il n’est pas étonnant que beaucoup essaient de construire des digues contre les flots du changement, imprévus comme toujours. Cette fois, la rapidité et la puissance des marées ne donnent pas le temps à certains de réévaluer ce qu’ils considéraient comme une partie d’eux-mêmes, et qui imaginent que c’est le monde entier qui s’écroule.

De la formation des hommes qui ont la parole (politiques, idéologues, intellectuels, hommes de spectacle, journalistes, etc.)

La soumission à la parole est propre à toutes les cultures qui forment des êtres incomplets ou plutôt mutilés et séparés de leur propre existence[3]. Ces êtres croient à l’esprit et en font profession. Ils croient aux forces de l’esprit[4]. Et ils pensent. Mais ils croient que ce qu’ils pensent n’est pas ce qu’ils pensent. Ils croient que ce qu’ils pensent c’est le mouvement même du monde. Ce qui leur fait penser ainsi c’est la formation qu’ils ont reçu dans leurs écoles. Mais aussi, pour certains d’entre eux, au dieu auquel ils se soumettent depuis l’enfance. Au dieu qui est un pur esprit et dont on leur a dit qu’ils en avaient un aussi, un esprit, pour leur permettre de partager sa puissance avec lui s’ils lui rendaient hommage et adoration. Et dans les écoles où l’on cultive l’esprit, on leur a montré qu’avec un peu de persévérance, ils pourraient avoir la même puissance sur leur contemporain avec leur esprit que le dieu[5] qu’ils adorent a sur le leur. Dès lors qu’ils obtiennent leurs lettres de créance ils ne pensent plus qu’à ça. Exercer le pouvoir de leur esprit sur les autres, maintenant qu’ils sont soumis à leur maître; car il est normal qu’un maître ait un maître.

Bien sûr, va-t-on me dire: mais on n’en est plus là! Nous ne sommes plus au temps de la scolastique. En effet! Mais c’est justement cette époque qu’ils regrettent. Tellement, qu’il ne se passe pas un jour où on ne les entend pas vitupérer contre l’Internet. Ce lieu maudit où il n’y a plus de hiérarchie, où tout se vaut et où se côtoient, Ô horreur! La parole de tout le monde avec la leur. Ils regrettent le temps où les professeurs professaient dans une salle silencieuse, ex cathedra comme on disait en 68, où les enfants obéissaient, où les maîtres étaient respectés, où les femmes ne divorçaient pas, n’avortaient pas, ne travaillaient pas et s’occupaient des affaires de femmes et toutes les punitions qui vont avec lorsque cela ne se passaient pas ainsi. Bref! Un monde de maîtres et d’élèves soumis et où les maîtres étaient les plus savants, les plus forts, les plus soumis et les plus croyants à l’immuabilité de ce monde.

Ces êtres là ne vivaient que dans la peur, l’angoisse et la culpabilité, s’arc-boutant pour maintenir ce monde en place pour ne pas qu’il change. C’est encore ce qu’ils font aujourd’hui.

Cette peur fondamentale les empêchait de s’interroger eux-mêmes sur ce qu’ils faisaient de leur propre vie. Ils ignoraient leurs pulsions, leurs corps, leurs désirs. Tout chez eux respirait la frustration. Ils vivaient dans une séparation totale de leur être vivant, de leur désir, de leur chair, de leur plaisir et de leur souffrance et de leur pensée qu’ils appellent esprit[6]. Comme si ce n’était pas le corps qui pense. Comme si l’esprit n’était pas une vieille chimère qui nous vient des philosophes antiques qui l’ont inventé en même temps que le nombre et les mathématiques: les seuls lieux, et pas seulement pour Platon, de toute certitude, d’éternité, d’identité et donc de vérité. Ce sont d’ailleurs ces mêmes nombres qui vont nous conduire à la mécanisation de la pensée puis, dès lors que les hommes de l’esprit commencent à prendre les choses en main, à la mécanisation du monde, des hommes[7], des choses et l’ensemble du vivant.

Comment pourraient-ils concevoir la liberté, leur liberté, comme autre chose que la reproduction de leur frustration sur leurs enfants et ceux des autres. La liberté pour eux c’est le droit de faire ce qu’ils veulent de leur progéniture et pour cela ils ne peuvent pas supporter que leurs enfants puissent voir d’autres enfants traités avec l’amour qui leur permet de s’aimer suffisamment pour faire leur place dans le monde des humains sans la haine entretenue par la culpabilité de la désobéissance.

Du retour de la tendresse

Qui veut savoir ce qu’est un être humain libre doit juste prendre le temps de regarder la spontanéité d’un enfant et la joie de vivre qu’elle lui procure. L’éducation doit se faire sur cette base, sur la jouissance de l’instant. L’enfant est toujours notre avenir. Dans notre société, il n’y a pas encore si longtemps, après 3 ans, l’enfant avait déjà perdu sa spontanéité et sa joie de vivre immédiate, il était déjà inquiet et perclus de culpabilité. Quelque chose de fondamental a changé depuis 40 ans, les parents parlent aux enfants aux lieux de les punir, ils expliquent, ils commentent, ils élèvent et encouragent au lieu d’abaisser et de briser l’autonomisation progressive[8]. Un peu plus grands ils auront du mal à se soumettre au chef qui leur parlera comme à un esclave, ils ne seront pas obéissants, ils seront libres. Il y a encore du chemin à faire. Mais au moins cela est enfin arrivé et ça ne s’était plus vu depuis que nous avions construit des murs autour des villes. Depuis que des hommes d’armes aidés par des prêtres avaient inventé la servitude volontaire comme disait La Boëtie, l’ami de Montaigne, lui qui considérait d’ailleurs la philosophie avec ironie comme de la « poésie sophistiquée ».

II- Le cas français

Pourquoi ce pays est-il aussi réfractaire à tous changements de mœurs et, en un mot, à l’accroissement des droits

Pourquoi la France qui a gravé Liberté, Égalité, Fraternité sur les frontons de ses mairies est-elle le seul pays aujourd’hui où des dizaines de milliers de manifestants descendent dans la rue pour réclamer sans honte de ne pas accorder des droits nouveaux, c’est-à-dire de nouvelles libertés, à d’autres citoyens? Alors que ces mêmes droits existent depuis une bonne dizaine d’années dans certains des pays qui l’entourent.

Voici mon point vue à la fois extérieur et intérieur. La France, le pays de Descartes[9], est le pays du monde où la séparation de l' »esprit » et du corps est une institution nationale. Cette mutilation du corps humain ne date pas d’aujourd’hui mais, comme j’ai déjà développé ce point ailleurs, je voudrais le rappeler brièvement ici en évitant si faire se peut les malentendus. Descartes imagina que le monde était constitué de deux substances, la res cogitans (La « chose pensante« , c’est-à-dire l’esprit, ou la pensée aujourd’hui) et la res extensa (la « chose étendue« , c’est-à-dire tout le reste). Pour lui, la « chose pensante » est un attribut divin et l’homme est le seul être à en partager une partie avec la divinité. Les animaux, les plantes et tout le reste de la nature ne sont que des manifestations de la « chose étendue » et ne peuvent être envisagés que sous l’angle mécanique, c’est-à-dire une combinatoire de briques élémentaires. En complément, bien sûr, la pensée humaine, cette entité désormais séparée de la nature et associée à l’attribut divin, était destinée à comprendre, expliquer le pourquoi et le comment de la « chose étendue« , bref de la nature. Ainsi pour l’homme de l’esprit séparé, lorsqu’il pense ce n’est pas son corps qui pense, mais c’est sa partie divine qui s’exprime directement.

Le dualisme cartésien est à l’origine de l’invention du principe d’inertie qui sépare la forme du mouvement dans les sciences de la nature; mais aussi le corps de l’esprit en médecine et dans les sciences humaines et introduit dans l’université une césure et une limite (borderline) entre les scientifiques (qui s’occupent des formes sans esprit) et les littéraires (qui s’occupent de l’esprit sans forme). Bateson disait qu’il y a ceux qui s’occupe des billes qui s’entrechoquent et ceux qui s’occupent des vivants. Cette séparation n’a jamais été vraiment pensée et perdure aujourd’hui plus que jamais où l’on continue (surtout dans ce pays) à sélectionner les enfants sur la base de la mécanisation de la raison (les mathématiques considérés encore comme le haut lieu du raisonnement – et où il vaut mieux ne pas parler d’intelligence). Elle est aussi une séparation entre les mathématiques et la logique. Les mathématiques reposant sur la théorie des nombres et donc sur le raisonnement numérique, et la logique sur le raisonnement analogique. Il existe une expression française qui résume à elle seule ce problème: « comparaison n’est pas raison ». Raison ici ne veut dire que vérité absolue, mathématique, numérique, cartésienne et platonicienne. Or, la comparaison ou l’analogie est justement l’outil fondamental de la raison raisonnante et expérimentale. Sans comparaison ou analogie pas de pensée évolutionnaire, pas d’histoire, pas de processus, ni même d’expérimentation, seulement des entités closes et éternelles; pas de possibilités de reconnaître l’autre, le différent, la parenté lointaine, l’ancêtre dont nous sommes issus qui est inclus en nous. C’est ainsi qu’il nous a fallu nous extraire de plus de 300 ans de cartésianisme pour reconnaître – officiellement – la sensibilité et les émotions aux animaux ainsi que la faculté de penser selon leur espèce (ce dernier point est même encore débattu). Lamarck et Darwin ont enfoncé la première brèche – sans même parler de Newton – dans la raison mécanisée mais cette dernière a fini par reprendre la main avec la génétique montrant que l’évolution résulte d’erreurs de codage et que si tout se passait bien la nature vivante ne ferait que du même. Nous sommes donc tous, selon les généticiens néo-darwiniens, des erreurs de codage. Et nous acceptons cette idiotie répétée à foison dans les cours et les manuels de biologie moléculaire. Mettant ainsi la génétique au degré zéro de la biologie.

Descartes fonde ainsi, philosophiquement, si je puis dire, la séparation du corps et de l’esprit[10]. Cette automutilation philosophique l’empêcha de ressentir la moindre émotion en regardant son propre chien pleurer ou gémir de douleur puisqu’il n’était que réflexes mécaniques. Les petits Français ont été formés depuis plus de trois siècles à cette mutilation. Je sais, c’est un peu dur à admettre, mais quand il faut le dire, il faut le dire. Bien sûr, il n’y a pas que les Français qui partagèrent ce point de vue car cela tombait à pic avec le pouvoir que les prédateurs mettaient en place sur les corps humains et sur la nature toute entière. Le philosophe F. Bacon ne disait-il pas à la même époque: « nous devons torturer la nature pour lui faire avouer tous ces secrets« . La « chose pensante » est donc désormais destinée à expliquer les lois mécaniques et immuables de la « chose étendue », création divine[11].

Du processus de dé-mécanisation de la pensée et du monde

Cela mis en place, la mécanique prenait son essor. Je dis mécanique, car dès lors, ce qu’on appela la science reposa sur le principe unique et inexpérimentable suivant lequel tous les « choses étendues » sont composées de briques immuables depuis la création du monde et on a appelé ce principe: principe d’inertie. Tous nos calculs actuels dérivent de ce principe. Remettez-le en cause et ils perdent toute signification! Autrement dit: « les choses étendues » sont inertes, sans vie et éternelles. La vie est désormais l’esprit et rien d’autre. Et l’esprit a le pouvoir sur les corps et sur le corps. Le corps n’est plus qu’un assemblage d’atomes, de macromolécules, de composants, de briques, que sais-je, assemblées de telle ou telle façon peu importe. Autrement dit tout ce que nous avons appelé science jusqu’à récemment, reposait sur un principe de non-vie et ne s’occupait donc que du mort. Il n’est donc pas étonnant que cette civilisation fondée sur ses principes-là distribue la mort partout où elle passe.

Bien sûr, depuis quelque temps, depuis peu de temps, très peu encore, quelque chose a commencé à changer. Nous avons commencé mollement à consentir, presqu’à regret, que nos cousins les plus proches, les grands singes ressentaient des émotions et, chose incroyable, étaient doués d’intelligence et donc de pensée. Ce qui démontrait non pas notre soudaine ouverture d’esprit, si je puis dire, mais au contraire la redécouverte de notre propre corps, de nos émotions, de notre tendresse, de ce que nous appelons, l’amour. Bref! Que nous nous étions trompés depuis Descartes, Galilée et Newton. Mais l’affaire n’alla pas jusque là. Pas encore! Ensuite, progressivement, lentement, envers et contre les fondements même de nos sciences, et parce que nous commencions à nous réapproprier progressivement, nos émotions, notre plaisir, notre jouissance, nous avons commencé a observer, d’abord au Royaume Uni, les animaux de toutes sortes, précisément, non pas avec l’œil froid associé à l’esprit séparé du scientifique mais, au fur et à mesure que nous portions notre attention à la vie, avec l’œil chaud réuni au corps de l’être sensible. Et voici que nous découvrons, mais il faudrait plutôt dire redécouvrons, la vie et la sensibilité chez les animaux, tous les animaux. Pourtant les enfants vivent cette parenté immédiate avec les animaux. Mais, très vite, ils doivent faire face au doigt inquisiteur des parents et des maîtres d’école: nous ne sommes pas des animaux…! Cette évidence vécue est aussi encore bien présente chez les peuples de chasseurs-cueilleurs qui n’ont pas encore été exterminés ou mécanisés par les prédateurs.

Mais les plantes aussi[12]. En fait, nous commencions à peine à nous réconcilier avec ce dont nous sommes issus. Tout cela, se passa au même moment que l’émancipation des femmes. Faut-il s’en étonner? Et ce sont elles qui vont ouvrir la voie à ce changement inouï de perspective encore inimaginable quelque temps auparavant. Car il est difficile pour une femme de mutiler son corps en devenant un pur concept. Mais une fois autorisées à parler, à étudier, à prendre leur place dans la société des hommes, une fois les corps libérés et autorisés à jouir, la parole et la pensée non mutilées s’exprimèrent.

Cependant, et malgré les avertissements et les rapports de nombres de personnes avisées, on continue dans les universités ou plus exactement, dans ce pays, dans les « prépas » et les « grandes écoles » hauts lieux de la reproduction des élites, à sélectionner les enfants studieux sur la seule base des compétences en mathématiques ou en philosophie, là-même où se situent le formatage de la mutilation et de la pensée mécanisée. Pour en faire plus tard, non pas même des inventeurs et des créateurs, mais des hommes en quête de pouvoir ou de gloire. Les deux disciplines (elles portent si bien ce terme militaire) reposent sur des exercices de pensée dont les outils sont des objets clos, éternels et identiques à eux-mêmes: les nombres et les concepts métaphysiques (l’homme, la femme, l’enfant, la famille, la société, le monde, la société, l’histoire, la nature, la loi, l’atome, les particules élémentaires, le monde et ainsi de suite). Bref! De purs concepts vide de toute vie.

Car lorsque la philosophie parle de l’homme elle ne parle pas de ce qu’il ressent, de son monde intérieur, de ses pulsions, de sa jouissance, de ses émotions, mais de ce qu’il doit être pour être conforme aux concepts éternels. La plupart des philosophes et bon nombre de scientifiques des sciences dites « pures » (Eh Oui!) mais je n’oublie pas les autres, sont des êtres mutilés et séparés car ils ignorent leurs propres motivations inavouées qui sont souvent la quête du pouvoir ou/et du savoir absolu ou de l’explication finale, autrement dit de la gloire de leur « esprit ». Sans le savoir, ce sont des idolâtres de leur propre pensée qu’ils présentent au monde comme un savoir sur le monde. Ils se vivent séparés du monde humain, ils l’observent et vivent transcendentalement. En psychiatrie on nomme cela suivant le degré de gravité, narcissisme pathologique, autisme, syndrome schizoïde, schizophrénie ou paranoïa.

Du racisme et de l’identité ou le cancer de la pensée séparée

Eh bien! Dans quel pays, la philosophie est-elle reine et dans quel pays les mathématiques sont-ils roi? Dans quel pays entendons-nous: « comparaison n’est pas raison! » pour empêcher de faire des analogies (donc des comparaisons), entre tout ce qui vit. Alors que l’analogie est le fondement même de toute logique et de toute pensée. Car la raison ou plutôt ce qu’ils nomment telle (c’est-à-dire l’activité de l' »esprit ») ne peut être pour eux que le pouvoir absolu sur la « chose étendue » et doit rester pure de toute contamination. Mais la raison n’est pas uniquement la pensée, c’est le corps entier qui expérimente et qui contrôle la raison lorsque la pensée s’égare dans le délire. La saine raison soumet la pensée à l’expérience quotidienne afin d’être continûment réévaluée. Mais l’homme séparé soumet le monde à sa pensée délirante dût-il y laisser sa vie et celle de ses contemporains. C’est pourquoi il sème la mort à son passage. Et c’est justement parce nous avons recommencé à nous comparer aux animaux et au vivant en général que nous nous émancipons progressivement du carcan mécanique.

Dans quel pays a-t-on inventé le racisme moderne et le mythe aryen avec Vacher de Lapouge au XIXe siècle? Dans quel pays appelle-t-on encore, sans la moindre vergogne, nègre la personne qui écrit un livre pour le nom d’un autre, donc qui travaille pour quelqu’un d’autre? Pourquoi ne dirait-on pas écrivain fantôme. N’y a-t-il pas aussi cette vilaine manie des politiques et des journalistes français de nommer pêle-mêle, depuis le gouvernement De Gaulle, « Anglo-Saxons », les habitants du Royaume-Uni, du Canada, des États-Unis, etc.? Provoquant la risée, l’étonnement ou la perplexité des concernés pour lesquels ce vocable est réservé aux racistes du Sud des États-Unis ou aux nationalistes farouches. J’en ai même connu, de ceux qui se disent « anglo-saxons », qui voulaient purifier la langue anglaise de tous les mots d’origine latine et française pour ne retenir que les mots saxons. Bonne chance! Mais ceux-là n’incluaient que les « Anglais » de « souche » saxonne. Il y a des fous partout. Heureusement, certains anglophones, pas assez nombreux à mon goût, par ironie gouailleuse, leur répondent en appelant les Français, Gallo-Franks ou autres expressions de la même farine comme Hunter-Gatherers. On trouve les mêmes, à l’envers, du côté francophone cette fois, qui trouvent un malin plaisir à traduire les mêmes mots en anglais et en français, qui ont le même sens, d’une autre façon, juste pour le culte de la pureté identitaire.

Qu’y a-t-il de plus singulier que d’attribuer une identité à un être humain ou à une nation? Nous qui commençons notre vie, pour le dire ironiquement et avec la froideur mécanique, comme un assemblage de macromolécules et qui terminons notre vie dans le meilleur des cas comme un vieillard sénile. La vie est changement permanent. Rien n’est stable, tout est forme en mouvement et tout est mouvement de forme. Nous sommes avant tout un processus de différenciation créatrice. Mais on applaudit à tout rompre à l’invention d’un cœur mécanique qui va sans aucun doute grandir avec l’enfant, se gonfler pendant l’orgasme, s’arrêter de stupeur, accélérer devant un danger, etc.? Le corps qui pense et qui vit n’est pas et ne sera jamais le corps de la mécanique car le corps vivant est vivant parce qu’il est un processus évolutionnaire qui s’inscrit dans une durée générique de création et de procréation.

En France, on appelle identité ce qui est en fait l’identification de la personne de la naissance à sa mort et qui permet à l’État de s’adresser au même processus en cours. Mais ce n’est pas la même personne. Un nourrisson n’est pas un vieillard. Nous ne sommes pas identiques de notre conception à notre sénilité. Identité veut dire identique. Mais rien dans la nature n’a d’identité. Lavoisier l’a énoncé clairement: « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Mais il faut croire que ça doit gêner encore beaucoup de monde.

L’identité et sa quête ne sont que des symptômes de la séparation de l’esprit qui ne pense, depuis Platon, qu’avec des nombres et des concepts clos, inventés par l’homme auto-hypnotisé par sa propre imagination. On associe ainsi des êtres humains, des êtres vivants, à des nombres et à des concepts qui sont inertes. Les nombres nous sont uniquement utiles pour construire des objets mécaniques, faire des statistiques et pour organiser le bien commun. La quête de l’identité est le refus de la vie; elle est une maladie du corps qui s’est séparé en deux dont l’une veut empêcher l’autre de vivre. Le corps ne peut plus alors que gémir, tomber malade ou développer un cancer, c’est-à-dire mettre fin à la saine synergie organique.

De la déhiérarchisation du monde ou le retour à la vie

Sans remonter au précédent, on a vu récemment le président en exercice s’adresser aux citoyens en disant: « La France n’est pas un pays comme un autre… » Comment une telle parole peut-elle être tenue par le responsable du pays qui inventa l’égalité et les droits de l’homme? Alors, la France, pour reprendre la boutade de George Orwell, serait plus égale que les autres pays?

Cette parole contient tout le problème. Relevée, ni à droite ni à gauche ni ailleurs, cela montre le mal fondamental dont souffre cette collectivité. Elle se pense séparée, transcendantale. Je veux parler bien sûr, et surtout, de ceux qui se nomment eux-mêmes ses « élites » qui sont toutes formées sur le même moule décrit précédemment. Mis à part le côté insultant pour les autres pays qui ne seraient donc que des pays comme les autres – mais heureusement je doute qu’ils en ressentissent l’outrage –, je pense que le ridicule du propos n’est même pas relevé par les media. C’est plus grave! Même si je pense qu’une bonne partie des gens de ce pays valent beaucoup mieux que leurs « élites », comme l’ont prouvé les gens ordinaires qui sauvèrent les deux tiers des Juifs français de l’extermination programmée par les thuriféraires du petit peintre viennois tandis que la majorité de leurs élites se vautrait dans la boue totalitaire.

Dans ce même pays n’entend-on pas encore des commentateurs prononcer, encore une fois sans aucune vergogne, l’expression d’une effrayante bêtise: « république bananière », quand ils veulent stigmatiser un État « comme un autre »? Comment un tel pays, qui se donne de tels dirigeants, n’engendrerait-il pas des réactions violentes devant les changements du monde humain dont nous venons de parler et qui expriment une remise en cause globale de sa manière de penser? Heureusement dit-on, il ne s’agit que d’une minorité qui manifeste! Mais celle-ci représente justement une grande partie de ceux qui ont été formés ou aspirent à l’être dans les principes dont nous venons de parler. Principes qui s’opposent à l’égalité, aux droits des femmes, des enfants, des familles actuelles, des hommes qui s’aiment et des femmes qui s’aiment, à la PMA et à la GPA car ils contredisent les principes métaphysiques éternels: la femme, l’homme, la hiérarchie, l’autorité, le pouvoir, la famille, le sexe, l’éducation, etc.

Rappelons quand même ceci! Les êtres humains au cours de leur longue histoire non écrite ont pratiqué la GPA dans toutes les cultures, je l’ai observé moi-même chez les Inuit. Lorsqu’une femme ne peut pas avoir d’enfant, une amie ou une proche se propose de lui en faire un ou de lui donner l’un des siens. Cela existait même dans les campagnes françaises il n’y a pas encore si longtemps. L’avortement a été pratiqué en masse jusqu’au XVIIIe siècle par les femmes de France, alors qu’elles courraient le risque d’être brulées vives comme sorcières par l’Église. A la même époque, l’Église brulait toutes celles et tous ceux qui osaient la contredire, pour hérésie, après les avoir longuement torturés au nom de son dieu miséricordieux. Quant aux homosexuels, dans toutes les cultures des chasseurs-cueilleurs observées en Amérique du Nord au Sud, ils avaient leur place et un statut reconnu.

Aujourd’hui, certains découvrent avec stupeur que les animaux aiment tendrement leurs petits et les élèvent mieux que la plupart d’entre nous aujourd’hui. Qu’ils ne pratiquent aucun châtiment corporel, aucune punition et qu’ils les élèvent avec tendresse, patience et protection. Mais la différence avec nous autres, qui avons été civilisés par les hommes spiritualisés, c’est qu’ils les ont toujours aimés. Cela aussi a changé et ce n’est que le début de notre reconnaissance de tout ce qui est vivant et de la déhiérarchisation du monde en cours. Mais ceux qui manifestaient récemment dans les rues de Paris et d’ailleurs, ce qu’ils veulent, c’est garder le pouvoir sur cet enfant pour que l’obéissance et la soumission deviennent une seconde nature, comme pour eux. C’est tellement facile pour les parents de manipuler les enfants, qui ne demandent qu’à être aimés, en les éduquant avec la peur de ne plus l’être. Mais ils aiment punir, ils aiment la souffrance et déteste la jouissance, le plaisir, la créativité et la liberté. Mais ce qu’ils ne supportent pas, par-dessus tout, c’est que les femmes soient libres, qu’elles leur échappent, qu’elles les quittent, qu’elles aient des droits. Même si je n’oublie pas qu’il y a aussi des femmes parmi ces hommes.

Au surplus, ils ne supportent pas non plus que les hommes s’aiment entre eux parce que cela aussi contredit leurs principes éternels. « Un homme est un homme et une femme est une femme », et ainsi de suite. Toujours l’identité éternelle. La liberté pour eux c’est toujours celle d’avoir le pouvoir sur d’autres afin de les empêcher de se différencier. On comprend qu’ils soient tristes et anxieux. Ils ne supportent pas la fin du patriarcat.

Ne soyons donc pas étonnés de voir défiler dans la rue dans le même cortège, des gens de gauche, de droite, des racistes, des jeunes idéologues, des chrétiens, des musulmans et sous la même bannière cachée: « Au diable vos lois sur la famille: laissez-nous tranquille chez nous taper sur nos gosses si nous en avons envie! » Ils sont juste tous d’accord pour être les seuls responsables de leurs enfants, comme avant, leurs grands-parents. Mais s’ils étaient aussi affectueux que les animaux, on pourrait bien les laisser faire. Oui! Il y en a encore qui défendent les châtiments corporels. Ils confondent d’ailleurs la punition avec la pénalité qui ne nécessite aucune violence à la personne. La pénalité ou la sanction est un acte légitime dans le cas de non-respect d’une loi ou d’une règle acceptée par celui qui la reçoit. Mais la violence du châtiment n’est que le soulagement de l’angoisse de celui ou de celle qui voit que le pouvoir sur l’autre lui échappe; dans le premier cas, la personne est considérée comme responsable, dans le second elle n’est pas considérée comme personne mais comme objet et on porte atteinte à son intégrité physique. Le frappeur éprouve l’angoisse devant la liberté que l’autre prend et qu’il n’ose pas prendre lui-même ou soulage sa culpabilité de ne pas avoir été puni lui-même lors de ses propres transgressions. Le châtiment, la claque ou autre, ne signifient rien d’autre que la volonté de prendre ou de reprendre le pouvoir sur l’autre, quel qu’il soit. Ce ne peut être qu’un acte de servilité. Le frappeur est toujours l’esclave d’un maître et/ou le maître d’un esclave. Ces personnes ne conçoivent les relations humaines que sous le degré zéro de l’intelligence, le mode binaire: les forts et les faibles, les bons et les méchants, les riches et les pauvres, les intelligents et les stupides, les gagnants et les perdants, etc. Ils sont les idéaux-type de l’homme à la pensée séparée du corps. Incapables de ressentir dans son propre corps ce que peut ressentir un être humain lorsqu’il est battu par un autre juste parce qu’il a autorité sur lui. Soit parce qu’il n’a jamais été battu. Soit parce qu’il a été trop battu pour ressentir encore quelque chose.

Voilà ce qui a commencé à changer depuis environ 40 ans! Irrémédiablement! Et ce n’est pas fini car nous avons encore beaucoup à faire pour construire un monde humain réconcilié avec ce dont nous sommes issus si nous ne voulons pas mourir étouffés par notre insatiable voracité…

Le retour de l’immanence vécue

… Et notamment à oublier Descartes pour nous tourner cette fois vers l’immanence de Spinoza qui nous invite à nous concevoir inclus dans la nature en même temps qu’issu de ses transformations; et retrouver la joie de vivre avec tout ce qui vit. Car, pour étendre le fameux « rien d’humain ne m’est étranger » de Terence, disons maintenant aussi: rien de ce qui vit ne nous est étranger.

La mécanique, aussi sophistiquée soit-elle, dut-elle s’appeler « intelligence artificielle » ne pourra jamais, comme le disait Spinoza pour qui c’était la vertu première, donc l' »intelligence »: persévérer dans son existence, créer et procréer.

III- De trois vexations, d’une autre encore

Freud avait parlé des trois « vexations »[13] que nous avons dû apprendre à surmonter au cours de notre histoire. La première, avec Copernic, Kepler, Galilée, Bruno, nous a conduit à admettre que la terre n’était pas le centre du monde; la deuxième, avec Lamarck et Darwin, que l’homme n’était pas le centre de la création mais l’extrémité d’un processus évolutionnaire; la troisième énoncée par Freud, que la conscience et la raison n’étaient pas le centre de notre comportement, la majeur partie étant inconscient.

Je voudrais en ajouter une quatrième: la pensée humaine, qu’elle soit scientifique, philosophique ou autre, n’est pas un miroir du monde. Elle n’est pas non plus un processus autoréférentiel destiné à dire à la nature ce qu’il en est d’elle-même. Elle n’a comme objet que la poursuite de la créativité humaine et non pas la quête de l’explication finale, fusse-t-elle tangentielle, qui n’est qu’une chimère de plus.

L’obsession compulsive de l’explication

La plus célèbre revue scientifique se nomme: Nature. Spinoza aurait sans doute sourit, et aurait pu dire: « pourquoi pas «Nature ou, autrement dit, Dieu»? ». Mais il ne s’agit pas dans cette revue de la nature de Spinoza, c’est-à-dire de tout ce qui est; non, il est entendu par « nature » tout ce qui nous entoure, sauf nous. Je veux dire, nous, entièrement! Car si nous nous incluions dans la nature, nous serions contraints de penser que tout ce que nous pensons est aussi naturel que le reste; qu’il n’y aurait rien de non-naturel. Par conséquent, nous ne pourrions pas non plus prétendre que nous découvririons les principes de fonctionnement de la nature puisque cette quête de la découverte serait, aussi, de la nature.

Cette compulsion explicative deviendrait évidemment absurde et morbide. Mais un des maîtres-mot de l’homme séparé, ou plutôt qui se croît tel, est toujours: objectivité. Ce qui montre immédiatement combien il se conduit comme s’il était séparé de la vie en général et de sa propre vie. Car un objet ne peut être que mort, inerte ou encore, mécanique, ce qui revient au même. Serons-nous capable de cesser cette folie? De renoncer à la séparation névrotique, chimérique et autodestructrice pour nous réaccoutumer, comme nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs, mais sous une forme disons, plus complexe, à ressentir la vie partout autour et dedans nous-mêmes pour reprendre la construction du monde vraiment humain qui existait avant l’invention du pouvoir séparé? Il n’est peut-être pas trop tard, nous pouvons encore écouter ceux qui vivent encore en étant pleinement humain, mais il ne reste plus beaucoup de temps avant qu’ils ne disparaissent.

Jacques Jaffelin, 10 février 2014.

Notes:

[1] L’usage du terme « agora » doit cependant être corrigé ici. En effet, l’agora athénienne, permettait à tout orateur d’être entendu par chaque personne présente. Mais l’Internet est un medium à usage à la fois individuel et global, c’est-à-dire qu’il repose sur le seul désir des personnes qui s’y impliquent. C’est une « agora » où chacun écoute ce qu’il veut et dit ce qu’il veut. Mais où rien ne peut se décider collectivement au-delà d’une certaine échelle. En tout cas, pas encore!

[2] J’inviterais ici le lecteur à lire « Le discours de la Servitude Volontaire » d’Etienne de la Boëtie ».

[3] Je ne connais que les Inuit qui ont trouvé la parade à cette servitude volontaire engendrée par la stupéfaction de la parole spectaculaire. Dès qu’un homme, dans un groupe où règne la convivialité, parle plus que nécessaire, tout le monde s’en va. Radical! Rappelons que dans les langues amérindiennes, chef se dit: « celui qui a la parole » (momentanément!)

[4] « Je crois aux forces de l’esprit » disait le Président François Mitterrand.

[5] Le dieu ici n’est pas seulement l' »esprit » transcendantal d’Abraham mais ceux nommés aussi: Raison, Conscience, Savoir, etc.

[6] Voici déjà comment Nietzsche exprimait cette culture de la séparation de l’esprit (du savoir) et du corps vivant: « L’homme moderne traîne derrière lui la masse énorme et indigeste des pierres à bâtir du savoir, borborygmes de pierres qui grondent, trahissant l’étrange contraste entre son être intime auquel rien ne correspond, et son être extérieur auquel rien d’intérieur ne correspond,(c’est moi, J.J., qui souligne) contradiction que n’ont pas connue les peuples anciens. Le savoir massivement accepté, sans faim, à contrecœur même, cesse d’agir comme un facteur de transformation extérieur, de formation, et reste caché dans ce monde intérieur chaotique. On dit alors qu’on possède le contenu mais qu’on manque de forme et c’est la une contradiction tout à fait insolite chez les êtres vivants. Si notre culture moderne manque de vie, c’est qu’elle ne se conçoit pas sans cette contradiction, c’est-à-dire qu’elle n’est pas une vraie culture mais en quelque sorte la connaissance de ce qu’est une culture. » Voir aussi J. Jaffelin, L’invention du savoir, Montréal, 1980.

[7] Que l’on n’aille pas imaginer que la séparation, vécue, de la pensée et du corps soit une simple vue de mon « esprit ». Je constate cela régulièrement dans ma pratique clinique et les personnes qui en souffrent s’en rendent clairement compte au cours des entretiens thérapeutiques.

[8] Mais dans les écoles, c’est encore, bien trop souvent, la soumission, l’humiliation que l’on cultive. Il y a encore des maîtres mais il n’y a plus d’élèves. Il n’y a plus ou presque plus d’élèves soumis, sauf ceux qui préparent les « Prépas » sous les injonctions répétées de leurs parents. L’école ne doit plus être un lieu où l’on ingurgite, mais un lieu où l’on apprend à vivre, à devenir des êtres humains libres et où le bonheur d’être soi doit être cultivé. Pourquoi ne commencerions-nous pas l’éducation par raconter aux enfants d’où vient ce qu’ils apprennent? Comment nous avons inventé les nombres, les mathématiques, l’écriture, l’imprimerie et l’Internet. Comment vivaient nos ancêtres à tous, les chasseurs-cueilleurs. Eux qui n’avaient besoin pour vivre heureux, ni de savoir lire, écrire ou compter, et qui savaient trouver leur nourriture, qui savaient rire, dessiner, peindre, danser, se réjouir, éduquer leurs enfants sans les battre ni les humilier et sans chantage affectif, mais en leur faisant découvrir leur propre créativité, leur propre plaisir de vivre. Ne serait-il pas plus utile et agréable de commencer leur éducation en leur montrant ce que c’est que d’être libre, heureux et inventif plutôt que par la soumission, le gavage, l’ânonnement de leçons apprises par cœur mais sans cœur et la compétition de tous contre tous. De les conduire dans la forêt pour leur montrer comment nos ancêtres ont inventé la manière de faire du feu afin que corps et pensée ressentent vraiment la vie créatrice d’un être humain complet et amoureux de ce qui l’entoure. Mais les spécialistes de la pédagogie – un mot qui ne vaut guère mieux que démagogie –, cherchent à résoudre le problème de l’éducation à l’aide des idées qui l’on engendré: transmettre, apprendre le savoir et le répéter. Mais il n’y a pas de savoir, seulement des savoir-faire pour vivre bien. Ils ont adopté depuis longtemps le point de vue de John Locke qui disait que « l’enfant est un seau à remplir » au lieu de prendre celui de Rabelais pour lequel: c’est « un feu à allumer », ou mieux encore, un feu à nourrir, car le feu est là, à la naissance.

[9] La métaphysique, c’est l’art de ne pas finir ses phrases. Descartes écrit: « je pense, donc je suis » mais la phrase entière devrait être: « je pense, donc je suis… en train de penser » ou mieux: « je pense, donc je suis… en train de dire, je pense, donc… ». On fait d’un verbe auxiliaire un substantif, en l’occurrence ici le maître-mot de la philosophie: l’Être. Pour Descartes, le sens de cette phrase est donc: je pense, donc je suis bien une partie de l’Être – ou, autrement dit, de la res cogitans, c’est-à-dire de Dieu soi-même. Cette supercherie ou cette ruse ne fait pas pour autant disparaître l’autoréférence. Ce jeu grammatical est le propre de la pensée séparée et mécanisée, qui n’use que de concepts éternels et clos au lieu d’une pensée vivante, organique, qui n’use que de concepts processus. Dans ce simple jeu, se trouve résumé un des fondements de notre civilisation morbide de l’inerte; ce qui ne pense pas n’existe pas ou n’est qu’une chose inerte. C’est ainsi que nous avons conçu les animaux, les nourrissons, etc. pendant plus de trois siècles. Prenons un exemple de pensée vivante. Parler aujourd’hui de démocratie, comme d’une institution établie, relève de l’imposture ou de l’escroquerie; on ne voit nulle part quelque chose qui ressemble au « pouvoir du peuple ». Il nous serait plus utile de parler de processus de démocratisation en cours dans certains pays; ce qui nous éviterait bien des illusions et surtout nous permettrait de mesurer à chaque moment, le degré d’avancement ou de recul du processus.

[10] Pour Spinoza, à la même époque, corps et esprit sont une seule chose. L’écouter nous aurait été bien plus profitable. Il y a encore peu la médecine ne soulageait pas les douleurs des nourrissons, pour elle, ils étaient encore de petits animaux.

[11] On peut toujours se demander pourquoi « Dieu ou la nature », comme disait Spinoza, aurait décidé de fabriquer une créature destinée à la comprendre ou à l’adorer? Faut-il penser que cette projection narcissique du pouvoir absolu et tyrannique du père est un des fondements de notre histoire?

[12] Je me souviens avoir reçu chez moi, au Canada, un couple d’amis qui venait de New York me visiter. A l’époque, c’était la mode des végétariens dans Time Square. Avant le repas, la copine de mon ami s’enquit de me dire qu’elle ne mangeait pas d’êtres vivants mais seulement des légumes. Alors que nous préparions le repas en pelant carottes et pommes de terre, je m’approchais d’elle en lui disant, un poil goguenard: « Es-tu certaine de ne pas entendre leur cris tandis que tu les tortures ainsi? Les légumes sont aussi des êtres vivants, tu sais ». Je ne saurais pas dire ce qu’elle ressenti soudainement, mais je vis sur son visage que tout son monde venait de s’effondrer.

[13] Le terme de vexation employé par Freud que ses épigones ont traduit par « blessure narcissique », est équivalent à sevrage. Notre évolution individuelle, notre apprentissage de la vie, est une suite de vexations que nous avons dû surmonter pour grandir et devenir autonome, à commencer par notre naissance qui commence par une expulsion, puis par la privation du sein de notre mère ou par la première séparation d’avec elle, et ainsi de suite. A chaque étape, nous apprenons à renoncer définitivement à ce qu’on considérait comme une partie de nous-mêmes et que nous croyions indispensables pour vivre. Certains ne s’y font jamais, meurent ou tombent malade, mais la plupart d’entre-nous y parvient.

La laïcité à la française est-elle encore une bonne idée?

Les Français parlent beaucoup de laïcité mais la pratique peu et pas partout (Alsace, Moselle). On en parle d’autant plus aujourd’hui dans les rangs de la droite et de l’extrême-droite (qui traditionnellement ne bouffaient pas du curé mais bouffaient avec le curé) qu’elle est devenue un argument de défense du beauf azimuté par l’angoisse identitaire. Plus sérieusement, elle ne peut plus aujourd’hui être défendue tout simplement parce qu’elle n’est pas applicable et qu’elle ne l’a vraiment jamais été. Une illusion de plus qui s’envole, et c’est la preuve qu’on avance. Mais alors quoi faire?

L’État moderne n’est plus un État national, tous les États démocratiques sont des États multinationaux ou multiculturels (ce qui veut dire la même chose d’un point de vue anthroposociologique). Il doit apprendre à reconnaître sa nouvelle dimension. La laïcité française comme idée était défendable dans la lutte contre l’Église qui était parvenue à redevenir puissante après la Révolution lorsque la partie réactionnaire de la bourgeoisie la trouva utile pour asseoir sont pouvoir très vite contesté par le mouvement ouvrier du XIXe siècle. Aujourd’hui tout le monde sent bien que tout cela est caduque mais ne veut pas l’admettre et la défense de la laïcité s’apparente aujourd’hui à défendre quelque chose qui n’existe déjà plus: un moulin à vent.

Il y a actuellement dans le doux pays de France une odeur peu ragoutante qui exhale des propos quotidiens de nos politiciens. Il faut le dire, ils nous font honte. Et pas seulement ceux de droite. Les Français ne sont en général pas plus racistes que les autres peuples mais leurs élites, elles, le sont davantage. Ce sont elles qui freinent des quatre fers toutes les réformes nécessaires pour que la vie en commun des divers peuples qui constituent la France d’aujourd’hui soit possible. Tandis que les gens ordinaires les acceptent déjà dans les faits. Reconnaître les communautés en tous genres sonnerait la fin de cette sclérose. Une communauté n’est rien d’autre qu’un droit d’association par affinité. Cette affinité peut être national, religieux, culturel, artistique, politique, sexuel, économique, social ou autres peu importe. Il ne s’agit que de degrés de liberté supplémentaires. Rien de plus et rien de moins. La France a un problème avec son identité. Ce n’est pas étonnant. L’identité n’existe pas. Il n’y a que des modalités d’identification. Et une somme d’identifications n’est pas une identité. C’est un être humain vivant et socialisé dans le monde actuel.

Je peux être fils de blanc et/ou de noir, père d’enfants de toutes les couleurs, grand-père d’encore plus de couleurs, parlant plusieurs langues maternelles, mangeant casher, hallal, saucisson-camembert, choucroute, pinard bio quand je veux, jouant au rugby et de la musique klezmer, avoir plusieurs passeports tout en étant moi. Non mais! Et si y en a qui ne sont pas content qu’ils viennent me le dire.

La laïcité sera vraiment là lorsque nous aurons une multitude de religions en concurrence et où aucune d’entre elles ne pourra plus exercer le moindre monopole. Il semble que le processus soit déjà en cours, pour le plus grand bien de la liberté de penser.

Jacques Jaffelin, août 2013

De l’agora athénienne à l’agora mondiale, la démocratisation reprend son cours après de multiples dévoiements

Les commentateurs de tous bords observent, ébahis, des citoyens voter comme ils l’entendent sans obéir à aucun parti, ou aucun clan particulier. Ils semblent jouer avec les élections au lieu de les prendre aussi sérieusement que les politiciens professionnels dont c’est le gagne-pain. Pire, ils changent de camp juste pour punir ou peut-être pour se punir d’avoir cru aux promesses des uns et des autres. Mais que se passe-t-il donc dans la démocratie? Eh bien! Justement, rien de démocratique ou très peu. Le processus de démocratisation s’est arrêté depuis bien longtemps. Depuis le temps ou l’invention de la représentation s’est dévoyée en professionnalisation des représentants; en politiciens professionnels.

Ce qui arrive aujourd’hui avec ce qu’ils nomment la désaffection de la politique c’est d’abord la manifestation d’un processus de déhiérarchisation rendue possible par l’usage des techniques numériques mondialisées: réseaux sociaux en particulier. Désormais, les professionnels, les experts, les gens de pouvoir peuvent parler, cela ne vaut désormais pas davantage que la parole de chacun. C’est la fin des hiérarchies, de toutes les hiérarchies instituées et constituées: hiérarchie des classes, des races, des religions, des cultures, des bureaucraties, des richesses, des savoirs, etc. Les partisans du capital libéré de toute contrainte ont voulu détruire progressivement toutes les anciennes solidarités dont ils se sentaient menacés depuis le XIXe siècle pour réduire les êtres humains à des individus isolés, séparés, bref! totalement aliénés au sens propre du terme et ils se retrouvent avec ce qu’ils redoutaient le plus, de nouvelles solidarités, spontanées, non constituées et capables de tout bouleverser. Ils ont peur à nouveau et ils cherchent maintenant à tout contrôler dans le « nuage » en espérant endiguer les révoltes à venir. Ils croient encore en leur pouvoir absolu de manipulation, comme l’Église après « la grande catastrophe » de l’invention de l’imprimerie. Mais le processus de démocratisation se socialise mondialement! Il reprend son cours après des siècles d’essais, d’erreurs et de dévoiements de toutes sortes.

Désormais la possibilité technique d’un processus de démocratisation accéléré est rendu possible avec la fin des représentation ou avec des représentants révocables à tout moment. Des citoyens commencent à saisir que c’est bien eux qui ont leur destin entre leur main et qu’ils peuvent prendre des décisions. Ce n’est pas l’idée qui est nouvelle, c’est la possibilité de la réaliser.

Jacques Jaffelin, avril 2014

Le transhumanisme, quand la science paranoïaque devient religion universelle

Depuis le temps qu’ils en rêvent, des scientifiques ont enfin trouvé la voie pour se proclamer officiellement religion de l’humanité et de l’homme nouveau, améliorable, éternel et perfectible à l’infini. Cette fois, la paranoïa s’installe en se proclamant la raison à venir. Le système paranoïaque mis en place est celui des machines qui vont tout contrôler. Cette fois, la toute puissance du savoir mécanique devient l’Église universelle du XXIe siècle; avec la promesse de la vie éternelle, de la santé généralisée, la mort et l’autodestruction gagnent encore du terrain. L’utopie communiste est désormais battue à plate couture.

Jacques Jaffelin, Avril 2014

Pourquoi j’ai signé la pétition de soutien à Christiane Taubira

Parce que le racisme est ce qui nous distingue des animaux. Avez-vous déjà aperçu des chiens qui ne se reconnaissaient pas quels que soient leur forme, leur couleur, leur taille, leur sexe? Un raciste est donc plus « bête », si je puis dire, qu’un chien. Le racisme exprime ce qu’il y a de plus stupide chez l’être humain, trop humain en ce qu’il a perdu le fondement de sa propre vie; notre vie animale, corporelle, sensuelle, devenue aliénée, étrangère de sa propre vie par une idée fixe (le dogme idéologique ou religieux) qu’il se met à adorer et qu’il ne peut plus expérimenter avec son propre corps qu’il ignore ou méprise. Il ne peut même plus réaliser qu’il s’avilit lui-même en avilissant son semblable.

Poursuivons donc la déhiérarchisation du monde en soutenant cette femme intelligente, courageuse et déterminée! Car l’avilissement de l’homme par l’homme n’est pas davantage une opinion que l’exploitation de l’homme par l’homme. Toutes deux sont des pandémies sociopathologiques engendrées par de vieilles habitudes culturelles (ce que certains nomment du doux nom de tradition) que nous ne sommes pas condamnés a répéter sans fin.

JJ

 

La crise actuelle: tout nous échappe, mais que pouvons-nous donc maîtriser?

Comment repenser l’économie et l’individu dans le processus de démocratisation actuel. En ces temps que les économistes nomment temps de crise (j’entends parler de crise depuis au moins 50 ans), beaucoup de personnes de bonne volonté cherchent des solutions pour que nous puissions enfin vivre en paix, avec une protection des individus contre les aléas de l’économie et les folies du système financier. Je voudrais ici apporter le mien, non pas pour donner une solution de plus mais pour noter certains a priori lesquels, appliqués et compris d’une certaine façon, peuvent nous empêcher de trouver ce qui pourrait nous convenir. Ils me semblent la source de toutes les confusions possibles et rendent impossible toute perspective de solution applicable et viable. Nous les constatons chez les économistes, toutes tendances confondues et tous ceux qui recherchent une solution universelle et mécanique.

L’a priori principal est celui de l’État qui ne peut mettre en place des dispositions pour le bien commun qu’en partant de l’idée d’homme universel. C’est donc le principe d’égalité. Celui-ci est accepté dans tous les États, démocratiques ou totalitaires mais bien sûr pour des raisons différentes et même opposées. Le droit régalien de l’État a enrichi ce principe d’égalité pour reconnaître les individus particuliers. Ce principe: Habeas corpus, inventé en Angleterre au moyen-âge, sous Jean Sans Terre et codifié en 1679, est aujourd’hui le fleuron du droit démocratique moderne garantissant la liberté de l’individu (en principe) contre l’arbitraire de l’État. Il y eu donc, de la part de l’État, reconnaissance de l’égalité des individus et de la particularité de chaque corps humain. Curieusement, on a reconnu la particularité de l’individu en Angleterre très tôt sous les rois normands tandis que l’idée d’égalité était inconnue, alors qu’en France on a reconnu l’égalité à la révolution française alors que l’habeas corpus ne l’est que depuis peu. La révolution américaine adopta les deux quasi en même temps. Cela dit l’habeas corpus, y compris en Angleterre, a souvent été bafoué et aux USA il y a toujours le scandale de Guantanamo. Mais il a, tout comme les droits égaux de toute personne humaine, l’énorme mérite d’exister.

Ce qui est important dans ce qui précède c’est que la singularité semble s’opposer à la notion d’identité. Nous avons tous une identité (des papiers officiels) mais qui ne signifie pas que nous sommes tous une singularité (ce qui fait que nous sommes nous et personne d’autre en tant qu’être vivant en tant que processus et non en tant qu’entité stable). Pour l’État nous gardons la même identité depuis notre naissance jusqu’à notre mort quoique nous fassions. Pour lui un nourrisson et un vieillard sénile c’est identique.

Cependant, lorsque nous abordons l’économie, nous voyons comment les économiste en particulier ne considèrent les citoyens que comme des nombres, autrement dit des objets toujours identiques, des choses que l’on peut quantifier et associer à d’autres nombres[1]. Niveau de la dette, PIB, revenu, compte en banque, âge, taille, poids, balance des paiements, exportations, importations, niveau d’étude, et ainsi de suite. L’économiste ignore l’habeas corpus – qu’il conviendrait bien de renommer habeam corpus (j’ai un corps) ou mieux ego corpus (je suis un corps) – et ne conçoit dans ses théories que des nombres qui se comportent tous de manière identique puisque, comme le physicien, tous les objets qui lui sont associés sont identiques. Il ignore donc ce qui pour nous autres praticiens est le fondement de notre travail, considérer la particularité de chacun, de son monde intérieur, de ses motivations, de son histoire, de ses projets, de sa manière propre de faire sa place dans le monde des humains. Tout cela, l’économiste l’ignore et c’est pour cela qu’il ne se passe jamais ce qu’il prévoit. Réduire le comportement des êtres humains à des statistiques c’est encore plus impossible que de prévoir le temps précisément à plus de 3 ou 5 jours. Cependant nous entendons à longueur d’année les experts économistes toute tendances confondues nous asséner des chiffres, des chiffres et encore des chiffres dont ils sortent des prévisions qui ne se réalisent jamais où qui sont autoréalisantes tellement le monde financier est prévisible dans sa voracité. Le monde financier l’est, prévisible, jusqu’à un certain point puisqu’ils se composent d’êtres humains en partie déshumanisés par leur identification aux nombres et à la quantité de numéraires.

Mais alors quoi faire, comment penser l’économie. L’économie est-elle même encore pensable dans le chaos d’aujourd’hui? On sait que Marx a essayer d’inventer une nouvelle manière d’aborder le problème qu’il a appelé économie politique, il avait même introduit une composante « psychologique » lorsqu’il parlait de fétichisme de la monnaie. Le fétichisme étant un névrose obsessionnelle individuelle qui peut donc devenir collective. Max Weber a aussi tenté de faire intervenir la croyance religieuse – une névrose obsessionnelle collective dira Freud. Pour ne pas faire trop long, il semble bien que l’économie ne peut être une catégorie à retenir pour penser notre monde. En effet, elle se résume en fait à deux processus conjoints: la production des choses et leur distribution. Comment la production et la distribution peuvent-elles engendrer de si grands désastres humains depuis le XIXe siècle?

L’individuation capitaliste est parvenue à ne faire de nous que des robots consommateurs de n’importe quel produit nouveau en circulation sans aucune préoccupation ni de sa valeur d’usage (son utilité humaine sociale, sa qualité et sa durabilité) ni même de sa valeur d’échange (son prix d’achat relatif sur le marché des biens produits). Il n’y a plus que des sujets à consommer et à faire du numéraire. Dès qu’un objet est en circulation, on doit immédiatement en produire un autre pour le remplacer, susciter un besoin virtuel (qui est le fantasme d’une valeur d’usage derrière lequel se cache la course au profit maximum). La consommation d’abord et à tout prix. Et on nous laisse penser que consommer c’est faire œuvre utile. Mais la production et la distribution de ce qui nous est vraiment utile, les valeurs d’usage comme les valeurs d’échange des produits nous échappent. Pourquoi? Parce que la financiarisation de l’économie repose sur un jeu de gains et n’a plus rien à voir avec l’économie politique qui repose d’abord sur les deux questions suivantes: de quoi avons-nous besoin? et comment nous allons le socialiser? Ensuite nous pouvons nous demander: comment améliorer les choses? Chacun sait que ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne aujourd’hui. On produit n’importe quoi et ensuite on se débrouille pour en vendre le plus possible puis avant que le concurrent nous rattrape il faut produire un autre objet qui a la même valeur d’usage mais qui a une forme plus affriolante pour faire croire que cette valeur change. Tous, je dis bien, tous, nous savons cela mais comme nous sommes dans ce monde et qu’il n’y a que celui-ci nous y jouons sans nous rendre compte que nous sommes pris dans l’ivresse d’un maelström. C’est l’ivresse d’un vie qui ne peut plus que s’abandonner dans la jouissance de son autodestruction.

Autrement dit c’est toute l’économie et donc notre vie sociale qui nous échappent et que d’autres se sont appropriés. Mais ces autres, ce sont un peu nous tous même si parmi ces nous il y en a qui sont plus inconscients que d’autres. Notamment, bien sûr, ceux qui pensent en profiter mais qui sont quand même en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Nous avons donc besoin d’abord d’acquérir le contrôle de la production et de la distribution des objets. Comment cela est-il encore possible? Voici ma proposition! Il me semble que cela n’est possible que si parvenions à vivre dans des entités sociopolitiques relativement autonomes et où le contrôle démocratique est possible sans nécessairement disposer de l’ensemble des droits régaliens qui peut être délégué à une fédération de ces entités. Mais de quelles entités pourraient-ils s’agir?

Nous sommes aujourd’hui intégrés dans des ensembles humains qui sont devenus incontrôlables, qui échappent à notre intelligibilité aussi bien qu’à l’exercice démocratique malgré la technologie numérique. Cette dernière qu’on a cru un moment capable de nous aider à nous réapproprier le monde humain, de le rendre plus intelligible et mondialement démocratique. Mais si la technologie numérique est démocratiquement utile elle n’est pas suffisante pour nous réapproprier notre quotidien de telle sorte que nous puissions vraiment le constater et pas seulement virtuellement. Pour que cela soit possible la taille maximale de l’entité humaine qui rend le processus de démocratisation viable peut-être expérimentalement démontrée. La Suisse nous montre le chemin car elle est encore un ensemble démocratique viable et relativement contrôlable. Il nous faut maintenant nous redifférencier impérativement si nous voulons intervenir et exister à nouveau comme individus. J’ai proposé précédemment de nous orienter, par exemple en Europe, vers une fédération des régions sur la base, par exemple, des unités historiques déjà constituées (Régions/départements [France], Ländereien [Allemagne], Nations/régions [UK], Communautés Autonomes [Espagne] ou Linguistiques [Belgique], etc.). Pour cela nous devrons renoncer à nos vieux États-nations et chacun sait que personne n’est encore prêt à le faire. Nous faudra-t-il attendre une catastrophe pour nous le faire admettre? Il y a malheureusement des chances que oui, sauf que les catastrophes, en Europe, nous savons qu’elles engendrent toujours le pire. Nous ne sommes pas encore capables d’utiliser notre raison collectivement pour résoudre nos problèmes, nous sommes soumis à nos passions collectives (nationalismes, religions, idéologies, hiérarchies) lesquelles, par définition, nous maintiennent dans la servitude et l’inaction.

Jacques Jaffelin, avril 2013



[1] Les jeunes gens eux-mêmes et singulièrement en France sont principalement sélectionnés, pour entrer dans ce que les Français nomment Les Grandes Écoles, sur leur compétences en mathématiques qui ont déjà mécanisé leur raison; et aujourd’hui la plupart de ces ingénieurs formés à l’origine pour être des créateurs industriels ou des inventeurs en divers domaines commencent maintenant souvent leur carrière en se vendant au plus offrant auprès des banquiers qui les utilisent pour leurs compétences en calculs complexes. Les autres deviennent patrons et il n’y a presque plus d’ingénieurs industriels pour inventer les choses nouvelles et utiles répondant aux besoins de nos développements. Ceux-ci nous les trouvons dans d’autres pays où la créativité n’a pas été bridée par les mathématiques. Ce n’est pas étonnant, les mathématiques mécanisent la pensée en ne considérant que des objets éternellement identiques à eux-mêmes et leur combinatoire: les nombres. Mais les êtres humains ne sont ni des nombres ni des concepts métaphysiques d’ailleurs. Habemus corpus, mais surtout, nous sommes un corps vivant, sumus animatum corpus. L’intelligibilité de la société humaine échappe en fait à tout calcul. Il nous faut trouver une autre manière de rendre notre vie collective intelligible que l’usage de la théorie des nombres qui n’est utile qu’aux nécessaires statistiques prévisionnelles du budget de l’État et aux calculs funestes des banquiers. Voyons si nous pouvons proposer autre chose!