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La crise actuelle: tout nous échappe, mais que pouvons-nous donc maîtriser?

Comment repenser l’économie et l’individu dans le processus de démocratisation actuel. En ces temps que les économistes nomment temps de crise (j’entends parler de crise depuis au moins 50 ans), beaucoup de personnes de bonne volonté cherchent des solutions pour que nous puissions enfin vivre en paix, avec une protection des individus contre les aléas de l’économie et les folies du système financier. Je voudrais ici apporter le mien, non pas pour donner une solution de plus mais pour noter certains a priori lesquels, appliqués et compris d’une certaine façon, peuvent nous empêcher de trouver ce qui pourrait nous convenir. Ils me semblent la source de toutes les confusions possibles et rendent impossible toute perspective de solution applicable et viable. Nous les constatons chez les économistes, toutes tendances confondues et tous ceux qui recherchent une solution universelle et mécanique.

L’a priori principal est celui de l’État qui ne peut mettre en place des dispositions pour le bien commun qu’en partant de l’idée d’homme universel. C’est donc le principe d’égalité. Celui-ci est accepté dans tous les États, démocratiques ou totalitaires mais bien sûr pour des raisons différentes et même opposées. Le droit régalien de l’État a enrichi ce principe d’égalité pour reconnaître les individus particuliers. Ce principe: Habeas corpus, inventé en Angleterre au moyen-âge, sous Jean Sans Terre et codifié en 1679, est aujourd’hui le fleuron du droit démocratique moderne garantissant la liberté de l’individu (en principe) contre l’arbitraire de l’État. Il y eu donc, de la part de l’État, reconnaissance de l’égalité des individus et de la particularité de chaque corps humain. Curieusement, on a reconnu la particularité de l’individu en Angleterre très tôt sous les rois normands tandis que l’idée d’égalité était inconnue, alors qu’en France on a reconnu l’égalité à la révolution française alors que l’habeas corpus ne l’est que depuis peu. La révolution américaine adopta les deux quasi en même temps. Cela dit l’habeas corpus, y compris en Angleterre, a souvent été bafoué et aux USA il y a toujours le scandale de Guantanamo. Mais il a, tout comme les droits égaux de toute personne humaine, l’énorme mérite d’exister.

Ce qui est important dans ce qui précède c’est que la singularité semble s’opposer à la notion d’identité. Nous avons tous une identité (des papiers officiels) mais qui ne signifie pas que nous sommes tous une singularité (ce qui fait que nous sommes nous et personne d’autre en tant qu’être vivant en tant que processus et non en tant qu’entité stable). Pour l’État nous gardons la même identité depuis notre naissance jusqu’à notre mort quoique nous fassions. Pour lui un nourrisson et un vieillard sénile c’est identique.

Cependant, lorsque nous abordons l’économie, nous voyons comment les économiste en particulier ne considèrent les citoyens que comme des nombres, autrement dit des objets toujours identiques, des choses que l’on peut quantifier et associer à d’autres nombres[1]. Niveau de la dette, PIB, revenu, compte en banque, âge, taille, poids, balance des paiements, exportations, importations, niveau d’étude, et ainsi de suite. L’économiste ignore l’habeas corpus – qu’il conviendrait bien de renommer habeam corpus (j’ai un corps) ou mieux ego corpus (je suis un corps) – et ne conçoit dans ses théories que des nombres qui se comportent tous de manière identique puisque, comme le physicien, tous les objets qui lui sont associés sont identiques. Il ignore donc ce qui pour nous autres praticiens est le fondement de notre travail, considérer la particularité de chacun, de son monde intérieur, de ses motivations, de son histoire, de ses projets, de sa manière propre de faire sa place dans le monde des humains. Tout cela, l’économiste l’ignore et c’est pour cela qu’il ne se passe jamais ce qu’il prévoit. Réduire le comportement des êtres humains à des statistiques c’est encore plus impossible que de prévoir le temps précisément à plus de 3 ou 5 jours. Cependant nous entendons à longueur d’année les experts économistes toute tendances confondues nous asséner des chiffres, des chiffres et encore des chiffres dont ils sortent des prévisions qui ne se réalisent jamais où qui sont autoréalisantes tellement le monde financier est prévisible dans sa voracité. Le monde financier l’est, prévisible, jusqu’à un certain point puisqu’ils se composent d’êtres humains en partie déshumanisés par leur identification aux nombres et à la quantité de numéraires.

Mais alors quoi faire, comment penser l’économie. L’économie est-elle même encore pensable dans le chaos d’aujourd’hui? On sait que Marx a essayer d’inventer une nouvelle manière d’aborder le problème qu’il a appelé économie politique, il avait même introduit une composante « psychologique » lorsqu’il parlait de fétichisme de la monnaie. Le fétichisme étant un névrose obsessionnelle individuelle qui peut donc devenir collective. Max Weber a aussi tenté de faire intervenir la croyance religieuse – une névrose obsessionnelle collective dira Freud. Pour ne pas faire trop long, il semble bien que l’économie ne peut être une catégorie à retenir pour penser notre monde. En effet, elle se résume en fait à deux processus conjoints: la production des choses et leur distribution. Comment la production et la distribution peuvent-elles engendrer de si grands désastres humains depuis le XIXe siècle?

L’individuation capitaliste est parvenue à ne faire de nous que des robots consommateurs de n’importe quel produit nouveau en circulation sans aucune préoccupation ni de sa valeur d’usage (son utilité humaine sociale, sa qualité et sa durabilité) ni même de sa valeur d’échange (son prix d’achat relatif sur le marché des biens produits). Il n’y a plus que des sujets à consommer et à faire du numéraire. Dès qu’un objet est en circulation, on doit immédiatement en produire un autre pour le remplacer, susciter un besoin virtuel (qui est le fantasme d’une valeur d’usage derrière lequel se cache la course au profit maximum). La consommation d’abord et à tout prix. Et on nous laisse penser que consommer c’est faire œuvre utile. Mais la production et la distribution de ce qui nous est vraiment utile, les valeurs d’usage comme les valeurs d’échange des produits nous échappent. Pourquoi? Parce que la financiarisation de l’économie repose sur un jeu de gains et n’a plus rien à voir avec l’économie politique qui repose d’abord sur les deux questions suivantes: de quoi avons-nous besoin? et comment nous allons le socialiser? Ensuite nous pouvons nous demander: comment améliorer les choses? Chacun sait que ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne aujourd’hui. On produit n’importe quoi et ensuite on se débrouille pour en vendre le plus possible puis avant que le concurrent nous rattrape il faut produire un autre objet qui a la même valeur d’usage mais qui a une forme plus affriolante pour faire croire que cette valeur change. Tous, je dis bien, tous, nous savons cela mais comme nous sommes dans ce monde et qu’il n’y a que celui-ci nous y jouons sans nous rendre compte que nous sommes pris dans l’ivresse d’un maelström. C’est l’ivresse d’un vie qui ne peut plus que s’abandonner dans la jouissance de son autodestruction.

Autrement dit c’est toute l’économie et donc notre vie sociale qui nous échappent et que d’autres se sont appropriés. Mais ces autres, ce sont un peu nous tous même si parmi ces nous il y en a qui sont plus inconscients que d’autres. Notamment, bien sûr, ceux qui pensent en profiter mais qui sont quand même en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Nous avons donc besoin d’abord d’acquérir le contrôle de la production et de la distribution des objets. Comment cela est-il encore possible? Voici ma proposition! Il me semble que cela n’est possible que si parvenions à vivre dans des entités sociopolitiques relativement autonomes et où le contrôle démocratique est possible sans nécessairement disposer de l’ensemble des droits régaliens qui peut être délégué à une fédération de ces entités. Mais de quelles entités pourraient-ils s’agir?

Nous sommes aujourd’hui intégrés dans des ensembles humains qui sont devenus incontrôlables, qui échappent à notre intelligibilité aussi bien qu’à l’exercice démocratique malgré la technologie numérique. Cette dernière qu’on a cru un moment capable de nous aider à nous réapproprier le monde humain, de le rendre plus intelligible et mondialement démocratique. Mais si la technologie numérique est démocratiquement utile elle n’est pas suffisante pour nous réapproprier notre quotidien de telle sorte que nous puissions vraiment le constater et pas seulement virtuellement. Pour que cela soit possible la taille maximale de l’entité humaine qui rend le processus de démocratisation viable peut-être expérimentalement démontrée. La Suisse nous montre le chemin car elle est encore un ensemble démocratique viable et relativement contrôlable. Il nous faut maintenant nous redifférencier impérativement si nous voulons intervenir et exister à nouveau comme individus. J’ai proposé précédemment de nous orienter, par exemple en Europe, vers une fédération des régions sur la base, par exemple, des unités historiques déjà constituées (Régions/départements [France], Ländereien [Allemagne], Nations/régions [UK], Communautés Autonomes [Espagne] ou Linguistiques [Belgique], etc.). Pour cela nous devrons renoncer à nos vieux États-nations et chacun sait que personne n’est encore prêt à le faire. Nous faudra-t-il attendre une catastrophe pour nous le faire admettre? Il y a malheureusement des chances que oui, sauf que les catastrophes, en Europe, nous savons qu’elles engendrent toujours le pire. Nous ne sommes pas encore capables d’utiliser notre raison collectivement pour résoudre nos problèmes, nous sommes soumis à nos passions collectives (nationalismes, religions, idéologies, hiérarchies) lesquelles, par définition, nous maintiennent dans la servitude et l’inaction.

Jacques Jaffelin, avril 2013



[1] Les jeunes gens eux-mêmes et singulièrement en France sont principalement sélectionnés, pour entrer dans ce que les Français nomment Les Grandes Écoles, sur leur compétences en mathématiques qui ont déjà mécanisé leur raison; et aujourd’hui la plupart de ces ingénieurs formés à l’origine pour être des créateurs industriels ou des inventeurs en divers domaines commencent maintenant souvent leur carrière en se vendant au plus offrant auprès des banquiers qui les utilisent pour leurs compétences en calculs complexes. Les autres deviennent patrons et il n’y a presque plus d’ingénieurs industriels pour inventer les choses nouvelles et utiles répondant aux besoins de nos développements. Ceux-ci nous les trouvons dans d’autres pays où la créativité n’a pas été bridée par les mathématiques. Ce n’est pas étonnant, les mathématiques mécanisent la pensée en ne considérant que des objets éternellement identiques à eux-mêmes et leur combinatoire: les nombres. Mais les êtres humains ne sont ni des nombres ni des concepts métaphysiques d’ailleurs. Habemus corpus, mais surtout, nous sommes un corps vivant, sumus animatum corpus. L’intelligibilité de la société humaine échappe en fait à tout calcul. Il nous faut trouver une autre manière de rendre notre vie collective intelligible que l’usage de la théorie des nombres qui n’est utile qu’aux nécessaires statistiques prévisionnelles du budget de l’État et aux calculs funestes des banquiers. Voyons si nous pouvons proposer autre chose!

Le capitalisme est parvenu a son niveau maximal de nuisances

De quelle dette et de quelle crise s’agit-il?

 

Depuis la première « crise pétrolière » des années 70 les pays occidentaux et les USA en premier ont compris que leur niveau de vie étaient en danger eux qui vivaient, depuis plus d’un siècle sur le pillage des richesses des autres pays du globe. Alors, étant les maîtres de la monnaie et donc du commerce ils décidèrent que leur mode de vie n’était pas négociable et ils renièrent instantanément les règles du négoce et le libre-échange qu’ils avaient imposés aux pays dont ils voulaient accaparer les richesses. Ils firent donc fonctionner la planche à billets et maintinrent ainsi artificiellement le niveau de vie de leurs ressortissants. Ils fabriquèrent de la monnaie qui ne représentaient désormais rien d’autre que la puissance de leurs armées au lieu de représenter le travail et la créativité des êtres humains. Ce n’était plus une monnaie, c’est-à-dire un équivalent général de la valeur-travail, mais un rapport de forces militaro-politique. Ils soudoyèrent ainsi leurs peuples respectifs et les transformèrent en purs consommateurs. Consommez, profitez du confort et taisez-vous nous nous occupons du reste! Mais l’arrivée sur la scène de l’histoire économique des pays appauvris et pillés ne permet plus d’entretenir cette ignominie qui reposait sur le mensonge accepté inconsciemment tant que le niveau de vie des peuples dits occidentaux se maintenait sur le dos des autres peuples. Cette époque est maintenant définitivement révolue. Voilà déjà des années que nous parlons de cette tendance inévitable à la péréquation globale du niveau de vie dès lors que tous les pays entraient dans le commerce mondiale avec les mêmes armes financières et productives; dès lors que tous les pays seraient égaux. Ce processus est en cours. Mais le nouveau bobard qu’ils essaient de nous raconter maintenant consiste à nous faire croire que nous sommes redevables alors que ce sont eux qui, sans nous consulter, ont fabriqué depuis 40 ans de la fausse monnaie. Et nous serions donc endettés. Mais envers quoi, envers qui, vraiment? Il n’y a pas de dettes, il n’y a que tromperies, mensonges et exploitations. Ainsi, en voulant faire payer les peuples de leur crime, car la fausse monnaie est un crime, ils espèrent continuer à jouer à la roulette avec notre vie. Car la monnaie c’est le sang, les larmes, le plaisir aussi des créateurs de richesses, des travailleurs. Mais de cette bulle financière, de ces énormes quantités de monnaie, qui ne sont que de la fausse monnaie accumulée elles ne représentent rien d’autres que leur bassesse et leur déshumanisation. Nous ne sommes nullement redevable de cette usurpation économique. Le capitalisme de la fusion financière a perverti tout, la monnaie, les échanges, les États, toute la créativité humaine et l’a réduit a une course insensée à la puissance virtuelle des pixels. Il a usurpé l’économie politique, trompé les peuples et notre tâche est maintenant de le réduire au silence pour rétablir l’économie réelle fondée sur la vraie valeur de l’argent: le travail humain cristallisé en équivalent général pour l’échange des biens fabriqués par tous les êtres humains sur la terre.

Nous avons donc vécu tous autant que nous sommes, certains en l’ignorant, d’autres en le sachant très bien, pendant 40 ans (sans parler de la traite des noirs et du colonialisme) avec un niveau de vie qu’on ne méritait pas et qui reposait sur le pillage et l’appauvrissement systématique des autres peuples. Si nous devons maintenant nous réveiller, nous ne devons pas oublier cela. Et ce n’est certes pas le moment pour les grandes envolées lyriques, des grandes mises en scène spectaculaires et des rêves tout éveillés. Nous avons tous du travail, nous avons à construire le monde sur de nouvelles bases: des bases égalitaires, un droit démocratique mondial. Cela constitue la véritable dette que nous avons, non pas envers « les marchés » comme ils disent, mais envers les autres nations. Et la meilleure et sans doute la seule manière de la payer est de mettre définitivement fin à l’économie capitaliste et d’inventer un nouvel art de vivre fondé sur l’égalité des peuples, les échanges commerciaux justes avec des monnaies égales reposant sur la créativité et le travail humain uniquement. Et s’il doit y avoir une monnaie interétatique commune, qu’elle n’appartienne à aucun État qui pourrait jouer avec mais qu’elle soit contrôlée par l’ensemble des représentant démocratiquement élus des États du monde.

Il n’y a évidemment pas de crise aujourd’hui au sens que l’on entend partout. La crise n’est pas économique, la crise est la crise du mensonge entretenu qui est en train de se révéler mais que ses responsables continuent de masquer par l’invention de la crise de la dette et tout ce qui va avec. Ne nous laissons pas tromper une fois de plus. Au XVIIIe siècle commerce voulait aussi dire relation amoureuse. Il s’est transformé en marché de dupes généralisé. Le capitalisme est maintenant parvenu a son niveau ultime de nuisances. Remettons en route le processus mondial de démocratisation, de la déhiérarchisation des peuples et du commerce juste.

Jacques Jaffelin, avril 2012