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L’angoisse humaine et la vague suivante de l’évolution

On a toujours tendance à penser que notre angoisse fondamentale est la peur de la mort. Nous nous imaginons ainsi que nous serions les seuls vivants à avoir conscience de notre néantisation. Ce qui est conforme à notre autre mythe selon lequel nous serions les seuls à posséder la conscience d’être soi. Nous sortons petit à petit de cette arrogance depuis peu. Très peu, en fait.

Nous sommes maintenant prêts à accorder aux végétaux des sentiments d’existence. Notre fameuse science fondée sur la mécanisation générale des esprits et du monde, a quand même fini par accepter ce que d’autres être humains, vivants sous d’autres latitudes, reconnaissent depuis la nuit des temps.

Mais notre angoisse fondamentale n’est peut-être pas celle de la mort. Elle me semble plutôt liée au fait que nous n’avons pas de prédateurs plus puissants que nous. Les autres êtres vivants ont tous, selon leur espèce, des prédateurs, c’est-à-dire des êtres plus forts qu’eux à qui ils servent de nourriture ou avec qui ils rivalisent. Le prédateur suprême aujourd’hui est l’être humain pour tout ce qui est vivant et non vivant. Nos plus grands prédateurs, à nous autres êtres humains, ce sont nos congénères eux-mêmes. Oui! L’homme est bien un loup pour l’autre homme qu’il considère comme une brebis.

Nous avons alors inventé les dieux pour tenter de ne pas mourir de cette quête de la puissance absolue. Cette invention n’est pas innocente puisque ce sont justement ceux qui désiraient cette puissance qu’ils l’ont inventé: les prêtres, les rois et leurs serviteurs: les soldats. Ce faisant, la toute-puissance était projetée hors de soi, hors même du monde pour les religions monothéistes. Le délire de toute-puissance se trouvait du même coup apprivoisé et contrôlé relativement. Mais, nous étions toujours à la merci d’un césar, d’un tribun, se prenant pour le sauveur suprême. Mais l’amour suprême du sauveur c’est toujours le pouvoir suprême. Et le dieu est toujours le dieu des armées.

Cliniquement parlant, cette projection ne marche que lorsque l’on ne s’en sert pas. C’est-à-dire peu souvent et peu de temps. Le délire de toute-puissance a toujours court et la projection psychique a progressivement été remplacée par la projection tout court: celle des boulets de canon, puis des bombes en tous genres. Mais aussi par l’accumulation de richesses, de capital. L’expression la plus moderne de la quête de la toute-puissance.

Je relisais récemment La Religion du Capital de Paul Lafargue publiée en 1886. Elle n’a pas pris une ride. Il avait déjà raison, le gendre de Marx, qui écrivait, avec l’humour en plus: « le véritable dieu, le dieu vivant, c’est le Capital ».

Ainsi, nous autres êtres humains, qui nous attendons toujours à être supplantés, voire sauvés, par des êtres plus forts que nous (dieux, extra-terrestres, monstres de toutes sortes qui peuplent toujours notre mythologie moderne), nous n’avons même pas encore réalisés, dans le sens propre du terme, c’est-à-dire débarrassés de nos névroses enfantines, que nous sommes à la fois prédateur et proie. Y parvenir serait le signe que la prochaine vague arrive.

Jacques Jaffelin