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Pratique de la logique immanente (4) Vivre immanencément…

 

1. Vivre immanencément…   

C’est considérer que…

– Tout ce qui existe est nature

– Ce que nous nommons Univers ou Nature n’est ni un ni plusieurs, il n’est pas une entité mais un processus infini dans tous les sens du terme, nous ne pouvons pas davantage le considérer comme un objet d’étude que nous pouvons voir la vision ou penser la pensée, même si beaucoup pensent le contraire, mais c’est justement pour cette raison qu’ils ne fabriquent que des paradoxes ou des artefacts. Spinoza et Wittgenstein l’avaient déjà très bien dit à leur manière.

– La nature n’a ni commencement ni fin

– La notion de nature n’implique aucune notion d’univers en tant qu’entité quantitative (masse, énergie, espace, temps)

– La nature n’a aucune finalité (et donc notre existence non plus)[1]

– La nature est constituée d’une indéfinité de formes en mouvement

– La nature est indéfiniment diverse

– La nature n’est ni substance, ni res extensa ni res cogitans, c’est un processus générique

– La nature n’obéit à aucune loi; l’idée de loi implique nécessairement une transcendance.

– Chaque forme se meut et chaque mouvement est celui d’une forme; nous appellerons ce processus général, informotion. Cette notion permet de résoudre le dualisme cartésien res extensa et res cogitans et de renouveler l’immanence de Spinoza[2].

– Aucune forme ne peut se mouvoir sans se modifier (au contraire du principe d’inertie, principe cardinal de la science depuis Galilée, Descartes et Newton)

– Aucun mouvement ne peut garder la même forme (il n’existe donc ni mouvement inertiel ni forme inerte)

– La raison humaine est un mouvement interne partiel du corps

– Les émotions sont des mouvements internes de l’ensemble du corps qui souvent submergent la raison par leur intensité.

– Tout ce que nous pensons, réalisons, inventons, créons est nature

– La nature n’est ni ob-jet ni pro-jet ni sub-jet pour nous, nous sommes nature

– La joie de vivre c’est ressentir dans la même émotion que nous sommes à la fois issus-de-et-inclus-dans la nature.

– Chaque pensée exprimée est une expression de soi-même et une implication de soi dans le monde, qu’elle se présente comme une explication sophistiquée ou une simple discussion.

– Nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas mais avant cela il nous faut réaliser ce qui nous inclus et ce dont nous somme issus en même temps que ce que nous incluons.

– Nous nous croyons libre mais notre liberté ne se situe pas là où nous la croyons être. Nous n’avons pas décidé de naître, nous ne décidons pas du fonctionnement de nos organes, nous ne connaissons pas la durée de notre existence, nous ne décidons pas des prochains mots que nous allons prononcer. Mais nous pouvons décider de changer certaines choses en nous, d’apprendre ceci ou cela, de ne plus accorder d’importance à telle ou telle chose.

– La liberté consiste avant tout à acquérir au cours de notre socialisation une certaine aisance pour faire sa place dans le monde humain. Nous somme d’autant plus libre d’agir que nous avons appris à domestiquer nos sentiments, nos passions et nos actions, nos émotions et nos désirs.

– Notre seule liberté se situe dans un certain usage de notre raison mais non pas dans notre raison elle-même que nous n’avons pas décidé d’avoir. Le problème avec la raison c’est qu’elle n’est pas seule; les sentiments, les passions (au sens propre de souffrance qui arrête l’action), les dogmes et les croyances sont souvent ses maîtres. Les animaux n’ont pas ce problème, je crois, sauf les animaux domestiqués qui sont tellement humanisés que nous pouvons les voir sombrer dans la mélancolie parfois.

– La nature ne fait jamais deux fois la même chose, pas même deux particules élémentaires, alors comment comprendre que notre civilisation (qui est aussi nature que le reste) semble échapper à cette évidence? [3] Parce que nous avons oublié l’art pour le remplacer par l’industrie. « Nous avons inventé l’art pour ne pas mourir de la vérité » écrivait Nietzsche, or l’art ou l’œuvre ne peut être qu’unique, et tout ce qui est unique ne peut être dogmatique, mais nous avons inventé la reproduction du même, on dit même quelquefois reproduction au lieu de procréation en parlant de vie. Certains fous furieux imaginent même supprimer la mort qui pour eux n’est qu’un accident non nécessaire. On oublie ainsi que nous sommes chacun d’entre nous une œuvre d’art, unique et irremplaçable et qui n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Mais l’industrie, au contraire de l’art, détruit toute vie et tout plaisir de vivre; pour elle tout ce qui n’est pas reproductible n’existe pas ou n’a aucune valeur; la reproduction c’est son impératif catégorique car c’est ce que permet l’accumulation.

– Chaque dogme, chaque certitude constitue une cristallisation de la pensée et donc son arrêt. Il s’agit de la plus grande servitude de l’homme car toute certitude ou vérité ne permet plus à celui qui l’adopte d’exprimer la nécessaire créativité pour continuer à vivre. Toute personne qui croit en quelque chose a perdu ce qu’il doit faire en permanence pour poursuivre son existence, l’effort de réévaluer sa propre pensée. Car il ne s’agit pas de découvrir la vérité du monde mais de participer à ses changements.

2. L’immanence épistémique ou épistémothérapie

– La raison humaine n’explique pas ce dont elle est issue, ce qui l’inclut et ce qu’elle inclut (c’est mon différent avec Spinoza); elle explique les actions humaines déjà construites pour engager notre apprentissage et contribue à notre implication naturelle dans le monde humain.

– La raison ne peut connaître (ou savoir) pour des raisons logiques (comme la nature est infinité on ne voit pas comment elle aurait pu produire un phénomène destiné à la connaître elle-même) ce dont elle est issue/inclus. La raison connaît ce qu’elle sait faire c’est-à-dire des transformations locales et donc naturelles de la nature. Mais elle ne peut expliquer ni le pourquoi ni le comment de l’existence des choses (la nature); en croyant le faire elle s’imagine dans une position transcendante, démiurgique, mais elle ne fait que poursuivre la transformation naturelle du monde humain et de son environnement local sans s’en rendre compte.

– Le découpage épistémologique, sa hiérarchie et son réductionnisme sont la cause directe des impasses que nous avons créées. On a découpé le monde en rondelles de plus en plus fines et on pense que la plus fine devrait nous donner la clé de l’ensemble. En tant que nature nous-mêmes, nous sommes devenus aussi monstrueux que les dinosaures et aussi voraces que les vers à farine. Heureusement qu’il y a eu Bach, Mozart, etc., des ingénieurs (au sens générique du terme) pour inventer les bons objets, ceux qui nous réjouissent et ceux qui nous sont utiles, des médecins qui ont osé braver les interdits et les tabous, et tous les bricoleurs de génie qui ont enjolivé la vie au cours des siècles.

– Ce que nous avons nommé et continuons de nommer savoir ou connaissance repose donc sur la confusion entre savoir et savoir-faire. Il ne peut y avoir que du savoir-faire. Savoir les mathématiques c’est savoir faire des mathématiques, savoir la physique, la médecine, etc. de même. La confusion entretenue par les philosophes depuis toujours et repris par la science qui en est issue est qu’il existerait un savoir à propos de la vie, de la nature, de l’univers, de l’origine de tout, du monde, de la vie, de la conscience. Mais ils ne se sont jamais demandé ce que cette raison-là, celle qui aurait le don du savoir sur les choses (ce que Descartes appelait la res cogitans) vient faire dans la nature? Ou plutôt ils se sont bien posés la question mais non en gardant la raison vivante, humaine et créatrice mais en reprenant les vieux mythes religieux d’un créateur. Et donc pour eux, la raison ne fait pas partie de la nature, elle est un attribut du Dieu d’Abraham ou des divinités éternelles comme les nombres et les idées de Platon. Tout bon mathématicien croit absolument que les nombres permettent d’atteindre la vérité des choses. Et tout philosophe croit la même chose concernant ses concepts qu’ils considèrent comme des idées éternelles. Voilà le principal symptôme sociopathologique de notre civilisation!

3. Morbide transcendance

  • Misère de la physique – le monde est constitué de particules élémentaires éternelles et fixes depuis le Big Bang (ou plus précisément depuis la « barrière de Planck »; alors pourquoi plusieurs sortes de particules et comment de ces objets fixes (ces briques) a-t-il pu sortir le mouvement et le changement, sans parler de leur apparition ou « émergence »; mais, the last but not the least, comment et pourquoi diable ces particules inertes auraient engendré leur propre théorie? A moins de penser que les particules élémentaires contenaient l’énoncé de leur propre théorie.
  • Misère de la biologie – l’évolution (tout comme les maladies) n’est qu’une suite d’erreurs de codage. Nous sommes donc tous des malades du code génétique qui aurait fini par inventer le gène de la découverte du gène.
  • Misère de la psychiatrie – la santé mentale se trouve dans le cerveau (seul un malade peut inventer cela)
  • Misère de l’économie (politique) – le marché est la main de Dieu (la transcendance divine) transformant dans sa grande miséricorde la cupidité de quelques uns en bonheur pour tous.

4. l’art de vivre l’immanence

  • L’immanence nous convie à construire notre vie sans placer l’homme au-dessus de tout (l’humanisme de la Renaissance nous en vivons aujourd’hui les conséquences: l’homme est le maître absolu de tout ce qui l’entoure). Il ne s’agit pas d’écologie mal pensée mais de reconnaître que nous sommes nature, que nous ne sommes pas davantage libres que les animaux, les plantes et tout le reste de la nature. Les seules questions qui se posent sont: comment poursuivre notre vie? quels efforts devons-nous faire pour vivre joyeusement tous ensemble? en sommes-nous capable?

5. La folie numérique

(Mathématique, platonicienne), clone, identité, stases et métastases ou l’impossibilité de concevoir les différences autrement qu’en hiérarchisant c’est-à-dire en les réduisant à une série numérique.

6. Le temps et la durée 

  • La flèche du temps dont parlait Bernard d’Espagnat ne fait que marquer l’abandon de la physique de la relativité générale d’Einstein pour lequel le temps n’est qu’une illusion qui nous fait régresser à la physique d’Aristote. Ce dernier pensait en effet que l’univers avait un centre spatial originaire; le Big Bang n’est qu’un avatar spatio-temporel de la même idée antique. Mais ce temps arrange tout le monde, c’est le temps des affaires, du progrès, de l’accumulation, l’espoir et donc des religions. Et tout cela sonne le glas de la durée vécue, la durée est immanente, le temps est transcendant. La durée c’est la vie, le temps c’est la mort.

Ce que nous appelons temps est une certaine quantité de déplacement de la terre autour du soleil que l’on considère comme un rythme immuable depuis la nuit des temps, si je puis dire. Or rien ne nous dit que le jour a toujours eu la même durée par rapport à ce qu’on entend par durée du jour aujourd’hui. Ou autrement dit que la terre a toujours tourné à la même vitesse (aussi bien sur elle-même qu’autour du soleil). Au contraire il y a toutes les chances de penser que ce rythme circadien n’a pas cesser de changer au cours du processus évolutionnaire de la vie (cf. Tractatus, p. 62) – et donc de celui de la galaxie dans laquelle le système solaire se trouve (cf. Le Promeneur d’Einstein). Par conséquent lorsqu’on parle de milliards d’années, rien ne dit que ces années désignent des durées constantes. Mais nous savons que la physique actuelle n’est possible qu’avec l’application du principe d’inertie et de toutes les constantes qui en ont été déduites.

Si cela s’avère une illusion de plus dans notre conception du monde, il relèguerait les calculs des astrophysiciens au même rang que la célèbre jeune fille devenue enceinte par les activités libidineuses d’un ange. On imagine le scandale. En fait, il ne se passerait rien puisque des millions d’êtres humains pratiquent la contraception chimique, l’avortement, la PMA, la FIV tout en croyant, pour certains, à la vierge Marie; sans parler de la fin du monde. Sommes-nous donc si incorrigiblement incohérents? La réponse est: Oui! Mais que cela ne nous empêchent pas de penser librement.

7. La vision scientifique actuelle (majoritaire) du monde

Le monde commence à partir de rien. Donc, rien devient quelque chose (comment? Mystère). Ce quelque chose s’appelle Big Bang. De rien émerge donc toutes les particules fondamentales puis les atomes qui sont désormais éternels. Cette fable n’est rien d’autre qu’une sécularisation de la création divine formalisée à l’aide de la théorie des nombres: les premiers objets de pensée éternels, immuables et reproductibles qui ont progressivement mécanisés toute notre pensée. Il s’agit de l’entreprise mystique la plus puissante que nous ayons inventée dès lors que nous l’appliquons à autre chose qu’au calcul des objets que nous produisons pour vivre en commun. L’usage explicatif des mathématiques est donc l’allié principal des dogmes et croyances religieuses et l’asservissement de la pensée.

Jacques Jaffelin, février, avril, décembre 2013-2014

[1] Ni finalité, ni sens ou raison; chercher un sens à notre vie n’a pas de sens, la joie de vivre suffit amplement.

[2] Le dualisme cartésien est à l’origine de l’invention du principe d’inertie qui sépare la forme du mouvement dans les sciences de la nature; mais aussi le corps de l’esprit en médecine et dans les sciences humaines et introduit dans l’université une césure et une limite (borderline) entre les scientifiques (qui s’occupent des formes sans esprit) et les littéraires (qui s’occupent de l’esprit sans forme). Cette séparation n’a jamais été vraiment pensée et perdure aujourd’hui plus que jamais où l’on continue (surtout dans ce pays) à sélectionner les enfants sur la base de la mécanisation de la raison (les mathématiques considérés encore comme le haut lieu du raisonnement – il vaut mieux ne pas parler d’intelligence). Elle est aussi une séparation entre les mathématiques et la logique. Les mathématiques reposant sur la théorie des nombres et la logique sur le raisonnement analogique. Il existe une expression couperet française qui résume à elle seule cette confusion et que certains utilisent pour clouer le bec à leurs adversaires: « comparaison n’est pas raison! ». Raison ici ne veut dire que vérité absolue, mathématique, numérique, cartésienne et platonicienne. Or, la comparaison ou l’analogie est justement l’outil fondamental de la raison raisonnante, libre et expérimentale. Mais la raison de l’expression est absolue, alors que la comparaison est relation et donc relative; ce qui est le péché absolu de tous les dogmatiques, mathématiciens et métaphysiciens compris. Sans comparaison ou analogie pas de pensée évolutionnaire, pas d’histoire, pas de processus, seulement des entités closes et éternelles; pas de possibilités de reconnaître l’autre, le différent, la parenté lointaine, l’ancêtre dont nous sommes issus qui est inclus en nous. Lamarck et Darwin ont enfoncé la première brèche – sans même parler de Newton – dans la raison mécanisée mais cette dernière a fini par reprendre la main avec la génétique montrant que l’évolution résulte d’erreurs de codage et que si tout se passait bien la nature vivante ne ferait que du même. Nous sommes donc tous, selon les généticiens néo-darwiniens, des erreurs de codage. Et nous acceptons cette idiotie répétée à foison dans les cours et les manuels de biologie moléculaire.

[3] Évidence non partagée par les mathématiciens évidemment, les économistes, les banquiers et tout ceux qui jouent et/ou accumulent du numéraire.

 

Pratique de la logique immanente (3) A propos d’histoire

A propos d’histoire

L’Histoire avec un grand H est toujours l’histoire officielle, c’est-à-dire une certaine histoire destinée à orienter notre pensée, notre raison explicative. Les historiens non officiels ont longtemps cherché la vérité historique; ce qui se serait réellement passé. Mais en fait, pour ainsi dire, ils ne peuvent se mettre d’accord. La raison en est simple. L’histoire repose sur des faits qui ne disent rien, les choses ne disent rien de précis. Nous devons toujours en proposer une interprétation. Mais l’interprétation n’est jamais finie. Elle dépend de l’époque, de celui qui l’interprète et des projets en cours. Et chaque interprétation nouvelle de l’histoire n’est pas plus un pas vers la vérité historique que chaque découverte scientifique ne nous rapproche de l’identité entre la raison et le reste du monde. Cette conception de la vérité n’est rien d’autre qu’une superstition obsessionnelle dans le meilleur des cas et dans le pire une injonction du plus fort. Chaque usage de la raison, ici encore, est une implication de l’homme qui en use dans le monde des humains. Et chaque « fait » historique ne peut se concevoir autrement que comme un jugement éthique et c’est sur l’éthique de celui qui parle que nous devons porter d’abord notre faculté de jugement. Et l’éthique c’est la valeur humaine nécessaire pour persévérer dans notre existence en tant qu’individu et espèce dans le même mouvement puisque nous sommes à la fois issus de l’espèce et inclus dans l’espèce. L’éthique en ce sens ne peut reposer que sur une conception universelle de l’être humain, des ses droits égaux, partout et toujours; une conception déhiérarchisée. Cela est notre projet.

P.S.: puisqu’à ce propos, je parle en ce moment du « doux pays de France », je dois dire que je n’aime pas du tout la politique du ministre de l’intérieur vis à vis les Roms qui rappelle de douloureux souvenirs.

Pour une nouvelle éthique

De l’information à l’informotion, à propos de l’usage du concept d’information

Depuis l’ouverture de ce site et la publication des ouvrages qui y sont référés bien des choses ont changé. Le monde humain est au seuil d’une transformation qui pourrait bien, selon les décisions que nous allons prendre maintenant, modifier notre sort en tant qu’espèce; soit nous allons être capable de poser rapidement les bases d’une socialisation globale fondée sur les droits humains mondialisés en déhiérarchisant tout ce qui compose notre monde (individus, nations, états, cultures, espèces vivantes et ressources) bref, un processus de démocratisation mondiale, soit nous nous condamnerons à nous détruire nous-mêmes, mais non pas, comme certains le pensent, à détruire la planète voire la nature qui nous survivra sans problème.

Dans cette première édition j’ai jeté les bases d’une nouvelle logique, d’une nouvelle manière de penser notre monde. J’y ai proposé un certain nombre de principes pour sortir des impasses dans lesquelles je nous voyais engagées. Il s’agissait de tout repenser d’une autre façon. La notion que j’avais décidé d’utiliser à l’époque était celle d’information issue des conférences Macy’s qui se sont tenues à New York dans les années cinquante. Ces premières conférences multidisciplinaires donnèrent naissance à la cybernétique et à la théorie de l’information qui allaient bouleverser la plupart de nos sciences, de la biologie à la psychiatrie. En poussant cette nouvelle logique, fondée sur les notions de système et d’autorégulation, aussi loin qu’elle semblait l’autoriser, je me rendis compte qu’elle engendrait les paradoxes dont je proposais de sortir dans ce livre. Le nom que je donnais à cette nouvelle mouture de la théorie de l’information fut alors théorie de l’information générale.

Seulement, entre-temps, le concept d’information est devenu la tarte à la crème des publicitaires, des managers de tout poil et de certains chercheurs dont le métier consiste surtout a répéter ce que tout le monde sait déjà ou a rendre désirable ce qui est vécu comme obligatoire. Alors, la théorie de l’information générale était forcément destinée à être non seulement incomprise mais un complet malentendu. Comme ce que je proposais était une refonte éthique et paradigmatique de cette notion, tout cela est tombé à l’eau. Je me suis trompé en voulant changer le sens d’un concept aussi furieusement utilisé et malmené que celui-ci et de celui qui lui est associé comme d’un jumeau qui ne le quitte jamais: information-communication.

Dans l’axiomatique que je proposais alors – dont j’ai écrit plus tard une nouvelle version qui sera aussi accessible en ligne – j’écrivais que les impasses et les paradoxes que nous constatons aujourd’hui dans nos sciences proviennent de la séparation que nous avons faite, depuis Galilée, Descartes et Newton, entre la forme et le mouvement avec l’invention des concept d’inertie, d’espace vide et de temps comme répétition du même et non comme durée (comme dirait Bergson) qui implique un processus créatif, irréversible et imprévisible. La dissociation, le clivage de ces deux concepts a permis le formidable essor de la mécanique – au sens large du terme – et de toute la technologie actuelle. Mais c’est aussi par ce paradigme que nous avons mécanisé nos esprits, les êtres humains, les êtres vivants, le monde, a peu près tout. Les composants même de nos cellules se sont trouvés réduits à l’état d’objets mécaniques manipulables comme des briques, plus ou moins remplaçables et modifiables pour nourrir les rêves ou plutôt les cauchemars que certains voudraient nous préparer: une vie sans souffrance, sans maladie, sans émotion et sans plaisir voire sans mort. Heureusement pour nous, tout cela ne sont que des fantasmes de scientistes fous en quête de la « vie » éternelle. Ils n’ont pas encore compris, bien que biologistes, que la vie est un mode de succession de phénomènes que l’on appelle générations. Le fait que chez les êtres humains, il peut coexister deux, trois, voire quatre générations aujourd’hui, ne remet pas en question le principe de la vie qui est que tout être vivant a une durée et donc un fin nécessaire.

Et pendant ce temps, la seule perspective que l’on offre aujourd’hui aux adultes et à nos enfants est de se débrouiller comme ils peuvent pour réussir à gagner beaucoup d’argent dans la seule perspective d’acheter de plus en plus d’objets clonés pour éviter que tout s’arrête. Et tandis que certains disent: « le monde est dans une crise grave », d’autres commencent à se demander: « Et si justement on arrêtait… de consommer compulsivement pour soulager notre angoisse devant ce monde en perdition pour prendre le temps de le repenser et inventer d’autres voies d’humanisation et de socialisation ». Pour cela il faudrait cesser de présenter l’économie comme autre chose que la science des ânes et reparler de l’économie politique et de sa critique. La question qui nous vient immédiatement est: est-ce encore possible?

Mais je reviens au concept d’information-communication. Je me rendis compte aussi que ses glissements sémantiques n’étaient que des avatars du principe d’inertie du paradigme cartésien-newtonien dont je parlais plus haut. En effet l’information-communication dans la théorie de Shannon et Weaver est représentée comme des quantités ou des valeurs numériques destinées à se déplacer dans l’espace sans changer de forme, comme les paroles qui passent d’un récepteur à l’autre dans une conversation téléphonique. Tout ce qui faisait changer de forme le signal fut appelé bruit. Éliminer le bruit du signal, du message, devint le grand défi du monde. Ce faisant on oubliait tout le « bruit » de la transformation du monde humain que la généralisation du téléphone et des media électroniques qui allait suivre (télévision, mobile, Internet, etc.). Ainsi, plus on développait les moyens de communication, plus le monde humain changeait et moins nous communiquons (au sens de la théorie, et c’est tant mieux) mais, par contre, plus nous mettions en commun, cette fois à l’échelle du globe, des moyens pour nous rencontrer (les media en général) et plus le monde devint assourdissant; mettant ainsi en évidence qu’il n’existe aucun but que les moyens (media) mis en œuvre pouvaient atteindre. Ce qui rend justice en passant à Marshall McLuhan qui nous avait déjà averti que le « message c’est le medium » lui-même, ce que personne n’a voulu vraiment saisir, tellement nous étions encore persuadés qu’il y avait des « messages à faire passer » (ce à quoi rêvent toujours nos publicitaires) au lieu d’un monde humain à construire. On peut donc aussi, désormais,comprendre tout ceci autrement: la communication c’est la mondialisation de nos créations, le processus qui conduit à rendre commun (communiquer) nos media, c’est-à-dire nos créations techniques et autres; et l’information c’est le processus de changement humain que cela engendre.

Mais, dans la théorie de l’information classique (celle de Shannon, adoptée par la biologie, les sciences cognitives, les sciences politiques, etc. ), informer ou communiquer ne pouvait signifier autre chose qu’une certaine entité passant d’un endroit à un autre tout en restant identique (sans bruit); principe d’inertie qui s’énonce en physique moderne: invariance par translation d’espace. C’est évidemment, appliquer à la socialisation, le rêve de tous les tyrans: faire rentrer, par tous les moyens (de communication justement), dans le cerveau de tous ce qu’il veulent qui y soit. On voit que le concept de communication ici ne signifie pas rendre commun à tous, mais agitation et propagande. C’est pourquoi nos politiques, nos publicitaires et nos chercheurs spécialistes ne pensent qu’à « communiquer ». La théorie de l’information générale proposait une acception toute différente. Il signifiait le processus créatif, irréversible, imprévisible, de complexification et d’accélération croissantes de notre monde. Il fallait donc finir par y renoncer et envisager un autre concept. Pour montrer que l’on ne peut concevoir la forme sans le mouvement qui va avec, je propose aujourd’hui le terme d’informotion (forme-motion). Cela permet de saisir dans un même élan de pensée le processus de formation (le processus évolutionnaire des formes) ET de motion (le processus évolutionnaire des mouvements de ces formes). Cela nous permet aussi de saisir chacune de nos conceptions non comme des entités closes (La Vérité, l’Amour, le Monde, l’Histoire, la Démocratie, le Code Génétique, Les Particules élémentaires, la Gravitation, etc.), ainsi que la métaphysique et la philosophie en sont coutumières depuis 25 siècles avec la plupart de nos sciences actuelles, mais comme des processus en cours.

La notion d’informotion nous invite donc a réinterpréter le monde que nous créons et dont nous sommes en partie responsable devant les générations futures. Beaucoup de nos valeurs sûres seront ébranlées dans cette tâche. Par exemple, l’une d’entre elles, les mathématiques, en tant qu’application de la théorie des nombres, ne nous servira plus à rien d’autre qu’à construire des objets finis; ceux-là même qui nous asphyxient et auxquels nous devrons renoncer, mais aussi d’autres qui nous seront plus utile. Mais les mathématiques sont impuissants, par définition, à saisir la durée, l’imprévu, bref la « formation » et la « motion » réunis comme processus créatif imprévisible et irréversible qui est notre monde. Ils sont encore plus impuissants à nous faire réaliser l’impasse dans laquelle nous sommes et de nous offrir les moyens de changer de voie. C’est pourquoi j’ai proposé dès 1992 une axiomatique non fondée sur la théorie des nombres il en sera donné ici une version revue et corrigée. Sortir de la conception mécanique du monde et de la mécanisation de la pensée et déhiérarchiser nos concepts telle est la nouvelle éthique que je propose.

Jacques Jaffelin, décembre 2008