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De l’agora athénienne à l’agora mondiale, la démocratisation reprend son cours après de multiples dévoiements

Les commentateurs de tous bords observent, ébahis, des citoyens voter comme ils l’entendent sans obéir à aucun parti, ou aucun clan particulier. Ils semblent jouer avec les élections au lieu de les prendre aussi sérieusement que les politiciens professionnels dont c’est le gagne-pain. Pire, ils changent de camp juste pour punir ou peut-être pour se punir d’avoir cru aux promesses des uns et des autres. Mais que se passe-t-il donc dans la démocratie? Eh bien! Justement, rien de démocratique ou très peu. Le processus de démocratisation s’est arrêté depuis bien longtemps. Depuis le temps ou l’invention de la représentation s’est dévoyée en professionnalisation des représentants; en politiciens professionnels.

Ce qui arrive aujourd’hui avec ce qu’ils nomment la désaffection de la politique c’est d’abord la manifestation d’un processus de déhiérarchisation rendue possible par l’usage des techniques numériques mondialisées: réseaux sociaux en particulier. Désormais, les professionnels, les experts, les gens de pouvoir peuvent parler, cela ne vaut désormais pas davantage que la parole de chacun. C’est la fin des hiérarchies, de toutes les hiérarchies instituées et constituées: hiérarchie des classes, des races, des religions, des cultures, des bureaucraties, des richesses, des savoirs, etc. Les partisans du capital libéré de toute contrainte ont voulu détruire progressivement toutes les anciennes solidarités dont ils se sentaient menacés depuis le XIXe siècle pour réduire les êtres humains à des individus isolés, séparés, bref! totalement aliénés au sens propre du terme et ils se retrouvent avec ce qu’ils redoutaient le plus, de nouvelles solidarités, spontanées, non constituées et capables de tout bouleverser. Ils ont peur à nouveau et ils cherchent maintenant à tout contrôler dans le « nuage » en espérant endiguer les révoltes à venir. Ils croient encore en leur pouvoir absolu de manipulation, comme l’Église après « la grande catastrophe » de l’invention de l’imprimerie. Mais le processus de démocratisation se socialise mondialement! Il reprend son cours après des siècles d’essais, d’erreurs et de dévoiements de toutes sortes.

Désormais la possibilité technique d’un processus de démocratisation accéléré est rendu possible avec la fin des représentation ou avec des représentants révocables à tout moment. Des citoyens commencent à saisir que c’est bien eux qui ont leur destin entre leur main et qu’ils peuvent prendre des décisions. Ce n’est pas l’idée qui est nouvelle, c’est la possibilité de la réaliser.

Jacques Jaffelin, avril 2014

La démocratie existe-t-elle?

Comment poursuivre…

La démocratie n’est pas une institution définie ni définissable, c’est un processus qui a commencé il y a longtemps au moment où l’humanité s’engageait dans la construction de cités-États puis d’ensembles-de-cités-États et que se posait déjà la question: comment prend-on les décisions qui intéressent l’ensemble des citoyens? Les Grecs y ont répondu en inventant le mot démocratie: pouvoir du peuple. Qu’est-ce que le peuple? Qu’est-ce que le pouvoir? Il nous faut aujourd’hui, depuis l’agora athénienne qui permettait à chacun d’être entendu par tous, comme le disait Aristote, repenser tout cela c’est-à-dire mettre à jour notre désir de démocratie avec le monde d’aujourd’hui. N’oublions pas que le processus de démocratisation n’est rien d’autre qu’une technique partagée par tous pour vivre en commun. A Athènes, la technique correspondait à l’état de la société humaine. L’agora pouvait contenir l’ensemble des citoyens. Encore fallait-il en inventer le principe. Aujourd’hui nous avons inventé une agora mondiale avec l’Internet. Nous devons maintenant inventer la manière de l’utiliser pour la poursuite du processus de démocratisation à l’échelle de notre espèce. Ce n’est pas rien. Mais c’est à cette superbe tâche que notre génération doit s’atteler si nous ne voulons pas nous autodétruire. A partir de maintenant, je ne parlerais plus de démocratie mais de ce que je pense du processus de démocratisation aujourd’hui et des possibilités que nous avons de changer le cours des choses publiques.

L’élection n’est un signe de démocratisation que lorsque celle-ci ne met pas fin ne serait-ce que provisoirement au pouvoir du peuple. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où dans nos sociétés le pouvoir du peuple est mis en veilleuse pendant 4 ou 5 ans, suivant les pays dits démocratiques, après chaque élection. N’oublions pas qu’en principe, l’élu(e) et les élu(e)s ne prennent ni n’exercent un quelconque pouvoir. Ils sont nommés par le souverain, le peuple, non pas pour exercer le pouvoir de quoi que ce soit ni sur qui que ce soit mais pour participer à la résolution des problèmes de la vie en commun. Le rôle du président n’est pas de prendre des décisions mais de veiller à ce que des décisions émergent dans les assemblées de citoyens. Son rôle est un rôle d’arbitre. Il rappelle les règles du jeu que tout le monde doit connaître et veille à ce que le jeu de la socialisation se poursuive en paix en réglant les conflits. Cela est le rôle de tout vrai chef depuis l’invention de la chefferie. Il est élu, nous en avons besoin non pas pour qu’il prenne des décisions sans nous en parler ou d’en prendre contre notre gré mais pour permettre à ce que des décisions communes puissent émerger des conflits et des différents points de vue. Le chef est l’inverse du tyran, il répond au besoin et au désir de vivre ensemble en paix. Aujourd’hui, les élections dans nos pays ne permettent nullement la poursuite de la démocratisation, ils en sont la négation pour ne pas dire la confiscation par une classe de sophistes (en France ils sont formés dans des écoles spécialisées) qui parlent à notre place. On appelle ça la représentation mais il s’agit plutôt de la mystification. Ils prétendent prendre le pouvoir et exercer le pouvoir après avoir tout fait, mensonges, tromperies, promesses, spectacles en tous genres, « panem et circenses » encore, pour l’obtenir. Ils ne représentent rien d’autres que des membres d’une même caste de spécialistes du management populaire. Ils n’ont plus rien de commun avec les gens qui votent pour eux surtout s’ils font semblant du contraire (en se mettant au niveau des gens d’en bas, comme certains osaient dire si misérablement ces dernières années en France). Tous cherchent le pouvoir et les prébendes qui vont avec; avoir le dessus faire partie des gens du haut car ils ne supportent pas l’égalité. C’est donc une classe de spécialistes es pouvoir qui ne sont là que pour satisfaire leur goût de l’inégalité et de la hiérarchie. Eux savent ce qui est bon pour le peuple ignorant. Tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin les sphères du pouvoir vous le diront. Le mépris de tout ce qui n’est pas eux transpire à chacune de leurs paroles. Ils ne sont pas seulement racistes et xénophobes, ils nous appellent ceux du bas. Ce sont eux qui divisent le peuple et le manipule, ils organisent et fabriquent le racisme populaire par leur propagande continuelle et entretiennent la misère des immigrants comme ils organisent le chômage. Et ceux des journalistes qui font partie de la caste notamment les journalistes des media électroniques passent leur temps à prendre les gens pour des imbéciles – « Attendez! Ne soyez pas trop technique, il faut que les gens qui vous écoutent comprennent bien ». Comme le disait Coluche: « ils nous prennent pour des cons et ils voudraient qu’on soit intelligent ». Le bon peuple, c’est-à-dire nous-mêmes, finissons par penser que ça doit être tellement difficile de faire tout cela qu’il faut bien faire des études spéciales pour y parvenir. Pourtant, toute l’histoire nous montre le contraire. Reagan, Thatcher, de Gaulle, Staline, Mussolini, Mao, Bonaparte, rois et princes, commissaires du peuple et révolutionnaires professionnels, le désir de pouvoir suffit. Jacques Rancière a écrit que « la démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale pour tous… et son mode normal de désignation est le tirage au sort ». En effet, ce fut en partie sur ces principes d’égalité que la Commune de Paris en 1871 à fonctionné mais juste le temps des cerises. Le tirage au sort ne suffit pas (Reagan – pour épargner les autres – aurait pu être tiré au sort) mais l’idée de compétence égale pour tous est le fondement du processus démocratique puisque tous les votes sont égaux. Nous en sommes loin. Puisque, pour ne prendre que cet exemple, le vote des Français contre le traité européen a été bafoué et ceux du haut qui savent ce qui est bon pour nous l’ont ratifié quand même. Ce scandale n’a pas encore été jugé. Quand on parle de compétence il ne s’agit pas de n’importe quelle compétence mais de celle qui consiste à être élu pour participer à la chose publique. En fait, à bien y réfléchir, les élus devraient être tirés au sort comme le sont les jurés des cours d’assises. Des personnes de toutes les conditions.

J’ai bien conscience que tout cela a déjà été dit maintes et maintes fois dans l’histoire. Dans les années soixante on avait l’impression que tout cela étaient en train de changer mais très vite tout est revenu: « business as usual ». Et puis nous y voilà; nous nous réveillons dans un monde en pleine folie. La technologie numérique a accéléré la complexification du monde humain, le « village global » selon l’expression de McLuhan, qui s’engage maintenant dans une nouvelle voie imprévisible comme toujours d’intégration et de différenciation. Ce monde est le nôtre et il est toute notre vie. Pour certains pourtant rien d’autre ne semble possible que de continuer dans cette folie, c’est ce qu’on nous propose et c’est bien ce que pendant les derniers 20 ans on a proposé à nos enfants. Consommez! Consommez! Et consommez encore pour que le business continue! Et ne vous arrêtez surtout pas de jouer avec vos terminaux, vos smartphones, et à regarder les pixels défiler de plus en plus vite car il n’y a plus rien d’autre à faire dans le monde. Eh bien! On a pu voir que ces smartphones peuvent aussi servir à autre chose et que nous n’en sommes pas uniquement les servo-mécanismes…

Jacques Jaffelin, avril 2012

La déhiérarchisation (ou démocratisation) généralisée du monde humain est en route

Dans les années soixante Marshall Mc Luhan avait montré dans son travail de compréhension des media humains que le « message c’est le medium »; voulant dire que nous sommes transformés par l’usage que nous faisons de nos propres créations (media). Ce qui était clair depuis longtemps est maintenant évident: l’agora mondiale engendrée par Internet et les technologies numériques de réseaux sociaux permettent aux peuples du monde entier de s’exprimer par delà les régimes politiques en place, quels qu’ils soient. Il suffit maintenant que nous osions pour changer les régimes politiques, mais aussi les régimes économiques du capital financier devenu fou et construire un espace humain global viable parce que déhiérarchisé c’est-à-dire vraiment démocratisé. Les mots que Loustalot prononça pendant la révolution française résonnent maintenant de Tunis au Caire et partout, comme un écho: « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous! ». Il n’y a plus longtemps à attendre pour qu’il n’y ait plus ni grand ni petit, ni ceux d’en haut ni ceux d’en bas, ni tyrans ni soumis. Nous savons tout tout se suite. Nous pouvons tout aussi. C’est maintenant que notre raison, ce que nous avons de plus précieux, va devoir fonctionner clairement en évitant les pièges des tribuns, des marchands d’espoir et de rêves en tout genre.

Jacques Jaffelin