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Hommage au grand homme: Lévi-Strauss, de l’égalité des vivants aux vers à farine

C’est avec de grands plaisirs et de grandes émotions que j’ai revu Claude Lévi-Strauss sur la Chaine ARTE la semaine dernière pour commémorer sa mort. Même si je n’ai pas toujours partagé ses points de vue, j’ai l’impression, maintenant, que plus il vieillissait, plus il me plaisait. Le moment dans le film qui, selon moi, résumait l’œuvre de sa vie, que je vois comme un discours passionné et un plaidoyer non seulement pour la déhiérarchisation de toutes les cultures humaines mais, il l’a répété dans ce film magnifique, la déhiérarchisation des espèces vivantes, fut lorsque, alors qu’il était chez le tailleur de l’Académie Française en train d’ajuster son costume de cérémonie avant son intronisation, un journaliste lui demandant avec malice: « que pensez-vous de vos collègues qui vous disent que ces honneurs sont dérisoires? », il répondit aussitôt: »Je ne vois pas pourquoi alors que je me suis passionné toute ma vie par tous ces rituels dans les autres cultures, je devrais les trouver dérisoires dans la mienne. » Eh oui! le journaliste en fut pour ses frais de retour; pour CLS, mettre son habit d’académicien, se peindre le visage et se parer la tête de toutes sortes de plumes multicolores, c’est la même chose. Belle leçon! Mais CLS allait bien au-delà de cette leçon d’humanisme. Car pour lui, et je partage ce point de vue, l’humanisme, tel que la Renaissance l’a conçu et qui plaçait l’homme au dessus de tout dans la nature, n’est qu’un avatar de nos mythes religieux antiques. Et c’est justement cet avatar là qui nous a entrainé, subrepticement, en trois siècles, au désastre humain, culturel, écologique actuel puisque nous nous étions octroyé le droit de prédation général non seulement sur tout le vivant, animal et végétal, mais aussi sur le règne minéral. C’est pourquoi, devenu de plus en plus pessimiste il avait fini par nous comparer a des vers à farine dans un bocal qui finissaient asphyxiés par leur propre voracité.

L’animal sans espèce

Maintenant que l’on constate partout l’accélération et la complexification croissante du monde humain, qu’il est convenu d’appeler crise du capitalisme, il est peut-être temps de se sentir suffisamment libres d’esprit pour oser penser avec audace et ténacité. La critique dont nous avons besoin ne doit pas se satisfaire d’une simple critique du capitalisme, aussi radicale soit-elle, si elle est encore construire avec la pensée qui l’a justement engendrée.

Mon propos ici est justement de montrer, d’une façon un peu différente de la manière dont jusqu’ici je m’y suis pris pour le faire, cette manière de penser qui nous a conduit jusqu’ici, notre mythe culturel en quelque sorte et comme, pour reprendre une expression de Lévi-Strauss, les mythes se parlent entre eux, permettez-moi de vous présenter le mien.

L’idée principale est, dans notre désir, depuis Bacon, de « torturer la nature pour lui faire avouer tous ses secrets », que nous avons créé des outils d’investigations qui se révèlent aujourd’hui non pas une erreur, puisque la quête de la vérité[1] ne fait pas partie du mythe que je propose, mais une expérience humaine non viable à long terme. Gregory Bateson, dans ses réflexions, disait déjà qu’il n’était pas certain que l’usage généralisé du moteur à explosion soit viable. Nous en sommes aujourd’hui à compter les espèces qui disparaissent par jour, la quantité de glace qui fond dans la banquise, mais aussi l’accroissement de la misère, l’exploitation des femmes, des enfants, sans parler des hommes. Tandis que nous continuons a proposer a tous, comme seule perspective humaine capable de résoudre tous nos problèmes, la consommation d’objets, l’accroissement du temps de travail et de l’argent de notre compte en banque: travaillez plus pour gagner plus pour consommer plus… Ce sont donc a ces outils qu’il nous faut renoncer et la tâche n’est pas si immense qu’il y paraît, même si elle peut paraître aujourd’hui encore impossible.

Dans un article publié il y a déjà de longues années, j’avais écrit: « l’homme est un animal sans espèce ».

Puisque nous fêtons en ce moment le centenaire de Claude Lévi-Strauss, celui qui écrivait: « les mythes se parlent entre eux », je voudrais apporter ici ma contribution à cette fête en montrant comment j’ai compris cette phrase quand je l’ai lue et comment je la comprends encore. Les êtres humains pensent se parler entre eux mais ne font que répéter leurs mythes qui ne sont que des croyances c’est-à-dire des inventions créées par au moins un être humain et crues par un ensemble d’autres. Dès lors qu’elles sont crues elles fondent la communication c’est-à-dire instaurent ce qui est commun au groupe de croyants au mythe et qui doit le rester coûte que coûte. Elles inaugurent de fait l’idée de vérité qui est immédiatement la répétition obligatoire et rituelle du mythe sous peine d’exclusion par le groupe qui y croit. On voit donc, selon le mot de Nietzsche, que la vérité est bien un mensonge de plus.

Ainsi lorsque deux groupes se parlent, ils ne se parlent pas en tant qu’êtres humains mais en tant que porteurs d’un mythe, sauf lorsqu’ils de rencontrent individuellement pour coopérer. Cela dure le temps que cela dure. Ainsi, au lieu de se parler, ce sont bien les mythes qui se parlent et qui donc s’opposent, se combattent et s’entretuent. La croyance en tel ou tel mythe défini l' »espèce » d’individus que vous rencontrez et tout comme dans le reste du règne animal, les espèces ne sont pas, par nature,  interfécondables; ce qui n’empêche pas, ici ou là, des coopérations voire des adoptions individuelles, mais tout cela exceptionnellement. Ce sont bien nos mythes, religions comprises, qui permettent aux hommes de se différencier comme des espèces étrangères au point de ne même pas être capable de reconnaître un autre être humain comme son congénère, ce que même les chiens sont capables de faire. Tous les mythes sont des mensonges que l’on appelle vérité. La question est la suivante pour notre survie: allons-nous être capable de devenir au moins aussi intelligents que les chiens et nous passer de mythe pour pouvoir se reconnaître et se parler? Ou en inventer un, puisque nous sommes humains (« trop humains »), qui ne se présentera pas comme la vérité mais juste une technique, un moyen, qui, à l’expérience, se révélera indispensable pour vivre ensemble?

(à suivre)


[1] Nous devons aujourd’hui renoncer à la quête de la vérité fondée sur ce mythe autoréférentiel: la nature aurait engendré un processus (l’être humain dans l’évolution organique) dont le but ultime est de lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Y renoncer comme nous avons dû renoncer à la quête du sexe des anges au Moyen-âge.