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Nouvelle édition du Tractatus logico-ecologicus: Postface

POSTFACE À LA SECONDE ÉDITION (2017)

 

Depuis la première édition de cet ouvrage bien des choses ont changé. Le monde humain est au seuil d’une transformation qui pourrait bien, selon les décisions que nous allons prendre maintenant, modifier notre sort en tant qu’espèce; soit nous allons être capable de poser rapidement les bases d’une socialisation globale fondée sur les droits humains mondialisés en déhiérarchisant tout ce qui compose notre monde (individus, nations, états, cultures, espèces vivantes et ressources) bref, un processus de démocratisation mondiale, soit nous nous condamnerons à nous détruire nous-mêmes, mais non pas, comme certains le pensent, à détruire la planète voire la nature qui nous survivra sans problème.

Dans cette première édition j’avais jeté les bases d’une nouvelle logique, d’une nouvelle manière de penser notre monde, celui que nous faisons, le monde humain. J’y avais proposé un certain nombre de principes pour sortir des impasses dans lesquelles je nous voyais engagés. Il s’agissait de tout repenser d’une autre façon. La notion que j’avais décidé d’utiliser à l’époque était celle d’information issue des conférences Macy’s qui se sont tenues à New York dans les années cinquante. Ces premières conférences multidisciplinaires donnèrent naissance à la cybernétique et à la théorie de l’information qui allaient bouleverser la plupart de nos sciences et de nos professions, de la biologie à la psychiatrie. En poussant cette nouvelle logique, fondée sur les notions de système et d’autorégulation, aussi loin qu’elle semblait l’autoriser, je me rendis compte qu’elle engendrait les impasses dont je proposais de sortir dans ce livre. Le nom que je donnais à cette nouvelle mouture de la théorie de l’information fut alors théorie de l’information générale.

Seulement, entre-temps, le concept d’information est devenu la tarte à la crème des publicitaires, des managers de tout poil et de certains chercheurs dont le métier consiste surtout à répéter ce que tout le monde sait déjà ou à rendre désirable ce qui est vécu comme obligatoire. Alors, la théorie de l’information générale était forcément destinée à être non seulement incomprise mais, malgré mes précautions, à engendrer un complet malentendu. Je pensais, comme Bachelard l’avait écrit, que « c’est lorsqu’un concept change de sens qu’il a le plus de sens ». Je proposais donc une refonte éthique et paradigmatique de cette notion. Mais je me suis rendu compte que changer le sens d’un concept aussi furieusement utilisé et malmené que celui d’information et de celui de communication qui lui est associé comme d’un jumeau qui ne le quitte jamais, était impossible.

Dans l’axiomatique que je proposais alors – qui est remplacée ici par la dernière version, dont on lira une version anglaise, lisible sur mon site[1] — j’écrivais que les impasses et les paradoxes que nous constatons aujourd’hui dans nos sciences proviennent de la séparation que nous avons faite, depuis Galilée, Descartes et Newton, entre la forme et le mouvement avec l’invention des concept d’inertie, d’espace vide et de temps comme répétition du même et non comme durée (comme dirait Bergson) qui implique un processus créatif, irréversible et imprévisible.

La dissociation, le clivage de ces deux concepts a permis le formidable essor de la mécanique – au sens large du terme – et de toute la technologie actuelle. Mais c’est aussi par ce paradigme que nous avons mécanisé notre manière de penser, les êtres humains, les êtres vivants et notre rapport au monde. Les composants même de nos cellules se sont retrouvés réduits à l’état d’objets mécaniques manipulables comme des briques, plus ou moins remplaçables et modifiables pour nourrir les rêves ou plutôt les cauchemars que certains voudraient nous préparer: une vie sans souffrance, sans maladie, sans émotion et sans plaisir, voire sans mort.

Heureusement pour nous, tout cela ne fut et ne sont encore que des fantasmes de scientistes fous en quête de la « vie » éternelle. Bien que biologistes, ils n’ont pas reconnu que le vivant est une succession de moments que l’on appelle générations. Le fait que chez les êtres humains, il peut coexister aujourd’hui deux, trois, voire quatre générations, ne remet pas en question le principe du vivant qui est que tout être vivant a une durée et donc une fin nécessaire à la génération suivante.

Et pendant ce temps, la seule perspective que l’on offre aujourd’hui aux adultes et à nos enfants est de se débrouiller comme ils peuvent pour gagner beaucoup d’argent dans le seul but d’acheter de plus en plus d’objets clonés afin d’éviter que tout s’arrête. Et tandis que certains disent: « le monde est dans une crise grave », d’autres commencent à se demander: « Et si justement on arrêtait… de consommer compulsivement pour soulager notre angoisse devant ce monde en perdition pour prendre le temps de le repenser et inventer d’autres voies d’humanisation, de socialisation et de présence au monde ». Pour cela ne faudrait-il pas que l’économie se présente comme autre chose que la science des ânes prédateurs et reparler de l’économie politique et de sa critique? La question qui nous vient immédiatement est: est-ce encore possible?

Mais je reviens au concept d’information-communication. Je me rendis compte aussi que ses glissements sémantiques n’étaient que des avatars du principe d’inertie du paradigme mécanique dont je parlais plus haut. En effet l’information-communication dans la théorie de Shannon et Weaver est représentée comme des quantités ou des valeurs numériques destinées à se déplacer dans l’espace sans changer de forme, comme les paroles qui passent d’un récepteur à l’autre dans une conversation téléphonique. Tout ce qui faisait changer de forme le signal fut appelé bruit. Éliminer le bruit du signal, du message, devint le grand défi technologique du monde.

Ce faisant on oubliait tout le « bruit » de la transformation du monde humain que la généralisation du téléphone puis, plus tard, des media électroniques (télévision, mobile, Internet, satellites, etc.) allaient engendrer. Ainsi, plus on développait les moyens de communication, plus le monde humain changeait et moins nous communiquions (au sens de la théorie, et c’est tant mieux). Mais, par contre, plus nous mettions en commun, cette fois à l’échelle du globe, des moyens pour nous rencontrer (les media[2] en général) et plus le monde devint assourdissant; mettant ainsi en évidence qu’il n’existe aucun but que les moyens (media) mis en œuvre pouvaient atteindre. Ce qui rend justice en passant à Marshall McLuhan qui nous avait déjà averti que le « message c’est le medium » lui-même, ce que personne n’a voulu vraiment saisir, tellement nous étions encore persuadés qu’il y avait des « messages à faire passer » (ce à quoi rêvent toujours nos publicitaires et toutes les personnes de pouvoir) au lieu d’un monde humain à comprendre et à construire.

On peut donc ainsi, désormais, comprendre tout cela autrement: la communication c’est la mondialisation de nos créations, autrement dit, le processus qui conduit à rendre commun (communiquer[3]) nos media, c’est-à-dire nos créations techniques et autres; et l’information c’est le processus de changements humains que cela engendre.

Mais, dans la théorie de l’information classique (celle de Shannon, adoptée par la biologie, les sciences cognitives, les sciences politiques, etc.), informer ou communiquer ne pouvait signifier autre chose qu’une certaine entité passant d’un endroit à un autre tout en restant identique (sans bruit); principe d’inertie emprunté à la physique qui s’énonce: invariance de l’énergie par translation d’espace. C’est évidemment, appliquer à la socialisation, le rêve de tous les tyrans: faire rentrer, par tous les moyens (de communication justement), dans le cerveau de tous, ce qu’ils veulent qui y soit. On voit que le concept de communication ici ne signifie pas rendre commun à tous, mais agitation et propagande. C’est pourquoi nos politiques, nos publicitaires et certains de nos chercheurs spécialistes ne pensent qu’à « communiquer ».

La théorie de l’information générale proposait une acception toute différente. Il signifiait le processus créatif, irréversible, imprévisible, de complexification croissante du monde humain. Afin d’éviter la confusion, il fallait donc y renoncer et envisager un autre concept afin de montrer que l’on ne peut concevoir de forme sans mouvement, ni d’ailleurs de mouvement sans forme. Je propose donc aujourd’hui le néologisme informotion[4] (forme-motion). Cela permet de saisir dans un même élan de pensée le processus de formation (le processus évolutionnaire des formes en mouvement) ET de motion (le processus évolutionnaire des mouvements de ces formes). Cela nous permet aussi de saisir chacune de nos conceptions non comme des entités closes, ainsi que la métaphysique et la philosophie en sont coutumières depuis 25 siècles avec la plupart de nos sciences actuelles, mais comme des processus en cours. Désormais, j’invite à penser en termes de processus, non seulement pour sortir de nos impasses paradigmatiques mais aussi pour réaliser que nous sommes issus de la nature terrestre et inclus dans cette nature.

La notion d’informotion nous invite donc à réinterpréter le monde que nous créons et dont nous sommes en partie responsables devant les générations futures. Beaucoup de nos valeurs considérées comme sûres seront ébranlées dans cette tâche. Par exemple, l’une d’entre elles, les mathématiques, en tant qu’application de la théorie des nombres, ne nous serviront plus à rien d’autre qu’à construire des objets finis; pas ceux-là même qui nous asphyxient et auxquels nous devrons renoncer, mais d’autres qui nous seront plus utiles. Les mathématiques sont, par définition, impuissantes à saisir la durée, l’imprévu, bref la « formation » et la « motion » réunis comme processus créatif imprévisible et irréversible de notre monde. Ils sont encore plus impuissants à nous faire réaliser l’impasse dans laquelle nous sommes et de nous offrir les moyens de changer de voie. C’est pourquoi j’ai proposé dès 1992 une axiomatique non fondée sur la théorie des nombres mais sur une logique processuelle. Il en est donné ici une version revue et corrigée ainsi qu’une version anglaise, sur le site précédemment cité.

Cette nouvelle éthique s’inscrit bien sûr dans le prolongement de celle de Spinoza qu’on a nommée première pensée occidentale de l’immanence. Cependant Spinoza n’a pas vu que son immanentisme était paradoxal. En effet si nous considérons la pensée humaine comme aussi naturelle que tout le reste de la nature, il est alors absurde de penser que la nature aurait engendré un processus destiné à l’expliquer elle-même. Si notre pensée est nature donc immanente, penser qu’elle est destinée à découvrir, même progressivement, comment la nature fonctionne ou à montrer pourquoi et/ou comment il existe est autoréférentiel, autrement dit paradoxal. Mais nous pouvons enseigner en nous impliquant ce que nous savons déjà faire, le monde humain, et comment nous en sommes arrivés là. Les notions de savoir ou de connaissance ne sont que les avatars de la pensée métaphysique ou transcendantale dont Spinoza a été le premier critique radical dans notre culture; il n’y a ni savoir, ni connaissance[5] tout court, mais seulement des savoir-faire. Et nous payons au prix fort aujourd’hui d’avoir suivi plutôt Descartes qui divisa le monde en deux substance dont l’une (la res cogitans) était destinée à expliquer l’autre (la res extensa)[6].

Mon point de vue est que c’est toujours un corps qui pense. Penser est  un des mouvements internes de notre forme avec les émotions. Je pense même que la pensée est une expression socialisée des émotions. Penser est donc une des modalités organiques de la poursuite de notre existence et de notre implication dans le monde (voir mon ouvrage: Critique de la Raison Scientifique, 1995). Ce dernier point montre aussi l’absurdité de toute tentative d’explication du monde, d’en construire un modèle fini, de le quantifier en terme d’espace ou de temps ou des deux, de lui attribuer un début, une fin voire une finalité ou encore de lui attribuer une masse. Bref! De le penser comme UN tout qui ne peut contenir le sujet qui le pense. Autant de délires de la pensée, que l’on ne remarque même pas, mais qui nous conduisent en silence à l’autodestruction, comme si nous étions encore sous la domination de la toute puissance infantile et de sa pensée magique. J’appelle donc, par cette éthique, à une immanence vécue, radicale, un art de vivre réconcilié avec ce dont nous sommes issus.

Nous disons qu’une proposition théorique n’est validée que si elle est reproductible expérimentalement. Elle doit pouvoir aussi, selon Popper, être invalidable, autrement dit, pouvoir être démontrée fausse. Et le sommet d’une proposition scientifique est la prévisibilité. Voyons donc! Aucun des fondements de nos sciences ne répondent à ces critères rigoureux[7] de la preuve, en particulier et singulièrement, notre existence-même. En effet, j’existe mais je ne peux pas le prouver scientifiquement, car je ne suis ni reproductible ni, je l’espère encore pour quelque temps, invalidable. Je ne peux pas non plus être démontré inexistant. Je ne peux même pas prévoir les prochains mots que je vais prononcer sans entrer dans la folie. Cette méthode ne s’applique donc pas aux vivants, même si certains en rêvent. Ces mythes nous empêchent donc de nous poser les extraordinaires problèmes que nous rencontrons alors que nous serons bientôt huit milliards.

Nous ne nous « reproduisons » pas, nous procréons. C’est pourquoi, pour penser sainement, il nous faut renoncer à la pensée mécanisée, au principe d’inertie, aux concepts clos, aux entités éternelles et poser qu’il n’y a pas même deux « particules élémentaires » identiques dans la nature. Apprenons, si cela est encore possible, à construire un monde humain enfin réconcilié avec ce dont il est issu, qui le contient et qu’il contient en parties sélectionnées, au cours de l’évolution, dans chacune de nos cellules au plus profond de nos corps.

Apprenons à penser en termes de processus au lieu d’entités (nécessairement métaphysiques) closes et éternelles. Par exemple: ce processus de socialisation au lieu de la société, ce processus de démocratisation au lieu de la démocratie, ce processus de génération ou encore le vivant au lieu de la vie, ce processus d’identification au lieu de l’identité, etc. Tout cela est nécessaire afin de reconnaître conjointement, que nous ne constatons jamais deux événements identiques dans la nature, et notre im-plication dans le monde au lieu de satisfaire notre narcissisme ex-plicatif qui inverse les processus créatifs de notre existence[8].

Nous sommes à la fois issus du monde terrestre et inclus dans ce monde ainsi que toutes les autres espèces minérales, végétales et animales. Mais nous avons créé une société cancérogène généralisée. L’identité, la reproduction ou la production du même est la définition même du cancer organique. Dans un organisme lorsqu’un organe s’échappe de la nécessaire synergie des organes qui fonde son existence et commence à se reproduire lui-même, il fait ce que l’on nomme des métastases. Si nous prenons l’exemple du foie métastasé, ce dernier ne participe alors plus au métabolisme mais transforme ce qu’il reçoit du reste de l’organisme en cellules de foie; le foie fait du foie. Il se nourrit de l’organisme et pense sans doute, si je puis dire, qu’il est devenu éternel. Jusqu’à ce qu’il en meure en faisant mourir ce qui le nourrissait. Eh bien, notre civilisation est devenue un cancer pour le vivant sur notre planète; nous transformons tout ce que nous recevons de ce dont nous sommes issus en nous-mêmes et pour nous-mêmes.

Ainsi, notre cancer civilisationnel, si je puis dire, repose sur le même principe logique que le cancer organique mais nous ne le voyons pas. La mécanisation du monde humain — mode de pensée compris — a ainsi engendré le règne de l’homme séparé du vivant et donc, à terme, de sa vie, de notre vie. Les êtres humains ne se sentent plus organiquement naturels mais séparés du reste de la nature vivante. La civilisation humaine, désormais globalisée, ne fonctionne plus que pour elle-même. Nous avions nommé cela: l’Humanisme. Oui! Vous avez bien lu; c’est-à-dire l’homme au-dessus de tout, mais pas n’importe quel homme[9]. Nous sommes devenus le nouveau cancer de la Terre, après les dinosaures. Pour reprendre une métaphore de Claude Lévi-Strauss, si nous voulons éviter de mourir étouffés comme des vers à farine dans un bocal, par notre propre voracité, nous devrons apprendre, non seulement à renoncer à cette voracité prédatrice mais également à limiter notre nombre et à inventer une autre manière d’être humains.

Nous voyons déjà, ici et là, des initiatives, des résistances à notre civilisation métastatique et prédatrice qui montrent que tout n’est peut-être pas déjà perdu.

Jacques Jaffelin, octobre 2017

[1] Cf. www.sociosomatique.com On trouvera sur ce site un blog dans lequel je développe ou je mets à jour des points abordés ou non dans ce livre. Par ailleurs, comme ce site existe depuis 1990, il contient des bulletins du séminaire que j’ai donné au Ministère de la Recherche de 1991 à 1993. Il y a aussi les principes thérapeutiques de sociosomatologie que l’on ne trouvera pas dans ce livre et que je me propose de développer dans un ouvrage en cours de rédaction. Ces principes sont une application de l’éthique-paradigmatique que ce livre propose.

[2] J’utilise ici les règles typographiques canadiennes ainsi que l’orthographe latine des mots latins, en anglais comme en français: Un medium, des media; un maximum, des maxima.

[3] C’est d’ailleurs le sens de communication que l’on trouve chez Montaigne.

[4] Le lecteur peut donc entendre informotion à la place d’information dans le texte du livre mais il peut aussi bien le lire comme tel. L’important n’est pas le nom du concept mais le sens qu’on lui attribue pour modeler notre pensée.

[5] « Nous appellerons connaissance claire celle qui s’acquiert, non par une conviction issue du raisonnement, mais par le sentiment et la jouissance de la chose elle-même. » Spinoza

[6] La « chose pensante » était, selon Descartes, de nature divine, donc transcendante, tandis que la « chose étendue », autrement dit, tout le reste était, pour Spinoza, immanent.

[7] Le mathématicien René Thom, a tenté de sortir de cette impasse en proclamant: « Il n’y a pas de définition rigoureuse de la rigueur. »

[8] L’archétype de cette inversion se trouve dans toute croyance, qu’elle soit religieuse, rationnelle ou scientifique. Par exemple: « je crois que tel dieu m’a créé » inverse le processus créatif suivant: « j’invente l’idée que ce dieu m’a créé »; mais je ne reconnais pas cette invention et je finis par croire que Dieu m’a créé. On peut bien sûr faire cet exercice avec n’importe quelle croyance. J’adore donc ma propre pensée en pensant adorer quelqu’un d’autre en la projetant à l’extérieur de moi. Ce faisant, mon explication nie mon implication. Il en va de même avec l’invention de la théorie des nombres. Tout mathématicien est platonicien. Il est idéaliste, autrement dit, il considère que l’idée de nombre est absolument et éternellement vraie. Il pense que les nombres sont vraiment existants et non des inventions humaines. Eh bien! Ces nombres sont les premiers objets de pensée clos et éternels qui serviront de base à toutes nos activités et nos manières de penser, quelles soient scientifiques ou autres.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déjà fustigé cet humanisme qui détruisait tout ce qui n’était pas chrétien et européen sur son passage et qui est encore aujourd’hui proposé comme modèle dans une version globale, « soft », et soi-disant universelle, c’est-à-dire impériale. N’oublions pas non plus que le bon Érasme lui-même n’hésitait pas à dénoncer les « hérétiques » à l’Inquisition.

Pratique de la logique immanente (4) Vivre immanencément…

 

1. Vivre immanencément…   

C’est considérer que…

– Tout ce qui existe est nature

– Ce que nous nommons Univers ou Nature n’est ni un ni plusieurs, il n’est pas une entité mais un processus infini dans tous les sens du terme, nous ne pouvons pas davantage le considérer comme un objet d’étude que nous pouvons voir la vision ou penser la pensée, même si beaucoup pensent le contraire, mais c’est justement pour cette raison qu’ils ne fabriquent que des paradoxes ou des artefacts. Spinoza et Wittgenstein l’avaient déjà très bien dit à leur manière.

– La nature n’a ni commencement ni fin

– La notion de nature n’implique aucune notion d’univers en tant qu’entité quantitative (masse, énergie, espace, temps)

– La nature n’a aucune finalité (et donc notre existence non plus)[1]

– La nature est constituée d’une indéfinité de formes en mouvement

– La nature est indéfiniment diverse

– La nature n’est ni substance, ni res extensa ni res cogitans, c’est un processus générique

– La nature n’obéit à aucune loi; l’idée de loi implique nécessairement une transcendance.

– Chaque forme se meut et chaque mouvement est celui d’une forme; nous appellerons ce processus général, informotion. Cette notion permet de résoudre le dualisme cartésien res extensa et res cogitans et de renouveler l’immanence de Spinoza[2].

– Aucune forme ne peut se mouvoir sans se modifier (au contraire du principe d’inertie, principe cardinal de la science depuis Galilée, Descartes et Newton)

– Aucun mouvement ne peut garder la même forme (il n’existe donc ni mouvement inertiel ni forme inerte)

– La raison humaine est un mouvement interne partiel du corps

– Les émotions sont des mouvements internes de l’ensemble du corps qui souvent submergent la raison par leur intensité.

– Tout ce que nous pensons, réalisons, inventons, créons est nature

– La nature n’est ni ob-jet ni pro-jet ni sub-jet pour nous, nous sommes nature

– La joie de vivre c’est ressentir dans la même émotion que nous sommes à la fois issus-de-et-inclus-dans la nature.

– Chaque pensée exprimée est une expression de soi-même et une implication de soi dans le monde, qu’elle se présente comme une explication sophistiquée ou une simple discussion.

– Nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas mais avant cela il nous faut réaliser ce qui nous inclus et ce dont nous somme issus en même temps que ce que nous incluons.

– Nous nous croyons libre mais notre liberté ne se situe pas là où nous la croyons être. Nous n’avons pas décidé de naître, nous ne décidons pas du fonctionnement de nos organes, nous ne connaissons pas la durée de notre existence, nous ne décidons pas des prochains mots que nous allons prononcer. Mais nous pouvons décider de changer certaines choses en nous, d’apprendre ceci ou cela, de ne plus accorder d’importance à telle ou telle chose.

– La liberté consiste avant tout à acquérir au cours de notre socialisation une certaine aisance pour faire sa place dans le monde humain. Nous somme d’autant plus libre d’agir que nous avons appris à domestiquer nos sentiments, nos passions et nos actions, nos émotions et nos désirs.

– Notre seule liberté se situe dans un certain usage de notre raison mais non pas dans notre raison elle-même que nous n’avons pas décidé d’avoir. Le problème avec la raison c’est qu’elle n’est pas seule; les sentiments, les passions (au sens propre de souffrance qui arrête l’action), les dogmes et les croyances sont souvent ses maîtres. Les animaux n’ont pas ce problème, je crois, sauf les animaux domestiqués qui sont tellement humanisés que nous pouvons les voir sombrer dans la mélancolie parfois.

– La nature ne fait jamais deux fois la même chose, pas même deux particules élémentaires, alors comment comprendre que notre civilisation (qui est aussi nature que le reste) semble échapper à cette évidence? [3] Parce que nous avons oublié l’art pour le remplacer par l’industrie. « Nous avons inventé l’art pour ne pas mourir de la vérité » écrivait Nietzsche, or l’art ou l’œuvre ne peut être qu’unique, et tout ce qui est unique ne peut être dogmatique, mais nous avons inventé la reproduction du même, on dit même quelquefois reproduction au lieu de procréation en parlant de vie. Certains fous furieux imaginent même supprimer la mort qui pour eux n’est qu’un accident non nécessaire. On oublie ainsi que nous sommes chacun d’entre nous une œuvre d’art, unique et irremplaçable et qui n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Mais l’industrie, au contraire de l’art, détruit toute vie et tout plaisir de vivre; pour elle tout ce qui n’est pas reproductible n’existe pas ou n’a aucune valeur; la reproduction c’est son impératif catégorique car c’est ce que permet l’accumulation.

– Chaque dogme, chaque certitude constitue une cristallisation de la pensée et donc son arrêt. Il s’agit de la plus grande servitude de l’homme car toute certitude ou vérité ne permet plus à celui qui l’adopte d’exprimer la nécessaire créativité pour continuer à vivre. Toute personne qui croit en quelque chose a perdu ce qu’il doit faire en permanence pour poursuivre son existence, l’effort de réévaluer sa propre pensée. Car il ne s’agit pas de découvrir la vérité du monde mais de participer à ses changements.

2. L’immanence épistémique ou épistémothérapie

– La raison humaine n’explique pas ce dont elle est issue, ce qui l’inclut et ce qu’elle inclut (c’est mon différent avec Spinoza); elle explique les actions humaines déjà construites pour engager notre apprentissage et contribue à notre implication naturelle dans le monde humain.

– La raison ne peut connaître (ou savoir) pour des raisons logiques (comme la nature est infinité on ne voit pas comment elle aurait pu produire un phénomène destiné à la connaître elle-même) ce dont elle est issue/inclus. La raison connaît ce qu’elle sait faire c’est-à-dire des transformations locales et donc naturelles de la nature. Mais elle ne peut expliquer ni le pourquoi ni le comment de l’existence des choses (la nature); en croyant le faire elle s’imagine dans une position transcendante, démiurgique, mais elle ne fait que poursuivre la transformation naturelle du monde humain et de son environnement local sans s’en rendre compte.

– Le découpage épistémologique, sa hiérarchie et son réductionnisme sont la cause directe des impasses que nous avons créées. On a découpé le monde en rondelles de plus en plus fines et on pense que la plus fine devrait nous donner la clé de l’ensemble. En tant que nature nous-mêmes, nous sommes devenus aussi monstrueux que les dinosaures et aussi voraces que les vers à farine. Heureusement qu’il y a eu Bach, Mozart, etc., des ingénieurs (au sens générique du terme) pour inventer les bons objets, ceux qui nous réjouissent et ceux qui nous sont utiles, des médecins qui ont osé braver les interdits et les tabous, et tous les bricoleurs de génie qui ont enjolivé la vie au cours des siècles.

– Ce que nous avons nommé et continuons de nommer savoir ou connaissance repose donc sur la confusion entre savoir et savoir-faire. Il ne peut y avoir que du savoir-faire. Savoir les mathématiques c’est savoir faire des mathématiques, savoir la physique, la médecine, etc. de même. La confusion entretenue par les philosophes depuis toujours et repris par la science qui en est issue est qu’il existerait un savoir à propos de la vie, de la nature, de l’univers, de l’origine de tout, du monde, de la vie, de la conscience. Mais ils ne se sont jamais demandé ce que cette raison-là, celle qui aurait le don du savoir sur les choses (ce que Descartes appelait la res cogitans) vient faire dans la nature? Ou plutôt ils se sont bien posés la question mais non en gardant la raison vivante, humaine et créatrice mais en reprenant les vieux mythes religieux d’un créateur. Et donc pour eux, la raison ne fait pas partie de la nature, elle est un attribut du Dieu d’Abraham ou des divinités éternelles comme les nombres et les idées de Platon. Tout bon mathématicien croit absolument que les nombres permettent d’atteindre la vérité des choses. Et tout philosophe croit la même chose concernant ses concepts qu’ils considèrent comme des idées éternelles. Voilà le principal symptôme sociopathologique de notre civilisation!

3. Morbide transcendance

  • Misère de la physique – le monde est constitué de particules élémentaires éternelles et fixes depuis le Big Bang (ou plus précisément depuis la « barrière de Planck »; alors pourquoi plusieurs sortes de particules et comment de ces objets fixes (ces briques) a-t-il pu sortir le mouvement et le changement, sans parler de leur apparition ou « émergence »; mais, the last but not the least, comment et pourquoi diable ces particules inertes auraient engendré leur propre théorie? A moins de penser que les particules élémentaires contenaient l’énoncé de leur propre théorie.
  • Misère de la biologie – l’évolution (tout comme les maladies) n’est qu’une suite d’erreurs de codage. Nous sommes donc tous des malades du code génétique qui aurait fini par inventer le gène de la découverte du gène.
  • Misère de la psychiatrie – la santé mentale se trouve dans le cerveau (seul un malade peut inventer cela)
  • Misère de l’économie (politique) – le marché est la main de Dieu (la transcendance divine) transformant dans sa grande miséricorde la cupidité de quelques uns en bonheur pour tous.

4. l’art de vivre l’immanence

  • L’immanence nous convie à construire notre vie sans placer l’homme au-dessus de tout (l’humanisme de la Renaissance nous en vivons aujourd’hui les conséquences: l’homme est le maître absolu de tout ce qui l’entoure). Il ne s’agit pas d’écologie mal pensée mais de reconnaître que nous sommes nature, que nous ne sommes pas davantage libres que les animaux, les plantes et tout le reste de la nature. Les seules questions qui se posent sont: comment poursuivre notre vie? quels efforts devons-nous faire pour vivre joyeusement tous ensemble? en sommes-nous capable?

5. La folie numérique

(Mathématique, platonicienne), clone, identité, stases et métastases ou l’impossibilité de concevoir les différences autrement qu’en hiérarchisant c’est-à-dire en les réduisant à une série numérique.

6. Le temps et la durée 

  • La flèche du temps dont parlait Bernard d’Espagnat ne fait que marquer l’abandon de la physique de la relativité générale d’Einstein pour lequel le temps n’est qu’une illusion qui nous fait régresser à la physique d’Aristote. Ce dernier pensait en effet que l’univers avait un centre spatial originaire; le Big Bang n’est qu’un avatar spatio-temporel de la même idée antique. Mais ce temps arrange tout le monde, c’est le temps des affaires, du progrès, de l’accumulation, l’espoir et donc des religions. Et tout cela sonne le glas de la durée vécue, la durée est immanente, le temps est transcendant. La durée c’est la vie, le temps c’est la mort.

Ce que nous appelons temps est une certaine quantité de déplacement de la terre autour du soleil que l’on considère comme un rythme immuable depuis la nuit des temps, si je puis dire. Or rien ne nous dit que le jour a toujours eu la même durée par rapport à ce qu’on entend par durée du jour aujourd’hui. Ou autrement dit que la terre a toujours tourné à la même vitesse (aussi bien sur elle-même qu’autour du soleil). Au contraire il y a toutes les chances de penser que ce rythme circadien n’a pas cesser de changer au cours du processus évolutionnaire de la vie (cf. Tractatus, p. 62) – et donc de celui de la galaxie dans laquelle le système solaire se trouve (cf. Le Promeneur d’Einstein). Par conséquent lorsqu’on parle de milliards d’années, rien ne dit que ces années désignent des durées constantes. Mais nous savons que la physique actuelle n’est possible qu’avec l’application du principe d’inertie et de toutes les constantes qui en ont été déduites.

Si cela s’avère une illusion de plus dans notre conception du monde, il relèguerait les calculs des astrophysiciens au même rang que la célèbre jeune fille devenue enceinte par les activités libidineuses d’un ange. On imagine le scandale. En fait, il ne se passerait rien puisque des millions d’êtres humains pratiquent la contraception chimique, l’avortement, la PMA, la FIV tout en croyant, pour certains, à la vierge Marie; sans parler de la fin du monde. Sommes-nous donc si incorrigiblement incohérents? La réponse est: Oui! Mais que cela ne nous empêchent pas de penser librement.

7. La vision scientifique actuelle (majoritaire) du monde

Le monde commence à partir de rien. Donc, rien devient quelque chose (comment? Mystère). Ce quelque chose s’appelle Big Bang. De rien émerge donc toutes les particules fondamentales puis les atomes qui sont désormais éternels. Cette fable n’est rien d’autre qu’une sécularisation de la création divine formalisée à l’aide de la théorie des nombres: les premiers objets de pensée éternels, immuables et reproductibles qui ont progressivement mécanisés toute notre pensée. Il s’agit de l’entreprise mystique la plus puissante que nous ayons inventée dès lors que nous l’appliquons à autre chose qu’au calcul des objets que nous produisons pour vivre en commun. L’usage explicatif des mathématiques est donc l’allié principal des dogmes et croyances religieuses et l’asservissement de la pensée.

Jacques Jaffelin, février, avril, décembre 2013-2014

[1] Ni finalité, ni sens ou raison; chercher un sens à notre vie n’a pas de sens, la joie de vivre suffit amplement.

[2] Le dualisme cartésien est à l’origine de l’invention du principe d’inertie qui sépare la forme du mouvement dans les sciences de la nature; mais aussi le corps de l’esprit en médecine et dans les sciences humaines et introduit dans l’université une césure et une limite (borderline) entre les scientifiques (qui s’occupent des formes sans esprit) et les littéraires (qui s’occupent de l’esprit sans forme). Cette séparation n’a jamais été vraiment pensée et perdure aujourd’hui plus que jamais où l’on continue (surtout dans ce pays) à sélectionner les enfants sur la base de la mécanisation de la raison (les mathématiques considérés encore comme le haut lieu du raisonnement – il vaut mieux ne pas parler d’intelligence). Elle est aussi une séparation entre les mathématiques et la logique. Les mathématiques reposant sur la théorie des nombres et la logique sur le raisonnement analogique. Il existe une expression couperet française qui résume à elle seule cette confusion et que certains utilisent pour clouer le bec à leurs adversaires: « comparaison n’est pas raison! ». Raison ici ne veut dire que vérité absolue, mathématique, numérique, cartésienne et platonicienne. Or, la comparaison ou l’analogie est justement l’outil fondamental de la raison raisonnante, libre et expérimentale. Mais la raison de l’expression est absolue, alors que la comparaison est relation et donc relative; ce qui est le péché absolu de tous les dogmatiques, mathématiciens et métaphysiciens compris. Sans comparaison ou analogie pas de pensée évolutionnaire, pas d’histoire, pas de processus, seulement des entités closes et éternelles; pas de possibilités de reconnaître l’autre, le différent, la parenté lointaine, l’ancêtre dont nous sommes issus qui est inclus en nous. Lamarck et Darwin ont enfoncé la première brèche – sans même parler de Newton – dans la raison mécanisée mais cette dernière a fini par reprendre la main avec la génétique montrant que l’évolution résulte d’erreurs de codage et que si tout se passait bien la nature vivante ne ferait que du même. Nous sommes donc tous, selon les généticiens néo-darwiniens, des erreurs de codage. Et nous acceptons cette idiotie répétée à foison dans les cours et les manuels de biologie moléculaire.

[3] Évidence non partagée par les mathématiciens évidemment, les économistes, les banquiers et tout ceux qui jouent et/ou accumulent du numéraire.

 

Prolégomènes à toute épistémothérapie

Albert Einstein avait écrit: « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ». Je pense au contraire, qu’il est très compréhensible que le monde soit compréhensible, mais pas pour les raisons qu’Einstein posait.
En fait, il est compréhensible que le monde soit compréhensible puisque nous avons posé ce principe comme dogme et faculté absolus de notre pensée. C’est le fondement tautologique, autoréférentiel, « ad hoc » et transcendantal de notre idée du savoir… et partant, de toutes nos sciences.

Comment l’idée de savoir nous est venue…

Tout d’abord, il importe de ne pas confondre savoir avec savoir-faire. Le savoir ou la connaissance prétend donner une explication finale de la nature, le savoir-faire est l’expression de notre créativité ou, autrement dit, de notre implication dans la transformation de notre monde. Transformation par nos inventions techniques, toutes nos techniques, que l’on a fini par confondre aujourd’hui avec la science explicative. La technique, et je prétends que toutes nos activités et nos créations sont des techniques qui transforment notre manière d’être ensemble, n’a rien à voir avec l’idée métaphysique voir épistémologique de connaissance ou de savoir selon laquelle nous allons irrémédiablement par la méthode scientifique vers l’explication finale. La notion de savoir ou de connaissance repose sur une idolâtrie qui ne porte pas son nom: l’adoration de sa propre pensée. Cette idolâtrie est un simple avatar de nos religions. Autoréférence et narcissisme socialisés et institutionnalisés. Le « je pense, donc je suis »[1] de Descartes est le départ de cette religion de la raison dévoyée (on dirait aujourd’hui pervertie, ce qui signifie exactement la même chose). Il faudrait donc plutôt dire: je sais, donc j’adore ma propre pensée.

Descartes pensait que la pensée raisonnée conduisait au savoir et donc à l’Être. Et bien sûr, la pensée, la res cogitans, était, pour lui, un attribut divin que le dieu jaloux ne partageait qu’avec l’homme. Les animaux ne pensaient donc pas[2]. Penser c’était nécessairement conduire à la connaissance ou au savoir de l’Être, comme on disait autrefois, c’est-à-dire à la pensée de Dieu lui-même dans une pure contemplation mystique et métaphysique. Cette quête de l’identité entre la pensée et la nature ou tout ce qui n’est pas elle, que l’on trouve dans la philosophie et la science depuis l’antiquité est précisément ce à quoi parviennent les schizophrènes; c’est-à-dire la fusion du moi et du « réel » (tout ce qui n’est pas le moi). Cependant la notion de savoir, contrairement à la schizophrénie, repose d’abord sur l’illusion grammaticale propre à toute métaphysique: l’isolement du concept[3]. La pensée d’un tout, d’une entité close et éternelle. C’est le point commun de la philosophie antique et de la science moderne. C’est la fusion du mythe et de l’expérience raisonnée. L’expérience pratique se met au service du mythe. C’est ce que Kuhn avait appelé un paradigme, c’est-à-dire la cristallisation de la pensée dans un ensemble de dogmes provisoirement adopté. Il pensait que la science avançait vers le savoir par changement de paradigme, mais jusqu’où? Avancer vers le savoir ne peut signifier qu’une chose, parvenir à la fin à une identité en la chose pensée et la chose elle-même. Cela veut donc dire qu’en affirmant une telle chose on considère qu’une partie de la nature, la pensée humaine, a une finalité. Et même que la nature a comme finalité de créer un phénomène – l’être humain doué de conscience – destiné à lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Triple paradoxe, triple autoréférence! Mais c’est ce que nous avons tous appris sans le dire ouvertement: nous avançons progressivement vers la vérité. Ce faisant la science reprend le flambeau de la vérité religieuse mais sous une forme expérimentale progressive. Elle reprend le relai de l’espoir inventé par la foi religieuse. Demain on rase gratis! « Postmodernisme » ou pas.

Les notions de connaissance et de savoir (qu’il ne faut pas confondre avec savoir-faire, invention ou création[4]) sont des concepts mystiques qui ont été utilisés au cours des siècles par tous les pouvoirs. Elles sont mêmes au fondement de tout pouvoir. La science expérimentale moderne a repris ces concepts sans se rendre compte de leur morbidité. La science moderne devrait, pour être conforme à ses principes expérimentaux, renoncer à la quête du savoir et à la connaissance. L’activité scientifique est un projet de transformation du monde humain qui ne dit pas son nom car elle se cache derrière les concepts métaphysiques de réel, de vrai, d’éternel (pour la physique des hautes énergies), d’objectivité, alors que le véritable objet/sujet de toute science est l’homme lui-même. Il n’y a qu’une seule science c’est la science de l’homme, c’est-à-dire la science de nos apprentissages, de nos savoir-faire, de nos inventions et de la construction de notre monde. Science ne signifiant pas quête de la vérité, c’est-à-dire de l’identité entre la pensée et l’expérience humaine du monde, qui relève de la psychiatrie, mais implication dans l’expérience humaine du monde, de notre savoir-faire. Autrement dit de notre technique. La question fondamentale n’est donc pas: comment devons-nous nous y prendre pour connaître le monde? Mais que pouvons-nous faire pour construire le meilleur monde humain possible?

Il y a donc du savoir-faire quelque chose, mais pas de savoir tout court. Cela semble simple, dit ainsi, mais c’est le fondement nécessaire à toute réévaluation de notre civilisation dont nous voyons bien, maintenant, qu’elle nous conduit à une impasse destructrice, à la folie autoréférentielle. Cela me semble être avec la critique de la religion, la condition de toute pensée libre qui s’implique dans le monde des humains et non qui ex-plique le monde.

Si nous nous posons la question: que vient faire la pensée humaine dans la nature? Qu’est-ce que cela signifie? Tout d’abord je peux le comprendre comme le paradoxe suivant: la nature a engendré un phénomène capable de lui poser une question la concernant. Et c’est donc un peu comme si je demandais à mes parents: « Que viens-je faire dans le monde? » Y a-t-il une réponse logique ou scientifique à cette question en dehors des mythes et des religions? La science a quand même répondu sans qu’elle se fût posé la question, puisque c’est la religion qui lui a donné la réponse avant elle. La religion dit: « je suis là pour obéir au désir du créateur et son désir est que ma vie doit être consacrée à le connaître et connaître son œuvre, la nature, c’est se rapprocher de lui »; la science dit: « je suis là pour connaître la nature, selon la technique de la preuve expérimentale ». Ainsi, le croyant et le scientifique ont-ils le même but fondé sur la même croyance. Le religieux pense que la connaissance est un don divin (la res cogitans de Descartes) et le scientifique pense que la conscience, la connaissance ou le savoir est l’aboutissement naturel d’un processus appelé l’évolution des espèces vivantes. Tous les deux pensent que nous avons la conscience, la raison explicative, le savoir, la connaissance avec, comme finalité, la connaissance complète de l’univers[5]. Il y a cependant une différence entre les deux: la science demande un travail incessant dans cette foi du savoir absolu (qui n’intéresse d’ailleurs que la fraction de la science que l’on nomme fondamentale); la religion exige la foi en la transcendance. Mais toutes deux, science et religion sont d’accord sur ce point: la pensée humaine est destinée à comprendre et expliquer ce qui n’est pas elle: le reste du monde. C’est pourquoi la condition de toute pensée libérée de cette autoréférence, libérée de la toute-puissance est le renoncement à toute transcendance et donc à toute divinité toute-puissante qui n’est qu’une projection du désir de toute puissance hors de soi pour ne pas l’assumer tout en l’exerçant de fait.

Notes:

[1] L’effet « métaphysique » (c’est-à-dire transcendantal) de cette ruse philosophique se transforme immédiatement en autoréférence si l’on écrit: « je pense, donc je suis…en train de penser « je pense, donc… etc. ».

[2] Après Descartes, malgré Lamarck et Darwin, nous n’avons pas encore complètement changé de perspective. La pensée ou encore la conscience (encore un concept métaphysique: il n’y a pas de conscience tout court, nous avons toujours conscience de quelque chose et, tout comme la pensée, la conscience n’est pas un état mais un processus) continue d’être considérée comme une mutation soudaine et non un processus évolutionnaire, tout comme le langage. J’ai abordé ces points dans mon Tractatus (1993). Langage, pensée, émotion et le chant des oiseaux. Je pense que langage et pensée sont dans le même rapport que l’apprentissage de la musique (par exemple) et la pensée le sont. La difficulté de saisir ce rapport vient de ce que nous appelons « pensée » depuis des siècles. Je pense quant à moi que la pensée est, pour tous les êtres vivants, je dis bien tous les êtres vivants, ce qui les conduit à persévérer dans leur effort de vivre: vivre c’est d’abord persévérer dans le présent vécu. La pensée humaine peut donc se concevoir comme une motion interne « in-motion » du corps, comme une complexification de l’élan vers la poursuite du présent; une sorte d’é-motion qui a trouvé une voie plus sophistiquée pour devenir une « out-motion » ou une « ex-motion » que, ce que nous nommons couramment émotion — rougissement, colère, joie, plaisir, etc.–, par les muscles de la voix (les cordes vocales) en combinaison et articulation avec ceux de la langue. Ainsi, acquérir le langage et acquérir la musique ou autre chose sont tous deux un processus d’apprentissage. Qui est premier dans l’évolution de ces deux apprentissages? Le plus simple est sans doute le chant (voir le chant des oiseaux); mais l’émotion que le chant des oiseaux exprime, peut-être une sorte de désir de toute-puissance envers la lumière du jour ou au soleil pour qu’il se lève le matin et qu’il revienne le soir, nous montre la voie de nos cheminements.

[3] Comme disait Nietzsche, qui ne pouvait pas si bien dire: « on ne se débarrassera jamais de Dieu tant que nous croirons à la grammaire ». D’abord l’invention du dieu unique n’est qu’une projection socialisée du fantasme de toute-puissance qui, comme toute projection, permet à l’individu puis au groupe qui la pratique, de ne pas s’attribuer cette toute puissance mais au fantasme projeté et surtout, bien sûr, à ceux qui se posent comme ses représentants ou porte-paroles qui eux, vont alors bien exercer la toute puissance sur ceux qui les suivent mais, bien sûr, au nom de leur fantasme projeté qu’ils nomment Dieu. Puis, la métaphysique est une invention uniquement possible dans un système d’écriture alphabétique; on prend un substantif, un verbe (par exemple la ruse philosophique qui consiste à transformer un verbe auxiliaire: être, en substantif absolu: l’Être), on l’isole, il devient alors concept, puis entité close et éternelle. Elle se perfectionne avec l’invention des nombres, de la théorie des nombres, auxquels succède la théorie des idées de Platon. Dès lors, tout est prêt pour l’aventure occidentale, la quête de l’absolu, la voracité institutionnelle et… l’autodestruction actuelle. (Voir aussi sur le site, L’invention du savoir, 1980) Mais peut-être que ceci est inhérent à toute notre espèce puisque cette insatiable voracité (pour reprendre la métaphore de Lévi-Strauss) se globalise aujourd’hui. Peut-être seulement.

[4] Il y a la même différence entre savoir et savoir-faire qu’entre explication et implication. Dans l’explication on se place en dehors du monde que l’on pose comme un objet en ignorant les conséquences pratiques que la quête de l’explication implique; dans l’implication nous sommes du monde et nous agissons sur lui en le transformant et en assumant cette transformation. L’explication est transcendantale, l’implication est radicalement immanente.

[5] Dit ainsi, on se rend compte de la folie dans laquelle nous sommes engagés, mais justement, on ne le dit jamais ainsi, alors qu’on le pense continuellement. La quête du savoir, qui ne peut être qu’absolu, est une paranoïa institutionnelle qui se prend pour la guérison générale en action, mais qui nous conduit à la mort.