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Émotions, Raison, Vérité et immanence radicale après Spinoza

I. De la projection de la toute-puissance

Je ne voudrais pas ici faire ce à quoi je me suis toujours refusé: de la métaphysique. La quête de l’absolu ne mène qu’à l’épuisement au mieux ou à la naissance de nouveaux dogmes au pire. Non! Je voulais parler de ceux qui s’appuient sur ce qu’ils nomment la raison et la vérité pour vivre.

Tout d’abord je partage avec Nietzsche l’idée que la vérité est un mensonge de plus. Je ne parle pas ici de la vérité policière ou judiciaire qui est en quête de l’auteur de tel fait ou méfait? Je parle de ceux qui cherchent la vérité des choses, du monde, des phénomènes, etc. Ils ne cherchent pas, eux, qui est l’auteur du monde ou de tel ou tel phénomène puisque, un bon nombre d’entre eux, le connaisse déjà: le Dieu unique des religions du livre ou un autre qui joue le même rôle. Et pour ceux qui ne le reconnaissent pas comme auteur mais comme une projection humaine de leur désir de puissance, ils n’ont pas encore réalisé qu’ils font comme s’il existait, puisque rechercher l’origine des choses et le déroulement de leurs transformations ne peut pas conduire à autre chose qu’à aboutir à la question: comment est-on passé de rien à quelque chose? Or, pour que quelque chose soit il faut un agent extérieur à cette chose qui en soit la cause. Mais s’il y avait un agent extérieur à cette chose, c’est qu’il n’y avait pas rien. Ce qui revient à dire qu’il est logiquement ou raisonnablement impossible de passer de rien à quelque chose. Et c’est là que, paradoxalement, l’idée de dieu éternel intervient nécessairement. C’est ce que disait le Pape à S. Hawking lorsqu’il est venu lui présenter sa théorie totale du monde[1]. Ce dieu-là ne semble être là que pour combler l’angoisse de ce néant engendré par la question. Où l’on voit que même le néant ne peut se penser qu’en pensant à quelque chose, à commencer par le mot néant lui-même qui n’est pas… rien.

La raison en quête de la vérité absolue sur l’existence des choses ne mène donc qu’à un paradoxe insoluble que l’on connaissait bien avant Leibniz mais qui n’empêchent nullement, scientifiques, religieux, philosophes et tous les hommes de l’esprit, autrement dit ceux de la pensée séparée du monde et partant, transcendantale, de continuer indéfiniment leur quête illusoire; tout en ignorant soigneusement le paradoxe dans lequel ils se sont enfermés.

Le seul penseur que je connaisse qui essaya de surmonter ce paradoxe par le raisonnement logique (more  geometrico) est Spinoza. Il a ainsi identifié Dieu aux choses, à tout ce qui existe, et non comme entité séparée du monde. C’était la première fois qu’en Europe, il me semble, que l’on écrivit avec une telle volonté de concilier la vie humaine et le reste des choses. J’ai passé beaucoup de temps à lire l’Éthique et je dois dire que peu de livre m’ont autant captivé et retenu par leur puissance de résonnement. Spinoza m’est apparu comme un être bon, d’une rare tolérance, comme une sorte de modèle humain. Son éthique veut donner les moyens à ses contemporains de cultiver la joie de vivre en évitant les souffrances que les humains s’infligent à eux-mêmes et à leurs contemporains. Il a aussi été le premier à proposer le droit à la liberté de penser pour tous qui est aux fondations de nos droits modernes.

Spinoza ne pouvait cependant pas faire mieux dans son désir de tout expliquer. Car l’Éthique est aussi une théorie du tout et comme telle ne peut pas être immanente. Car l’immanence, pour ne pas engendrer de paradoxe, se doit d’être radicale (c’est-à-dire que tout est immanent). Autrement dit il ne peut y avoir aucune théorie du tout qui englobe dans son énoncé la théorie elle-même; c’est comme si je disais: « j’ai découvert le gène de la découverte du gène ».

Spinoza, contrairement à Descartes, défend l’unité de la res cogitans et de la res extensa (« l’objet de notre esprit est le corps »), mais comme Descartes il reprend la dualité (« L’esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu » ou, autrement dit de la Nature); il maintient donc dans ses démonstrations, l’ex-plication, qui ne peut être que transcendantale et non l’im-plication qui seule est immanente. Il n’applique donc pas ses principes éthiques à sa propre éthique. Et il en est empêché par son désir de tout expliquer.

Spinoza tente de répondre aux questions: comment être libre et joyeux sans libre arbitre et à quoi sert la pensée humaine (la raison) dans la nature. Et il répond: à « avoir une conception adéquate des choses qui nous déterminent »; c’est-à-dire, pour lui, que l’idée humaine devient identique à l’entendement divin ou, autrement dit, que l’esprit humain est analogue à l’esprit de la nature. Le paradoxe de cette idée c’est que Spinoza reste ainsi tributaire de la pensée au sens de Descartes (la res cogitans) et qui fait accorder à la Nature (ou Dieu) des qualités humaines (connaissance, amour, liberté absolu), mais aussi qui fait accorder la raison avec la nature. Cela semble, d’un autre point de vue, apparemment cohérent dans sa logique de l’immanence, mais alors, si la raison humaine est aussi nature que tout le reste, il est bien incohérent et paradoxal d’imaginer la nature en train de s’expliquer elle-même par le biais de la pensée rationnelle (ou scientifique, dirions-nous aujourd’hui) des êtres humains.

II. La pensée humaine dans la nature: pour quoi faire?

  1. Pour les philosophes rationalistes, les scientifiques et les croyants monothéistes:

Descartes: la res cogitans est de nature divine et seul l’homme dans la nature en est doté par Dieu lui-même. La raison sert donc à comprendre la nécessité divine (ou naturelle) et à expliquer ses créations. Ce point de vue est paradoxal mais cohérent à une conception transcendantale de la raison.

  1. Pour les athées, les scientifiques agnostiques et les croyants sans dieu transcendant (idéologues, spiritualistes, etc.)

La pensée et la raison humaine sont le produit de l’évolution des espèces animales (pas végétales) et la pensée humaine est la seule à posséder la faculté d’analyse, d’apprentissage et d’expérimentation pour saisir les causes des phénomènes et proposer des explications. Point de vue paradoxal et incohérent dans cette perspective apparemment immanentiste puisque la pensée humaine est considérée transcendante par rapport au reste de la nature; selon eux, elle est à la fois nature et capable d’explication de la nature.

  1. Selon la perspective de l’immanence radicale (ou l’informotion générale)

On se demande comment la nature aurait pu engendrer un phénomène destiné à l’expliquer. Car si tout est nature, rien n’est surnaturel ou transcendantal et il ne peut y avoir de lois ailleurs que dans la société humaine; et alors les théories « explicatives » de l’homme sont aussi naturelles que le reste de la nature et, dans ce cas, il ne s’agit pas d’explication, mais de la poursuite naturelle au niveau humain d’un processus immanent qui ne peut être expliqué puisqu’il est nécessairement aussi naturel que tous les autres. Et dans ce cas, nos théories ne peuvent prétendre à expliquer quoi que ce soit, mais peuvent, plus avantageusement, être conçues comme des inventions destinées à poursuivre le développement du monde humain et rien de plus. Ce qui est amplement suffisant pour sortir de la projection de la toute-puissance.

III. Raison, passion et émotion, mon différent avec Spinoza

Ainsi, l’homme moderne se perçoit bien comme issu d’un processus naturel mais se sépare de la nature en voulant l’expliquer par la découverte progressive de ses lois qui n’englobe pas dans leur énoncé la production naturelle de cette explication. Cette conception répétée obstinément tous les jours dans nos media, nos écoles, nos laboratoires et dans les corridors des pouvoirs est la cause fondamentale qui continue à nous conduire, comme le disait Claude Lévi-Strauss, avec la même obstination vorace que des vers à farine dans un bocal, vers notre autodestruction. Ce que nous nommons Science est donc en fait la forme la plus sophistiquée de notre voracité ou, autrement dit, de notre désir de toute-puissance. Les problèmes qui se posent à nous sont donc les suivants:

  1. Serions-nous capables de renoncer à cette toute-puissance obsessionnelle et compulsive?
  2. Si oui, comment allons-nous nous y prendre?

Ne faudrait-il pas commencer par se demander ce que nous entendons par « raison »? Je n’ai pas l’intention ici de polémiquer avec les spécialistes rationalistes, avec les philosophes ou avec la psychiatrie moderne. La raison dont nous parlons ici n’est pas opposée à la maladie mentale ni même à l’irrationnel. Nous parlons de la raison ordinaire de tout un chacun et qui est aussi celle que nous appelons scientifique ou encore celle de la philosophie et qui est enseignée dans nos écoles; autrement dit, le comportement capable, selon nous, de fournir des explications à nos comportements. Par exemple, Il n’est pas raisonnable d’extraire le gaz des sables bitumineux en Alberta car cela détruit l’environnement. Ou encore, il est raisonnable d’extraire les gaz des sables bitumineux car nous avons besoin d’hydrocarbures. Et ainsi de suite. La raison ne décide pas de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal. Les camps d’exterminations nazis ont été raisonnablement et/ou rationnellement organisés.

A quoi nous sert donc cette raison? À justifier un comportement qui n’est pas lui-même raisonné. Un tel comportement s’appelle une émotion ou un désir inconscient. Notre raison est ainsi une transformation émotionnelle ou une forme d’expression verbale d’un désir qui s’ignore. Une émotion est un mouvement interne et externe du corps, de l’ensemble du corps et qui peut s’accompagner de paroles en général non raisonnables; l’émotion est à la fois passion et action, mouvement interne et mouvement externe de notre corps. La raison est alors momentanément submergée (ou de manière quasi permanente chez les schizophrènes) par l’émotion. La vague émotionnelle emporte la raison avec elle. La vague passée, la raison reprend son cours et permet d’exprimer une émotion par nature irrationnelle par le langage ou mieux par l’écriture afin que l’irrationnel devienne acceptable, autrement dit rationnel ou raisonnable. Ce qui est dit ou plutôt écrit (l’écriture est fondamentalement une image raisonnée de notre pensée) peut alors être commenté, accepté, refusé, partagé ou encore interdit. Lorsqu’il est partagé, il peut devenir un fondement civilisationnel, un mythe fondateur. Il devient la raison de la raison et ne doit plus être discuté mais répété selon des rituels définis et des apprentissages pour les enfants. C’est ce que nous appelons un mythe, une religion, une loi, une civilisation, une culture, une nation, un peuple. La raison ne s’oppose donc pas aux émotions, elle en est bien incapable, mais elle les transforme; elle est, dans ma perspective (l’immanence radicale ou informotion générale), une complexification socialisée de l’émotion, une informotion émotionnelle. Elle devient alors une émotion cristallisée en rituels, en dogmes, en principes, en théories, en explication. Dieu, la Science, la Politique comme désir de pouvoirs séparés et absolus, sont des projections émotionnelles rationalisées. Cette émotion-là est un désir inconscient de toute-puissance. Y compris ce que vous êtes en train de lire, sauf qu’il n’est pas, ici, inconscient et perd donc sa projection. J’écris cette dernière phrase pour que vous évitiez de penser que j’explique quelque chose, que je donne des ex-plications, alors que je ne fais que m’im-pliquer de cette façon dans le monde des humains. Rien d’autre! Chacun en fera ce qu’il voudra. Et ce faisant, je renonce à la toute-puissance explicative pour me réconcilier avec le monde. Je ne suis plus dans un jardin dont je dois prendre soin pour le préserver, mais je suis une plante de ce jardin et je dois faire attention à ne pas prendre toute la place pour ne pas mourir étouffé de ma propre voracité.

La raison ne s’oppose donc pas à la folie (la schizophrénie) ou à la stupidité. On peut être raisonnable et fou ou stupide. La question est plutôt: Comment construire un monde humain non séparé par la raison du reste du monde? Comment se réconcilier avec ce « sentiment océanique », cette émotion, que nous éprouvons devant la beauté du monde, et la manière de vivre, non pas dedans ce monde, mais sans jamais perdre de vue que nous en sommes issus et que notre désir de l’expliquer n’est rien d’autre que notre désir inconscient de toute-puissance. Renoncer à la toute-puissance; voilà notre principale tâche! Mais en sommes-nous capables? Il se peut que ce désir de toute-puissance, qui est aussi naturel que tout le reste, soit partagé par toutes les espèces vivantes mais qu’il soit modéré par leur différenciation. Il se peut aussi que la Terre ait déjà engendré une espèce ou un ensemble d’espèces voisines qui ait fini par s’autodétruire. Je pense que ce fut le cas des dinosaures. Que ceux-ci ne sont pas disparus par un cataclysme extérieur mais le cataclysme est leur propre existence qui les a conduite à s’autodétruire. Serions-nous les nouveaux dinosaures? Personne ne peut répondre à cette question! Mais comme il semble que nous en ayons déjà pris le chemin, il convient de se demander: 1) comment changer de chemin? 2) quel chemin? et 3) comment le tracer? Dans un prochain article, je ferais une tentative de proposition.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

[1] Le pape a pris les devants si je puis dire en disant qu’il connait l’auteur du « Big Bang ». On se souvient de Laplace qui, venant montrer à Napoléon son système du monde et s’être vu demandé: « Mais où est Dieu dans votre système? », avait répondu: « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ».