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A propos d’Einstein, de la relativité et de la « découverte » des ondes gravitationnelles

Einstein et la relativité générale ou comment s’émanciper du principe d’inertie

… et comment la relativité générale a été ignorée par la physique moderne qui la confond volontairement avec la relativité spéciale (ou restreinte) dans le but de conserver ses dogmes avec leurs contradictions logico-mathématiques et leurs impasses épistémologiques insurmontables et surtout son prestige issu des siècles passés.

 Remarque préliminaire

La bureaucratie[1] astrophysicienne actuelle joue avec l’Einstein de 1916 pour mieux oublier ce qu’il a dit plus tard. Comme par hasard, ils « découvrent », 100 ans après, les fameuses « ondes gravitationnelles » qu’Einstein inventa alors qu’il n’avait pas encore complété sa théorie de la relativité générale. En fait, l’idée avait été lancée par Poincaré en 1903, ce qui montre bien qu’elle n’a rien à voir avec la relativité générale. Ainsi, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, les fameuses « ondes gravitationnelles » appartiennent encore à la relativité restreinte qui est une théorie newtonienne, c’est-à-dire que l’espace et le temps sont considérés comme des entités séparées des phénomènes qu’ils contiennent. Pour le dire simplement, dans la physique newtonienne et dans la relativité restreinte, si l’on enlevait les corps de l’espace céleste, il resterait l’espace (ou l’espace-temps) vide; dans la relativité générale, il ne resterait rien. Dans la relativité générale, espace-temps est un autre nom pour nommer l’univers comme entité logico-mathématique quadridimensionnelle; autrement dit, chaque objet exprime une certaine singularité qui se traduit par une « courbure » spatio-temporelle, signifiant ainsi que ce ne sont pas les objets qui courbent l’espace-temps, mais qu’espace-temps et objets ne peuvent pas être pensés séparément; ils sont une seule et même chose; comme la pensée et le corps. En outre, l’astrophysique majoritaire actuelle s’appuient toujours sur le « modèle standard » qui aboutit à la vieille idée aristotélicienne d’un commencement et donc d’un centre de l’univers qui agit sur tout le reste sans que ce centre ne soit agit par rien à moins de penser que l’Éternel en soit la cause. Dans ce cas, la vieille croyance religieuse rejoint ici ce que certains appellent encore de la science expérimentale mais dont aucun de ses objets d’études ne sont, à proprement parlé, expérimentables au sens scientifique du terme. Je voudrais donc rappeler ici, dans le texte suivant, qui avait fait l’objet d’une séance de séminaire que j’ai donnée au Ministère de la Recherche en 1992, ce que pensait Einstein de son projet théorique et méthodologique pour la physique moderne, c’est-à-dire, selon lui, débarrassée des dogmes cartésien-newtonien: le principe d’inertie et ses avatars, le système de coordonnées et le principe d’incertitude.

Dans le texte suivant, la forme normale indiquera que l’auteur est Einstein, les italiques indiqueront mes notes et remarques personnelles (J.J.).

Comment sortir du principe d’incertitude et du système de coordonnées? Einstein et l’émancipation de tout système inertial

« Wir mussen unser denken revolutionnieren »

Albert Einstein

 

Comme vous le savez, au cours de mes recherches j’ai été amené à revoir nombre des prémisses sur lesquels Einstein s’était basées pour résoudre les problèmes qu’il avait lui-même posés. La lecture attentive et passionnée de sa correspondance avec son ami de toujours Michele Besso, me frappa particulièrement et m’incita à prendre les notes suivantes:

– « Dans la théorie que je propose, L’information générale (ou informotion) s’il y a bien des nombres naturels, il n’y a cependant plus de repères de coordonnées permettant de définir une métrique absolue, par exemple à quatre dimensions, comme en relativité générale. Le calcul tensoriel de Minkowski qu’utilisa Einstein m’apparaît comme une première tentative d’émancipation de tout système de coordonnées, c’est-à-dire de tout référent conduisant à l’expérimentation au sens classique depuis Galilée. D’ailleurs, Einstein écrivait ceci, le 15 avril 1950, donc peu d’années avant sa mort, à son plus fidèle ami, Michele Besso, avec lequel il a entretenu une correspondance jusqu’à la fin, qui lui posait des questions sur les rapports entre champ et particules:

 

« Cher Michele,

Les questions que tu as posées dans ta lettre du 11 avril sont tout à fait naturelles, mais il est provisoirement impossible d’y répondre. La raison en est qu’il n’existe aucune définition réelle pour le champ dans une théorie conséquente du champ. Il est vrai que l’on tombe ainsi dans une situation à la Don Quichotte, par le fait que l’on n’a vraiment aucune garantie quant à la possibilité de savoir un jour si la théorie est « vraie ». A priori, on ne possède aucun pont qui mène à l’expérience. Par exemple, il n’y a pas de « particules » au sens strict du terme, parce que cela ne peut faire partie du programme d’une représentation de la réalité par des fonctions partout continues et même analytiques. […]

Il s’agit de ceci qu’une comparaison avec des faits expérimentaux connus ne peut être escomptée que si l’on trouve des solutions rigoureuses du système d’équations dans lesquelles se « réfléchissent » des réalités « connues » empiriquement et leurs effets réciproques. Puisque cela est extrêmement compliqué, on comprend très bien l’attitude sceptique des physiciens contemporains. Ils ont, pour le moment, une bonne raison de rejeter ma méthode, en la considérant comme stérile. Mais, à la longue, il n’en sera plus ainsi. Ils verront peu à peu que l’on ne peut pénétrer dans la tréfonds des choses par la méthode quasi-empirique. Pour comprendre vraiment cette conviction, qui est la mienne, il te faut ruminer longuement ma réponse dans les Mélanges, ainsi que le bref article dans la Scientia. La question de la « causalité » n’est pas tout à fait centrale, mais plutôt la question de l’existence réelle et la question de savoir s’il y a une catégorie quelconque de lois rigoureusement valables (pas statistiques) pour la réalité représentée théoriquement. Que de telles lois n’existent pas pour les faits observés, cela est parfaitement clair. Mais la question est celle-ci: Y a-t-il quelque chose qui remplace la « réalité » comme programme théorique? En employant ton langage, je dirais: Si le « nuage » n’est pas l’expression d’un fait unique, mais seulement un « nuage de probabilité », alors il doit exister derrière le nuage un objet avec plus de caractères. Penser que cela est de peu d’importance pour la théorie, semble passablement absurde. »

 On comprend mieux ici en quoi la recherche actuelle d’une théorie unifiée des interactions fondamentales (dites fortes et faibles) n’a aucun sens pour Einstein. En relativité générale bien comprise il ne peut y avoir ni particules élémentaires, ni interactions fondamentales ; mais seulement un champ différentiel continu, sans commencement ni fin. Le 10 Août 1954 il écrit encore au même Besso:

« La théorie de la relativité restreinte n’est au fond pas autre chose qu’une adaptation de l’idée du système inertial à la ferme conviction donnée par l’expérience de la constante de la vitesse de la lumière, quel que soit le système inertial. Elle ne peut se passer du concept du système inertial, qui est insoutenable du point de vue de la théorie de la connaissance. (L’inconsistance de ce concept a été mise en lumière de façon très claire par Mach; mais elle avait été déjà reconnue avec moins de clarté par Huygens et Leibniz.)

Le noyau de cette critique à l’égard de la théorie de Newton trouve sa meilleure explication dans la comparaison avec le « centre de l’univers  » de la physique d’Aristote: il existe un centre de l’univers vers lequel tendent tous les corps lourds. Ainsi s’explique par exemple la forme sphérique de la Terre. L’ennui, c’est que ce centre de l’univers agit sur tout le reste, et tout ce reste (c’est-à-dire les corps) ne réagit pas sur le centre de la Terre. (Liaison causale unilatérale).

C’est ce qui se produit avec le système inertial. Il détermine dans tous les cas le comportement inertial des corps, sans en être lui-même influencé. Au fond, il vaudrait mieux parler de l’ensemble de tous les systèmes inertiaux; mais cela n’est pas essentiel. L’essentiel de la théorie de la relativité générale c’est d’aller au-delà du système inertial. »

 Où l’on voit qu’Einstein s’est bien rendu compte ici du paradoxe (du même type que celui de la théorie des types de Russell) engendré par la notion d’ensemble des systèmes inertiaux. Car l’ensemble des systèmes inertiaux ne peut pas être un système inertial. Suit alors un débat plus technique sur la notion de champ de déplacement comme grandeur fondamentale du champ, soit:

« … comme substitut invariant pour le système d’inertie, et par là, la base de toute théorie relativiste du champ. »

Puis Einstein reprend plus loin:

« La raison pourquoi je ne sais pas si cette théorie correspond à une réalité physique se trouve dans le fait qu’on ne parvient pas à se prononcer ni sur l’existence ni sur la constitution de solutions, partout dépourvues de singularités, de tels systèmes d’équations non linéaires. »

Le problème posé ici est évidemment insoluble car il se présente comme un paradoxe que nous avons abordé précédemment. Einstein pensait en effet que l’activité scientifique consistait à représenter la réalité, théoriquement ou autrement, mais à la représenter quand même. Dans la querelle qu’il entretient avec la mécanique quantique, il reproche à cette dernière de poser a priori, que le problème de la réalité a une limite probable définie par la relation d’incertitude. Voici ce qu’Einstein dit de la mécanique quantique dans sa lettre du 8 octobre 1952 à Besso:

« Si l’on considère la méthode de la théorie des quanta actuelle comme étant en principe définitive, cela revient à renoncer à une représentation complète des états réels. On peut justifier cet abandon si l’on admet qu’il n’existe aucune loi pour les états réels, de sorte que leur description serait inutile. Autrement dit, cela signifie: les lois ne se rapportent pas aux choses, mais à ce que l’observation nous apprend sur elles. (Les lois relatives à la succession temporelle de cette connaissance partielle sont cependant tout à fait déterministes.)

Or, je ne puis m’y rallier. Je pense donc que le caractère statistique de la théorie actuelle est tout simplement conditionné par le choix d’une description incomplète.

La seconde partie de ta lettre se rapporte à la question de savoir s’il existe, du point de vue de la régularité fondamentale, un sens (flèche) sur la direction de l' »écoulement du temps ». Dans les propositions d’expériences relatives aux faits élémentaires, on ne trouve rien en faveur de la propriété de la flèche; il en est de même en mécanique classique. Il reste encore la possibilité que l’onde sphérique émise détienne plus de « réalité » que l’inverse. La réalité des quanta de lumière montre que cette idée est insoutenable. Nous sommes encore loin de posséder une théorie rationnelle de la lumière et de la matière qui soit en accord avec les faits! Je pense que seule une spéculation hardie est à même de nous faire progresser, et non pas une accumulation d’expériences. Du matériel empirique incompréhensible, nous en avons plus qu’il n’en faut. »

Et à propos de la relation entre théorie et expérience voilà ce qu’il écrivit le 20 mars 1952:

« […] il n’y a aucun chemin logique conduisant du matériel empirique au principe général sur lequel reposera ensuite la déduction logique.

Je ne crois donc pas qu’il existe un chemin de la connaissance de Mill basé sur l’induction, en tout cas pas un chemin pouvant servir de méthode logique. Par exemple, je pense qu’il n’existe aucune expérience dont on puisse déduire la notion de nombre. Plus la théorie progresse, plus il devient clair qu’on ne peut trouver par induction les lois fondamentales à partir des faits d’expériences (par ex. les équations du champ de l’équation de la gravitation ou de l’équation de Schrödinger de la mécanique quantique). »

Sur la question de l’irréversibilité Einstein, malgré les supplications de Besso, restera intraitable. Le 29 juillet 1953:

« […] tout le problème de l’explication de la flèche du temps n’a rien à voir avec le problème de la relativité.

[…] Je pense qu’il en est ainsi dans tous les cas, c’est-à-dire que la flèche du temps est complètement liée aux conditions thermodynamiques.

Si le processus élémentaire dépendait de la flèche du temps, alors l’apparition d’un équilibre thermodynamique serait tout à fait incompréhensible.

La mécanique quantique statistique répond elle aussi complètement à l’absence de la flèche du temps des processus élémentaires. Aussi loin que puisse parvenir notre connaissance plus directe des processus élémentaires, on trouve, pour chaque processus, son inverse. Le rayonnement ne fait plus exception. Dans l’élémentaire, tout processus a son inverse.

Malheur donc à la théorie de la relativité, si elle devait pécher contre ce principe concernant la flèche du temps. »

Puis le 22 septembre 1953:

« Avec l’irréversibilité des lois de la nature, la théorie n’a rien à voir. »

Pourtant, en ce qui concerne notre connaissance des processus élémentaires, Einstein dira à Besso le 10 septembre 1952:

« […] Qui sait si ma théorie relativiste générale du champ non symétrique n’est pas la bonne. Les difficultés mathématiques pour la confrontation avec l’expérience sont pour le moment encore insurmontables. Quoiqu’il en soit, nous sommes aussi éloignés d’une théorie vraiment rationnelle (de la dualité des quanta de lumière et des particules) que nous l’étions il y a cinquante ans! »

Et, à la fin de la lettre, en guise de post-scriptum, Einstein lance une idée fondamentale que j’ai beaucoup méditée:

« P.S. Une théorie vraiment rationnelle devrait permettre de déduire les particules élémentaires (électron, etc.) et non pas être obligée de les poser a priori. »

Et le 12 septembre 1951, il avait déjà écrit:

« Un total de cinquante années de spéculation consciente ne m’a pas rapproché de la réponse à la question « que sont les quanta de lumière? ». Il est vrai qu’aujourd’hui n’importe quel abruti croit connaître cette réponse, mais il se trompe. »

Cependant la querelle n’a de sens que si l’on postule a priori que l’activité scientifique consiste à décrire la réalité c’est-à-dire le monde tel qu’il est, soit « intégralement » comme Einstein l’envisage sous la forme mathématique, soit statistiquement comme le pose définitivement la mécanique quantique. Mais je pense qu’il s’agit de tout autre chose et que M. Besso posait de vrais problèmes qui ne sont solubles que si l’on abandonne l’a priori réaliste.

Il faudra rappeler ainsi comment Besso posera à Einstein le principe de la singularité (qu’il voit partout) et celui de l’irréversibilité. Ainsi que la phrase de Besso dans sa lettre du 11 avril 1950:

« Cela me rappelle ma perplexité de jadis, lorsque je devais m’efforcer de comprendre ces mots: « ce qui se transforme comme une distance« .

Il faut aussi noter que les exhortations de Besso envers Einstein pour prendre en compte l’irréversibilité des phénomènes et leur singularité, va bien au-delà des « processus élémentaires ».

Besso découvre l’irréversibilité, disons non thermodynamique (qui est la seule que Einstein considérera, bien qu’il a envisagé quand même l’irréversibilité des théories scientifiques), à la mort de sa femme, dans une lettre à Einstein daté du 25 mai 1945. Il reviendra ensuite tout au long de sa correspondance avec Einstein et jusqu’à la fin de la vie de celui-ci sur ce problème qui le tourmente et que la physique ne semble pas prendre en compte. Voici ce qu’il note dans sa lettre du 8 mars 1950:

« Il y a déjà quelques questions qui se présentent à moi: pourquoi exiger des solutions sans singularités (en dehors du fait qu’il y a, ou qu’il y aurait, des cas très évidents), quand la réalité des fleurs de givre sur la fenêtre et des êtres vivants élémentaires, jusqu’aux mouvements des gouttelettes dans le condensateur de Millikan, semble pourtant indiquer de manière si frappante que tout est singulier (c’est moi, JJ, qui souligne)? N’est-ce pas une tâche pour tes aides mathématiciens, une tâche pour le moins parallèle à cette exigence (d’absence de singularités), que de développer les types de singularités concevables dans le cadre du système d’équations? »

Le 11 avril 1950, Besso propose à Einstein:

« Encore une question. Ne gagne-t-on pas en raison, en incluant la « matière vivante »? Si l’on veut, on doit inclure l' »étincelle créatrice »?

…et le 13 juin 1952:

« Est-ce que la question de ce qu’il y a de si étrangement contraignant dans l’écoulement du temps ne te préoccupe jamais? »

 Dans plusieurs autres lettres Besso posera avec insistance le problème de l’irréversibilité en physique et jusque dans la considération de « l’existence chargé de sens du quantum de lumière » (le 18 juillet 1952) et le 21 septembre 1952.

En ce qui concerne le rapport entre mécanique classique et mécanique quantique, voilà ce qu’en dit Einstein dans l’article Quanten-Mechanik und Wirklichkeit aux pp. 320-324:

« L’interprétation de la fonction de la mécanique quantique comme une description (en principe) complète d’un comportement réel, implique l’hypothèse peu satisfaisante d’une action à distance. Par contre, si l’on interprète la fonction comme une description incomplète d’un comportement réel, on a peine à croire que cette description incomplète obéisse à des lois strictes, en ce qui concerne la dépendance temporelle. »

Il écrit également à Besso le 15 juin 1950, pour montrer en quoi sa théorie supprime la notion de force de la mécanique newtonienne ainsi que celle d’inertie. Il répond aussi à Besso sur une question concernant la notion de sélection dans le processus d’intelligibilité:

 

« Cher Michele,

Ce qui dans ta lettre est le plus facile à comprendre – et il me sera facile d’y répondre -, c’est la question relative à la signification de la non-linéarité des équations qui expliquent les effets réciproques. Dans le cas des équations linéaires, il y a additivité des solutions. Si l’on a, par exemple, deux solutions distinctes, représentant chacune une particule au repos, alors la somme de ces solutions représente deux particules au repos – la théorie ne fournit aucun moyen pour déduire des équations du champ un effet réciproque d’accélération des particules. Dans la théorie de la gravitation, cela se passe autrement. La non-linéarité veut que des solutions pour le champ de deux particules ne puissent être exemptes de singularités à l’extérieur des particules que si celles-ci sont soumises à des attractions réciproques bien déterminées. C’est ainsi qu’effectivement la loi du champ se substitue à la notion de force. Dans la théorie linéaire de Maxwell, on s’est tiré d’affaire en introduisant une densité non-linéaire d’énergie, qui en réalité ne ressort pas des équations du champ. De plus, on doit introduire l’inertie indépendamment de la force.

Ensuite tu prétends ne pas pouvoir comprendre ce que je dis de la théorie classique et tu me reproches de m’y accrocher encore. Cependant, ta lettre n’explique pas ce que tu n’as pas compris. Quant à mon affirmation que la distinction entre expérience sensitive et hallucination est purement hypothétique (conventionnelle) et qu’elle appartient à une catégorie créée par nous, sans contenu logique qui lui soit propre, et basée seulement sur l’opportunité, elle n’est qu’une banalité. Je l’ai mentionnée pour montrer que le libre choix d’éléments constitutifs intelligibles, posés librement et impossible à déduire empiriquement, ne commence pas dans la science proprement dite, mais appartient à la vie intellectuelle de tous les jours. »

Dans une lettre datée du 8 octobre 1952, Einstein reviendra sur l’impossibilité d’admettre l’action à distance newtonienne en mécanique quantique:

« J’écarte (I), car elle nous oblige à admettre qu’il existe un lien rigide entre des parties du système éloignées les unes des autres de façon quelconque dans l’espace (action à distance immédiate, ne diminuant pas lorsque la distance augmente). »

 Ce paradoxe posait en effet le problème de savoir comment concilier le fait que la Terre gravite autour du Soleil instantanément tandis que la lumière qui nous vient de lui prend 8 minutes pour nous parvenir avec l’affirmation qu’aucun événement ne peut aller plus vite que la lumière. La gravitation semble donc être un phénomène plus rapide que la lumière elle-même car si l’on écartait la Terre de son orbite elle y reviendrait en moins de 8 minutes. Mais le fait est qu’elle suit instantanément, comme les autres planètes d’ailleurs, le Soleil dans sa course autour du centre galactique. J’ai proposé une résolution logique de ce paradoxe.

Nous voyons très bien en fait, à la lecture de cette correspondance, entre autres, les écueils logiques auxquels Einstein s’est trouvé confronté et qu’il ne pouvait pas résoudre à cause même de ses présupposés: celui de son a priori réaliste, concernant le processus d’intelligibilité ; celui de penser le monde comme un système complètement intégrable, selon le théorème d’Hamilton; et celui du refus d’envisager l’irréversibilité dans les processus élémentaires, mais pas seulement, à cause de son attachement au second principe de la thermodynamique et de la liaison qu’il faisait entre « flèche du temps » et irréversibilité. Son refus d’envisager le temps et l’espace absolus de Newton l’ont conduit à imaginé un monde clos du point de vue de l’intelligibilité. Pour sortir de l’impasse introduite par l’idée d’intégration totale, et pour rendre compte aussi de l’évolution même des théories en physique, de l’évolution des espèces, et de celle des étoiles, il fallait non pas rétablir la mesure du temps et de l’espace absolus par la théorie du big bang, à laquelle Einstein s’opposait de toute façon (il dit clairement dans la même correspondance p.159:

« Le point faible est cependant le fait que l’expansion de la matière conduit à une origine dans le temps, remontant à 1010 ou 1011 années. »

…mais séparer le concept d’irréversibilité de ceux de temps et d’espace. Nous avons ainsi vu que l’irréversibilité pouvait être envisagée autrement que comme une « flèche du temps »; l’information générale (ou l’informotion) est un processus irréversible de complexification croissante sans temps ni espace absolus.

Il faudrait encore rajouter que le moyen logique que j’ai proposé pour s’émanciper de tout référentiel métrique est d’abandonner la représentation des phénomènes physiques par des systèmes de coordonnées cartésiennes multidimensionnels. Car tout système de coordonnées implique nécessairement la définition de fonctions réversibles qui se présente comme des équations, qui, comme le nom l’indique, postule que le second terme est égal au premier. Il ne se passe rien entre le premier et le second terme qu’un changement de modes, et on peut tout aussi bien écrire une fonction en inversant la variable et la fonction sans que le résultat du calcul en soit changé, il en est de même, bien sûr, dans le calcul différentiel. Dans les sinusoïdes d’informotion, il n’y a ni équation, ni coordonnées. Je présenterais les choses ainsi:

(Voir la figure au centre de la page d’entrée du site mais avec seulement deux courbes)


La « variable » y est ici le niveau d’information issu de la « fonction » x. Les deux courbes sont en même temps leur propre système de coordonnées. Le système de coordonnées immédiatement relatif de la Terre est le Soleil lui-même non pas en tant qu’objet mécanique mais en tant que forme/mouvement ou particule/onde. Le système de coordonnées immédiatement relatif des êtres humains c’est l’ensemble des êtres vivants (ce qu’on appelle son environnement). Cela permet de mettre fin à la notion magique de force entre les phénomènes, comme Einstein l’avait suggéré.

Les sinusoïdes de complexification ne doivent donc pas être considérées non plus comme exprimant deux dimensions dans un plan, bien que la représentation graphique nous contraigne à le faire. Il ne faut, en effet, pas perdre de vue que tout événement ou particule/onde ou encore forme/mouvement est nécessairement multidimensionnel et donc n’est, ni plan, ni sphérique, ni quoi que ce soit de géométriquement déterminé, bien que la sphère soit malgré tout une forme élémentaire. Par exemple, la Terre gravite autour du Soleil mais cette gravitation ne s’effectue pas seulement dans le plan du périhélie. Le périhélie lui-même tourne sur lui-même avec l’ensemble des planètes. Par ailleurs, les étoiles de la Galaxie gravitent autour du centre galactique mais le plan galactique tourne aussi sur lui-même, et ainsi de suite. Ces rotations sont, bien sûr, difficiles à mesurer puisque plus les phénomènes sont grands, plus leur rythme relatif est faible.

L’émancipation du principe d’inertie dans la physique ne peut se faire que parallèlement à celle de l’idée galiléenne et platonicienne selon laquelle la nature a été écrite par Dieu en termes mathématiques. Et pour cela, il faut revoir la notion mécanique de vitesse et d’accélération, toutes deux inaugurées par Galilée – que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les branches les plus modernes de la physique – selon lesquelles l’accélération n’est reliée qu’à un changement du taux de la vitesse d’une « particule » (et plus généralement d’un objet ou d’un phénomène quelconque) par ailleurs « stable » quant à sa forme. Nous avons vu que changement de vitesse équivaut nécessairement à changement de forme. Nulle part il n’y a changement de mouvement sans changement de forme. Le principe d’inertie et la notion de force en mécanique partent nécessairement du postulat que les objets se déplacent identiques à eux-mêmes dans un espace dont la métrique est définie une fois pour toute. Il y a donc séparation absolue entre les objets et l’espace ; les objets se déplacent encore dans l’espace. Dans la relativité générale, les objets transforment la courbure de l’espace-temps, mais celui-ci conserve une métrique constante posée a priori comme un continuum quadridimensionnel. C’est une tentative incomplète d’émancipation du système inertial. Dans l’information générale, l’espace/temps et les phénomènes sont une seule et même chose. Chaque événement est l’expression d’un espace/temps spécifique issu d’un autre plus simple (moins accéléré) que lui. Il ne peut donc exister ici de référent a priori permettant de penser les phénomènes en relation avec une métrique aux coordonnées absolues. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons que je considère l’entreprise de René Thom, de créer une mathématique qualitative, sur la base de l’utilisation de la géométrie euclidienne, des coordonnées cartésiennes et de la vieille logique aristotélicienne combinée à un platonisme cher à tout mathématicien, est malheureusement engagée dans une impasse.

La question de la mesure de l’information peut être considérée comme analogue à la mesure de ce qu’on appelle actuellement l’énergie. Elle dépend du phénomène considéré. Elle ne peut donc être que relative. La question est cependant plus complexe. Si l’on part du fait qu’Einstein était arrivé à la conclusion que la masse est une mesure directe de l’énergie, on peut dire que la « masse informationnelle » est une mesure du « niveau d’information générale ». Le seul problème est qu’il n’y a aucune différence entre l’une et l’autre. Cette « masse » se présente, selon les niveaux de l’information considérée, de manière différente. Ainsi, la « masse informationnelle » de la société humaine est bien supérieure à celle de la Terre considérée comme élément du champ minéral, elle-même supérieure à celle du Soleil, et ainsi de suite. Le niveau de la complexification est, par définition, la mesure de l’information générale. La « masse informationnelle » d’un phénomène n’a donc rien à voir avec une quantité répétée ou additionnée d’un même phénomène mais avec sa quantité (d’ailleurs indéfinie) de niveaux d’information tels que nous les avons envisagés précédemment. Ainsi, l’information, comme l’énergie relativiste, n’a pas d’unité de mesure propre. Son unité dépend du niveau considéré. Cela permet de dire que la « masse informationnelle » d’un atome d’hydrogène dans une cellule de corps humain est supérieure à celle d’un atome d’hydrogène dans l’atmosphère où à la surface du Soleil, etc. Ce que ne permet pas d’envisager les théories en cours. J’ajouterai pour terminer, que l’information générale ne considère également que des singularités, il n’y a nulle part deux événements identiques, deux particules élémentaires, deux atomes identiques, etc. comme il n’y a nulle part la même heure »

Jacques Jaffelin, Paris 1992

[1] L’expression est ici inspirée par Marx qui qualifiait de « République prêtre » toute bureaucratie instituée, avec ses cooptations, ses dogmes, et sa hiérarchie immuable.