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Nouvelle édition du Tractatus logico-ecologicus: Postface

POSTFACE À LA SECONDE ÉDITION (2017)

 

Depuis la première édition de cet ouvrage bien des choses ont changé. Le monde humain est au seuil d’une transformation qui pourrait bien, selon les décisions que nous allons prendre maintenant, modifier notre sort en tant qu’espèce; soit nous allons être capable de poser rapidement les bases d’une socialisation globale fondée sur les droits humains mondialisés en déhiérarchisant tout ce qui compose notre monde (individus, nations, états, cultures, espèces vivantes et ressources) bref, un processus de démocratisation mondiale, soit nous nous condamnerons à nous détruire nous-mêmes, mais non pas, comme certains le pensent, à détruire la planète voire la nature qui nous survivra sans problème.

Dans cette première édition j’avais jeté les bases d’une nouvelle logique, d’une nouvelle manière de penser notre monde, celui que nous faisons, le monde humain. J’y avais proposé un certain nombre de principes pour sortir des impasses dans lesquelles je nous voyais engagés. Il s’agissait de tout repenser d’une autre façon. La notion que j’avais décidé d’utiliser à l’époque était celle d’information issue des conférences Macy’s qui se sont tenues à New York dans les années cinquante. Ces premières conférences multidisciplinaires donnèrent naissance à la cybernétique et à la théorie de l’information qui allaient bouleverser la plupart de nos sciences et de nos professions, de la biologie à la psychiatrie. En poussant cette nouvelle logique, fondée sur les notions de système et d’autorégulation, aussi loin qu’elle semblait l’autoriser, je me rendis compte qu’elle engendrait les impasses dont je proposais de sortir dans ce livre. Le nom que je donnais à cette nouvelle mouture de la théorie de l’information fut alors théorie de l’information générale.

Seulement, entre-temps, le concept d’information est devenu la tarte à la crème des publicitaires, des managers de tout poil et de certains chercheurs dont le métier consiste surtout à répéter ce que tout le monde sait déjà ou à rendre désirable ce qui est vécu comme obligatoire. Alors, la théorie de l’information générale était forcément destinée à être non seulement incomprise mais, malgré mes précautions, à engendrer un complet malentendu. Je pensais, comme Bachelard l’avait écrit, que « c’est lorsqu’un concept change de sens qu’il a le plus de sens ». Je proposais donc une refonte éthique et paradigmatique de cette notion. Mais je me suis rendu compte que changer le sens d’un concept aussi furieusement utilisé et malmené que celui d’information et de celui de communication qui lui est associé comme d’un jumeau qui ne le quitte jamais, était impossible.

Dans l’axiomatique que je proposais alors – qui est remplacée ici par la dernière version, dont on lira une version anglaise, lisible sur mon site[1] — j’écrivais que les impasses et les paradoxes que nous constatons aujourd’hui dans nos sciences proviennent de la séparation que nous avons faite, depuis Galilée, Descartes et Newton, entre la forme et le mouvement avec l’invention des concept d’inertie, d’espace vide et de temps comme répétition du même et non comme durée (comme dirait Bergson) qui implique un processus créatif, irréversible et imprévisible.

La dissociation, le clivage de ces deux concepts a permis le formidable essor de la mécanique – au sens large du terme – et de toute la technologie actuelle. Mais c’est aussi par ce paradigme que nous avons mécanisé notre manière de penser, les êtres humains, les êtres vivants et notre rapport au monde. Les composants même de nos cellules se sont retrouvés réduits à l’état d’objets mécaniques manipulables comme des briques, plus ou moins remplaçables et modifiables pour nourrir les rêves ou plutôt les cauchemars que certains voudraient nous préparer: une vie sans souffrance, sans maladie, sans émotion et sans plaisir, voire sans mort.

Heureusement pour nous, tout cela ne fut et ne sont encore que des fantasmes de scientistes fous en quête de la « vie » éternelle. Bien que biologistes, ils n’ont pas reconnu que le vivant est une succession de moments que l’on appelle générations. Le fait que chez les êtres humains, il peut coexister aujourd’hui deux, trois, voire quatre générations, ne remet pas en question le principe du vivant qui est que tout être vivant a une durée et donc une fin nécessaire à la génération suivante.

Et pendant ce temps, la seule perspective que l’on offre aujourd’hui aux adultes et à nos enfants est de se débrouiller comme ils peuvent pour gagner beaucoup d’argent dans le seul but d’acheter de plus en plus d’objets clonés afin d’éviter que tout s’arrête. Et tandis que certains disent: « le monde est dans une crise grave », d’autres commencent à se demander: « Et si justement on arrêtait… de consommer compulsivement pour soulager notre angoisse devant ce monde en perdition pour prendre le temps de le repenser et inventer d’autres voies d’humanisation, de socialisation et de présence au monde ». Pour cela ne faudrait-il pas que l’économie se présente comme autre chose que la science des ânes prédateurs et reparler de l’économie politique et de sa critique? La question qui nous vient immédiatement est: est-ce encore possible?

Mais je reviens au concept d’information-communication. Je me rendis compte aussi que ses glissements sémantiques n’étaient que des avatars du principe d’inertie du paradigme mécanique dont je parlais plus haut. En effet l’information-communication dans la théorie de Shannon et Weaver est représentée comme des quantités ou des valeurs numériques destinées à se déplacer dans l’espace sans changer de forme, comme les paroles qui passent d’un récepteur à l’autre dans une conversation téléphonique. Tout ce qui faisait changer de forme le signal fut appelé bruit. Éliminer le bruit du signal, du message, devint le grand défi technologique du monde.

Ce faisant on oubliait tout le « bruit » de la transformation du monde humain que la généralisation du téléphone puis, plus tard, des media électroniques (télévision, mobile, Internet, satellites, etc.) allaient engendrer. Ainsi, plus on développait les moyens de communication, plus le monde humain changeait et moins nous communiquions (au sens de la théorie, et c’est tant mieux). Mais, par contre, plus nous mettions en commun, cette fois à l’échelle du globe, des moyens pour nous rencontrer (les media[2] en général) et plus le monde devint assourdissant; mettant ainsi en évidence qu’il n’existe aucun but que les moyens (media) mis en œuvre pouvaient atteindre. Ce qui rend justice en passant à Marshall McLuhan qui nous avait déjà averti que le « message c’est le medium » lui-même, ce que personne n’a voulu vraiment saisir, tellement nous étions encore persuadés qu’il y avait des « messages à faire passer » (ce à quoi rêvent toujours nos publicitaires et toutes les personnes de pouvoir) au lieu d’un monde humain à comprendre et à construire.

On peut donc ainsi, désormais, comprendre tout cela autrement: la communication c’est la mondialisation de nos créations, autrement dit, le processus qui conduit à rendre commun (communiquer[3]) nos media, c’est-à-dire nos créations techniques et autres; et l’information c’est le processus de changements humains que cela engendre.

Mais, dans la théorie de l’information classique (celle de Shannon, adoptée par la biologie, les sciences cognitives, les sciences politiques, etc.), informer ou communiquer ne pouvait signifier autre chose qu’une certaine entité passant d’un endroit à un autre tout en restant identique (sans bruit); principe d’inertie emprunté à la physique qui s’énonce: invariance de l’énergie par translation d’espace. C’est évidemment, appliquer à la socialisation, le rêve de tous les tyrans: faire rentrer, par tous les moyens (de communication justement), dans le cerveau de tous, ce qu’ils veulent qui y soit. On voit que le concept de communication ici ne signifie pas rendre commun à tous, mais agitation et propagande. C’est pourquoi nos politiques, nos publicitaires et certains de nos chercheurs spécialistes ne pensent qu’à « communiquer ».

La théorie de l’information générale proposait une acception toute différente. Il signifiait le processus créatif, irréversible, imprévisible, de complexification croissante du monde humain. Afin d’éviter la confusion, il fallait donc y renoncer et envisager un autre concept afin de montrer que l’on ne peut concevoir de forme sans mouvement, ni d’ailleurs de mouvement sans forme. Je propose donc aujourd’hui le néologisme informotion[4] (forme-motion). Cela permet de saisir dans un même élan de pensée le processus de formation (le processus évolutionnaire des formes en mouvement) ET de motion (le processus évolutionnaire des mouvements de ces formes). Cela nous permet aussi de saisir chacune de nos conceptions non comme des entités closes, ainsi que la métaphysique et la philosophie en sont coutumières depuis 25 siècles avec la plupart de nos sciences actuelles, mais comme des processus en cours. Désormais, j’invite à penser en termes de processus, non seulement pour sortir de nos impasses paradigmatiques mais aussi pour réaliser que nous sommes issus de la nature terrestre et inclus dans cette nature.

La notion d’informotion nous invite donc à réinterpréter le monde que nous créons et dont nous sommes en partie responsables devant les générations futures. Beaucoup de nos valeurs considérées comme sûres seront ébranlées dans cette tâche. Par exemple, l’une d’entre elles, les mathématiques, en tant qu’application de la théorie des nombres, ne nous serviront plus à rien d’autre qu’à construire des objets finis; pas ceux-là même qui nous asphyxient et auxquels nous devrons renoncer, mais d’autres qui nous seront plus utiles. Les mathématiques sont, par définition, impuissantes à saisir la durée, l’imprévu, bref la « formation » et la « motion » réunis comme processus créatif imprévisible et irréversible de notre monde. Ils sont encore plus impuissants à nous faire réaliser l’impasse dans laquelle nous sommes et de nous offrir les moyens de changer de voie. C’est pourquoi j’ai proposé dès 1992 une axiomatique non fondée sur la théorie des nombres mais sur une logique processuelle. Il en est donné ici une version revue et corrigée ainsi qu’une version anglaise, sur le site précédemment cité.

Cette nouvelle éthique s’inscrit bien sûr dans le prolongement de celle de Spinoza qu’on a nommée première pensée occidentale de l’immanence. Cependant Spinoza n’a pas vu que son immanentisme était paradoxal. En effet si nous considérons la pensée humaine comme aussi naturelle que tout le reste de la nature, il est alors absurde de penser que la nature aurait engendré un processus destiné à l’expliquer elle-même. Si notre pensée est nature donc immanente, penser qu’elle est destinée à découvrir, même progressivement, comment la nature fonctionne ou à montrer pourquoi et/ou comment il existe est autoréférentiel, autrement dit paradoxal. Mais nous pouvons enseigner en nous impliquant ce que nous savons déjà faire, le monde humain, et comment nous en sommes arrivés là. Les notions de savoir ou de connaissance ne sont que les avatars de la pensée métaphysique ou transcendantale dont Spinoza a été le premier critique radical dans notre culture; il n’y a ni savoir, ni connaissance[5] tout court, mais seulement des savoir-faire. Et nous payons au prix fort aujourd’hui d’avoir suivi plutôt Descartes qui divisa le monde en deux substance dont l’une (la res cogitans) était destinée à expliquer l’autre (la res extensa)[6].

Mon point de vue est que c’est toujours un corps qui pense. Penser est  un des mouvements internes de notre forme avec les émotions. Je pense même que la pensée est une expression socialisée des émotions. Penser est donc une des modalités organiques de la poursuite de notre existence et de notre implication dans le monde (voir mon ouvrage: Critique de la Raison Scientifique, 1995). Ce dernier point montre aussi l’absurdité de toute tentative d’explication du monde, d’en construire un modèle fini, de le quantifier en terme d’espace ou de temps ou des deux, de lui attribuer un début, une fin voire une finalité ou encore de lui attribuer une masse. Bref! De le penser comme UN tout qui ne peut contenir le sujet qui le pense. Autant de délires de la pensée, que l’on ne remarque même pas, mais qui nous conduisent en silence à l’autodestruction, comme si nous étions encore sous la domination de la toute puissance infantile et de sa pensée magique. J’appelle donc, par cette éthique, à une immanence vécue, radicale, un art de vivre réconcilié avec ce dont nous sommes issus.

Nous disons qu’une proposition théorique n’est validée que si elle est reproductible expérimentalement. Elle doit pouvoir aussi, selon Popper, être invalidable, autrement dit, pouvoir être démontrée fausse. Et le sommet d’une proposition scientifique est la prévisibilité. Voyons donc! Aucun des fondements de nos sciences ne répondent à ces critères rigoureux[7] de la preuve, en particulier et singulièrement, notre existence-même. En effet, j’existe mais je ne peux pas le prouver scientifiquement, car je ne suis ni reproductible ni, je l’espère encore pour quelque temps, invalidable. Je ne peux pas non plus être démontré inexistant. Je ne peux même pas prévoir les prochains mots que je vais prononcer sans entrer dans la folie. Cette méthode ne s’applique donc pas aux vivants, même si certains en rêvent. Ces mythes nous empêchent donc de nous poser les extraordinaires problèmes que nous rencontrons alors que nous serons bientôt huit milliards.

Nous ne nous « reproduisons » pas, nous procréons. C’est pourquoi, pour penser sainement, il nous faut renoncer à la pensée mécanisée, au principe d’inertie, aux concepts clos, aux entités éternelles et poser qu’il n’y a pas même deux « particules élémentaires » identiques dans la nature. Apprenons, si cela est encore possible, à construire un monde humain enfin réconcilié avec ce dont il est issu, qui le contient et qu’il contient en parties sélectionnées, au cours de l’évolution, dans chacune de nos cellules au plus profond de nos corps.

Apprenons à penser en termes de processus au lieu d’entités (nécessairement métaphysiques) closes et éternelles. Par exemple: ce processus de socialisation au lieu de la société, ce processus de démocratisation au lieu de la démocratie, ce processus de génération ou encore le vivant au lieu de la vie, ce processus d’identification au lieu de l’identité, etc. Tout cela est nécessaire afin de reconnaître conjointement, que nous ne constatons jamais deux événements identiques dans la nature, et notre im-plication dans le monde au lieu de satisfaire notre narcissisme ex-plicatif qui inverse les processus créatifs de notre existence[8].

Nous sommes à la fois issus du monde terrestre et inclus dans ce monde ainsi que toutes les autres espèces minérales, végétales et animales. Mais nous avons créé une société cancérogène généralisée. L’identité, la reproduction ou la production du même est la définition même du cancer organique. Dans un organisme lorsqu’un organe s’échappe de la nécessaire synergie des organes qui fonde son existence et commence à se reproduire lui-même, il fait ce que l’on nomme des métastases. Si nous prenons l’exemple du foie métastasé, ce dernier ne participe alors plus au métabolisme mais transforme ce qu’il reçoit du reste de l’organisme en cellules de foie; le foie fait du foie. Il se nourrit de l’organisme et pense sans doute, si je puis dire, qu’il est devenu éternel. Jusqu’à ce qu’il en meure en faisant mourir ce qui le nourrissait. Eh bien, notre civilisation est devenue un cancer pour le vivant sur notre planète; nous transformons tout ce que nous recevons de ce dont nous sommes issus en nous-mêmes et pour nous-mêmes.

Ainsi, notre cancer civilisationnel, si je puis dire, repose sur le même principe logique que le cancer organique mais nous ne le voyons pas. La mécanisation du monde humain — mode de pensée compris — a ainsi engendré le règne de l’homme séparé du vivant et donc, à terme, de sa vie, de notre vie. Les êtres humains ne se sentent plus organiquement naturels mais séparés du reste de la nature vivante. La civilisation humaine, désormais globalisée, ne fonctionne plus que pour elle-même. Nous avions nommé cela: l’Humanisme. Oui! Vous avez bien lu; c’est-à-dire l’homme au-dessus de tout, mais pas n’importe quel homme[9]. Nous sommes devenus le nouveau cancer de la Terre, après les dinosaures. Pour reprendre une métaphore de Claude Lévi-Strauss, si nous voulons éviter de mourir étouffés comme des vers à farine dans un bocal, par notre propre voracité, nous devrons apprendre, non seulement à renoncer à cette voracité prédatrice mais également à limiter notre nombre et à inventer une autre manière d’être humains.

Nous voyons déjà, ici et là, des initiatives, des résistances à notre civilisation métastatique et prédatrice qui montrent que tout n’est peut-être pas déjà perdu.

Jacques Jaffelin, octobre 2017

[1] Cf. www.sociosomatique.com On trouvera sur ce site un blog dans lequel je développe ou je mets à jour des points abordés ou non dans ce livre. Par ailleurs, comme ce site existe depuis 1990, il contient des bulletins du séminaire que j’ai donné au Ministère de la Recherche de 1991 à 1993. Il y a aussi les principes thérapeutiques de sociosomatologie que l’on ne trouvera pas dans ce livre et que je me propose de développer dans un ouvrage en cours de rédaction. Ces principes sont une application de l’éthique-paradigmatique que ce livre propose.

[2] J’utilise ici les règles typographiques canadiennes ainsi que l’orthographe latine des mots latins, en anglais comme en français: Un medium, des media; un maximum, des maxima.

[3] C’est d’ailleurs le sens de communication que l’on trouve chez Montaigne.

[4] Le lecteur peut donc entendre informotion à la place d’information dans le texte du livre mais il peut aussi bien le lire comme tel. L’important n’est pas le nom du concept mais le sens qu’on lui attribue pour modeler notre pensée.

[5] « Nous appellerons connaissance claire celle qui s’acquiert, non par une conviction issue du raisonnement, mais par le sentiment et la jouissance de la chose elle-même. » Spinoza

[6] La « chose pensante » était, selon Descartes, de nature divine, donc transcendante, tandis que la « chose étendue », autrement dit, tout le reste était, pour Spinoza, immanent.

[7] Le mathématicien René Thom, a tenté de sortir de cette impasse en proclamant: « Il n’y a pas de définition rigoureuse de la rigueur. »

[8] L’archétype de cette inversion se trouve dans toute croyance, qu’elle soit religieuse, rationnelle ou scientifique. Par exemple: « je crois que tel dieu m’a créé » inverse le processus créatif suivant: « j’invente l’idée que ce dieu m’a créé »; mais je ne reconnais pas cette invention et je finis par croire que Dieu m’a créé. On peut bien sûr faire cet exercice avec n’importe quelle croyance. J’adore donc ma propre pensée en pensant adorer quelqu’un d’autre en la projetant à l’extérieur de moi. Ce faisant, mon explication nie mon implication. Il en va de même avec l’invention de la théorie des nombres. Tout mathématicien est platonicien. Il est idéaliste, autrement dit, il considère que l’idée de nombre est absolument et éternellement vraie. Il pense que les nombres sont vraiment existants et non des inventions humaines. Eh bien! Ces nombres sont les premiers objets de pensée clos et éternels qui serviront de base à toutes nos activités et nos manières de penser, quelles soient scientifiques ou autres.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déjà fustigé cet humanisme qui détruisait tout ce qui n’était pas chrétien et européen sur son passage et qui est encore aujourd’hui proposé comme modèle dans une version globale, « soft », et soi-disant universelle, c’est-à-dire impériale. N’oublions pas non plus que le bon Érasme lui-même n’hésitait pas à dénoncer les « hérétiques » à l’Inquisition.

Prolégomènes à toute épistémothérapie

Albert Einstein avait écrit: « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ». Je pense au contraire, qu’il est très compréhensible que le monde soit compréhensible, mais pas pour les raisons qu’Einstein posait.
En fait, il est compréhensible que le monde soit compréhensible puisque nous avons posé ce principe comme dogme et faculté absolus de notre pensée. C’est le fondement tautologique, autoréférentiel, « ad hoc » et transcendantal de notre idée du savoir… et partant, de toutes nos sciences.

Comment l’idée de savoir nous est venue…

Tout d’abord, il importe de ne pas confondre savoir avec savoir-faire. Le savoir ou la connaissance prétend donner une explication finale de la nature, le savoir-faire est l’expression de notre créativité ou, autrement dit, de notre implication dans la transformation de notre monde. Transformation par nos inventions techniques, toutes nos techniques, que l’on a fini par confondre aujourd’hui avec la science explicative. La technique, et je prétends que toutes nos activités et nos créations sont des techniques qui transforment notre manière d’être ensemble, n’a rien à voir avec l’idée métaphysique voir épistémologique de connaissance ou de savoir selon laquelle nous allons irrémédiablement par la méthode scientifique vers l’explication finale. La notion de savoir ou de connaissance repose sur une idolâtrie qui ne porte pas son nom: l’adoration de sa propre pensée. Cette idolâtrie est un simple avatar de nos religions. Autoréférence et narcissisme socialisés et institutionnalisés. Le « je pense, donc je suis »[1] de Descartes est le départ de cette religion de la raison dévoyée (on dirait aujourd’hui pervertie, ce qui signifie exactement la même chose). Il faudrait donc plutôt dire: je sais, donc j’adore ma propre pensée.

Descartes pensait que la pensée raisonnée conduisait au savoir et donc à l’Être. Et bien sûr, la pensée, la res cogitans, était, pour lui, un attribut divin que le dieu jaloux ne partageait qu’avec l’homme. Les animaux ne pensaient donc pas[2]. Penser c’était nécessairement conduire à la connaissance ou au savoir de l’Être, comme on disait autrefois, c’est-à-dire à la pensée de Dieu lui-même dans une pure contemplation mystique et métaphysique. Cette quête de l’identité entre la pensée et la nature ou tout ce qui n’est pas elle, que l’on trouve dans la philosophie et la science depuis l’antiquité est précisément ce à quoi parviennent les schizophrènes; c’est-à-dire la fusion du moi et du « réel » (tout ce qui n’est pas le moi). Cependant la notion de savoir, contrairement à la schizophrénie, repose d’abord sur l’illusion grammaticale propre à toute métaphysique: l’isolement du concept[3]. La pensée d’un tout, d’une entité close et éternelle. C’est le point commun de la philosophie antique et de la science moderne. C’est la fusion du mythe et de l’expérience raisonnée. L’expérience pratique se met au service du mythe. C’est ce que Kuhn avait appelé un paradigme, c’est-à-dire la cristallisation de la pensée dans un ensemble de dogmes provisoirement adopté. Il pensait que la science avançait vers le savoir par changement de paradigme, mais jusqu’où? Avancer vers le savoir ne peut signifier qu’une chose, parvenir à la fin à une identité en la chose pensée et la chose elle-même. Cela veut donc dire qu’en affirmant une telle chose on considère qu’une partie de la nature, la pensée humaine, a une finalité. Et même que la nature a comme finalité de créer un phénomène – l’être humain doué de conscience – destiné à lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Triple paradoxe, triple autoréférence! Mais c’est ce que nous avons tous appris sans le dire ouvertement: nous avançons progressivement vers la vérité. Ce faisant la science reprend le flambeau de la vérité religieuse mais sous une forme expérimentale progressive. Elle reprend le relai de l’espoir inventé par la foi religieuse. Demain on rase gratis! « Postmodernisme » ou pas.

Les notions de connaissance et de savoir (qu’il ne faut pas confondre avec savoir-faire, invention ou création[4]) sont des concepts mystiques qui ont été utilisés au cours des siècles par tous les pouvoirs. Elles sont mêmes au fondement de tout pouvoir. La science expérimentale moderne a repris ces concepts sans se rendre compte de leur morbidité. La science moderne devrait, pour être conforme à ses principes expérimentaux, renoncer à la quête du savoir et à la connaissance. L’activité scientifique est un projet de transformation du monde humain qui ne dit pas son nom car elle se cache derrière les concepts métaphysiques de réel, de vrai, d’éternel (pour la physique des hautes énergies), d’objectivité, alors que le véritable objet/sujet de toute science est l’homme lui-même. Il n’y a qu’une seule science c’est la science de l’homme, c’est-à-dire la science de nos apprentissages, de nos savoir-faire, de nos inventions et de la construction de notre monde. Science ne signifiant pas quête de la vérité, c’est-à-dire de l’identité entre la pensée et l’expérience humaine du monde, qui relève de la psychiatrie, mais implication dans l’expérience humaine du monde, de notre savoir-faire. Autrement dit de notre technique. La question fondamentale n’est donc pas: comment devons-nous nous y prendre pour connaître le monde? Mais que pouvons-nous faire pour construire le meilleur monde humain possible?

Il y a donc du savoir-faire quelque chose, mais pas de savoir tout court. Cela semble simple, dit ainsi, mais c’est le fondement nécessaire à toute réévaluation de notre civilisation dont nous voyons bien, maintenant, qu’elle nous conduit à une impasse destructrice, à la folie autoréférentielle. Cela me semble être avec la critique de la religion, la condition de toute pensée libre qui s’implique dans le monde des humains et non qui ex-plique le monde.

Si nous nous posons la question: que vient faire la pensée humaine dans la nature? Qu’est-ce que cela signifie? Tout d’abord je peux le comprendre comme le paradoxe suivant: la nature a engendré un phénomène capable de lui poser une question la concernant. Et c’est donc un peu comme si je demandais à mes parents: « Que viens-je faire dans le monde? » Y a-t-il une réponse logique ou scientifique à cette question en dehors des mythes et des religions? La science a quand même répondu sans qu’elle se fût posé la question, puisque c’est la religion qui lui a donné la réponse avant elle. La religion dit: « je suis là pour obéir au désir du créateur et son désir est que ma vie doit être consacrée à le connaître et connaître son œuvre, la nature, c’est se rapprocher de lui »; la science dit: « je suis là pour connaître la nature, selon la technique de la preuve expérimentale ». Ainsi, le croyant et le scientifique ont-ils le même but fondé sur la même croyance. Le religieux pense que la connaissance est un don divin (la res cogitans de Descartes) et le scientifique pense que la conscience, la connaissance ou le savoir est l’aboutissement naturel d’un processus appelé l’évolution des espèces vivantes. Tous les deux pensent que nous avons la conscience, la raison explicative, le savoir, la connaissance avec, comme finalité, la connaissance complète de l’univers[5]. Il y a cependant une différence entre les deux: la science demande un travail incessant dans cette foi du savoir absolu (qui n’intéresse d’ailleurs que la fraction de la science que l’on nomme fondamentale); la religion exige la foi en la transcendance. Mais toutes deux, science et religion sont d’accord sur ce point: la pensée humaine est destinée à comprendre et expliquer ce qui n’est pas elle: le reste du monde. C’est pourquoi la condition de toute pensée libérée de cette autoréférence, libérée de la toute-puissance est le renoncement à toute transcendance et donc à toute divinité toute-puissante qui n’est qu’une projection du désir de toute puissance hors de soi pour ne pas l’assumer tout en l’exerçant de fait.

Notes:

[1] L’effet « métaphysique » (c’est-à-dire transcendantal) de cette ruse philosophique se transforme immédiatement en autoréférence si l’on écrit: « je pense, donc je suis…en train de penser « je pense, donc… etc. ».

[2] Après Descartes, malgré Lamarck et Darwin, nous n’avons pas encore complètement changé de perspective. La pensée ou encore la conscience (encore un concept métaphysique: il n’y a pas de conscience tout court, nous avons toujours conscience de quelque chose et, tout comme la pensée, la conscience n’est pas un état mais un processus) continue d’être considérée comme une mutation soudaine et non un processus évolutionnaire, tout comme le langage. J’ai abordé ces points dans mon Tractatus (1993). Langage, pensée, émotion et le chant des oiseaux. Je pense que langage et pensée sont dans le même rapport que l’apprentissage de la musique (par exemple) et la pensée le sont. La difficulté de saisir ce rapport vient de ce que nous appelons « pensée » depuis des siècles. Je pense quant à moi que la pensée est, pour tous les êtres vivants, je dis bien tous les êtres vivants, ce qui les conduit à persévérer dans leur effort de vivre: vivre c’est d’abord persévérer dans le présent vécu. La pensée humaine peut donc se concevoir comme une motion interne « in-motion » du corps, comme une complexification de l’élan vers la poursuite du présent; une sorte d’é-motion qui a trouvé une voie plus sophistiquée pour devenir une « out-motion » ou une « ex-motion » que, ce que nous nommons couramment émotion — rougissement, colère, joie, plaisir, etc.–, par les muscles de la voix (les cordes vocales) en combinaison et articulation avec ceux de la langue. Ainsi, acquérir le langage et acquérir la musique ou autre chose sont tous deux un processus d’apprentissage. Qui est premier dans l’évolution de ces deux apprentissages? Le plus simple est sans doute le chant (voir le chant des oiseaux); mais l’émotion que le chant des oiseaux exprime, peut-être une sorte de désir de toute-puissance envers la lumière du jour ou au soleil pour qu’il se lève le matin et qu’il revienne le soir, nous montre la voie de nos cheminements.

[3] Comme disait Nietzsche, qui ne pouvait pas si bien dire: « on ne se débarrassera jamais de Dieu tant que nous croirons à la grammaire ». D’abord l’invention du dieu unique n’est qu’une projection socialisée du fantasme de toute-puissance qui, comme toute projection, permet à l’individu puis au groupe qui la pratique, de ne pas s’attribuer cette toute puissance mais au fantasme projeté et surtout, bien sûr, à ceux qui se posent comme ses représentants ou porte-paroles qui eux, vont alors bien exercer la toute puissance sur ceux qui les suivent mais, bien sûr, au nom de leur fantasme projeté qu’ils nomment Dieu. Puis, la métaphysique est une invention uniquement possible dans un système d’écriture alphabétique; on prend un substantif, un verbe (par exemple la ruse philosophique qui consiste à transformer un verbe auxiliaire: être, en substantif absolu: l’Être), on l’isole, il devient alors concept, puis entité close et éternelle. Elle se perfectionne avec l’invention des nombres, de la théorie des nombres, auxquels succède la théorie des idées de Platon. Dès lors, tout est prêt pour l’aventure occidentale, la quête de l’absolu, la voracité institutionnelle et… l’autodestruction actuelle. (Voir aussi sur le site, L’invention du savoir, 1980) Mais peut-être que ceci est inhérent à toute notre espèce puisque cette insatiable voracité (pour reprendre la métaphore de Lévi-Strauss) se globalise aujourd’hui. Peut-être seulement.

[4] Il y a la même différence entre savoir et savoir-faire qu’entre explication et implication. Dans l’explication on se place en dehors du monde que l’on pose comme un objet en ignorant les conséquences pratiques que la quête de l’explication implique; dans l’implication nous sommes du monde et nous agissons sur lui en le transformant et en assumant cette transformation. L’explication est transcendantale, l’implication est radicalement immanente.

[5] Dit ainsi, on se rend compte de la folie dans laquelle nous sommes engagés, mais justement, on ne le dit jamais ainsi, alors qu’on le pense continuellement. La quête du savoir, qui ne peut être qu’absolu, est une paranoïa institutionnelle qui se prend pour la guérison générale en action, mais qui nous conduit à la mort.