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VIVE LES RELIGIONS!

1. La Téléologie des croyants, des athées et des mythes scientifiques

Les vieilles religions reviennent en force, lit-on maintenant partout. Mais qu’entend-on par religion? Si religion veut dire étancher des dieux, alors certaines n’ont jamais disparu. Si religion veut dire des ensembles d’idées et de principes pour vivre en commun en paix, alors, cela n’a jamais existé. Idéologies ou religions, avec ou sans dieux ont toujours été en concurrences entre elles pour l’hégémonie, c’est-à-dire pour le pouvoir absolu. Les rois et les prêtres de chacune d’entre elles n’ont eu de cesse de se faire la guerre, la guerre de conquête. Même lorsque l’une ou l’autre d’entre elles semblent faire œuvre de paix, ne vous y trompez pas! C’est dans l’attente de jours meilleurs où elles pourront reprendre du service.

Qu’ils soient religieux ou athées, ils croient. Les uns croient qu’ils sont une création divine destinée à adorer leur dieu; les dieux sont quand même plutôt narcissiques. Les autres croient que l’homme est le but de la nature pour qu’il lui dise ce qu’il en est d’elle-même; la nature est ici anthropique et autoréférentielle.

Sans revenir sur nos mythes religieux antiques qui bénéficient d’un renouveau inattendu et que tout le monde connait, n’oublions pas nos mythes scientifiques qui sont tout aussi présents et les deux mythes se parlent entre eux constamment, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss. Pour la biologie, l’homme est le résultat d’essais et d’erreurs de la nature qui a pris des milliards d’années à le forger (si je prends 10 années d’essais et d’erreurs pour être en mesure de jouer la sonate de Bartók au violon, c’est que j’avais le dessein de jouer du violon). Ce qui signifie logiquement que la Nature aurait un dessein, une finalité, une téléologie. On ne peut pas à la fois, dire que tout cela est le résultat du hasard qui, par définition ne requiert aucune explication, et chercher dans le même mouvement, à expliquer, à donner des raisons à l’évolution. Les biologistes passent pourtant bien leur temps à expliquer les causes de l’apparition de la vie, puis des cellules, puis des organismes, puis de l’homme.

Mais « Pourquoi? » n’est pas, en principe, une question scientifique; mais une question technique à propos d’une de nos actions. « Comment? » Oui! Mais seulement localement, à l’échelle humaine. La question « pourquoi? » se poursuit indéfiniment jusqu’à son stade ultime: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Aucune réponse possible! Et la question « comment ? », en dehors des affaires humaines, aboutit à son terme: comment est-on passé de rien à quelque chose? Aucune réponse possible non plus. Ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose; que le rien est impossible à imaginer et à penser. Nous sommes issus de ce quelque chose et il est tout simplement insensé de penser que nous pouvons expliquer pourquoi et comment il existe. Ce qui nous entraîne à penser que l’Univers, comme entité définie au sens où les cosmologues l’envisagent, n’existe pas car ce quelque chose, ou autrement dit la nature comme processus éternel, ne peut être globalisé car il échappe à toute quantification et toute qualification.

On pourrait dire qu’un des drames de notre civilisation c’est qu’elle n’a pas appris à distinguer les questions qui ont des réponses et qui peuvent être utiles de celles qui ne peuvent pas en avoir et qui sont morbides par nature car paradoxales et autoréférentes. Il est vrai qu’il a fallu plus d’un siècle de débats pour qu’on renonce finalement à la question du sexe des anges.

Or donc, l’homme, le dernier arrivé sur l’échelle de l’évolution (je passerais sur les extra-terrestres pour ne pas effrayer les enfants et les vieilles barbes de l’Académie), devrait accomplir les raisons de son existence. Pour les croyants en une divinité, l’homme est destiné à l’honorer, c’est-à-dire à lui obéir, à le servir et à se soumettre à sa volonté supposée. En fait, bien entendu, à ceux qui le disent.

Pour les croyants de la quête du savoir tendanciellement absolu (cf. Stephen Hawking) des sciences, la nature attendrait que l’homme découvre la vérité des choses, autrement dit réponde à la question: « Qu’est-ce que la nature? ». La loi de la nature serait donc qu’elle désirerait que quelque « chose » (quelqu’un ou quelqu’une en l’occurrence), c’est-à-dire une partie d’elle-même survenue par hasard ou par essais et erreurs, lui énonce ses propre lois. Et voilà donc l’autoréférence construite et dans laquelle nous baignons sans même nous en rendre compte, pour la plupart. Après l’homme, plus d’évolution organique: tout est fini! Reste la technologie, la science, etc. Mais de quoi s’agit-il?

Tout se passe comme si la nature avait une finalité, une loi fondamentale, qui n’est ni une loi physique, ni une loi biologique, mais une loi évolutionnaire (avec un commencement et une finalité), une téléologie: la survenue de l’homme qui va lui dire ce qu’il en est d’elle-même. L’homme devient le sauveur de la nature qui lui dira enfin quoi penser d’elle-même. C’est là, c’est cette croyance-là qui est l’origine de la Vérité, de l’Être, de toute la philosophie, de la science, de notre course technologique infernale, de notre sentiment de toute-puissance, de notre irrépressible voracité. C’est ce que j’ai appelé « l’invention du savoir » dans mon dernier ouvrage.

Et cette autoréférence (scientifique, mais en fait pas scientifique du tout, puisque non expérimentable) est la même que celle créée par nos mythes religieux antiques. Elle est juste un peu plus sophistiquée.

2. Croyance, foi et espoir

L’alternative n’est donc pas entre croyants et athées, entre religieux et scientifiques mais entre ceux qui croient et ceux qui n’ont pas besoin de croire pour agir et se donner une éthique; entre ceux qui ont la foi et ceux qui n’ont aucune foi ni aucun dieu à prier pour les secourir; entre ceux qui attendent en priant et ceux qui agissent pour surmonter leur peine et résoudre les problèmes qui se posent; entre ceux qui espèrent qu’un jour cela ira mieux ou que quelque Dieu, César ou Tribun viendra les sauver et ceux qui ne comptent que sur leurs actes. « Renonce à espérer et je t’enseignerais à agir » disait Sénèque à Lucillius.

3. Ne confondons pas dieux et religions

Certains font de longues recherches pour nous montrer que les hommes auront toujours besoin de croire, d’inventer des dieux et d’espérer. Mais la question ne serait-elle pas plutôt: comment avons-nous inventé la croyance et les dieux qui vont avec? Nous connaissons la réponse depuis longtemps: depuis que nous avons inventé l’État. C’est-à-dire le pouvoir des uns sur les autres. C’est-à-dire, l’inégalité et l’injustice. Cela est arrivé lorsque nous avons commencé à construire des villes avec des remparts autour, des paysans à l’extérieur et à l’intérieur des esclaves, des artisans et des rois soutenus par des prêtres. Le pouvoir était inventé ainsi que l’oppression et la perte des libertés élémentaires. Et tout cela compensé par l’invention des dieux afin de bien faire comprendre à tous que cet ordre est un ordre divin et que le premier qui le conteste ne mérite que la mort. Certains pensent que la politique et la religion sont deux choses différentes alors qu’elles visent la même chose: la soumission et la servitude pour l’État et l’entretien de l’espoir et de la peur pour la religion. Elles sont complémentaires et l’un ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont totalitaires en elles-mêmes lorsqu’elles fusionnent mais peuvent, aujourd’hui, permettent aux citoyens de lutter pour l’égalité et la justice si elles sont séparées. Nous sommes bien à un moment où les religions sont séparées du pouvoir politique. Mais ces dernières ne luttent ni pour la justice ni pour l’égalité, elles luttent pour leur existence propre. Alors que l’État est contesté de toutes parts, elles profitent avantageusement de son affaiblissement pour s’offrir une nouvelle jeunesse. Les religions ont tellement craint de disparaître au cours du siècle dernier qu’il s’agit là d’une revanche.

Comment cela est-il arrivé, alors que nous pensions qu’elles étaient définitivement mises au rencard du pouvoir et réservé au privé de chacun? Tout d’abord, nous avons eu tord de penser cela. Ensuite nous avons oublié dans nos calculs qu’une religion n’a pas nécessairement besoin de dieux. C’est le cas du bouddhisme ou du shintoïsme. C’est aussi le cas de la science qui a ses dogmes (qu’elle appelle paradigmes) et ses grands prêtres. Mais surtout, le XIXe et le XXe siècle ont vu naître, vivre, prospérer et disparaître une religion sans dieu, mais une religion quand même, avec ses prêtres, ses espoirs, ses persécutions, ses luttes, ses victoires et, finalement, sa destruction: le communisme ou, plus précisément, son dévoiement stalinien.

Notre aveuglement égocentrique nous convie trop souvent à parler pour l’humanité entière. Nous parlons de nos religions en pensant que ce sont les seules possibles et que les autres ne sont que des essais ratés. Certains ajoutent imprudemment qu’on ne peut pas vivre sans religions parce que « tant qu’il y aura des hommes il y aura toujours des dieux ». Mais la majeure partie de l’humanité de l’Extrême-Orient vit très bien sans dieu. Cela n’empêche ni la guerre ni l’injustice, ni l’oppression. Le communisme ou le marxisme, comme religion sans dieu, autrement dit comme idéologie, a pourtant bien été éradiquée puis très vite a été immédiatement remplacé par l’une ou l’autre des religions locales, selon l’aire géographico-culturelle, par le pouvoir en place. Le pouvoir ne peut, lui,  se passer de religion.

On parle aujourd’hui du retour du religieux. Mais n’est-ce pas plutôt, pour beaucoup, le retour d’un désir de communauté, d’un désir de chaleur humaine dans ce monde où chacun est isolé devant son écran et condamné à la frustration permanente.

4. Religion, pouvoir et politique

Ainsi, une religion universelle qui avait suscité l’action, l’enthousiasme et entretenu l’espoir à des milliards d’êtres humains disparaît en quelques années et cela n’aurait eu aucune conséquence? N’est-ce pas là pourtant une des causes de ce que l’on nomme aujourd’hui « le retour du religieux » comme on disait avant: « le retour du Jedi ». Et ce retour n’est-il pas plutôt un vide qui se comble.

Décentrons-nous un peu et regardons plus loin! En fait de religieux n’est-ce pas plutôt le politique, le pouvoir de l’État qui est en question? Un peu partout, les citoyens n’ont plus d’espoir en lui, et tout le monde sait pourquoi. Eh bien! Le même pouvoir va chercher, dans les réserves de l’histoire là où l’espoir règne encore: dans les vieilles religions. Soumission et espoir, toujours et encore! Demain on rase gratis!

5. Identité et Vérité, les deux cancers de la pensée

Maintenant, gardons-nous bien de parler d’identité. L’identité c’est la grand-mère du diable en personne. Autrement dit, ça n’existe pas, mais ça fait peur. J’ai déjà eu maintes occasions de parler, et depuis longtemps, de l’absurdité de cette notion d’identité. Ce qu’il convient de faire maintenant, si nous voulons éviter le pire, c’est de poursuivre le processus de démocratisation non pas pour restaurer l’espoir mais pour nous en débarrasser et instaurer la confiance en l’élection des responsables: révocation à tout moment, tirage au sort, programme et contrôle permanent de son application, selon des modalités à déterminer. Mettons cela en place et les religions retournerons à leur place et l’identité redeviendra ce qu’elle a toujours été: un mot de 7 lettres exclusivement destiné aux mathématiques et à la théorie des nombres: 1 est identique à 1.

Ne m’imaginez surtout pas irreligieux! Bien au contraire! Plus il y aura de religions, plus nous serons libres et moins nous risquerons de tomber dans le totalitarisme et plus aisément nous obtiendrons égalité et justice. Pour vivre libres, beaucoup de religions valent mieux qu’une. Une religion avec ou sans dieu et c’est le totalitarisme. Aujourd’hui une religion essaie de devenir le tout après la fin du communisme, mais ce n’est pas une de celles que l’on croie. Il s’agit du libéralisme intégral et intégriste. C’est le nouveau pouvoir sans état-nation. Trop petit pour son ambition. Ce nouveau pouvoir veut l’État-monde. Autrement dit plus besoin d’État, le numéraire numérisé est le nouveau dieu universel. J’en parlerais ailleurs mais vous voyez bien déjà ce que je veux dire.

Les dieux ont toujours soif, n’en n’ont jamais assez », disait le vieux Georges. Que chaque religion étanche son dieu comme elle l’entend et laisse les autres, religieux ou pas, tranquilles. Le propre des religions c’est le totalitarisme et/ou le prosélytisme, elles veulent toute la place là où elles sont, et les deux dernières arrivées dans l’histoire, pour ne parler que des religions avec dieu, se prétendent même universelles, puisque chacune se considère détentrice de la seule Vérité. Si vous ne le croyez pas, alors vous n’avez jamais parlé à un religieux.

Mais, au risque de me répéter, le problème, le problème fondamental, ne se trouve pas dans le phénomène religieux, c’est à dire ce qui cherche à nous relier, mais dans la quête ou la possession de la Vérité. Le jour où ne croirons plus à la Vérité, cet autre terrible cancer de la pensée et dieu commun des religions et de la science, nous vivrons peut-être mieux. Car au lieu de nous entretuer ou de nous disputer le pouvoir pour la vérité, nous pourrons élaborer plus sereinement nos projets de vie communs. Pour que la cité vive en paix relative veillons donc à ce qu’aucune religion, qu’aucune « vérité », ne devienne le tout. C’est le rôle de l’État démocratique; lieu de toutes les religions mais sans en privilégier aucune. La neutralité religieuse, au sens large de ce terme que j’aie employé ici est une condition indispensable pour vivre en commun en paix relative. Cela nous permettra peut-être de trouver la force de nous débarrasser de la soumission et de l’espoir. Mais sachons que le moindre relâchement sera fatal.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

Émotions, Raison, Vérité et immanence radicale après Spinoza

I. De la projection de la toute-puissance

Je ne voudrais pas ici faire ce à quoi je me suis toujours refusé: de la métaphysique. La quête de l’absolu ne mène qu’à l’épuisement au mieux ou à la naissance de nouveaux dogmes au pire. Non! Je voulais parler de ceux qui s’appuient sur ce qu’ils nomment la raison et la vérité pour vivre.

Tout d’abord je partage avec Nietzsche l’idée que la vérité est un mensonge de plus. Je ne parle pas ici de la vérité policière ou judiciaire qui est en quête de l’auteur de tel fait ou méfait? Je parle de ceux qui cherchent la vérité des choses, du monde, des phénomènes, etc. Ils ne cherchent pas, eux, qui est l’auteur du monde ou de tel ou tel phénomène puisque, un bon nombre d’entre eux, le connaisse déjà: le Dieu unique des religions du livre ou un autre qui joue le même rôle. Et pour ceux qui ne le reconnaissent pas comme auteur mais comme une projection humaine de leur désir de puissance, ils n’ont pas encore réalisé qu’ils font comme s’il existait, puisque rechercher l’origine des choses et le déroulement de leurs transformations ne peut pas conduire à autre chose qu’à aboutir à la question: comment est-on passé de rien à quelque chose? Or, pour que quelque chose soit il faut un agent extérieur à cette chose qui en soit la cause. Mais s’il y avait un agent extérieur à cette chose, c’est qu’il n’y avait pas rien. Ce qui revient à dire qu’il est logiquement ou raisonnablement impossible de passer de rien à quelque chose. Et c’est là que, paradoxalement, l’idée de dieu éternel intervient nécessairement. C’est ce que disait le Pape à S. Hawking lorsqu’il est venu lui présenter sa théorie totale du monde[1]. Ce dieu-là ne semble être là que pour combler l’angoisse de ce néant engendré par la question. Où l’on voit que même le néant ne peut se penser qu’en pensant à quelque chose, à commencer par le mot néant lui-même qui n’est pas… rien.

La raison en quête de la vérité absolue sur l’existence des choses ne mène donc qu’à un paradoxe insoluble que l’on connaissait bien avant Leibniz mais qui n’empêchent nullement, scientifiques, religieux, philosophes et tous les hommes de l’esprit, autrement dit ceux de la pensée séparée du monde et partant, transcendantale, de continuer indéfiniment leur quête illusoire; tout en ignorant soigneusement le paradoxe dans lequel ils se sont enfermés.

Le seul penseur que je connaisse qui essaya de surmonter ce paradoxe par le raisonnement logique (more  geometrico) est Spinoza. Il a ainsi identifié Dieu aux choses, à tout ce qui existe, et non comme entité séparée du monde. C’était la première fois qu’en Europe, il me semble, que l’on écrivit avec une telle volonté de concilier la vie humaine et le reste des choses. J’ai passé beaucoup de temps à lire l’Éthique et je dois dire que peu de livre m’ont autant captivé et retenu par leur puissance de résonnement. Spinoza m’est apparu comme un être bon, d’une rare tolérance, comme une sorte de modèle humain. Son éthique veut donner les moyens à ses contemporains de cultiver la joie de vivre en évitant les souffrances que les humains s’infligent à eux-mêmes et à leurs contemporains. Il a aussi été le premier à proposer le droit à la liberté de penser pour tous qui est aux fondations de nos droits modernes.

Spinoza ne pouvait cependant pas faire mieux dans son désir de tout expliquer. Car l’Éthique est aussi une théorie du tout et comme telle ne peut pas être immanente. Car l’immanence, pour ne pas engendrer de paradoxe, se doit d’être radicale (c’est-à-dire que tout est immanent). Autrement dit il ne peut y avoir aucune théorie du tout qui englobe dans son énoncé la théorie elle-même; c’est comme si je disais: « j’ai découvert le gène de la découverte du gène ».

Spinoza, contrairement à Descartes, défend l’unité de la res cogitans et de la res extensa (« l’objet de notre esprit est le corps »), mais comme Descartes il reprend la dualité (« L’esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu » ou, autrement dit de la Nature); il maintient donc dans ses démonstrations, l’ex-plication, qui ne peut être que transcendantale et non l’im-plication qui seule est immanente. Il n’applique donc pas ses principes éthiques à sa propre éthique. Et il en est empêché par son désir de tout expliquer.

Spinoza tente de répondre aux questions: comment être libre et joyeux sans libre arbitre et à quoi sert la pensée humaine (la raison) dans la nature. Et il répond: à « avoir une conception adéquate des choses qui nous déterminent »; c’est-à-dire, pour lui, que l’idée humaine devient identique à l’entendement divin ou, autrement dit, que l’esprit humain est analogue à l’esprit de la nature. Le paradoxe de cette idée c’est que Spinoza reste ainsi tributaire de la pensée au sens de Descartes (la res cogitans) et qui fait accorder à la Nature (ou Dieu) des qualités humaines (connaissance, amour, liberté absolu), mais aussi qui fait accorder la raison avec la nature. Cela semble, d’un autre point de vue, apparemment cohérent dans sa logique de l’immanence, mais alors, si la raison humaine est aussi nature que tout le reste, il est bien incohérent et paradoxal d’imaginer la nature en train de s’expliquer elle-même par le biais de la pensée rationnelle (ou scientifique, dirions-nous aujourd’hui) des êtres humains.

II. La pensée humaine dans la nature: pour quoi faire?

  1. Pour les philosophes rationalistes, les scientifiques et les croyants monothéistes:

Descartes: la res cogitans est de nature divine et seul l’homme dans la nature en est doté par Dieu lui-même. La raison sert donc à comprendre la nécessité divine (ou naturelle) et à expliquer ses créations. Ce point de vue est paradoxal mais cohérent à une conception transcendantale de la raison.

  1. Pour les athées, les scientifiques agnostiques et les croyants sans dieu transcendant (idéologues, spiritualistes, etc.)

La pensée et la raison humaine sont le produit de l’évolution des espèces animales (pas végétales) et la pensée humaine est la seule à posséder la faculté d’analyse, d’apprentissage et d’expérimentation pour saisir les causes des phénomènes et proposer des explications. Point de vue paradoxal et incohérent dans cette perspective apparemment immanentiste puisque la pensée humaine est considérée transcendante par rapport au reste de la nature; selon eux, elle est à la fois nature et capable d’explication de la nature.

  1. Selon la perspective de l’immanence radicale (ou l’informotion générale)

On se demande comment la nature aurait pu engendrer un phénomène destiné à l’expliquer. Car si tout est nature, rien n’est surnaturel ou transcendantal et il ne peut y avoir de lois ailleurs que dans la société humaine; et alors les théories « explicatives » de l’homme sont aussi naturelles que le reste de la nature et, dans ce cas, il ne s’agit pas d’explication, mais de la poursuite naturelle au niveau humain d’un processus immanent qui ne peut être expliqué puisqu’il est nécessairement aussi naturel que tous les autres. Et dans ce cas, nos théories ne peuvent prétendre à expliquer quoi que ce soit, mais peuvent, plus avantageusement, être conçues comme des inventions destinées à poursuivre le développement du monde humain et rien de plus. Ce qui est amplement suffisant pour sortir de la projection de la toute-puissance.

III. Raison, passion et émotion, mon différent avec Spinoza

Ainsi, l’homme moderne se perçoit bien comme issu d’un processus naturel mais se sépare de la nature en voulant l’expliquer par la découverte progressive de ses lois qui n’englobe pas dans leur énoncé la production naturelle de cette explication. Cette conception répétée obstinément tous les jours dans nos media, nos écoles, nos laboratoires et dans les corridors des pouvoirs est la cause fondamentale qui continue à nous conduire, comme le disait Claude Lévi-Strauss, avec la même obstination vorace que des vers à farine dans un bocal, vers notre autodestruction. Ce que nous nommons Science est donc en fait la forme la plus sophistiquée de notre voracité ou, autrement dit, de notre désir de toute-puissance. Les problèmes qui se posent à nous sont donc les suivants:

  1. Serions-nous capables de renoncer à cette toute-puissance obsessionnelle et compulsive?
  2. Si oui, comment allons-nous nous y prendre?

Ne faudrait-il pas commencer par se demander ce que nous entendons par « raison »? Je n’ai pas l’intention ici de polémiquer avec les spécialistes rationalistes, avec les philosophes ou avec la psychiatrie moderne. La raison dont nous parlons ici n’est pas opposée à la maladie mentale ni même à l’irrationnel. Nous parlons de la raison ordinaire de tout un chacun et qui est aussi celle que nous appelons scientifique ou encore celle de la philosophie et qui est enseignée dans nos écoles; autrement dit, le comportement capable, selon nous, de fournir des explications à nos comportements. Par exemple, Il n’est pas raisonnable d’extraire le gaz des sables bitumineux en Alberta car cela détruit l’environnement. Ou encore, il est raisonnable d’extraire les gaz des sables bitumineux car nous avons besoin d’hydrocarbures. Et ainsi de suite. La raison ne décide pas de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal. Les camps d’exterminations nazis ont été raisonnablement et/ou rationnellement organisés.

A quoi nous sert donc cette raison? À justifier un comportement qui n’est pas lui-même raisonné. Un tel comportement s’appelle une émotion ou un désir inconscient. Notre raison est ainsi une transformation émotionnelle ou une forme d’expression verbale d’un désir qui s’ignore. Une émotion est un mouvement interne et externe du corps, de l’ensemble du corps et qui peut s’accompagner de paroles en général non raisonnables; l’émotion est à la fois passion et action, mouvement interne et mouvement externe de notre corps. La raison est alors momentanément submergée (ou de manière quasi permanente chez les schizophrènes) par l’émotion. La vague émotionnelle emporte la raison avec elle. La vague passée, la raison reprend son cours et permet d’exprimer une émotion par nature irrationnelle par le langage ou mieux par l’écriture afin que l’irrationnel devienne acceptable, autrement dit rationnel ou raisonnable. Ce qui est dit ou plutôt écrit (l’écriture est fondamentalement une image raisonnée de notre pensée) peut alors être commenté, accepté, refusé, partagé ou encore interdit. Lorsqu’il est partagé, il peut devenir un fondement civilisationnel, un mythe fondateur. Il devient la raison de la raison et ne doit plus être discuté mais répété selon des rituels définis et des apprentissages pour les enfants. C’est ce que nous appelons un mythe, une religion, une loi, une civilisation, une culture, une nation, un peuple. La raison ne s’oppose donc pas aux émotions, elle en est bien incapable, mais elle les transforme; elle est, dans ma perspective (l’immanence radicale ou informotion générale), une complexification socialisée de l’émotion, une informotion émotionnelle. Elle devient alors une émotion cristallisée en rituels, en dogmes, en principes, en théories, en explication. Dieu, la Science, la Politique comme désir de pouvoirs séparés et absolus, sont des projections émotionnelles rationalisées. Cette émotion-là est un désir inconscient de toute-puissance. Y compris ce que vous êtes en train de lire, sauf qu’il n’est pas, ici, inconscient et perd donc sa projection. J’écris cette dernière phrase pour que vous évitiez de penser que j’explique quelque chose, que je donne des ex-plications, alors que je ne fais que m’im-pliquer de cette façon dans le monde des humains. Rien d’autre! Chacun en fera ce qu’il voudra. Et ce faisant, je renonce à la toute-puissance explicative pour me réconcilier avec le monde. Je ne suis plus dans un jardin dont je dois prendre soin pour le préserver, mais je suis une plante de ce jardin et je dois faire attention à ne pas prendre toute la place pour ne pas mourir étouffé de ma propre voracité.

La raison ne s’oppose donc pas à la folie (la schizophrénie) ou à la stupidité. On peut être raisonnable et fou ou stupide. La question est plutôt: Comment construire un monde humain non séparé par la raison du reste du monde? Comment se réconcilier avec ce « sentiment océanique », cette émotion, que nous éprouvons devant la beauté du monde, et la manière de vivre, non pas dedans ce monde, mais sans jamais perdre de vue que nous en sommes issus et que notre désir de l’expliquer n’est rien d’autre que notre désir inconscient de toute-puissance. Renoncer à la toute-puissance; voilà notre principale tâche! Mais en sommes-nous capables? Il se peut que ce désir de toute-puissance, qui est aussi naturel que tout le reste, soit partagé par toutes les espèces vivantes mais qu’il soit modéré par leur différenciation. Il se peut aussi que la Terre ait déjà engendré une espèce ou un ensemble d’espèces voisines qui ait fini par s’autodétruire. Je pense que ce fut le cas des dinosaures. Que ceux-ci ne sont pas disparus par un cataclysme extérieur mais le cataclysme est leur propre existence qui les a conduite à s’autodétruire. Serions-nous les nouveaux dinosaures? Personne ne peut répondre à cette question! Mais comme il semble que nous en ayons déjà pris le chemin, il convient de se demander: 1) comment changer de chemin? 2) quel chemin? et 3) comment le tracer? Dans un prochain article, je ferais une tentative de proposition.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

[1] Le pape a pris les devants si je puis dire en disant qu’il connait l’auteur du « Big Bang ». On se souvient de Laplace qui, venant montrer à Napoléon son système du monde et s’être vu demandé: « Mais où est Dieu dans votre système? », avait répondu: « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ».

Pratique de la logique immanente (3) A propos d’histoire

A propos d’histoire

L’Histoire avec un grand H est toujours l’histoire officielle, c’est-à-dire une certaine histoire destinée à orienter notre pensée, notre raison explicative. Les historiens non officiels ont longtemps cherché la vérité historique; ce qui se serait réellement passé. Mais en fait, pour ainsi dire, ils ne peuvent se mettre d’accord. La raison en est simple. L’histoire repose sur des faits qui ne disent rien, les choses ne disent rien de précis. Nous devons toujours en proposer une interprétation. Mais l’interprétation n’est jamais finie. Elle dépend de l’époque, de celui qui l’interprète et des projets en cours. Et chaque interprétation nouvelle de l’histoire n’est pas plus un pas vers la vérité historique que chaque découverte scientifique ne nous rapproche de l’identité entre la raison et le reste du monde. Cette conception de la vérité n’est rien d’autre qu’une superstition obsessionnelle dans le meilleur des cas et dans le pire une injonction du plus fort. Chaque usage de la raison, ici encore, est une implication de l’homme qui en use dans le monde des humains. Et chaque « fait » historique ne peut se concevoir autrement que comme un jugement éthique et c’est sur l’éthique de celui qui parle que nous devons porter d’abord notre faculté de jugement. Et l’éthique c’est la valeur humaine nécessaire pour persévérer dans notre existence en tant qu’individu et espèce dans le même mouvement puisque nous sommes à la fois issus de l’espèce et inclus dans l’espèce. L’éthique en ce sens ne peut reposer que sur une conception universelle de l’être humain, des ses droits égaux, partout et toujours; une conception déhiérarchisée. Cela est notre projet.

P.S.: puisqu’à ce propos, je parle en ce moment du « doux pays de France », je dois dire que je n’aime pas du tout la politique du ministre de l’intérieur vis à vis les Roms qui rappelle de douloureux souvenirs.

L’animal sans espèce

Maintenant que l’on constate partout l’accélération et la complexification croissante du monde humain, qu’il est convenu d’appeler crise du capitalisme, il est peut-être temps de se sentir suffisamment libres d’esprit pour oser penser avec audace et ténacité. La critique dont nous avons besoin ne doit pas se satisfaire d’une simple critique du capitalisme, aussi radicale soit-elle, si elle est encore construire avec la pensée qui l’a justement engendrée.

Mon propos ici est justement de montrer, d’une façon un peu différente de la manière dont jusqu’ici je m’y suis pris pour le faire, cette manière de penser qui nous a conduit jusqu’ici, notre mythe culturel en quelque sorte et comme, pour reprendre une expression de Lévi-Strauss, les mythes se parlent entre eux, permettez-moi de vous présenter le mien.

L’idée principale est, dans notre désir, depuis Bacon, de « torturer la nature pour lui faire avouer tous ses secrets », que nous avons créé des outils d’investigations qui se révèlent aujourd’hui non pas une erreur, puisque la quête de la vérité[1] ne fait pas partie du mythe que je propose, mais une expérience humaine non viable à long terme. Gregory Bateson, dans ses réflexions, disait déjà qu’il n’était pas certain que l’usage généralisé du moteur à explosion soit viable. Nous en sommes aujourd’hui à compter les espèces qui disparaissent par jour, la quantité de glace qui fond dans la banquise, mais aussi l’accroissement de la misère, l’exploitation des femmes, des enfants, sans parler des hommes. Tandis que nous continuons a proposer a tous, comme seule perspective humaine capable de résoudre tous nos problèmes, la consommation d’objets, l’accroissement du temps de travail et de l’argent de notre compte en banque: travaillez plus pour gagner plus pour consommer plus… Ce sont donc a ces outils qu’il nous faut renoncer et la tâche n’est pas si immense qu’il y paraît, même si elle peut paraître aujourd’hui encore impossible.

Dans un article publié il y a déjà de longues années, j’avais écrit: « l’homme est un animal sans espèce ».

Puisque nous fêtons en ce moment le centenaire de Claude Lévi-Strauss, celui qui écrivait: « les mythes se parlent entre eux », je voudrais apporter ici ma contribution à cette fête en montrant comment j’ai compris cette phrase quand je l’ai lue et comment je la comprends encore. Les êtres humains pensent se parler entre eux mais ne font que répéter leurs mythes qui ne sont que des croyances c’est-à-dire des inventions créées par au moins un être humain et crues par un ensemble d’autres. Dès lors qu’elles sont crues elles fondent la communication c’est-à-dire instaurent ce qui est commun au groupe de croyants au mythe et qui doit le rester coûte que coûte. Elles inaugurent de fait l’idée de vérité qui est immédiatement la répétition obligatoire et rituelle du mythe sous peine d’exclusion par le groupe qui y croit. On voit donc, selon le mot de Nietzsche, que la vérité est bien un mensonge de plus.

Ainsi lorsque deux groupes se parlent, ils ne se parlent pas en tant qu’êtres humains mais en tant que porteurs d’un mythe, sauf lorsqu’ils de rencontrent individuellement pour coopérer. Cela dure le temps que cela dure. Ainsi, au lieu de se parler, ce sont bien les mythes qui se parlent et qui donc s’opposent, se combattent et s’entretuent. La croyance en tel ou tel mythe défini l' »espèce » d’individus que vous rencontrez et tout comme dans le reste du règne animal, les espèces ne sont pas, par nature,  interfécondables; ce qui n’empêche pas, ici ou là, des coopérations voire des adoptions individuelles, mais tout cela exceptionnellement. Ce sont bien nos mythes, religions comprises, qui permettent aux hommes de se différencier comme des espèces étrangères au point de ne même pas être capable de reconnaître un autre être humain comme son congénère, ce que même les chiens sont capables de faire. Tous les mythes sont des mensonges que l’on appelle vérité. La question est la suivante pour notre survie: allons-nous être capable de devenir au moins aussi intelligents que les chiens et nous passer de mythe pour pouvoir se reconnaître et se parler? Ou en inventer un, puisque nous sommes humains (« trop humains »), qui ne se présentera pas comme la vérité mais juste une technique, un moyen, qui, à l’expérience, se révélera indispensable pour vivre ensemble?

(à suivre)


[1] Nous devons aujourd’hui renoncer à la quête de la vérité fondée sur ce mythe autoréférentiel: la nature aurait engendré un processus (l’être humain dans l’évolution organique) dont le but ultime est de lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Y renoncer comme nous avons dû renoncer à la quête du sexe des anges au Moyen-âge.