Une Nouvelle Éthique (au sens de Spinoza)

de l'immanence à l'immanence épistémique


"… car cet Être éternel et infini, que nous appelons Dieu ou la Nature, agit avec la même nécessité qu'il existe… Ainsi, puisqu'il n'existe en vue d'aucune fin, il  n'agit non plus en vue d'aucune fin;  mais de même qu'il n'a aucun principe ou fin d'exister, il n'en a aucun d'agir."

Spinoza (Éthique, Préface à la quatrième partie)


Depuis l'ouverture de ce site et la publication des ouvrages qui y sont référés bien des choses ont changé. Le monde humain est au seuil d'une transformation qui pourrait bien, selon les décisions que nous allons prendre maintenant, modifier notre sort en tant qu'espèce; soit nous allons être capable de poser rapidement les bases d'une socialisation globale fondée sur les droits humains mondialisés en déhiérarchisant tout ce qui compose notre monde (individus, nations, états, cultures, espèces vivantes et ressources) bref, un processus de démocratisation mondiale, soit nous nous condamnerons à nous détruire nous-mêmes, mais non pas, comme certains le pensent, à détruire la planète voire la nature qui nous survivra sans problème.

Dans cette première édition j'ai jeté les bases d'une nouvelle logique, d'une nouvelle manière de penser notre monde. J'y ai proposé un certain nombre de principes pour sortir des impasses dans lesquelles je nous voyais engagées. Il s'agissait de tout repenser d'une autre façon. La notion que j'avais décidé d'utiliser à l'époque était celle d'information issue des conférences Macy's qui se sont tenues à New York dans les années cinquante. Ces premières conférences multidisciplinaires donnèrent naissance à la cybernétique et à la théorie de l'information qui allaient bouleverser la plupart de nos sciences, de la biologie à la psychiatrie. En poussant cette nouvelle logique, fondée sur les notions de système et d'autorégulation, aussi loin qu'elle semblait l'autoriser, je me rendis compte qu'elle engendrait les paradoxes dont je proposais de sortir dans ce livre. Le nom que je donnais à cette nouvelle mouture de la théorie de l'information fut alors théorie de l'information générale.

Seulement, entre-temps, le concept d'information est devenu la tarte à la crème des publicitaires, des managers de tout poil et de certains chercheurs dont le métier consiste surtout à répéter ce que tout le monde sait déjà ou à rendre désirable ce qui est vécu comme obligatoire. Alors, la théorie de l'information générale était forcément destinée à être non seulement incomprise mais un complet malentendu. J'ai cru, comme Bachelard l'avait écrit, que "c'est lorsqu'un concept change de sens qu'il a le plus de sens", mais ce ne fut pas le cas cette fois-ci. Comme ce que je proposais était une refonte éthique et paradigmatique de cette notion, tout cela est tombé à l'eau. Je me suis trompé en voulant changer le sens d'un concept aussi furieusement utilisé et malmené que celui-ci et de celui qui lui est associé comme d'un jumeau qui ne le quitte jamais: information-communication.

Dans l'axiomatique que je proposais alors – dont j'ai écrit plus tard une nouvelle version qui est lisible ici – j'écrivais que les impasses et les paradoxes que nous constatons aujourd'hui dans nos sciences proviennent de la séparation que nous avons faite, depuis Galilée, Descartes et Newton, entre la forme et le mouvement avec l'invention des concept d'inertie, d'espace vide et de temps comme répétition du même et non comme durée (comme dirait Bergson) qui implique un processus créatif, irréversible et imprévisible. La dissociation, le clivage de ces deux concepts a permis le formidable essor de la mécanique – au sens large du terme – et de toute la technologie actuelle. Mais c'est aussi par ce paradigme que nous avons mécanisé nos esprits, les êtres humains, les êtres vivants, le monde, a peu près tout. Les composants même de nos cellules se sont trouvés réduits à l'état d'objets mécaniques manipulables comme des briques, plus ou moins remplaçables et modifiables pour nourrir les rêves ou plutôt les cauchemars que certains voudraient nous préparer: une vie sans souffrance, sans maladie, sans émotion et sans plaisir voire sans mort. Heureusement pour nous, tout cela ne sont que des fantasmes de scientistes fous en quête de la "vie" éternelle. Ils n'ont pas encore compris, bien que biologistes, que la vie est un mode de succession de phénomènes que l'on appelle générations. Le fait que chez les êtres humains, il peut coexister deux, trois, voire quatre générations aujourd'hui, ne remet pas en question le principe de la vie qui est que tout être vivant a une durée et donc une fin nécessaire.

Et pendant ce temps, la seule perspective que l'on offre aujourd'hui aux adultes et à nos enfants est de se débrouiller comme ils peuvent pour réussir à gagner beaucoup d'argent dans la seule perspective d'acheter de plus en plus d'objets clonés pour éviter que tout s'arrête. Et tandis que certains disent: "le monde est dans une crise grave", d'autres commencent à se demander: "Et si justement on arrêtait… de consommer compulsivement pour soulager notre angoisse devant ce monde en perdition pour prendre le temps de le repenser et inventer d'autres voies d'humanisation et de socialisation". Pour cela il faudrait cesser de présenter l'économie comme autre chose que la science des ânes et reparler de l'économie politique et de sa critique. La question qui nous vient immédiatement est: est-ce encore possible?

Mais je reviens au concept d'information-communication. Je me rendis compte aussi que ses glissements sémantiques n'étaient que des avatars du principe d'inertie du paradigme cartésien-newtonien dont je parlais plus haut. En effet l'information-communication dans la théorie de Shannon et Weaver est représentée comme des quantités ou des valeurs numériques destinées à se déplacer dans l'espace sans changer de forme, comme les paroles qui passent d'un récepteur à l'autre dans une conversation téléphonique. Tout ce qui faisait changer de forme le signal fut appelé bruit. Éliminer le bruit du signal, du message, devint le grand défi technologique du monde. Ce faisant on oubliait tout le "bruit" de la transformation du monde humain que la généralisation du téléphone et des media électroniques qui allait suivre (télévision, mobile, Internet, etc.). Ainsi, plus on développait les moyens de communication, plus le monde humain changeait et moins nous communiquons (au sens de la théorie, et c'est tant mieux) mais, par contre, plus nous mettions en commun, cette fois à l'échelle du globe, des moyens pour nous rencontrer (les media en général) et plus le monde devint assourdissant; mettant ainsi en évidence qu'il n'existe aucun but que les moyens (media) mis en œuvre pouvaient atteindre. Ce qui rend justice en passant à Marshall McLuhan qui nous avait déjà averti que le "message c'est le medium" lui-même, ce que personne n'a voulu vraiment saisir, tellement nous étions encore persuadés qu'il y avait des "messages à faire passer" (ce à quoi rêvent toujours nos publicitaires) au lieu d'un monde humain à construire. On peut donc aussi, désormais, comprendre tout ceci autrement: la communication c'est la mondialisation de nos créations, le processus qui conduit à rendre commun (communiquer) nos media, c'est-à-dire nos créations techniques et autres; et l'information c'est le processus de changement humain que cela engendre. Le message est bien le medium.

Mais, dans la théorie de l'information classique (celle de Shannon, adoptée par la biologie, les sciences cognitives, les sciences politiques, etc. ), informer ou communiquer ne pouvait signifier autre chose qu'une certaine entité passant d'un endroit à un autre tout en restant identique (sans bruit); principe d'inertie qui s'énonce en physique moderne: invariance par translation d'espace. C'est évidemment, appliquer à la socialisation, le rêve de tous les tyrans: faire rentrer, par tous les moyens (de communication justement), dans le cerveau de tous ce qu'il veulent qui y soit. On voit que le concept de communication ici ne signifie pas rendre commun à tous, mais agitation et propagande. C'est pourquoi nos politiques, nos publicitaires et nos chercheurs spécialistes ne pensent qu'à "communiquer". La théorie de l'information générale proposait une acception toute différente. Il signifiait le processus créatif, irréversible, imprévisible, de complexification et d'accélération croissantes de notre monde. Il fallait donc finir par y renoncer et envisager un autre concept. Pour montrer que l'on ne peut concevoir la forme sans le mouvement qui va avec, je propose aujourd'hui le terme d'informotion (forme-motion). Cela permet de saisir dans un même élan de pensée le processus de formation (le processus évolutionnaire des formes) ET de motion (le processus évolutionnaire des mouvements de ces formes). Cela nous permet aussi de saisir chacune de nos conceptions non comme des entités closes (La Vérité, l'Amour, le Monde, l'Histoire, la Démocratie, le Code Génétique, Les Particules élémentaires, la Gravitation, etc.), ainsi que la métaphysique et la philosophie en sont coutumières depuis 25 siècles avec la plupart de nos sciences actuelles, mais comme des processus en cours.

La notion d'informotion nous invite donc a réinterpréter le monde que nous créons et dont nous sommes en partie responsable devant les générations futures. Beaucoup de nos valeurs sûres seront ébranlées dans cette tâche. Par exemple, l'une d'entre elles, les mathématiques, en tant qu'application de la théorie des nombres, ne nous serviront plus à rien d'autre qu'à construire des objets finis; ceux-là même qui nous asphyxient et auxquels nous devrons renoncer, mais aussi d'autres qui nous seront plus utiles. Mais les mathématiques sont impuissants, par définition, à saisir la durée, l'imprévu, bref la "formation" et la "motion" réunis comme processus créatif imprévisible et irréversible qui est notre monde. Ils sont encore plus impuissants à nous faire réaliser l'impasse dans laquelle nous sommes et de nous offrir les moyens de changer de voie. C'est pourquoi j'ai proposé dès 1992 une axiomatique non fondée sur la théorie des nombres il en est donné ici une version revue et corrigée dont la version anglaise est plus complète. Sortir de la conception mécanique du monde et de la mécanisation de la pensée et déhiérarchiser nos concepts telle sont les bases de la nouvelle éthique que je propose.

Cette nouvelle éthique s'inscrit bien sûr dans le prolongement de celle de Spinoza qu'on a nommée première pensée occidentale de l'immanence. Cependant Spinoza n'a pas vu que son immanentisme était paradoxal. En effet si la pensée humaine est aussi naturelle que tout le reste de la nature, il est alors absurde de penser que la nature aurait engendré un processus destiné à lui dire ce qu'il en est d'elle-même. Donc penser que notre pensée est destinée à découvrir, même progressivement, comment le monde fonctionne ou à montrer pourquoi il existe est absurde. Nous n'expliquons que ce que nous savons faire, et les notions de savoir ou de connaissance ne sont que les avatars de la pensée métaphysique ou transcendantale dont Spinoza a été le premier critique radical dans notre culture; et nous payons au prix fort aujourd'hui d'avoir suivit plutôt Descartes qui divisa le monde en deux substance dont l'une (la res cogitans) était destinée à expliquer l'autre (la res extensa). Penser n'est qu'une forme de la poursuite de notre existence et de notre implication dans le monde (voir mon ouvrage: Critique de la Raison Scientifique, 1995). Ce dernier point montre aussi l'absurdité de toute tentative d'explication du monde, d'en construire un modèle fini, de le quantifier en terme d'espace ou de temps ou des deux, de lui attribuer un début, une fin ou encore une finalité. Autant de délires de la pensée qui nous conduit à rien d'autre qu'à l'autodestruction, comme si nous étions encore sous la domination de la toute puissance infantile et de sa pensée magique. Cette immanence logique et épistémique sur laquelle se fonde cette nouvelle éthique permet enfin de sortir de ces paradoxes...

 

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