L'homme multidimensionnel

Une approche sociosomatique des problèmes humains

 

1. La complexification croissante de la socialisation humaine

Nous commençons tous comme un assemblage de macromolécules et nous finissons, dans le meilleur des cas, comme des vieillards séniles. Entre ces deux événements, un processus de changement continuels, progressifs d'abord puis dégénératifs. C'est le lot de chacun d'entre nous. Pendant la phase progressive du processus, nous sommes doués, tous selon notre constitution, d'apprentissage et de créativité. C'est le point fondamental. Ce que nous devons apprendre est la marque de la créativité de ceux qui nous ont précédé. Ce que nous créons et que les autres retiennent comme utiles pourra s'ajouter au cursus de nos successeurs. C'est ainsi que nous pouvons mesurer à quel point la notion d'identité est hors de propos. L'être humain n'est pas une identité mais un processus de différenciation, de création de différences, de nouveautés, d'inventions. Laissons donc la question de l'identité et de ses changements à l'état civil.

Quelques dizaines de milliers de générations nous ont suffit pour essaimer la terre entière, et la transformer selon nos désirs. Imaginons que l'aventure a peut-être commencé lorsqu'un individu d'un certain groupe homo s'est exclamé: Non! en prenant un silex. En le taillant, le silex changeait de nature: il devenait une dent; une dent pour couper la viande et tuer le gibier, et le bras de celui qui le manipulait, le prolongement de sa mâchoire. Aujourd'hui, nous taillons d'autres pierres: du silicium, pour faire des "puces". Il s'agit toujours d'humains. Changements. Mais pas seulement. Les changements changent aussi. Et de plus en plus en vite. Nous changeons de plus en plus vite. Le monde humain change de manière accéléré, pas depuis vingt ans, pas depuis cent ans, mais depuis le début. Il est temps de le prendre en considération. Nous sommes un processus de complexification croissante. Cela signifie qu'il est illusoire prétendre un jour nous reposer de quoi que ce soit. Notre dynamique se manifeste donc par une complexification accélérée et combinée de notre ontogenèse (notre individu), de notre phylogenèse (notre espèce) et de notre sociogenèse (notre socialisation/civilisation). Ce qui nous distingue des autres animaux ce n'est ni la fabrication d'outils, ni la faculté d'apprentissage, ni même la socialisation, c'est avant tout la complexification accélérée de ses différentes facultés, génération après génération.

 

2. Changements et valeurs

Être humain va donc continuer de devenir de plus en plus difficile. Pas seulement parce que nous sommes de plus en plus nombreux bien que cela ne soit pas une donnée négligeable, mais surtout parce que nous ne cessons de modifier nos techniques qui sont toujours des techniques d'être ensemble. Lorsque Mc Luhan disait que le message c'est le medium (la technique) lui-même, cela voulait dire que c'est le medium qui nous fait changer lorsque nous l'utilisons. Le message, c'est le changement humain que l'usage d'un medium quelconque engendre. Mais "nous fait changer" signifie toujours non pas seulement nous faire changer en tant qu'individu, mais en tant que tout usage généralisé d'une technique change la forme de nos relations. Or, nos relations constituent l'alpha et l'oméga de notre monde. Les généralisations successives de l'usage de l'écriture, de l'imprimerie, de l'automobile, de la télévision, de l'ordinateur, de nos armes, de la monnaie, d'Internet et ainsi de suite, ont changé notre manière d'être ensemble. L'usage généralisé des techniques de socialisation que nous nommons: les droits de la personne humaine, la démocratisation, l'entreprise industrielle, si cela vient un jour, changera encore notre monde.

Qu'est-ce qui fait qu'une technique se généralise? Si toutes les inventions humaines doivent être considérées comme des techniques d'être ensemble, y compris l'invention des mythes, des dieux, des religions et des théories scientifiques, toutes ne se généralisent pas aussi aisément que d'autres. C'est que, curieusement, si nous sommes prêts à changer d'automobile, d'ordinateur, de conjoint, de pays, de langue, voire de sexe, nous sommes en revanche beaucoup moins prêts à changer de ce qui constituent pourtant les plus vaporeuses et les plus inconsistantes de nos inventions : les mythes, les dieux, les religions, les théories. Bref! Nos valeurs, qui n'ont pourtant aucun prix. Ce qui peut nous faire penser à la phrase de Nietzsche: tout ce qui a un prix n'a guère de valeur; que l'on pourrait avantageusement inverser: tout ce qui constitue une valeur n'a pas de prix. Il est difficile de changer de valeur parce que ce sont sur elles que nous fondons toutes nos interprétations des événements humains dans une certaine ère culturelle. Changer de valeur, signifie donc changer notre conception du monde humain, et cela est plus difficile que de changer de technique de déplacement, de mode de gouvernement ou d'économie.

 

3. Les dimensions de tout être humain

La sociosomatologie et sa méthode (l'analyse sociosomatique ou ASS) reposent sur l'idée que chaque être humain modèle son corps et module les usages de son corps (pensée ou esprit compris) suivant la manière dont il s'engage dans le monde et noue des relations avec ses semblables. Elle propose donc une intelligibilité élargie, plus riche et multidimensionnelle de nous-même et de nos semblables. Quelles peuvent être ces dimensions? Je ne pourrais ici que me contenter de les énumérer en y ajoutant quelques commentaires succincts.

Toute personne est un corps qui se meut. C'est avec notre corps que nous entrons en relation avec le monde. Ce corps est complexe, et ce corps se complexifie pendant la période progressive de la vie par nos créations, nos apprentissages, notre implication dans le processus de socialisation, c'est-à-dire dans le monde humain.

Ce corps, ce soma, ne devient humain et ne donne tout son potentiel créatif qu'en entrant en relation avec les autres. La première dimension de l'homme est donc liée à son corps, à son soma, elle s'exprime à travers ce que je nommerais des modes de somatisation.

Sexe, goût, odorat, chaleur, kinésie, ouïe, vue et pensée.

Ce sont les parties que notre corps met en activité pour entrer en relation avec le monde humain. Chacune de ces parties est irréductible à l'autre; voir n'est pas goûter, entendre n'est pas sentir, penser n'est pas se mouvoir, etc. Chaque fois que nous entrons en relation nous devons mettre en action une certaine combinaison de ces modes; et chaque type de relation requiert une combinaison spécifique des modes de somatisation et ce processus ne correspond pas à ce qu'on appelle en psychologie la synesthésie. Nous reviendrons sur ce problème. Ces usages et ces combinaisons sont essentiellement acquis au cours de la socialisation et des failles ou des manques dans cet apprentissage engendre des symptômes que l'on peut saisir comme des blocages somatiques et des souffrances empêchant et perturbant la poursuite du processus de socialisation. Dans les cas les plus graves, cela conduit à des sociosomatopathologies tant collectives (racismes, totalitarisme, massacres, exclusions, chômage, etc.) qu'individuelles (troubles de la personnalité, relationnels, de l'humeur, etc.). C'est pourquoi il me semble approprié de qualifier ces maux de sociosomatiques. Il est important de noter aussi que ces modes peuvent dans certains cas, c'est-à-dire dans certaines maladies ou troubles de la socialisation ne pas fonctionner de conserve, se mettre en synergie et se mettre en activité indépendamment des autres, engendrant d'une part une dysharmonie somatique plus ou moins grave et une impossibilité de nouer certaines relations voire toute forme de relation. Nous verrons cela plus loin.

La somatisation humaine, se développe avec ses semblables en construisant des relations. La deuxième dimension de l'homme est donc liée à la manière dont il va créer ses relations; elle s'exprime à travers des modes de relation.

Érotique, hédonique, électif, convivial, agonal, spectaculaire, imaginaire, idéel

Ce sont les types de relation que nous avons inventés au cours de notre sociogenèse. Ils se caractérisent pour chacun d'entre eux par un usage spécifique du corps en mettant en usage des combinaisons somatiques spécifiques. Par exemple, le mode idéel ne demande que d'utiliser la pensée, le mode spectaculaire ne demande que l'usage de l'ouïe, de la vue et de la pensée tandis que le mode érotique met en activité synergique et harmonique l'ensemble des modes de somatisation.

Nous pouvons représenter la combinaison de ces deux groupes de modes selon le schéma suivant:

Modes de relation

Nombre de modes de somatisation en activité versus nombre de personnes avec lesquelles on peut entrer en relation1

Modes de somatisation en activité selon les modes de relation

Idéel

(valeurs, mythes)

Cognitif

Imaginaire

(sacré, lois)

Cognitif/visuel

Spectaculaire

(autorité)

Cognitif/visuel/

auditif

Agonal

(rivalité)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique

Convivial

(coopération)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique

Électif

(amitié, confidence)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif

Hédonique

(sensualité)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif/

Gustatif

Érotique

(orgasme)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif/

Gustatif/Sexuel

Nous pouvons ainsi saisir que le processus de sociosomatisation consiste en modulations de l'usage du corps selon les modes de relation dans lequel nous nous engageons. Ces modulations peuvent se décrire comme un processus d'abstraction2 somatique croissante lorsque nous passons d'une relation sexuelle (la relation la moins abstraite, dans le sens précis où elle met en activité l'ensemble des modes de somatisation du corps) à une relation idéelle (la relation la plus abstraite en ce sens précis ou seule la pensée, comme mode de somatisation est en activité tandis que tous les autres modes sont momentanément court-circuités ou mis en veilleuse). C'est ce processus d'abstraction sociosomatique qui permet de rendre compte, par exemple, de phénomènes comme l'hypnose, la rêverie éveillée, la lecture captivante et tous ces moments de la vie quotidienne ou nous avons l'impression d'avoir été "absent" ou en dehors de la réalité tandis que nous étions concentrés sur une idée ou passionnés par une intense activité de pensée et aussi que nous pouvons par moment, (pour les personnes saines) ou de manière quasi permanente (pour les schizophrènes), considérer notre pensée comme la seule réalité.

On pourrait illustrer également ce processus en prenant l'exemple suivant d'un jeu collectif. Nous pouvons y distinguer les différents modes de relation qu'il nécessite pour sa mise en place et à l'aide du schéma précédent vous pouvez voir quels changements sociosomatiques il met en jeu lorsqu'il faut passer d'un mode à l'autre; du mode convivial ou coopératif au mode agonal; du mode agonal au mode spectaculaire (ou autorité); et ainsi de suite.

 

 

La troisième dimension de l'homme s'exprime par les ensembles humains dans lesquels il va développer ses modes de relation. Nous appellerons ces ensembles: modes de socialisation.

Les modes de socialisation sont également des brevets humains déposés au cours de notre sociosomatogenèse. Actuellement ces modes s'expriment en deux voies parallèles et concurrentes et chacune des deux s'est révélée nécessaire dans leur équilibre pour maintenir les valeurs de liberté individuelle et de démocratie. Au cours du XXe siècle plusieurs expériences désastreuses ont été tentées pour assurer la socialisation sur l'une ou sur l'autre voie exclusivement. Le nazisme, le fascisme, le stalinisme et toutes les tentatives de totalitarisation voulait supprimer la voie entrepreneuriale en ne gardant que la voie étatique, le libéralisme moderne voudrait tout réduire à la voie entrepreneurial en réduisant la voie étatique à une peau de chagrin. Ces deux expériences sont également nuisibles, pour des raisons apparemment opposées, et nous commençons à nous en rendre compte.

 

Enfin, la quatrième dimension de l'être humain s'appréhende par ce que nous nommerons son mode de civilisation ou d'acculturation, autrement dit sa culture.

Selon McLuhan, une civilisation c'est un certain privilège accordé à un sens. Dans notre perspective, on dira qu'une civilisation se caractérise par une certaine dominante sociosomatique. En ce qui concerne la nôtre, la dominante est idéo/audio/visuelle et à tendance à engendrer à la fois, individualisme, autoritarisme, révolte et soumission. Elle crée le double lien de la quête du héros et son rejet; elle oscille constamment entre autoritarisme et égalitarisme, entre spiritualisme et matérialisme, entre d'une part la sacralisation du verbe avec la fascination du tribun ou du livre et la profanation de tout.

Les modes de civilisation ou d'acculturation ne peuvent être énoncés, d'une part car ils sont très nombreux et d'autre part parce qu'ils sont en perpétuels changements et aussi qu'ils s'en créé sans cesse de nouveaux. L'important est plutôt de les reconnaître. Ils expriment chacun une certaine expérience, une certaine invention, dans la manière d'être humain. Ils s'inscrivent, comme les autres modes dans la complexification accélérée du processus de socialisation. Le fait que le mode d'acculturation dit occidental soit actuellement dominant ne signifie pas qu'il soit le meilleur possible ni qu'il soit viable à long terme ni qu'il soit le dernier possible comme le pense Fukuyama.

 

4. L'animal social, homo socialis: les relations aux fondements de l'humanisation

L'homme est un animal social disait Aristote. Certes ce n'est pas le seul animal social. On trouve des animaux sociaux dans beaucoup d'espèces, vertébrés et invertébrés. Mais nous avons vu notre particularité: la complexification croissante et accélérée. Ne confondons pas cependant ce processus avec les concepts d'évolution, de progrès qu'il me semble utile d'abandonner. Nous progressons, certes, mais nous ne nous améliorons en rien de mesurable. Il n'y a pas plus de sens à dire que nous sommes meilleurs que nos ancêtres d'il y a deux ou trois mille ans que de dire que nous sommes meilleurs, nous autres qui nous disons encore occidentaux (bien que nous savons depuis la fin de l'empire romain que la terre est ronde) des grandes cités, que les Yanomamis d'Amazonie, que les paysans du Gers ou que les "redneck" du Middle West. Nous ne pouvons pas davantage dire que nous sommes plus heureux. Beaucoup seraient même tentés de dire le contraire. Si nous considérons l'état des relations avec nos semblables nous n'avons pas à pavoiser. Il me semble plus avantageux de penser que nous progressons, que nous évoluons, mais dans le seul sens d'une complexification croissante de la vie humaine. Cependant, en ce qui concerne nos relations, nous ne suivons pas le même rythme de changement.

Nous expérimentons tout, parce que nous en avons conquis et gagné les droits. Tout cela est intéressant et parfois amusant. Nous vivons de plus en plus individuellement tandis que nous sommes de plus en plus sujets à l'anxiété, la dépression et à d'autres maux somatiques. Je ne dirais pas comme la vulgate actuelle que c'est parce que nous n'avons plus de repère, que nous perdons nos valeurs, notre identité et ainsi de suite; autant de mythes qui s'apparent à la quête du Graal et à une vaine tentative de vouloir arrêter le "temps" c'est-à-dire la création de différences. Je pense plutôt, si nous nous plaçons sur le plan médical, que nous ne savons pas comment nouer des relations saines, c'est-à-dire des relations non pathologiques. Nous ne savons même pas ce que relation saine veut dire ou alors de manière très rudimentaire si nous nous référons aux manuels de psychiatrie. Et quand nous parlons de relations, il faut considérer toutes les formes de relation humaines, depuis la relation entre la mère et l'enfant, jusqu'aux relations interétatiques, en passant par les relations au travail, dans la production et dans la distribution. La santé relationnelle n'est pas seulement, on le voit, une question médicale: c'est le problème humain par excellence. On a vu dans les drames récents et actuels, comment une organisation comme "Médecins du monde", a pu trouver ses limites lorsqu'il s'est agit de proposer un droit d'ingérence dans les affaires des États. Les relations humaines interétatiques ne peuvent se "soigner" que si nous parvenons à mettre en place un droit démocratique interétatique4.

 

5. Blessures narcissiques

La tâche, le but et la finalité

La vie a-t-elle un but, une finalité? Au cours de notre vie nous remplissons des tâches, nous nous donnons des buts, et tout cela à quelle fin? Nous avons abandonné récemment, et pour de bonnes raisons, l'idée que l'histoire humaine avait un sens. Pourtant nous conservons quand même l'idée que la pensée humaine, et particulièrement la pensée scientifique a un but ultime, une finalité; comme si la pensée se trouvait en dehors de l'histoire. Mais pouvons-nous vivre, en tant qu'être humain, pouvons-nous travailler, créer, inventer, en nous passant de but, de finalité? A quoi bon tout cela s'il n'y a pas de sens? disent les uns. N'oubliez pas que chaque fois que l'on a opté pour une finalité, nous avons engendré massacres, guerres et totalitarismes, disent les autres. Pas de but, pas de finalité devant nous qui nous déterminent et nous prééxistent, mais des projets, nos projets. C'est peut-être alors la fin de l'histoire comme processus téléologique, mais surtout le début de l'histoire comme processus imprévisible sans autre finalité que sa propre autocréation, ayant pour seuls points d'appui, la responsabilité et les droits de la personne humaine.

 

Sociosomatique et psychotropes

La sociosomatique part du point de vue que la plupart des maux que l'on nomme psychiques se développent au cours de la construction des rapports que nous entretenons avec nos semblables. Les maux, mêmes ceux qui se traduisent par des affections organiques graves, sont une sorte de réponse à une question sur la manière de s'engager dans telle ou telle forme de relation, le plus souvent la relation amoureuse et celles que nous nouons avec nos parents. Les traitements chimiques peuvent tout au plus, et dans le meilleur des cas, aider la personne à obtenir un répit dans la douleur afin d'avoir la force nécessaire à reprendre le problème là où il se trouve et à le régler. Mais les traitements chimiques ne règlent rien à long terme. Le répit en question pour être fécond doit être utilisé à traiter le problème relationnellement.

 

Pourquoi toute théorie "explicative" de la société doit être considérée comme un symptôme narcotique?

Personne ne peut rien faire lorsque des êtres humains rassemblés entrent dans une transe collective capable de soulever des montagnes, de commettre les actes les plus héroïques et les crimes les plus abominables. Personne ne peut rien non plus lorsque toute une nation finit par se soumettre à la volonté d'un tribun. C'est ce que nous a appris l'histoire du siècle dernier plus que celle des précédents. Cela signifie que nous devons inventer des techniques de socialisation qui empêche ce genre de phénomène, non spécifiquement humain d'ailleurs (on rencontre ces délires collectifs meurtriers chez les chimpanzés), de se produire. On peut dire d'une manière à peu près certaine que toutes les techniques de rassemblement spatiale sont dangereuses, car elles peuvent engendrer ces comportements de foule (folle). J'ai tenté d'analyser ce processus déjà, mais je devrais y revenir. Mais ces techniques ne sont pas les seules, les techniques de propagande (propagation) inauguré au cours de ce siècle par les partis politiques tels que les bolcheviks et les fascistes italiens, avant d'inspirer directement les nazis, ont produit des effets de masses où les rassemblements n'étaient que des rituels. Le gros travail était fait par des individus animés d'une foi absolue et soumis à une idée qu'il croyait être la réplique du fonctionnement du monde. Les fanatiques religieux avaient agit de même dans les siècles antérieurs et n'ont pas changé aujourd'hui, si ce n'est dans l'usage des techniques. C'est pourquoi, toutes les techniques d'individuation doivent être préférées aux techniques de collectivisation chères aux prêtres et aux tribuns. La télévision a fini par devenir une telle technique après que l'on eut craint le pire lorsqu'un canal unique d'émission est au main d'un tyran. Là encore, c'est la technique qui nous a sauvé de la catastrophe. La multiplication des chaînes à supprimer toute possibilité d'un discours qui se présenterait comme le seul discours. Cependant, l'inconvénient de la télévision c'est qu'elle ne fonctionne que dans un sens. Elle engendre donc un mode de relation spectaculaire (autoritaire) généralisé où chacun assiste dans son coin à un spectacle différent de son choix. Elle a tendance à abêtir. L'invention de la technique informatique et le développement actuel de ligne à haute vitesse sur le réseau Internet permettra à chaque individu de faire ses propres émissions que ce soit en vidéo en audio en textes et ainsi de suite. Toute tentative de totalitarisation deviendra alors impossible. Nous aurons créer la généralisation individuelle du spectacle. Chacun pourra devenir une autorité. On comprend pourquoi ceux qui professent encore sur le mode scolastique du commentaire du monde &je vais vous dire comment les choses se passent", regardent ça avec l'angoisse du condamné à mort. Alors, toute idée, toute théorie sera, de fait, considérée comme une implication et un projet de celui qui l'énonce et non comme une explication du monde. Serons-nous capable d'assumer un tel changement? Telle est la question.

 

Fin de l'histoire. Comment sortir de l'idée de progrès? Faut-il et peut-on se passer d'espoir? Quel rapport peut-on concevoir entre espoir et projet et entre projet et progrès? La réalisation d'un projet est-elle un progrès?

Le notion de progrès est aujourd'hui un obstacle à tout changement. En effet, cette idée repose sur le principe qu'il existe une loi naturelle, une finalité téléologique suivant laquelle, grosso modo et malgré quelques détours possibles, ce qui arrive est mieux que ce qui était. On fini donc par faire confiance à cette soi-disant loi selon le principe des Lumières qui affirmait que la liberté consiste à se soumettre aux lois de la nature. Il est peut être temps de nous débarrasser de ce symptôme narcotique. Pour ce faire, le changement ne doit être envisagé que comme expérimentation créatrice et non progrès vers. Il n'y a pas davantage de sens à dire que Picasso est un progrès par rapport à Giotto qu'un mammifère est un progrès par rapport à un insecte, et que le synthétiseur est un progrès par rapport au violon ou au piano. Évolution, changement, mais pas progrès, pas amélioration. Nous inventons des mondes nouveaux. Mais nous ne pouvons nous débarrasser une bonne fois de cette idée funeste héritée des vieilles religions antiques pour libérer notre créativité et notre expérimentation que nous jugerons en fonction des valeurs humaines auxquelles nous sommes attachées aujourd'hui. Nous pouvons, tout au plus, la refouler. Elle ressemble en cela à nos déchets nucléaires. Nous les refoulons dans le sol, mais ils sont toujours là. Et personne ne sait leur action souterraine.

 

Fin de l'Histoire (suite)

L'histoire est finie. L'histoire est finie, non pas dans le sens narcotique de Hegel et de Marx où il ne se passera plus rien, mais dans le sens ou rien ne va aller en s'améliorant. C'est la fin de l'idée mythologique, religieuse et scientifique de l'histoire humaine comme progrès et le début de l'histoire comme projet. Bien entendu, quand je dis cela il s'agit également d'un projet et non d'une quelconque "vision du monde". Il s'agit d'abandonner l'idée que nous progressons vers quelque chose, pour commencer à se fonder sur les projets que nous formulons, qui n'étaient ni prévus ni prévisibles et qui n'obéissent à aucune loi déterminée. Nos projets, comme n'importe laquelle de nos idées qu'elles se transforment en objet technique, en constitution politique, en théorie ou en valeur, nous devons les assumer comme nos créations et nous devons les défendre comme telles. Rien de moins et rien de plus.

 

La fin de la raison (voir aussi "Fin de l'histoire" et autres contes)

Assisterions-nous à la fin de la raison, c'est-à-dire à cette idée du siècle des lumières et de la notion de progrès de la connaissance, par la généralisation (on dirait volontiers mondialisation) de son usage. Si tout le monde peut avoir raison, alors, il faut remplacer la raison par l'exercice difficile de la simple expérimentation humaine. Toutes les raisons ne se valent pas, mais toutes peuvent être expérimentées et ne peuvent être juger, non pas selon des critères "rationnels" et "transcendantaux", mais par tous, selon les modalités démocratiques nouvelles que cette généralisation exige, et en fonction de l'intérêt humain qu'elles expriment et selon le respect de la raison de chacun qu'elles manifestent. Par exemple, cela pourrait signifier la fin des experts en tout genre, ou à tout le moins la fin de la manière dont nous les considérons. Quand je dis la fin, je tombe d'ailleurs moi-même dans le travers que je voudrais éviter, je ne pense pas que nous mettons fin à quoi que ce soit, mais plutôt que l'on modifie, que l'on transforme. De fait, ce que certains ne manquent pas d'appeler l'irrationnel, n'est que l'image de leur propre difficulté à passer au monde qui est déjà là, le monde humain sans raison, sans finalité. Les marchands de rêves feront encore recette, mais il se peut qu'en se généralisant, les recettes diminuent. L'irraison ou l'irrationnel n'est que la raison de celui dont on n'accepte ni l'expression, ni l'expérience, ou que l'on considère comme non maîtrisable. Mais nous pourrions avantageusement nous passer de l'une et de l'autre. Ce que l'on a appelé raison était, avant tout, une certaine logique reposant sur l'idée que selon une technique appropriée, nous avancerions irrémédiablement vers la "connaissance du monde". La raison était destinée à devenir le miroir du monde. Science, vérité et raison étaient supposés être les remparts infranchissables de tout obscurantisme religieux, délirant, bref, irrationnel. La fin de la raison arrive par la généralisation de son usage.

Nous avons abandonné récemment et pour de bonnes raisons, l'idée paradoxale (ou autoréférente) énoncée aux XIXe siècle que l'histoire humaine avait un sens et un but que l'on aurait pu déterminer a un certain moment de l'histoire. Pourtant, nous continuons, curieusement, de penser que l'activité scientifique aurait, elle, un sens et un but qui serait d'énoncer les lois définitives de la nature. Comme si l'activité scientifique se situait en dehors ou au-delà de l'histoire humaine. Ne serait-il pas temps d'abandonner cette idée-là aussi? On ne peut pas dire en même temps qu'il y a histoire, donc processus, et en même temps but ou finalité, qui nie la première proposition. Il y a dans la quête éperdue du sens un symptôme que nous retrouvons souvent chez certains schizophrènes paranoïaques qui trouvent un sens les concernant directement dans chaque événement de la vie quotidienne, le plus anodin soit-il.

Allons même plus loin. Nous devons nous émanciper de la notion d'Histoire. Il n'y a pas d'Histoire, il n'y a que des histoires que nous nous racontons. La confusion vient aussi du fait que nous employons le même mot pour désigner un processus dont nous ne pouvons connaître ni les tenants ni les aboutissants et un récit qui a été écrit par nous, de part en part, qui a donc un début et une fin. L'histoire humaine ou encore le processus humain de socialisation n'est pas comme une histoire qui aurait été écrite par quelqu'un et dont on pourrait déterminer la logique générale à un certain moment de son développement, pour reprendre la formule anti-hégélienne de Kierkegaard. En fait, le terme même de développement porte à confusion. La socialisation est-elle le développement d'une histoire écrite ou à écrire ou une suite de créations humaines irréversibles et imprévisibles. Mais ceci est… une autre histoire.

 

Quatre vexations

Freud avait parlé des trois vexations (pour reprendre son terme) que nous avons dû apprendre, selon lui, à surmonter au cours de l'histoire de la pensée humaine. La première, avec Copernic, Kepler, Galilée, Bruno, nous a conduit à admettre que la terre n'était pas le centre du monde; la deuxième, avec Lamarck et Darwin, que l'homme n'était pas le centre de la création mais l'extrémité d'un processus évolutionnaire; la troisième énoncée par Freud, que la conscience et la raison n'étaient pas le centre de notre comportement, la majeur partie étant inconscient. Je voudrais en ajouter une quatrième: la pensée humaine n'est pas un miroir du monde. Elle n'est pas non plus un processus autoréférentiel destiné à dire à la nature ce qu'il en est d'elle-même. Elle n'a comme but que la poursuite de la créativité et non pas la quête de l'explication finale, fusse-t-elle tangentielle. La pensée, fusse-t-elle scientifique, ne se prend comme une explication du monde que lorsqu'elle entre en autoréférence avec elle-même selon un processus proche que l'on connaît dans la schizophrénie. Le reste du temps elle est expression et implication de la personne qui pense; elle n'est qu'une des formes de sa créativité.

 

6. Sociosomatopathologie

"Il n'y aura jamais de république tant que régnera la monarchie dans l'entreprise."  Charles Péguy

Généraliser comme valeur, les droit de la personne humaine, se heurte donc à des obstacles, y compris dans nos sociétés dites démocratique ou persistent encore des îlots de despotisme non reconnus comme tels comme c'est le cas dans la plupart des entreprises. Le harcèlement moral au travail n'est que la forme moderne de l'exploitation de l'homme par l'homme, qui n'est elle-même que le refus de reconnaître à l'autre les mêmes droits qu'à soi-même. Cela est rendu possible car il est considéré comme légitime dans le cadre du travail de perdre ses droits de citoyen. Nous vivons donc une sorte de schizophrénie sociale entre les relations despotiques au travail et les valeurs démocratiques reconnues. Je considère cela comme une forme de sociosomatopathologie. Si nous considérons l'être humain comme un être créateur, alors le travail industriel ne lui convient pas. Si on le considère comme une machine, alors il n'y a pas besoin de robots. Or, la logique managériale industrielle veut un homme à la fois robot et créatif. La combinaison vécue de ces deux phénomènes est une source permanente de souffrance dont nous voyons tous les jours, nous autres praticiens, les effets désastreux qui conduisent nombre de nos concitoyens, dans le meilleur des cas à l'accoutumance aux anxiolytiques et dans le pire, à la dépression, à des troubles organiques qui varient selon leur constitution et parfois au suicide. Tous ces troubles ne sont ni d'origine psychique, ni physique, mais, à proprement parlé, sociosomatique.

Symptômes, relations et troubles de la synergie

Il est plus avantageux de considérer les symptômes ou les troubles relationnels comme des métaphores relationnelles; des produits substitutifs dans l'économie du processus sociosomatique de la personne. Ils expriment ce qu'on cherche à faire et pas seulement ce qu'on voudrait dire ou faire entendre aux autres. Et chercher à faire dans le monde humain est toujours chercher à s'impliquer dans telle ou telle modalité relationnelle.

Le symptôme se construit lorsque le désir relationnel ne peut être engagé, pour une raison ou pour une autre; il exprime à la fois une défaite et une victoire: une défaite en ce qu'il n'a pas pu se réaliser, et une victoire en ce qu'il n'a pas pu se taire. Le symptôme est donc mieux qu'un abandon, un renoncement, une capitulation ou encore, comme le disait Freud, un compromis. Il est un désir détourné, mais qui ne demande qu'à s'exprimer de la bonne manière. C'est une œuvre d'art qui a mal tourné. C'est le côté double lien du symptôme qui peut souvent le rendre attachant.

L'analyse sociosomatique permet de relever précisément les formes de relation pathologiques et d'agir avec efficacité avec l'accord des participants. Nous ne pouvons pas agir sur le fond du problème qui relève d'une prise de conscience profonde et générale, mais nous pouvons, dans le cas des relations au travail par exemple, mettre en évidence les formes de relation pathologiques et proposer des solutions aux partenaires sociaux concernés.

Nous avons noté précédemment que les modes de somatisation doivent être conçues comme des formes organiques exclusives. Penser n'est pas voir, voir n'est pas entendre, entendre n'est pas se mouvoir, bouger n'est pas sentir et ainsi de suite. Tous ces modes peuvent fonctionner séparément et pas nécessairement en synergie. Et je ferais l'hypothèse, à la suite des travaux de certains chercheurs américains, que l'autisme pourrait être l'expression d'une autonomisation de certains modes de somatisation et qui ne peuvent entrer en synergie avec les autres. La kinésie peut fonctionner de manière indépendante (la Tourette), la pensée également (délires), la vue aussi (hallucinations) et ainsi de suite. J'avais eu aussi l'occasion de dire que l'orgasme, lorsqu'il a lieu, est l'expression d'une synergie sociosomatique réussie, une harmonie somatique. C'est pourquoi, elle engendre bien-être et détente; c'est en sens que la sexualité peut être une thérapie. Un trouble de l'orgasme peut donc être conçu comme une disharmonie provoquée par un mode de somatisation autonomisé (par exemple, une idéation obsessionnelle).

Cependant, dans la socialisation humaine, il n'y a pas que les modes de somatisation que l'on peut envisager sous cet angle. On peut envisager tous les composants organiques de l'organisme (composants cellulaires et organes) comme pouvant prendre leur relative indépendance du reste. Le cancer peut être considéré de cette façon.

Allons plus loin, les modes de relation, de socialisation et de civilisation, peuvent aussi s'autonomiser à leur manière ou encore être en total désaccord ou disharmonie avec l'ensemble dont ils font partie, ou avec les éléments qui la composent. En fait, on ne constate jamais, que ce soit au niveau cellulaire ou organique ou dans les modes de somatisation, de relation, de socialisation et de civilisation, une synergie totale, voire parfaite; ce qui, en l'occurrence ne signifierait rien. La synergie ou l'harmonie est un équilibre instable qui se construit continûment. Si nous prenons comme exemple, les modes de relation, on peut voir quels inconvénients peuvent engendrer, pour l'individu, le fait que l'un des modes de relation s'émancipe des autres en devenant le seul ou le principal mode de relation que l'individu peut créer. Il éprouvera un blocage relationnel qui se traduira aussi par une incapacité à mettre les modes de somatisation en activité lorsqu'il tentera de changer de mode de relation. Cela devient assez complexe, car un blocage relationnel engendre un blocage somatique et donc un certain blocage organique, voire cellulaire.

Si l'on envisage maintenant une dysharmonie dans les modes de socialisation, les choses se compliquent encore. Prenons par exemple une disharmonie entre le mode familial et le mode étatique. Par exemple, prenons le cas d'une famille d'immigrants qui s'installent dans un pays d'une culture différente. Si, par exemple, dans la tradition culturelle de la famille, les jeunes gens ne choisissent pas leur conjoint, ce qui se retrouve au niveau étatique où l'on ne choisi pas les dirigeants, cela posera de sérieux problèmes d'éducation des filles comme des garçons.

Autre exemple, si le mode de relation spectaculaire, par exemple, est démocratique au niveau familial et tyrannique au niveau étatique, ou l'inverse il y a des chances pour que l'apprentissage de ce mode, pour les individus (autrement dit le respect de la loi en tant qu'entité séparée de l'autorité ou l'obéissance absolue en tant que soumission à celui qui exerce l'autorité et qui est confondu alors avec la loi elle-même) soit problématique. Ou encore, on ne pourra pas s'étonner de la difficulté d'enseigner aux jeunes gens la nécessité, comme valeur, de respecter la loi, si ceux qui en sont les exécutant ne l'appliquent pas à eux-mêmes, que ce soit au niveau étatique ou interétatique. Le mode de relation spectaculaire familial doit s'harmoniser avec le mode spectaculaire étatique et, aujourd'hui, interétatique. On ne peut pas défendre comme valeur le respect du droit si le représentant de la nation la plus puissante qui est supposée le défendre le bafoue sans aucune vergogne. Pour ne prendre que cet exemple d'actualité.

Ce principe permet selon une logique assez abordable de rendre intelligible les différentes formes de pathologies, depuis les troubles organiques, jusqu'aux troubles des relations entre États.

Il conviendrait maintenant de mettre au point une typologie des troubles synergiques afin de déterminer les lieux et les modalités d'intervention thérapeutique. On voit tout de suite les difficultés auxquelles nous nous heurtons pour effectuer cet tâche. Un trouble constaté dans un mode de somatisation prend sa signification dans au moins un mode de relation (par exemple, spectaculaire) qui lui-même prend sa signification dans au moins un mode de socialisation (par exemple, familial) et au moins un mode de civilisation (par exemple, européen). Cependant, ce sont ces "au moins" qui, aujourd'hui, posent problème. Car chaque individu a de multiple appartenance et s'impliquent dans un nombre plus ou moins défini de modalités relationnelles. Je pense cependant que nous pourrions redéfinir nombre de troubles dits psychiatriques ou psychologiques de manière avantageuse sur le plan thérapeutique de cette façon bien que beaucoup de travail reste à faire.

 

7. Libéralisme, mondialisme et sociosomatopathologie

"Rien d'humain ne doit nous être étranger." Terence

Puisque nous sommes dans les grands problèmes, j'aimerais ajouter un mot à propos de ce qu'il est convenu d'appeler la mondialisation. La mondialisation libérale actuelle repose sur une inégalité de fait et de droit entre les États, c'est-à-dire entre les individus ressortissants des différents États. A l'ONU il y a toujours les États majeurs et les États mineurs. Aucune économie mondialisée reposant sur les valeurs défendues par les pays dits libéraux ne pourra être réalisée tant que ces derniers persisteront à ne pas contribuer à mettre en place, avec les représentants de tous les autres États, un droit démocratique interétatique où tous les États (c'est-à-dire les individus membres de ceux-ci) seront à égalité de droit5. Je suis convaincu que c'est seulement lorsque sera constitué un tel droit mondialisé que des relations plus saines pourront être envisagées.

8. Un dernier mot à propos du mésusage actuel du concept de communication

Nous considérons habituellement qu'une communication est réussie lorsqu'une personne parvient à faire entendre à son vis à vis ce qu'elle désirait. Or, c'est justement là que ce situe le problème. Ce que nous entendons de nos semblables ne peut être identique à ce que nos semblables nous disent. Il n'y a jamais identité entre ce qui est dit et ce qui est entendu, ni entre ce qui est écrit et ce qui est lu. Pas pour des raisons obscures d'incompréhension, de distorsion du message, de bruit, de stupidité de la part de vos interlocuteurs, d'une mauvaise élocution de votre part ou d'un trouble cognitif quelconque. Il n'y a jamais identité car, si cela devait avoir lieu, nous n'aurions même pas besoin de parler, ni même de nous exprimer d'une manière ou d'une autre. Par exemple, je n'ai aucun moyen de savoir ce que vous êtes en train de faire avec les mots que vous êtes en train de lire. Vous les lisez et vous les comprenez à votre manière. Il en va de même des paroles que vous entendez ici ou là.

Je comparerais volontiers la manière dont nous entendons les paroles des autres à celle dont nous digérons tel ou tel aliment. Nous métabolisons le langage reçu comme nous métabolisons ce que nous mangeons, c'est-à-dire que nous le transformons d'une certaine façon qui varie selon notre humeur, notre attention du moment, notre intérêt, notre appétit, nos projets et ainsi de suite. Mais ce n'est pas tout, bien que ce point suffirait déjà saisir combien la tarte à la crème de la communication n'est qu'une technique de propagande dire que, loin de communiquer au sens où nous utilisons ce concept habituellement, il convient aussi dire que nous interprétons ce qu'on entend et ce que nous lisons. Nous inventons le sens que nous voulons donner à ce que nous recevons, de même que nous transformons, chacun d'entre nous selon sa manière, les aliments que nous mangeons. Les mêmes aliments consommés par un tel vont augmenter son poids, être digérés de telle ou telle façon, tandis qu'un autre lui provoqueront des aigreurs et l'indisposeront. Il en va de même des soi-disant messages que les êtres humains sont supposés s'envoyer. Les mêmes mots, donc les mêmes soi-disant messages, ne sont pas entendus et interprétés de la même façon suivant les personnes qui les prononcent, suivant les contextes dans lesquels ils sont prononcés. Les mêmes mots pensés à sa table de travail, peuvent paraître stupides prononcés sur l'oreiller, au cours d'un repas, ou prononcés du haut d'une chaire ou à la télévision.

Je dois ajouter à cela que la compulsion à communiquer, entendue dans les termes habituels de quête de l'identité entre ce qui est exprimé et ce qui est pensé et compris par vos interlocuteurs, constitue justement une sorte de pathologie des relations dont la forme la plus immédiatement intelligible est l'emploi de la force pour faire penser à la personne ce que vous voulez qu'elle pense. Tous les dictateurs, entre bien d'autres, sont atteints de ce syndrome. Mais, comme nous le savons tous, s'il y a des dictateurs ou des gens qui pensent qu'ils peuvent d'une manière ou d'une autre imposer leurs vues à leurs contemporains, c'est qu'il y a aussi des gens pour se soumettre à leur désir; comme le disait déjà Loustalot à la suite de La Boëtie: "les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux". Et la soumission à celui qui parle est ce que recherche tous ceux qui font profession de "communiquer". Quand ils disent: "on n'a pas bien communiqué", entendez par là: "on n'a pas encore réussi à les persuader (ou, plus prosaïquement: à leur filer notre camelote)".

Tout cela pour dire rapidement qu'il est difficile de soutenir l'idée de message et encore plus celle de communication. D'ailleurs, pour appuyer ce que je viens de dire, le terme de communication a fini par subir un tel glissement sémantique qu'il est aujourd'hui équivalent, dans son usage quotidien, à technique de propagande. C'est pourquoi je propose plutôt de penser qu'entre les êtres humains nous avons affaire à des relations, à des formes ou des modalités relationnelles. La sociosomatique se situe donc au carrefour des disciplines qui s'intéressent aux relations humaines: la psychiatrie, la psychologie, la psychanalyse, la sociologie, les sciences cognitives, mais aussi la politique et l'économie, tout en revendiquant le droit de n'appartenir à aucune d'entre elles.

Jacques Jaffelin

Paris, novembre 2002

 


NOTES

 

1 On remarquera que plus le nombre de mode de somatisation en activité diminue (dans le sens de l'abstraction somatique croissante), plus le nombre de personnes avec lesquelles nous pouvons entrer en relation peut augmenter selon la technique employée. Cependant, il faudra bien prendre en considération que l'on ne peut pas comparer les différents modes de relation entre eux. Chacun constitue une forme relationnelle spécifique et irréductible ou encore une certaine forme de "communication"; à condition que ce dernier terme soit équivalent à celui de relation et n'exprime pas une identité entre les participants. Pour une critique de l'usage actuel du concept de communication, voir [Jaffelin, 1993] (retour)

2 Le terme d'abstraction doit être pris dans l'acception très pratique de retirer (abstraire) et ici, plus précisément dans le sens de mettre provisoirement en veilleuse l'usage de tel ou tel mode de somatisation. (retour)

3 Voir Jacques Jaffelin, Pour une théorie de l'information général, tractatus logico-ecologicusi>, Paris, ESF, 1993.(retour)

4 & 5 Je renvoie le lecteur intéressé à ma Lettre ouverte à l'ONU, op. cit. (retour 4)  (retour 5)

 

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