Étude sociosomatique (1)

 

Principes d'analyse sociosomatique

L'analyse sociosomatique est une application, à l'intelligibilité des interactions humaines, de la logique appelée informotion générale. Elle part du principe que l'être humain est avant tout un individu social et qu'il ne peut développer sa créativité et trouver son épanouissement que dans la qualité des relations qu'il noue avec ses semblables ainsi que dans la reconnaissance et la pratique de leur diversité. La socialisation exprime le processus par lequel l'individu crée, saisit et s'engage dans les différentes modalités d'interaction déjà là à sa naissance mais que sa simple présence d'abord puis son activité vont contribuer à changer.

Les troubles de la socialisation constituent donc tout ce qui a trait aux difficultés que l'individu éprouve à modifier son comportement lors des passages d'un mode de relation à un autre. Être et devenir humain aujourd'hui, dans un monde qui change de plus en plus vite, parce que nous le faisons changer, suppose, non pas une grande faculté d'adaptation à un système environnant tout puissant, comme le pensent les darwiniens, mais au contraire une grande créativité et une capacité croissante à s'interroger, se remettre en question, modifier son comportement, saisir celui des autres, inventer de nouvelles formes, bref à poursuivre la création de nouveautés qui doivent immanquablement succéder à celle constituée déjà par notre naissance. Nous ne sommes pas davantage nés pour remplir des niches écologiques qui auraient été là avant notre naissance, que pour remplir des postes de travail préalablement définis par d'autres. Nous ne sommes pas nés non plus pour répéter tel quel ce que nos parents et nos professeurs nous ont appris. Nous sommes là pour poursuivre la création d'un monde humain. Et chacun d'entre nous doit y contribuer. Parce que chacun d'entre nous pense, éprouve du plaisir et de la souffrance, et invente un monde à chaque moment.

L'analyse sociosomatique n'est pas un nouveau type de psychanalyse ou de psychothérapie car ses principes de base ont permis de rompre les barrières conceptuelles entre psychologie, physiologie, psychothérapie, psychosociologie et sociologie pour les faire fusionner en un nouveau paradigme.

L'analyse sociosomatique n'est pas non plus une " analyse sociologique ", car elle ne part pas du présupposé selon lequel la société constituerait une entité englobant l'individu et qui lui serait supérieure. Car si l'on applique la proposition " l'individu est déterminé par une entité qui lui est supérieure " à celui qui l'énonce, on réalise immédiatement le paradoxe qu'elle engendre: " la société me détermine à dire que la société me détermine à dire ... ", et ainsi de suite. Bien entendu, seul un individu peut émettre une telle proposition puisque la société, qui n'est qu'une abstraction de la pensée individuelle, ne parle pas. Nous nous trouvons donc devant la monstruosité logique suivante: un individu énonce une proposition qui, si on l'applique à lui-même, devient absurde.

C'est pourquoi un des principes fondamentaux de l'analyse sociosomatique est que toute proposition de ce type doit s'appliquer à celui qui l'énonce. L'analyse sociosomatique conçoit l'être humain, en tant qu'individu créateur, non comme homo sapiens, mais comme homo socialis. Cela ne signifie ni qu'il est déterminé par la société, ni que l'on doive opposer l'autonomie de l'individu au Léviathan social, mais que l'individu humain se caractérise par l'invention, la création et l'expérimentation de modalités d'interaction qui se modifient par l'avènement et la vie de chacun d'entre nous.

La psychologie et la psychiatrie sont fondées sur l'idée d'une entité hypothétique appelée psychisme dont il s'agirait de déterminer le fonctionnement propre et autonome. Lorsque celui-ci fonctionne normalement alors l'individu est doté de comportements normaux avec ses semblables. Le psychisme est assimilé à une sorte de boite noire dont on ne connaît pas le fonctionnement mais que l'on reconnaît lorsqu'elle fonctionne correctement et que l'on sait réparer dans certains cas à l'aide de techniques particulières, de médications spécifiques et de traitements appropriés.

La psychanalyse part aussi, comme son nom l'indique, de l'idée de psychisme, mais celui-ci est divisé en deux parties inégales: le conscient et l'inconscient. L'inconscient, divisé lui même en trois (Ça, Moi et Surmoi), dans la topique freudienne, est aussi, comme le psychisme des psychiatres, une boite noire, mais son fonctionnement est envisagé différemment et la manière de traiter ses dysfonctionnements aussi. Le fonctionnement normal de la boîte peut être rétabli ici par des paroles prononcées par le patient dans une situation définie (la cure psychanalytique). Ces paroles peuvent provoquer l'émergence dans le conscient des traumatismes passés dont les traces s'expriment par les symptômes du patient. Cette irruption langagière, dans le conscient, d'un événement passé traumatisant qui aurait fixé le comportement pathologique de l'individu de telle sorte qu'il en serait prisonnier, permet à ce dernier d'engager un travail de transformation de soi, et de sortir de ce que Freud appelait joliment une " immobilité fascinée ".

Bien que les deux démarches précédentes soient parentes, Freud a souvent dit que l'alpha et l'oméga de la cure psychanalytique se trouvait dans ce qu'il a nommé le transfert, c'est-à-dire dans le rapport particulier que noue le patient avec son thérapeute et pendant lequel ce dernier va lui servir en quelque sorte de déversoir. Le traitement ne repose plus alors sur la réparation allopathique de la boite noire, mais sur une sorte d'auto-réparation par tiers interposé. En fait, la cure repose sur un rapport humain d'un certain type, que l'analyse sociosomatique considère comme une combinaison pas toujours heureuse, car non reconnue, d'imaginaire (ou encore de sacré, ces deux concepts sont équivalents dans la théorie), d'autorité et de rivalité; de sacré car bien souvent le thérapeute ne disant rien, la patient le conçoit précisément comme une image narcotique; d'autorité car le patient accorde l'autorité au thérapeute en venant le voir et ce dernier l'accepte; et de rivalité car le patient peut être amené à lutter contre les interprétations et les propositions du thérapeute lorsque ce dernier intervient. Quelquefois peuvent se rajouter la convivialité, l'amitié, voire la sexualité. Ces changements de comportement au cours de la cure ne sont pas pris en compte par la théorie psychanalytique - elle se limite à penser, sous le terme de transfert, une sorte de complexe relationnel assez indéfini et toujours mystérieux. Pour l'analyse sociosomatique, au contraire, l'apprentissage de la reconnaissance, de la distinction et de la pratique de ces différences par le patient constituent une des caractéristiques fondamentales de la cure, non seulement en ce qui concerne les interactions qui se nouent entre le thérapeute et le patient, mais dans ce que la théorie de l'information générale nomme niveaux d'information organico/sociale, sociale, sociologique et anthropo/sociologique.

La psychothérapie moderne dite systémique, repose sur d'autres principes que les deux approches précédentes. Elle considère l'individu comme déterminé par un tissu de relations, système ou structure, mais elle stigmatise essentiellement celui ayant cours dans la famille qu'elle considère comme un système fondamental plus ou moins clos. La logique de la boite noire est cette fois déplacée de l'individu à l'ensemble d'individus nommé famille. La limite de cette approche tient dans le fait qu'elle considère d'une part l'individu comme déterminé par un ensemble qui l'englobe et qui vaudrait plus que chacun de ses membres (ce qui nous renvoie aux paradoxes précédents), et d'autre part dans le fait que la famille est le seul ensemble humain envisagé. Or, l'individu n'est jamais membre d'une seule famille. Nous ne sommes pas uniquement, même petits, l'enfant de nos parents et le frère ou la sœur, nous sommes aussi neveu ou nièce, oncle ou tante, petit-fils ou petite-fille, cousin ou cousine, et aussi ami ou amie, camarade de classe, et ainsi de suite. La famille n'est pas un système, mais, disons, un lieu de passage. La famille n'est ni close ni ouverte et elle n'a ni limite ni bord. Nous sommes généralement amenés a créer d'autres liens familiaux, à trouver un conjoint, a élever des enfants, tout en restant l'enfant de ses parents et ainsi de suite. Or, la théorie systémique, issue des principes de la cybernétique, est logiquement trop simple pour envisager des ensembles qui ne sont pas des systèmes mais des processus qui se transforment constamment par l'activité, la créativité des êtres humains qui les composent, mais aussi par l'avènement de nouveaux êtres humains.

L'analyse sociosomatique s'est donc dégagée de la notion de système au profit de celle de niveau d'information qui exprime des lieux de passage en même temps que des lieux de changement de comportement. Le concept de famille, par exemple, n'a donc pas le même sens en analyse sociosomatique que dans les autres approches; c'est un opérateur logique beaucoup plus riche, plus souple et dynamique. Car l'individu est aussi amené a devenir membre d'autres familles (en tant que parent, enfant par alliance, etc.), adhérent d'associations, citoyen d'une ville, d'une nation, d'un État, membre de l'humanité, employé d'une entreprise, et ces niveaux s'expriment aussi par des changements spécifiques. Tous ces changements sont pris en compte, analysés et différenciés précisément par l'analyse sociosomatique. Cette dernière ne reprend ni les approches réductionnistes de la psychologie et de la psychanalyse, ni l'approche dite holistique de la psychothérapie systémique et de la sociologie qui ont toutes comme caractéristique, malgré leurs apparentes divergences, de reposer sur la même logique selon laquelle celui qui donne l'" explication " est moins " fondamental " que ce qui est " expliqué ". Elle se fonde, avant tout, sur la créativité responsable de l'être humain et sur l'idée que parler c'est d'abord exprimer un projet et nullement un reflet du monde.

La cure sociosomatique s'effectue en deux temps. Le premier consiste à déterminer et à saisir les lieux précis où le processus de socialisation s'est arrêté ou engagé dans une impasse; le second à mettre au point des techniques appropriées d'apprentissage permettant à la personne de surmonter son blocage et de s'engager dans les changements saisis. L'analyse sociosomatique considère ces blocages émotionnels, affectifs et relationnels, comme des impasses dans la poursuite de la socialisation de l'individu; ou encore comme des cercles vicieux qu'il faut ouvrir pour briser la fameuse " immobilité fascinée ".

L'analyse sociosomatique ne s'adresse pas seulement aux personnes qui éprouvent telle ou telle difficulté ou qui voudraient résoudre tel ou tel problème, elle s'adresse aussi à ceux qui désirent renouveler et enrichir leurs conceptions des interactions humaines, et à ceux qui désirent s'engager dans une analyse de leurs comportements dans telle ou telle modalité d'interaction (sexualité, amitié, convivialité, rivalité, autorité, imagination, idéalisation) tant au sein d'un groupe familial, que d'une association, d'une entreprise, d'une institution, etc.

Jacques Jaffelin

 

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