Étude sociosomatique (2)

 

Qu'est-ce que penser?

Telle est la grande question qui hante actuellement les sciences cognitives, mais aussi la science en général.

L'analyse sociosomatique (et la théorie de l'informotion générale) envisage le concept de pensée sous l'angle d'un processus organique qui se développe conjointement avec le développement et la création de relations; de rapports humains. L'esprit est donc considéré comme un processus de création socio/organique. Ce qui veut dire que plus nous créons et participons à une plus grande variété de relations, plus notre esprit se développe. L'esprit est donc la mesure de notre richesse relationnelle, c'est-à-dire tout simplement de notre humanité. L'esprit n'est donc pas le cerveau, il est l'individu en relations. Un organisme sans relation n'a pas d'esprit, et l'être humain le plus stupide est celui qui a le moins de rapport avec ses semblables. Certaines idées qui ont engendré des maux infernaux au cours de ce siècle doivent donc être considérées comme des sociosomatopathologies. Nous reviendrons sur ce problème très important en réexaminant le point de vue que Freud soutient dans Malaise dans la civilisation, à la lumière de nos vues.

Ce point de vue permet de penser que les individus animaux appartenant à des espèces socialisées comme les fourmis, les termites, certaines araignées, certains crustacés et ainsi de suite, ont davantage d'esprit que ceux, des mêmes espèces, vivant en solitaire. Il en va de même des humains. L'esprit est donc une caractéristique de l'individu socialisé, et uniquement de lui. On peut ainsi faire une véritable généalogie de l'esprit qui se confond avec la socialisation humaine. Nous pourrions appeler cela: l'informotion de l'esprit, mais cela rappellerait un peu trop le délire hégélien du savoir absolu. Or notre propos consiste justement à s'émanciper également de tout concept de savoir.

Le concept de relation demande à être précisé car il est utilisé, tout comme beaucoup d'autres, dans toutes les disciplines. Le terme de relation que j'emploie ici est aussi différent de celui que l'on emploie habituellement que celui d'informotion que je propose. Une relation n'est pas une interaction mécanique telle qu'on la conçoit en physique, en théorie de l'information classique, c'est-à-dire un transfert quantitatif entre deux entités stables; comme dans l'expression "faire passer un message". La construction d'une relation repose avant tout sur une transformation complexe des individus et non sur l'échange mécanique de soi-disant messages, objets ou sentiments. Cette transformation (que j'appelle informotion) doit être envisagée comme l'on envisage l'apprentissage d'une technique, que ce soit un instrument de musique, une bicyclette, les mathématiques et ainsi de suite. En effet, tout apprentissage est un processus relationnel où celui qui apprend se transforme progressivement et irréversiblement sans que les séquences de ce processus soient prédictibles. On prendra donc bien soin de ne pas confondre irréversibilité et finalité. On ne peut ni désapprendre à faire de la bicyclette, ni à marcher, ni à prendre la parole, mais cela ne répond à aucune finalité préétablie; on doit considérer ces informotions comme des brevets de socialisation déposés par les générations antérieures. Pour reprendre l'exemple de la bicyclette, je dirais qu'apprendre à monter à bicyclette consiste à construire une relation spécifique et irréductible (que l'on ne peut comparer à rien d'autre) entre un objet mécanique et un organisme. La construction de cette relation consiste, pour l'apprenant, à transformer son organisme avec l'objet, et non en un échange de quoi que ce soit. Eh bien, nous considérons les relations entre les humains de la même façon. Une relation n'est pas un échange, si l'on entend par là le transfert de quelque chose d'un lieu à un autre sans que ni la chose ni ce qui la fait changer de place ne soient modifiés d'une manière ou d'une autre. Une certaine forme de relation, c'est un certain usage du corps et donc un certain changement de celui-ci par apprentissage social. Une type de relation nécessitera un autre type d'usage du corps. J'ai distingué sept types de relation, que j'ai nommés modes d'informotion sociale, avec les modalités d'usage du corps correspondantes, que j'ai nommés modes d'informotion socio/organique. Chaque type de relation est aussi exclusive l'une de l'autre que la vue est exclusive de l'odorat ou le goût de l'audition. Nous reviendrons sur ce point.

Considérons la pensée comme une activité socio/organique qui exprime toujours une relation spécifique (on s'exprime toujours d'une certaine manière, c'est-à-dire selon une certaine relation, que ce soit avec une personne aimée, devant un auditoire, dans un cercle d'amis, au cours d'une compétition, par l'écriture, etc.). S'exprimer/penser, c'est toujours créer une relation. Le message, c'est la relation; la relation, c'est le message. Le message n'est pas le medium, le message c'est la forme spécifique de la relation individu/medium/individu.

Les troubles des personnes seront donc envisagées sous l'angle essentiellement relationnel sans faire l'hypothèse d'un psychisme plus ou moins autonome, une sorte de boîte noire, qu'il s'agirait de remettre en ordre. Il s'agira plutôt de déterminer quelles expériences de relations à produit le trouble ou le symptôme (détournement de l'apprentissage) et de proposer des moyens de reprendre le processus de socialisation là où il semble engagé dans une impasse. Pour nous aider dans cette tâche, nous disposons d'un ensemble théorique déjà suffisamment élaboré pour nous permettre de saisir les lieux socio/organiques de blocage.

On notera au passage que l'analyse sociosomatique n'a rien à voir avec la sociologie académique ou l'analyse sociologique. En effet, ces approches considèrent que les individus sont déterminés par des structures (les structures dites sociales) qui les englobent. Tout au plus, les individus sont considérés comme les acteurs d'une pièce qu'ils n'ont pas écrite. Les seuls échappant à cette détermination étant bien sûr ceux qui professent ces propos: les professionnels de la structure, des groupes, des organisations, des systèmes et des ensembles humains: les sociologues, certains psychologues et les penseurs du grand tout; ce qui, du même coup, nous montre qu'ils se contredisent eux-mêmes. J'ai fait la critique de ces paradoxes et autres monstruosités logiques et humaines dans lesquelles se sont enfermés les inventeurs des sciences sociales (mais pas seulement elles) dans mes ouvrages précédents. J'ai nommé ces symptômes narcoses, en ce qu'ils ont tous pour caractéristique d'engourdir l'organisme (ou l'esprit dans le sens où nous l'avons proposé précédemment) à un certain mode de son informotion par l'entretien systématique d'une autoréférence. Dans narcose, nous voulons donc signifier à la fois autocontemplation narcissique de sa propre production et engourdissement (ou torpeur, comme dans le vieux mot grec Narkê) consécutif et spécifique de l'organisme. Ce n'est pas seulement l'image de soi dans le miroir qui est adoré, c'est aussi ses paroles, ses idées, ses objets, son comportement, que l'on fige ainsi dans tel ou tel état.

Beaucoup de troubles que l'on qualifie ordinairement d'organiques, voire de génétiques (la qualification des troubles génétiques va finir par devenir une propriété génétique des généticiens), trouvent leur étiologie en analyse sociosomatique dans un complexe relationnel. La psychanalyse parlait de troubles liés essentiellement à un traumatisme sexuel arrivé au cours de l'enfance et qui, refoulés dans l'inconscient, resurgissent sous la forme du symptôme en tant que substitut des satisfactions que le traumatisme avait brutalement réprimé. L'analyse sociosomatique, sans contester ce point de vue, l'enrichit en élargissant considérablement l'étiologie des troubles à l'aide d'une conception plus complexe des rapports humains, de leurs variétés et de leurs différenciations. L'analyse sociosomatique permet aussi de repenser le concept d'inconscient tel que Freud l'envisageait, c'est-à-dire comme l'infantile en nous. L'inconscient doit être conçu à l'aide de notre axiomatique (cf. Remarque 13). Freud considère qu'il y a conflit entre le moi et le ça. Je préfère parler d'impasse. Ce qui semble revenir au même, mais qui est assez différent car l'abréaction ne suffit pas, encore faut-il que le processus de socialisation se poursuive. Dans cette perspective la notion de décharge énergétique (que Freud conçoit de manière purement mécanique) ne suffit pas. Il ne s'agit pas de dompter de l'énergie, mais de s'engager dans des relations.

Là où nous parlons habituellement de tâche psychique, comme par exemple dans le cas d'un deuil, qui serait donc l'objet du travail spécifique de cette entité, nous voyons plutôt un problème relationnel à résoudre. Qu'est-ce que cela change? Tout d'abord la manière dont nous concevons la ou les personnes qui sont en face de nous. Non pas comme une boîte noire dont le fonctionnement est déréglé, problématique et à jamais inaccessible, mais comme nous nous sentons nous-mêmes, c'est-à-dire comme un processus en cours qui construit et invente dans les relations avec ses semblables. Il n'y a plus non plus dans cette perspective ni psyché ni soma ni même société.

Freud avait une position paradoxale concernant le psychisme. Tout d'abord, il considérait le psychisme ("perceptions, représentations, souvenirs, sentiments et actes volontaires") comme essentiellement inconscient. "Non, l'être-conscient ne peut pas être l'essence du psychisme, il n'est qu'une de ses qualités et à vrai dire une qualité nullement constante, bien plus souvent absente que présente. Le psychisme en soi, quelle que soit sa nature, est inconscient, probablement de la même manière que tous les autres processus dans la nature dont nous avons acquis la connaissance." (Freud, Some elementary lessons in psycho-analysis, 1938) Le paradoxe s'énonce de la manière suivante: dans la mesure où nous admettons que la conscience est un phénomène inexplicable, comment pouvons-nous dire que la pensée consciente peut proposer des explications? Ou encore: j'explique consciemment que la conscience est inexplicable.

Voir aussi p.520 de L'interprétation des rêves: "L'inconscient est pareil à un grand cercle qui enfermerait le conscient comme un cercle plus petit. Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur inconscient, tandis que l'inconscient peut se passer de stade conscient et avoir cependant valeur psychique. L'inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d'une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur." Je ne comprends pas ce que peut bien vouloir dire "valeur psychique" sinon d'être une simple tautologie. En fait, on peut très bien maintenir la distinction que Freud veut reconnaître mais sous une autre forme intelligible qui aurait l'avantage d'éviter l'autoréférence. L'inconscient serait au conscient dans l'expression ce que d'une part l’œuf fécondé est à l'organisme adulte, et d'autre part ce qu'est une cellule d'un organe quelconque par rapport à l'organisme. Ce n'est donc pas seulement l'enfant en nous. Mais il vaut mieux abandonner ces concepts qui sont problématiques. Le problème c'est que nous avons tellement l'habitude de les employer qu'il semble difficile de s'en défaire. Comment dire par exemple: "je l'ai fait inconsciemment"? ou involontairement? On peut dire, ce qui se dit d'ailleurs très bien et souvent: "je l'ai fait sans y avoir pensé". La pensée en ce sens serait une action à propos d'autres actions, tandis que ce que nous nommons inconscient ne seraient pas des pensées, mais d'autres formes d'actions, d'autres modes d'informotion (kinésique, visuelle, et ainsi de suite). Le rêve ne serait pas alors l'expression de l'inconscient, mais l'expression de la pensée en sommeil. Et ce que nous en disons au réveil est dans le même rapport que celui qui existe entre l'action dite inconsciente et la pensée à son propos.

Nous appelons conscient ce que nous venons de faire ou de dire et dont nous sommes après coup satisfait, et nommons inconscient ce dont nous ne sommes pas satisfait et sur lesquels nous aimerions revenir, un peu comme lorsque nous jouons d'un instrument, nous considérons comme conscientes les séquences musicales qui nous satisfont et inconscientes celles qui semblent nous avoir échappé et dont nous sommes insatisfait. Cependant, l'idée de conscience ou d'être-conscient, est toujours rattaché à celle de volonté et donc de prévision. En effet, Freud, lorsqu'il veut décrire les processus inconscients, les présente tous comme des événements fortuits ("des idées incidentes, des pensées qui surgissent soudain, toutes prêtes, dans la conscience, sans que l'on connaisse leur préparation..." Op.cit.). Mais cela voudrait dire que tous les mots que l'on prononce soi-disant volontairement seraient prévisibles et qu'on pourrait en saisir la préparation avant qu'ils ne surgissent. Or, il n'en est rien. Nous parlons et les mots nous viennent au fur et à mesure sans que l'on puisse en prévoir un seul. Le simple énoncé d'une telle possibilité révèle immédiatement son caractère paradoxal et autoréférentiel: "je veux dire "je veux dire"", et ainsi de suite. Aucune de nos paroles, de nos pensées et de nos autres actes ne sont conscients dans le sens de volontaires ou de prévisibles. L'inconscient de Freud est plutôt un retravail de ce qui est déjà advenu et qui n'était, de toute façon, pas prévisible par personne, y compris, bien sûr, les propres mots de Freud. Freud a voulu en son temps montrer que nous n'étions conscients que dans une petite fraction de nos activités et que l'"être-conscient" n'était pas une condition indispensable de l'activité. La séparation conscient-inconscient revêt donc un caractère paradoxal et nous conduit dans une nouvelle impasse; Freud, en son temps, avait dénoncé l'impasse de la pensée que constituait l'assimilation du psychisme au conscient: "... Et cette assimilation du psychisme au conscient eut pour pénible conséquence d'arracher les processus psychiques à l'ensemble du devenir universel et de les opposer, étrangers, à tout le reste. Cela n'allait donc pas, car on ne pouvait rester longtemps sans s'apercevoir que les phénomènes psychiques dépendent au plus au point d'influences corporelles et exercent de leur côté les actions les plus fortes sur les processus somatiques. Si jamais la pensée humaine a abouti à une impasse, ce fut le cas ici." [Op.cit.]. Nous devons aujourd'hui partir de l'idée que conscient comme inconscient constituent des impasses.

Mais alors, vous allez me demander, comment allons-nous réinterpréter les "faits" que Freud prend comme exemple pour étayer sa thèse de l'inconscient. Avant d'aller plus loin, je dois dire que Freud avait parfaitement raison de distinguer les faits dont il parle, par exemple les lapsus des paroles qui n'en sont pas et ainsi de suite. Mon propos ne se situe pas là, il se situe d'une part dans la naïveté scientiste, objectiviste, mécaniste et naturaliste de Freud, et d'autre part dans la mise en évidence des paradoxes et des impasses que son point de vue entraîne.

Ces paradoxes sont très explicites dans la phrase suivante qui clôt le court article dont j'ai cité précédemment quelques extraits: "Étant donné la nature particulière de notre connaissance, notre travail scientifique en psychologie consistera à traduire les processus inconscients en processus conscients et, de cette manière, à combler les lacunes dans la perception consciente." (RIP, II, p.295)

Ainsi, et depuis lors, la psychanalyse n'a cessé de développer le curieux paradoxe qui consiste à la fois à affirmer que la grande majorité de l'activité psychique humaine est inconsciente, et qu'il s'agit de rendre consciente cette dernière. L'entreprise freudienne revient donc à affirmer que la psychanalyse constitue une entreprise de transformation du système psychique. Car d'une part, elle propose une description de son fonctionnement et d'autre part elle montre pourquoi il est nécessaire qu'il fonctionne autrement. C'est probablement ce que voulait dire Freud lorsqu'il dira qu'elle consiste, d'un point de vue général et humain, à renforcer le moi. Ou encore Freud dit ceci: jusqu'à présent, le psychisme fonctionnait ainsi, mais il s'agit maintenant de le transformer. Reste bien entendu la question: si le psychisme fonctionnait ainsi, comme a-t-il pu envisager sa propre remise en question sur les bases de son fonctionnement? On le voit, tant que l'on maintient le point de vue scientiste, rationaliste, on ne peut échapper à ces paradoxes. C'est pourquoi l'analyse sociosomatique et la TIG propose un autre point de vue qui consiste d'abord à se débarrasser de toute tentation d'objectivité et de description au bénéfice de celle d'expérience cognitive créatrice.

 

À propos du "bloc-notes magique" de Freud

Dans un article intitulé "Notes sur le "bloc-notes magique"", Freud explique comment cet appareil constitue pour lui un exemple mécanique analogue à "notre appareil perceptif" dans le sens où il offre à la fois une surface toujours prête à la perception et des traces durables des notes déjà reçues. Là encore, nous constatons le même paradoxe: si le bloc-notes magique est analogue à notre système perceptif, comment le bloc-notes peut-il écrire sur lui-même? En effet, c'est nous qui écrivons sur le bloc-notes, et c'est nous qui percevons, mais ce n'est pas le bloc-notes qui "bloc-notes".

Jacques Jaffelin

 

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