Étude sociosomatique (3)

 

Psychanalyse et sociosomatique

1. Les conceptions comparées de l'organisme en analyse sociosomatique et en psychanalyse

Pour Freud le ça est comme une boule de protoplasme animé d'une quantité de vie qui s'exprime sous la forme de pulsions primaires et d'instincts animaux (reproduction et conservation); le moi est une construction qui se différencie du soi à l'aide des organes sensoriels (ce que Freud nommait le système Pc). Il est donc issu de la confrontation du soi avec le monde ("extérieur") et, tandis que le soi ne fonctionne que par instinct et pulsions sans se soucier de quoi que ce soit d'autre, le moi, au cours de son développement, réalise que tout n'est pas possible et construit le principe de réalité. Le surmoi, survient au cours du développement social, il est l'aspiration du moi socialisé compte tenu des pulsions du ça. Il entre donc souvent en conflit avec le moi. C'est l'opposition entre principe de plaisir et principe de réalité. Par ailleurs, en ce qui concerne les notions de reproduction et de conservation, j'ai déjà noté par ailleurs l'erreur logique qu'elles impliquait. La reproduction que Freud nomme aussi conservation de l'espèce et la conservation qu'il nomme autoconservation, je les ai nommé processus de transformation à différents modes. L'autoconservation est en fait une création: la création d'un autre être. Je renvoie pour cela à mon Tractatus. Freud, on le voit, conçoit essentiellement les choses sous l'angle de la reproduction du même. Le fait qu'il insiste aussi sur le déterminisme du psychisme est un avatar de cette conception. Nous partirons donc de l'idée que la santé ou le bien-être est le contraire d'un état stable ou d'un équilibre; ça ne peut être que la création. La maladie ou le malaise c'est l'immobilité fascinée. Cela remet donc en question le modèle freudien du plaisir comme fin d'un tension (Freud a fondé toute son approche du plaisir sur le principe de la décharge d'énergie, dont l'orgasme masculin en particulier constituerait l'archétype). Ici, le plaisir ne se trouve pas dans la décharge pour obtenir la fin d'une tension ou un niveau minimum de tension mais dans la fréquence charge-décharge, et dans sa forme élaborée réflexion-création ou encore gestation-accouchement. Le plaisir n'est pas un état mais un passage et ne doit pas être considéré comme un principe. La détente ou le plaisir est d'abord création ou transformation. J'avais déjà noté cela (cf. Tractatus) lorsque je proposais de considérer l'orgasme comme un acte créatif et non pas reproductif.

 

  1. La conception de l'analyse sociosomatique repose sur une autre biologie. Tout d'abord, il n'y a pas opposition entre monde intérieur et monde extérieur. Cela permet de résoudre le paradoxe: un monde extérieur construit un monde intérieur qui s'oppose à lui. Il n'y a ni extérieur ni intérieur. La vie est appelée processus d'organisation, au sens strict de créations d'organes et d'organismes, et, en ce qui concerne le phylum animal, il se développe ni contre ni avec un environnement, mais elle exprime une transformation, une bifurcation ou ce que nous avons appelé, une informotion, de celui-ci. La création des espèces, leur développement (le terme d'évolution ne convient plus) constituent justement les changements de l'environnement. La socialisation constitue la poursuite de l'organisation par d'autres moyens. Les différentes formes de relations entre les organismes qui se créent constituent le processus de socialisation. Nous trouvons ce phénomène chez nombre d'espèces animales. Ce processus commence avec la sexualisation des cellules et on doit considérer la socialisation comme la transformation de celle-ci. Ce que nous nommons dans l'usage de nos langues esprit est envisagé ici comme les diverses relations brevetées au cours de la socialisation. L'esprit est donc non pas un produit de l'organisation, mais un produit de la socialisation. L'esprit n'est donc que la présence dans chacun de nous des brevets relationnels déposés par notre lignée au cours du processus de socialisation. De ce fait, le concept d'esprit change de sens. Il devient notre conception du monde, des relations humaines et de notre manière de les poursuivre et d'en inventer de nouvelles formes. Tout blocage sur une certaine forme entraîne des troubles qui ne sont pas des troubles que l'on doit attribuer à un quelconque psychisme et encore moins à un codage génétique selon la superstition scientifique du moment, mais à un blocage de l'apprentissage de la socialisation ou à l'impossibilité de trouver les moyens de la poursuivre. Le concept de socialisation prend ici une nouvelle dimension, considérablement enrichi, en ce qu'il exprime à la fois la manière dont chacun d'entre nous s'y prend pour saisir les différentes formes de relations qu'il trouve à sa naissance, les brevets de ces différents formes déposés au cours des générations (cela comprend le processus d'humanisation et l'histoire), et les problèmes actuels et les relations nouvelles qui s'y développent ainsi que les propositions qui sont envisagées. Bref, cela englobe beaucoup de choses, mais c'est la condition que je vois pour sortir des impasses dans lesquelles il me semble que nous sommes engagés.

  2. Cela permettra de mettre la notion de relation au cœur de notre sujet. Alors que la psychanalyse, qui reposait sur une relation spécifique: celle du psychanalyste et du patient; elle ne parlait des relations qu'en rapport avec une entité d'origine mythologique, la psyché qui était conçu à la fois comme une quantité dynamique, comme une structure et selon une économie de charge et décharge. Pour Freud, l'appareil psychique c'est avant tout une boule d'énergie brute. Faisons donc l'économie de la psyché et ne parlons que de personnes en relations. Nous ne considérerons pas non plus des relations, mais plutôt des personnes, des êtres humains, en relations. Tel sera un de nos points de départ.

  3. Nous devrons également montrer que si aujourd'hui lorsqu'un être humain naît, il entre déjà dans un réseau de relations, il a bien fallu que ce réseau se crée. Il n'est pas apparu soudainement comme le pensent les structuralistes. Il y a bien une généalogie des relations à construire, que nous envisagerons comme autant de techniques sociales que les êtres humains ont inventé et qui constituent des brevets de socialisation. C'est pourquoi nous partirons toujours du développement de l'individu et de la manière dont il construit, saisit et engendre ses relations et non, comme le font les structuralistes ou les systémiciens, à partir d'un soi-disant conditionnement des individus par les systèmes, conditionnement auquel, mystérieusement et par définition, comme les sociologues précédemment, ils échappent. Même le langage et la signification ont une généalogie (une informotion, pour reprendre notre terminologie) que nous avons déjà esquissée par ailleurs et que nous rappellerons ici en la développant. Cela nous conduira à réexaminer les considérations que Freud développaient concernant le rapport entre ontogenèse et phylogenèse. Un réexamen de la thèse de Haeckel (que j'ai déjà proposée également) nous permettra de sortir des problèmes insolubles qu'une conception mécanique de ce rapport engendre immanquablement. La conception de ce rapport est un des fondements essentiels de la théorie de l'informotion générale qui nous servira de technique de pensée.

2. L'appareil psychique et l'appareil socio/cognitif

Au risque de me répéter, j'entends donc par psychisme, si l'on veut continuer à employer ce terme issu de la vieille conception dualiste de l'antiquité (le corps et l'esprit), la manière dont chaque individu exprime les relations qu'il noue avec ses semblables. Je n'entends pas par expression, uniquement les manifestations langagières ou les constructions intellectuelles, mais aussi toutes les autres formes d'expression, c'est-à-dire les différents usages du corps correspondants à tel ou tel type de relation. En fait, j'utiliserai donc le terme d'appareil socio/cognitif, non pas quelque chose qui serait localisé dans notre organisme, dans le cerveau ou ailleurs, mais une technique d'intelligibilité. Nous aborderons dans un autre bulletin la manière dont nous envisageons la conception de cet appareil ou processus socio/cognitif.

3. Groddeck et l'unité psyché, soma

Groddeck a considéré l'individu (bien que ce terme soit éminemment impropre) comme une entité psychosomatique, c'est-à-dire qu'il se débarrassait de la séparation cartésienne corps-esprit ou soma-psyché non pas seulement pour signifier qu'on ne peut pas séparer l'un et l'autre (l'esprit du corps), mais surtout pour envisager l'esprit et le corps comme une seule et même chose. Ainsi, pour lui, toutes les maladies pouvaient être envisagées comme des symboles ou des rêves (mais aussi des cauchemars) organiques qu'il convenait de déchiffrer, dont il fallait saisir le mécanisme pour montrer à l'individu qu'on pouvait très bien s'en passer. La maladie devenait une fixation organique symbolique.

Le problème que je vois posé par cette approche est le suivant: la pensée ou ce que l'on nomme habituellement l'esprit, est un processus qui se développe au cours de la socialisation; il exprime la variété des relations. Plus les relations sont variées et riches, plus la pensée ou l'esprit est développé et à moins tendance à se cristalliser en narcose. Une narcose, tel que nous l'envisageons, sera considérée comme une fixation (autoréférence) sur tel ou tel type de relation que l'on transfert sur tous les autres. Nous développerons plus loin notre théorie des narcoses cognitives.

La maladie consiste alors à vouloir créer obsessionnellement du même sous une autre forme. Au lieu de créer quelque chose d'autre, l'organisme malade fabrique des analogies avec son propre corps. S'il ne veut pas sentir, il attrape un rhume pour se boucher les narines, s'il veut tomber enceint, il fait gonfler son ventre (ou son cou, etc.), s'il ne veut pas bouger, il attrape des rhumatismes articulaires, et ainsi de suite. La création de telle ou telle maladie, plutôt que telle ou telle autre, constitue donc une œuvre d'art que l'individu crée en utilisant son propre corps au lieu d'aller chercher ailleurs ses ingrédients. La maladie est une œuvre d'art ou le modèle et le tableau se confondent. Bien sûr, cela se fait constamment, et la maladie ne devient telle que lorsqu'elle devient un inconvénient pour l'individu. Mais au départ, la transformation que l'individu opère sur lui-même est une tentative de transformation du monde avortée en transformation de soi. L'individu va donc se servir de son propre corps non pas nécessairement pour résoudre un problème, mais pour exprimer sa créativité. Et plus l'individu est malade, plus cela signifie qu'il détourne sa créativité sur lui-même. Un malade est donc aussi un artiste qui est lui-même à la fois le chef-d’œuvre et les matériaux pour le réaliser, car il n'a pas su aller chercher ces derniers en dehors de lui-même pour telle ou telle raison. Et c'est justement dans ces raisons que je situe la question. Il n'a pas su s'ex-primer et s'est donc im-primer, si je puis dire. Il est entré en autoréférence avec lui-même. Encore une fois, nous le faisons tous, mais la maladie commence au-delà d'un seuil d'acceptabilité. La maladie définie ainsi se présente donc comme une narcose. Le malade finit par s'empoisonner lui-même. On pourrait donc nommer tout ceci psychosomatique, cependant, cela laisse entendre qu'il n'existe que des psychosomas. Or, les problèmes dont nous parlons sont tous, des problèmes liés, non pas à la vie des psychosomas, mais au relations que les divers psychosomas nouent entre eux au cours du développement de leur créativité, c'est-à-dire de leur existence. Ce que je dis par exemple, est un type de relation. L'écriture est un type de relation humaine. Toutes ces choses là n'ont de sens qu'en tant que rapport humain. Il s'agit donc toujours, non pas de psychosomatique mais, disons plutôt, de sociosomatique. Signifiant par là que l'individu, le psychosoma, si l'on veut, mais plutôt le sociosoma, ne se transforme, en tant qu'être humain, qu'en société. Bien sûr, un individu humain, pourrait se transformer, vivre en dehors de la société humaine, en faisant l'hypothèse qu'à sa naissance il serait plongé dans un autre milieu, par exemple, un meute de loups, une famille de gorilles, etc. Mais il ne deviendrait jamais humain au sens où l'on entend ce terme aujourd'hui. Il ne parlerait pas, ne serait pas bipède, et ainsi de suite. Et, de toute façon, il ne serait vivant que parce qu'il aurait été plongé à sa naissance, de toute façon, dans une société, il aurait donc vécu un processus de socialisation, animale certes, mais socialisation quand même.

Les maladies que l'individu se donne seront donc envisagées comme des problèmes de socialisation, comme des impasses organiques ce qui me semble plus intéressant puisque cela permet de saisir dans la théorie elle-même la pratique thérapeutique qui ne peut être envisagée que comme un type de relation, c'est-à-dire également comme une forme de socialisation. C'est pourquoi, bien souvent, beaucoup de symptômes disparaissent par simple expression langagière de la personne face à une autre qu'elle utilise dans ce but. Mais ce n'est pas l'usage du langage qui est ici central, mais l'usage relationnel du langage. Parler de manière général du langage ne permet pas de saisir les différences de relations, les différences socio/organiques, que parler seul, parler en public, parler à un ami, parler à son thérapeute, parler d'amour expriment.

Mon point de vue général c'est que les affections que l'on considérait habituellement comme d'origine psychologique (au sens de Freud), voire psychosomatique (au sens de Groddeck), je les considère plutôt comme d'ordre sociosomatique. Cela signifie que les symptômes organiques ou comportementaux se développent en raison d'un problème relationnel, c'est-à-dire dans ma perspective d'un problème de socialisation. La socialisation étant considérée comme le processus créatif et irréversible par lequel l'individu se transforme (s'informe) pour entrer dans les différentes formes de relation avec ses semblables déjà là à sa naissance. Cependant, cette suite de changement et d'apprentissage, ne consiste pas à mimer ou à reproduire ce qui est là et que tenteront de faire tour à tour tous ses éducateurs. La seule présence d'un nouvel être humain constitue un changement considérable. La socialisation de l'individu ne s'arrête qu'à sa mort. Un blocage de cette socialisation à un certain mode d'informotion sociale, c'est-à-dire à une certaine forme de relation devient un handicap. Et l'individu crée ce blocage pour des raisons que les approches psychanalytiques ont déjà mis en évidence et que l'analyse sociosomatique reprend à son compte. Elle élargit simplement la problématique en ce qu'elle tente, en outre, de concevoir ces blocages comportementaux ou organiques, que l'on nommera sociosomatiques à l'aide d'une articulation logique entre les différentes combinaisons de modalités de socialisation (mode d'informotion socio/organique, sociale, sociologique et anthropo/sociologique). Les névroses prennent alors le nom de narcoses.

Ainsi, une urémie, un cancer, sont des narcoses au même titre qu'une idéologie, un dogme, un rituel, une constipation, ou une angoisse.

4. Analyse sociosomatique et sociosomatopathologie; homo sapiens versus homo narcosis...

L'idée générale que je voudrais soutenir ici c'est que, de même que nous considérons certains comportements soutenus par certaines idées comme relevant de névroses ou de troubles que l'on qualifie ordinairement de psychiques, de même nous envisagerons certains autres qui sont habituellement considérés comme des opinions plus ou moins délictueuses, comme relevant de troubles relationnels ou narcoses. Freud avait déjà qualifié toute religion de névrose collective. Il faudrait maintenant remplacer le concept de névrose pour celui de narcose qui exprimera toutes les formes d'autoréférences qu'elles soient socio/organiques (hystérie, névroses, psychoses, affections diverses, voire cancers), sociale, sociologique ou anthropo/sociologique.

Il est quand même curieux que l'on considère une névrose obsessionnelle, qui ne touche précisément que la personne qui en souffre ainsi que celles de son entourage immédiat, comme un trouble plus ou moins grave qui nécessité un traitement difficile coûteux et long, et des activités qui peuvent pousser des millions d'hommes à se haïr, à s'entre-tuer ou à se soumettre à une autorité quelconque, comme des opinions. L'analyse sociosomatique se propose, comme Freud avait tenté de le faire audacieusement à sa manière, de construire un pont intelligible entre toutes les formes de relations humaines, depuis celles que l'on développe dans la famille jusque celles que l'on construit entre les représentants des États. Le point de vue original, sur le plan logique, de l'analyse sociosomatique, consiste à ne pas faire de confusion logique entre les individus et les ensembles humains; confusions qui a échappé à Freud; sans parler de Young qui a construit toute son approche sur une telle confusion que je considère comme la source même de toute entreprise totalitaire ou encore fanatique. Mais cela n'est pas tout, car la narcose fondamentale qu'il s'agit de soulever se trouve au cœur même de ce que l'on considère aujourd'hui comme la plus grande conquête de l'esprit humain: la méthode scientifique.

Le prototype aujourd'hui du névrosé, n'est plus le prêtre, mais le savant. La science est non pas une névrose collective, comme Freud entendait ce terme, mais une narcose institutionnalisée. On pourrait considérer l'idéal des Lumières comme une tentative de s'émanciper de la narcose religieuse et le projet scientifique allié à l'idée de progrès une méthode de guérison. Tout au contraire, ce fut la naissance d'une nouvelle maladie, celle dont les symptômes se nomment: connaissance objective; l'esprit humain comme miroir de la nature. La science allait nous donner l'explication finale, les lois éternelles et immuables de la nature, la cause de l'existence de l'univers, de l'origine de la vie, de la conscience et ainsi de suite. C'est avec ces complexes paradoxaux que nous avons enseigné des générations. Toute l'humanité convergeait vers un point limite, l'explication finale. Certains scientifiques commençant à se rendre compte du problème soutenait l'idée curieuse d'une multiplicité des théories tout en nourrissant secrètement le désir de trouver, eux, la bonne, la vraie l'ultime. Mille théories valent mieux qu'une, mais c'est moi qui suit dans la ligne convergente qui va de Leucippe à Einstein, en passant par Galilée et Newton. Mais maintenant, autant le reconnaître, tout cela n'était qu'un cauchemar de plus.

Ne nous étonnons pas du monde qu'il en est advenu. Mais qu'en est-il aujourd'hui? La généralisation de la recherche objective à mis fin à toute possibilité de discours unique. Or, l'explication ne peut pas être diverse. La narcose va donc se dissoudre elle-même dans sa généralisation et le droit de tous à en développer une. Nous allons peut-être ainsi nous émanciper définitivement de tout référentiel transcendantal. Peut-être! Le chemin risque d'être encore long. Homo sapiens versus homo ....

 

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