Étude sociosomatique (4)

 

Théorie des narcoses cognitives (I)

Qualias et autres chimères... Que signifie différencier le réel, l'imaginaire, l'abstrait, etc. ? Les processus de réalisation et de virtualisation en sociosomatique.

La question: qu'est-ce qui est réel et qu'est-ce qui est virtuel? est une question qui est elle-même autoréférentielle et constitue donc un symptôme narcotique.

Freud considérait comme virtuelle la perception intérieure et matérielle la perception extérieure. Voici ce qu'il écrit à la page 518 de l'Interprétation des rêves: "Évitons tout malentendu, en rappelant que les représentations, les pensées, les formations psychiques en général ne sauraient être localisées dans des éléments organiques du système nerveux, mais en quelque sorte entre eux, là où se trouvent des résistances ou des "frayages" qui leur correspondent. Tout ce qui peut devenir objet de perception interne est virtuel, un peu comme l'image produite par le passage des rayons, dans une longue-vue. " IR, p.518

Dans un article intitulé Principes du cours des événements psychiques (Résultats, idées, problèmes, tome I, p.136-137), il revient sur cette question.

Le problème est le suivant: est-ce que lorsque Freud parle de principe de réalité et de principe de plaisir, il se place d'un point de vue phénoménologique (du point de vue de ce que l'on ressent, de ce que l'individu pose et crée) ou bien en tant que descripteur des choses? Suivant que l'on répond d'une façon ou de l'autre cela change toute la perspective, car, dans le premier cas, les principes ne sont pas définitifs et ils ne constituent que des expérimentations partagées, mais dans le second cas, on prétend décrire objectivement les choses et les principes en question se hissent, si l'on peut dire, au statut de loi de la nature et entre du même sous le paradoxe du miroir. Ce qui serait ridicule. La position de Freud penche normalement vers la seconde à cause de sa croyance en la superstition scientifique (la raison raisonnée), cependant, toute sa vie montre qu'il aurait refusé de s'y plier. Car la recherche et l'ouverture et finalement la vie était son principe. C'est l'ambiguïté, pour ne pas dire la contradiction de Freud que l'on retrouve aussi chez Einstein lors de sa polémique avec la mécanique quantique. Il lui fallait faire semblant de croire à la description du monde et à la raison qui était alors ce qui restait des dieux et de Dieu qu'il avait abattu, la raison scientifique est la dépouille décharnée de Dieu. Elle est encore ce qui reste après que l'on a tué tous les mythes pour ne pas avouer que l'on parle en notre nom propre, sans aucune référence. Je dis cela au nom de rien.

Le paradoxe de Freud s'énonce ainsi: nous avons été contraint d'inventer le principe de réalité pour nous adapter à la réalité. Mais la proposition précédente est-elle une invention ou une description. Si elle est une description alors elle est une invention et si elle est une invention alors elle est une description. Ou encore, lorsque je dis "nous avons été contraint d'inventer le principe de réalité", est-ce que je décris la réalité ou est-ce que j'invente quelque chose qui serait cette invention?

La position paradoxale de Freud concernant sa notion de psychisme (sur laquelle nous reviendrons lorsque nous aborderons les notions de conscience et d'inconscient) peut également se concevoir comme suit. Tout d'abord, il considérait le psychisme ("perceptions, représentations, souvenirs, sentiments et actes volontaires") comme essentiellement inconscient. "Non, l'être-conscient ne peut pas être l'essence du psychisme, il n'est qu'une de ses qualités et à vrai dire un qualité nullement constante, bien plus souvent absente que présente. Le psychisme en soi, quelle que soit sa nature, est inconscient, probablement de la même manière que tous les autres processus dans la nature dont nous avons acquis la connaissance." (Freud, Some elementary lessons in psycho-analysis, 1938) Le paradoxe s'énonce de la manière suivante: dans la mesure où Freud admettait que l'apparition de la conscience est un phénomène inexplicable, comment pouvons-nous dire que la penser consciente peut proposer des explications? Ou encore: j'explique consciemment que la conscience est inexplicable.

Voici par ailleurs comment Freud conçoit la perception, son rapport avec la conscience, la mémoire et la réalité. Ce qu'il a de nouveau par rapport à la physiologie traditionnelle c'est qu'il envisage une activité périodique de la conscience qui "va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition." (p.137) Cette activité périodique introduit un marquage "qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de la conscience; c'est là une partie de ce que nous appelons la mémoire."

Dans un article intitulé "Notes sur le "bloc-note magique"" (R.I.P., p.119), Freud explique comment cet appareil constitue pour lui un exemple mécanique analogue à "notre appareil perceptif" dans le sens où il offre à la fois une surface toujours prête à la perception et des traces-durables des notes déjà reçues. Là encore, nous constatons le même paradoxe: si le bloc-notes magique est analogue à notre système perceptif, comment le bloc-notes peut-il écrire sur lui-même? En effet, c'est nous qui écrivons sur le bloc-notes, et c'est nous qui percevons, mais ce n'est pas le bloc-notes qui "bloc-note".

Freud, à l'instar de la physiologie traditionnelle considère l'organisme comme un ensemble clos séparé du "monde". Il y a donc d'une part l'intérieur de l'organisme et son extérieur. Cette conception mécanique du corps vivant est justement ce à quoi l'analyse sociosomatique s'oppose résolument. En effet, cette conception ne permet pas de rendre compte de l'évolution de l'organisme ni de considérer que le processus qui va de la rencontre de deux gamètes au vieillard sénile n'autorise nullement à penser qu'il y a un intérieur et un extérieur. Si l'on commence par une cellule diploïde, on se rend immédiatement compte qu'à un certain moment ce qui était l'extérieur de cette cellule devient l'intérieur d'un organe et ainsi de suite. La notion d'extérieur et d'intérieur est relative à un moment du processus et nullement une propriété constante. Ainsi, si l'on prend l'organisme adulte, chaque cellule a un intérieur et un extérieur, mais son extérieur est l'intérieur de l'organe dont elle est membre et l'extérieur de l'organe est l'intérieur d'une autre organe et ainsi de suite sans que l'on puisse à aucun moment parler d'extérieur en soi ou d'intérieur en soi. Puisque ce qui est extérieur se retrouve sous une autre forme à l'intérieur, que ce soit de la lumière, de la nourriture, de l'air, de la chaleur, des paroles, etc. Ainsi, ce sont les fondements même de la logique sur laquelle Freud faisait reposer sa théorie que je récuse. L'organisme n'est pas vue en sociothérapie comme une citadelle bourrée d'explosif, assiégée de toutes parts et construisant et réparant ses remparts au fur et mesure que l'ennemi, l'étranger le menace. Il n'y a plus ni extérieur ni intérieur mais des niveaux d'information qui se construisent au fur et à mesure. Les niveaux d'information minérale, moléculaire, macromoléculaire, cellulaire, organique, somatique, relationnel, sociologique et anthropo/sociologique. Ces niveaux ne sont nullement des niveaux hiérarchiques ni des ensembles de plus en plus vaste (comme chez Freud lorsqu'il envisage Éros comme l'intégrateur universel et l'instinct de destruction comme le grand désintégrateur).

Les tenants des sciences cognitives cherchent des moyens de saisir les différences entre les représentations perçues et les représentations imaginées. La question peut se formuler aussi comme ceci: comment arrive-t-on à distinguer la chose perçue de la chose hallucinée. Comment sommes-nous sûr que ce que nous percevons est bien soit vraiment là, soit n'est que le produit de notre imagination. Bref, quelle est la différence logique entre le cheval et la licorne, ou encore entre Dieu et mon voisin de palier?

Ce n'est pas la différence entre le "réel" et le "virtuel". Cette différence doit être saisie comme un processus et non comme un état, ce n'est pas le réel métaphysique qui nous intéresse, mais un processus de réalisation/virtualisation que nous proposons.

D'un mot, je dirais que pour l'analyse sociosomatique le processus de virtualisation/réalisation s'effectue selon des séquences de court-circuitages et de long-circuitages socio/organiques. Ce qui se voit se réalise par la mise en activité de la kinésie (de la déformation de la surface de la peau aux articulations des membres et des déplacements du corps) de l'olfaction, de l'ouïe, de la température, du goût, et ainsi de suite. C'est une suite d'expérimentations et non pas comme on dit dans la métaphysique habituelle une connaissance sensorielle.

Ce qui ne peut que se voir ou éventuellement être animé à distance par des effets kinésiques, mais sans pouvoir manipuler ce que l'on voit et se heurter à lui (éprouver une douleur, par exemple), doit être considéré comme un processus de virtualisation. La virtualisation se différencie de la réalisation par un certain degré d'amputation sociosomatique (par exemple, la virtualisation peut s'engager dans des séquences successives de court-circuitages et de long-circuitages socio/organiques qui vont de la pensée, de la vue, de l'audition, de la kinésie électronique (comme dans les casques de réalité dite virtuelle, justement), mais ne pourra jamais englober l'éventail des modes de somatisation (par ex. Le goût et l'odeur, la manipulation non électronique (le poids, la forme, la surface, etc. En mettant en action des niveaux d'articulation différents (surface des doigts, articulation des bras et des jambes, déplacement global du corps - par exemple, se heurter contre un mur -), la température. On voit que la distinction entre le réel et le virtuel ne peut être que relatif et l'on comprend mieux pourquoi ce débat continu d'être animé. Mais on ne gagnera rien à continuer à le poursuivre dans les termes que la philosophie a engagé il y a 25 siècles. 

L'analyse sociosomatique et la TIG proposent plutôt de remplacer les termes clos et les entités telles que ceux de "réel" et de "virtuel", par réalisation et virtualisation. C'est dans le rapport entre les deux que se construit non pas la différence entre le réel et le virtuel, mais notre technique de différenciation qui se modifie justement avec la création de nouvelles techniques. On pourrait dire que la création des peintures rupestres constitue une des premières étapes de la virtualisation, nous n'en sommes pas encore revenus. Mais l'outil et la pierre taillée, la première sculpture, a précédé dans la virtualisation, le niveau imaginaire. Cependant, je pense que c'est l'invention de l'image peinte qui a dû provoquer en retour, une transformation de l'art de l'outil en sculpture. Virtualisation n'est pas illusion, elle constitue justement nos moyens de transformation, autrement dit notre information. La différence entre illusion et non-illusion ne peut être fondée que sur un processus relationnel (rapports individuels par l'apprentissage de l'usage des niveaux d'information socio/organique qui dépendent de l'état de la technique à tel ou tel moment) toujours en question et non pas sur une credo transcendantal métaphysique.

Prenons un exemple. Comment apprécier le degré ou le niveau de réalisation ou de virtualisation de l'image que je vois à la TV? Il est inutile de rappeler les cas de montage et de mise en scène qui ont bluffé l'ensemble des journalistes lors de la révolution roumaine et d'autres cas semblables. Restons en à la télévision comme technique délivrant des images. Il est bien évident que si je me cantonne à l'appareil lui-même les images qu'il me donne sont comparables en virtualisation aux images pieuses à ceci près que du son s'y ajoute. La télévision est un médium électronique qui met en activité essentiellement trois modes de somatisation (la pensée, la vue et l'ouïe), l'image est plate (2 vraies dimensions ou 3 fausses dites 3D). Son degré de virtualisation individuelle ou socio/organique est 5. Cela signifie que les modes de somatisation 0, 1, 2, 3 et 4 sont en court-circuitage momentané. (Je dis court-circuitage pour montrer qu'il s'agit d'un travail sur soi, les niveaux ne sont pas des interrupteurs, ils sont des techniques sociale de mise en relation. L'organisme doit donc pour regarder la télévision, provisoirement s'amputer de ces niveaux ce qui constitue précisément la mesure de la virtualisation individuelle de celui-ci. D'un autre côté, le degré de virtualisation sociale de la TV est de 2, il est donc à un faible niveau de virtualisation. Plus le niveau de virtualisation sociale est faible, plus la technique relationnelle correspondante, selon le mode de socialisation considéré, nous met en relation avec un nombre plus élevé de personnes.

Ainsi, pour prendre les deux extrêmes du processus, la pensée et sa diffusion sociale nous met en rapport avec le plus grand nombre de personnes. Une valeur, un mythe, comme idée, c'est-à-dire par l'exercice de la pensée seule, est partagée par un grand nombre. En revanche, la sexualité qui met en activité l'ensemble des modes de somatisation, ne nous met en relation qu'avec une seule personne à la fois. C'est ce que j'ai appelé sur le schéma le rapport quantitatif/qualitatif de la relation interindividuelle. Cela pour signifier qu'il ne s'agit pas seulement d'une changement de quantité de personne avec lesquelles la relation se construit, mais d'une changement de qualité, de type de la relation. En effet, n'oublions pas que ces types de relations se retrouvent en tant que brevet d'information sociale dans tous les modes de socialisation (familles, associations, cités, nations, Etats, interétats, entreprises) sous des formes différentes et selon la technique utilisée. Dans un couple, par exemple, on passe constamment d'un mode de relation à l'autre. Un moment on entre en rivalité, à un autre en convivialité, à un autre l'un voudra imposer son autorité et ainsi de suite. C'est ce qui faisait dire à Schopenhauer que lorsque deux amis se rencontrent, il ne se passe pas deux minutes sans que l'un blesse l'autre sans s'en rendre compte. Le passage d'un mode à l'autre, c'est-à-dire d'une type de relation à l'autre, se fait donc au gré des désirs irréductibles des individus. Encore une fois, les modes ne sont que des passages, des états transitoires.

Saisir la logique de ce processus constitue un des fondements de cette sociosomatologie. Cette logique n'est en rien une logique mécanique et toute la difficulté réside d'une part dans le fait que les modes ne constituent nullement des états (par exemple au sens quantique), mais des passages et d'autre part dans le fait que l'on ne doive en aucune manière les hiérarchiser. Tous les modes sont logiquement équivalents. Le schéma suivant est destiné à saisir les rapports entre les degrés de virtualisation individuelle (sociosomatique) et les modes de relation où la notion de virtualisation individuelle est définie selon un double processus de court-circuitage et de long-circuitage sociosomatique (ou encore d'abstraction sociosomatique croissante et décroisssante). La notion de mode de relation est définie comme un forme de relation interindividuelle qui se construit au cours de l'apprentissage des court-circuitages et long-circuitages sociosomatiques tels que définis précédemment.

Nous voyons qu'au mode de relation sexuel (sexualité), le niveau de v/r (ou plus simplement v/r) est de 0, cela signifie que c'est l'ensemble des niveaux d'information socio/organique (ou, autrement dit l'organisme dans son ensemble) qui entrent en activité jusqu'à, ce qu'on pourrait appeler, sa vibration harmonique dans l'orgasme. A l'autre extrémité de l'échelle (sans y voir aucune hiérarchisation du processus), le mode de relation idéel (valeurs, mythes et sciences), seule la pensée est en activité et tous les autres niveaux sont dans une situation de court-circuitage momentané; v/r = 7. Gardons-nous de voir là quelque chose de mécanique. Le diagramme n'est là que pour aider la pensée à saisir ce que je veux dire et non pour la remplacer. Encore une fois, chacun de ces niveaux exprime des passages et aucun d'eux ne doit faire l'objet d'une fixation. Une fixation pathologique sur un niveau sociosomatique de virtualisation/réalisation constitue justement en analyse sociosomatique, le symptôme d'une narcose. Nous trouverons donc des types de narcose pour chaque mode de somatisation, combiné aux modes de relation, aux modes de socialisation et aux modes de civilisation.

La notion de virtualisation individuelle est définie selon un double processus de court-circuitage et de long-circuitage socio/organique (ou encore d'abstraction sociosomatique croissante et décroissante). La notion de mode de relation est définie comme une forme de relation interindividuelle qui se construit au cours de l'apprentissage des court-circuitages et long-circuitages sociosomatiques tels que définis précédemment.

Voici un diagramme destiné à saisir les rapports entre les degrés de virtualisation individuelle (socio/organique) et les niveaux d'information sociale et aussi le processus de virtualisation/réalisation individuelle (sociosomatique) dans la construction des mode de relation que nous développerons.

Modes de relation et modes de somatisation en sociosomatique

Modes de relation

 

Mode de somatisation

Idéel

(valeurs, mythes, croyances)

Cognitif

Imaginaire

(sacré, lois)

Cognitif/visuel

Spectaculaire

(autorité)

Cognitif/visuel/

auditif

Agonal

(rivalité, querelles, conflits)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique

Convivial

(coopération)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique

Électif

(amitié,confidence, confiance)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif

Hédoniste

(volupté)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif/

Gustatif

Érotique

(plaisir génital, orgasme)

Cognitif/visuel/

auditif/kinésique/

Thermique/olfactif/

Gustatif/Sexuel

Le mode de lecture de ce diagramme constitue un point essentiel dans l'intelligibilité du processus sociosomatique. La colonne de gauche indique les modes de relation, soient les brevets relationnels que l'on retrouve sous des formes différentes dans la famille, les associations, les cités, les nations, les États, tels que nous entendons ces concepts. La colonne centrale montre le processus d'abstraction sociosomatique correspondant au passage d'un forme relationnelle à une autre lorsque l'on passe de la relation sexuelle à la relation idéelle ou conceptuelle; au niveau sexuel l'ensemble de l'organisme est sollicité de manière harmonique jusqu'à l'orgasme, au niveau idéel ou conceptuel, seul la pensée est sollicitée, tous les autres modes de somatisation sont provisoirement court-circuités ou mis en veilleuse. La colonne de droite indique les niveaux socio/organiques qui sont sollicités au cours des passages d'un niveau d'information social à l'autre. Cela constitue les principe de base. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ces niveaux ne doivent en aucun cas être considérés comme des états stables. Toute stabilisation entraîne une pathologie.

Nous aurons l'occasion de développer davantage notre conception du processus socio/cognitif. Comme les notions de virtuel et de réel sont à la mode, je les ai utilisé ici dans le but précis de répondre à la question suivante: l'opposition virtuel-réel est-elle féconde? Nous répondrons en préférant aborder le problème encore une fois sous l'angle processuel plutôt que sous l'angle d'état stationnaire ou d'entité. Ainsi, nous pouvons répondre de manière précise et non sous forme de pétition de principe métaphysique à la question: comment savons-nous que l'image que nous voyons à la télévision est vraie ou fausse? Voyons cela! La télévision constitue ce que nous avons appelé le niveau d'information spectaculaire interétatique. Il est spectaculaire en ce sens que seuls, dans notre définition, la pensée, la vue et l'ouïe sont sollicitées pour entrer dans ce niveau d'information sociale. Les modes de somatisation sont en veilleuse. Nous agissons donc selon un certain niveau d'abstraction socio/organique. Cela veut dire que nous ne pouvons ni manipuler ce que nous voyons et entendons (mode de somatisation kinésique), ni en apprécier la chaleur (mode de somatisation thermique), ni l'odeur (mode de somatisation olfactif), ni le goût (mode de somatisation gustatif), ni avoir des relations sexuelles (mode de somatisation sexuel). Il ne sert à rien de nous demander si ce que nous voyons est vraie ou faux. Ce n'est ni vrai ni faux. C'est spectaculaire. Oui mais, me direz-vous, comment pouvons-nous savoir s'il s'agit d'images tournées devant un scène qui a eu lieu ici ou là ou s'il s'agit d'images montées ou encore d'images de synthèses. La réponse est claire. Nous, en tant que spectateurs n'avons aucun moyen de trancher. Seuls peuvent répondre à la question ceux qui furent les fabricants de ces images et qui ont donc pu entrer avec la scène tournée dans une autre relation que la relation spectaculaire. Ils ont pu entrer en coopération, en amitié, ils ont pu manipuler, apprécier la chaleur, sentir, goûter, etc. Ce principe d'interprétation que nous pouvons appliquer à toute nos activités permet de nous émanciper de la quête stérile des entités métaphysiques telles que la "réalité" ou la "vérité", dont la philosophie nous rabâche les oreilles depuis 25 siècles environ. Nous voyons donc, pour continuer dans notre exemple, comment se constitue la confiance, la croyance, la crédulité et la manipulation et l'importance dans le monde moderne des procédures de contrôle démocratiques.

Cet exemple est très court mais je ne m'étendrais pas davantage ici. Le processus socio/cognitif doit être considéré comme un instrument logique destiné à saisir les formes de relations, leurs diversités et leur richesses ainsi que leur dysfonctionnement et les narcoses correspondantes aux fixations sur chacune d'entre elles. Nous développerons cela lorsque nous aborderons notre typologie des narcoses. Je terminerai en précisant ce que j'ai nommé sur la colonne centrale "rapports quantitatifs/qualitatifs des relations interindividuelles". Il s'agit simplement de montrer que chaque niveau exprime à la fois une forme de relation (qualitative) et une certaine quantité de personnes en relation (quantitative). En fait, ce rapport veut précisément montrer que les formes de relations dépendent aussi de la quantité de personnes qui sont concernées. La relation spectaculaire peut s'exercer devant une indéfinité de personnes avec les media électroniques modernes (télévision, ordinateur, Internet), mais la relation sexuelle ne peut s'exercer le plus généralement qu'entre deux individus. Ce point est fondamentale pour saisir que la notion de communication dans notre approche a été abandonnée. Il n'y a pas ici de communication, il n'y a que des formes de relations.

 

L'impasse de la quête de l'émotion forte

Ma manière de saisir la quête systématique de l'émotion forte que l'on rencontre chez beaucoup de personnes me permet de montrer en quoi je me sépare de la mécanique psychique de Freud. Je ne pense pas que le plaisir doit être conçu comme une décharge énergétique afin de maintenir la libido dans l'état de charge le plus faible possible. Tout simplement parce que je vois pas l'être vivant, comme Freud le voyait, comme une sorte de boule d'énergie brute qui ne pense qu'à satisfaire à ses pulsions fondamentales (reproduction de soi et reproduction de l'espèce). J'ai déjà dit que la notion de reproduction est paradoxale en ce qu'elle considère le vivant comme fondamentalement une machine à reproduire, c'est-à-dire à refaire du même. Comme ce joli principe mécanique ne s'applique pas à celui qui l'énonce, je préfère penser que c'est l'activité créatrice qui est notre pulsion fondamentale. Nous ne reproduisons pas notre moi par la manducation, nous nous transformons, de même l'activité sexuelle n'est pas reproduction de l'espèce mais création de nouveaux êtres ou plutôt il faut entendre que reproduction de l'espèce et création de nouveaux individus constituent le même processus. Cette création est l'archétype de toute création humaine et la quête de l'émotion forte dont le modèle est l'orgasme, m'apparaît davantage comme une quête de créations. L'orgasme de la création c'est l'Eureka, d'Archimède, et le plaisir de créer de dire, de construire, d'inventer quelque chose qui n'a jamais été fait avant. Encore une fois, notre principale angoisse vient d'une impossibilité de créer. C'est dans cette difficulté, que subissent dans la société actuelle un nombre croissant d'êtres humains, de se montrer à soi-même et aux autres ce dont on est capable et qu'on n'est pas né pour rien, c'est-à-dire pour reproduire le monde tel qu'il était avant notre naissance, que se trouve la source principale de nos malaises. Nous n'avons pas d'énergie à dépenser, nous avons des choses à créer. La quête fébrile de l'émotion forte (que l'on retrouve dans des activités que l'on nomme les sports de l'extrême) m'apparaît donc comme un ersatz de création, une sorte de substitution, où l'on paie le désir de création en monnaie de singe.

Jacques Jaffelin

 

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