Pour sortir du cauchemar de la quête de la "théorie finale" et des "lois fondamentales de la nature", une théorie doit être considérée comme un projet humain et non comme une explication du "monde".

Éléments pour une réflexion sur les fondements de la physique

 

J'aimerais donner mon point de vue concernant le retournement épistémologique du principe d'inertie de Galilée par la relativité spéciale d'Einstein, la relativité générale et ce que je propose : l'information générale. Avec la mécanique galiléenne, c'est-à-dire l'application pour l'intelligibilité du monde dit physique de la théorie des nombres, premiers objets mentaux reproductibles et donc mécaniques, la notion de vitesse est devenue la plus simple relation ou relativisation intelligible entre deux formes de mouvement. Elle n'est mesurable que par la détermination d'un référentiel d'inertie (sans vitesse relative) que l'on pose lui-même, dans l'instant même de la mesure, comme inanimé, inerte (relativement). Ainsi, c, dans la relativité spéciale d'Einstein, vitesse de la lumière dans le vide et vitesse limite ou maximum est, disons, paradoxalement, à la fois, la plus grande vitesse et le référentiel ultime ou, autrement dit, à la fois le phénomène le plus rapide et le phénomène le plus inerte. Comme le disait Planck à l'époque: "comme le quantum d'action dans la théorie quantique, la vitesse de la lumière est le point central, absolu, de la théorie de la relativité." Mais alors, le concept d'inertie changea de sens ? (N'oublions pas Bachelard : "c'est quand un concept change de sens qu'il a le plus de sens"). Voyons donc de plus près ce changement de sens. Inerte ne signifie plus inanimé, immobile, mais seulement relativement plus stable, mais à un autre niveau que celui de la vitesse, que celui de la forme de mouvement qu'il exprime. C'est la notion moderne de constante.

On pourrait dire que ce sens était déjà présent chez Galilée, c'est possible. Mais Einstein pousse, avec la relativité spéciale la logique galiléenne jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle aboutisse au paradoxe du référent de tous les référents : jusqu'à l'auto-référence dont un des noms inavoués est absolu et le nom plus moderne est loi finale de la nature. J'ai le sentiment que c'est en se rendant compte ensuite de ce paradoxe qu'Einstein voulut émanciper la physique de tout référentiel inertial avec la recherche de la relativité générale. Il en parle dans sa correspondance avec Michele Besso. Mais il se peut que je veuille faire dire à Einstein ce qu'il n'avait pas envie de dire. Donc, si ce qui change le moins (la vitesse c dans le vide) c'est aussi ce qui change le plus (d'espace dans le temps) que peut bien alors signifier changer d'espace, de temps, de mouvement, de vitesse, etc. ? C'est pourquoi Einstein est passé au concept de champ d'accélération pour signifier un changement de changement. Mais il n'a pas pu résoudre le paradoxe de la vitesse absolue c'est-à-dire d'un rapport espace/temps absolu. J'ai montré pourquoi.

L'information générale propose un nouveau retournement référentiel. Copernic a dit - vingt siècles il est vrai après Aristaque de Samos -, que ce n'est pas le Soleil qui se déplace autour de la Terre mais la Terre qui gravite autour du Soleil ; je pose que ce n'est pas le rayonnement électromagnétique qui se déplace à la vitesse de c dans le vide mais que c'est l'ensemble du monde visible, c'est-à-dire l'ensemble des galaxies, qui gravite autour du rayonnement électromagnétique, mais cela n'en fait pas pour autant un nouveau référentiel absolu car le concept de gravitation n'est plus alors équivalent à force attractive et devient une des modalités du processus irréversible d'intelligibilité que j'appelle information générale. Le rayonnement électromagnétique est donc lui-même issu - et donc gravite autour - d'un autre phénomène non encore observé, et ainsi de suite.

Einstein ne manquait pas de rappeler que Newton a été victime du succès immédiat de sa théorie. Mais à quel moment, s'est-il engagé dans une impasse?

L'origine de son erreur - je dis erreur mais je devrais plutôt dire, pour être conforme à mes principes éthico-paradigmatiques, impasse -, et celle de ceux qui l'ont suivi, repose sur une analogie généralisée élevée d'ailleurs au rang d'hypostase. Disons l'analogie entre l'attraction de la pomme et la gravitation des planètes autour du soleil; analogie entre un mouvement apparemment rectiligne et radial et un mouvement apparemment curviligne et tangentiel. De ce fait la gravitation, considérée comme mouvement curviligne fermé d'un corps autour d'un autre, n'était alors qu'une transformation d'un mouvement rectiligne d'attraction d'un corps vers un autre. L'image du monde qui en résulta, et que nous utilisons en physique quotidiennement, est celle d'un monde soumis à l'effondrement gravitationnel mais qui lutte contre celui-ci depuis le big bang qui a miraculeusement inversé la tendance.

C'est pourquoi la théorie du big bang (ou modèle standard) ne peut pas être considérée autrement que comme un avatar "naturel" de la "gravitation universelle". Si la pomme tombe bien, nous n'avons en effet jamais observé d'effondrement gravitationnel au niveau astronomique. Et les techniciens de l'espace ont pu constater que les sondes envoyées à travers le système solaire ne subissaient nullement la fameuse attraction gravitationnelle des planètes mais, qu'au contraire, il fallait construire leur orbite à chaque moment. Ce qui signifie que, contrairement à la théorie actuelle, il n'y a nulle orbite vide, ni de millions d'orbites vides entre les planètes, qui n'attendraient qu'à être remplies par quelque chose. Entre les planètes il n'y a ni force virtuelle, ni orbite virtuelle. Je me rends compte que je viens d'avancer un argument positiviste en disant que nous n'avons jamais observé ce phénomène. Pour être plus conforme à mes principes éthico-paradigmatiques je devrais plutôt dire que je pense qu'un tel phénomène ne peut pas être observé.

Cependant, malgré ces évidentes constatations nous n'avons pas encore décidé de remettre en question la vieille théorie de la gravitation universelle, celle justement qui a été poussé jusqu'au bout dans la relativité spéciale d'Einstein. Après la relativité spéciale, Einstein voulut, avec la relativité générale, émanciper la physique de toute référence inertiale, mais il ne se décida pas à franchir le dernier obstacle nécessaire pour ce faire : la remise en question de l'identité entre attraction et gravitation.

La théorie du champ a été ensuite en quelque sorte dévoyée jusqu'à en faire une sorte de mystique générale. La nature serait pleine d'ondes, d'orbites, de forces, d'énergie et ainsi de suite. Des sommes fabuleuses sont actuellement dépensées pour mettre en évidence les fameuses "ondes gravitationnelles". On a réintroduit Newton par la porte de derrière après qu'Einstein ait tendu toutes ses forces pour remettre le dogme en question.

Ainsi, on a réintroduit l'espace vide sous la forme d'orbites vides ou encore de champ potentiel, etc. On a réintroduit la mesure du temps absolu avec la théorie du big bang selon laquelle l'univers aurait commencé il y a un certain temps. C'est pourquoi certains physiciens tentent de réintroduire la notion de référentiel absolu, voire même, pour certains d'entre eux, le concept d'éther qui aurait le mérite de résoudre certaines questions et certains paradoxes. Dans Le Promeneur d'Einstein j'ai présenté d'une manière phénoménologique, tout d'abord, des propositions théoriques qui nous permettraient de sortir des impasses engendrées par ses incohérences.

Récemment un physicien, Jean Einsenstaedt, écrivait ceci, ce qui est plutôt rare dans un hebdomadaire grand public : " quelle est la raison des forces d'inertie ? Quelle est la nature des forces centrifuges ? Et d'abord, pourquoi les masses s'attirent-elles ? Personne ne le sait ? " C'est la première fois que je voyais cela exposé pour le grand public car, d'habitude on l'endort par des contes enfantins tels que ceux racontés par certains astrophysiciens que l'on voit à la télévision et qui racontent sur un ton très ecclésiastique toute l'"histoire de l'univers" depuis le big-bang, et même avant. Et il terminait en disant qu'aucun physicien n'est en mesure de répondre à de telles questions, qui étaient à la base des fécondes interrogations d'Einstein. Eh bien, je propose une réponse: ce sont justement les questions qui sont des impasses...

En effet. Du point de vue de la logique que je propose, l'identité entre attraction locale et gravitation générale repose justement sur l'idée mécanique que Newton se faisait du monde; idée qui repose entre autre sur la conception séparée du mouvement et de la forme. Mais l'inférence entre attraction locale des objets au voisinage de la surface de la terre et attraction générale de tous les corps ne peut être énoncée que si l'univers à un centre gravitationnel vers lequel tous les corps sont attirés - ce principe a été énoncé par Aristote; ce centre spatio-temporel, au sens tout newtonien du terme, est précisément le big bang. Centre à la fois spatial et temporel mais dont on ne parle pourtant, pour le désigner, que sous des termes temporels - "il y aurait quelques 15 milliards d'années". Les arguties logico-mathématiques pour montrer que ce centre n'est jamais atteint et ne peut avoir ni lieu ni temps est pur sophisme, comme on disait au Moyen-Age. Le big bang est donc, de ce point de vue, une déduction logique de la théorie de Newton et de la relativité spéciale, mais nullement de la relativité générale. Einstein était d'ailleurs très ennuyé par cette déduction mais, compte tenu de ses propres présupposés, il ne pouvait pas la contredire; je pense que c'est ce qu'il veut dire, encore une fois, dans sa dernière lettre à Michele Besso, lorqu'il écrit qu'il faudrait pour cela trouver une autre interprétation de l'effet Doppler. C'est justement ce que j'ai proposé dans mon dernier ouvrage.

Réfléchissons un moment! Il me semble que cette inférence entre attraction locale et attraction générale n'a pas davantage de sens - ou en aurait tout autant - que, m'avisant de déformer un animal monocellulaire en étirant légèrement sa membrane sans toutefois dépasser le seuil de rupture et ayant constaté sa rétraction, j'en conclurais que tous les êtres vivants doivent converger ensemble en une joyeuse contraction générale. Ou encore, qu'ayant constaté que si je sépare un enfant de sa mère, celui-ci tend a revenir vers elle; et je formulerais une loi générale de l'attraction des êtres humains pour former une masse agglutinée. Tout cela énoncé pour des objets naturels dits vivants apparaît bien comme absurde, alors que nous l'admettons aujourd'hui comme une vérité pour les énormes objets stellaires qui gravitent les uns autour des autres. Mais il n'y a aucune raison logique d'accepter le raisonnement ni dans un cas ni dans l'autre.

On pourrait aussi imaginer un génie colossal qui se promènerait dans notre galaxie, c'est-à-dire, selon notre terminologie, dans une partie du rayonnement gravitationnel, aussi facilement que nous nous promenons dans les espèces animales et végétales, c'est-à-dire du rayonnement organique, et que ce génie s'avisait à jouer avec les planètes et les étoiles comme nous pouvons jouer avec cet être monocellulaire de tout à l'heure, il verrait que s'il essayait de déplacer telle ou telle planète, telle ou telle étoile, elle aurait tendance, en-deçà d'un certain seuil, à revenir sur son orbite, tout comme la pomme retombe sur la surface de la terre.

Et ainsi, on voit bien qu'"être attiré par" devient équivalent à "maintenir son intégrité". La relation que l'on désigne par le quantificateur g est bien universelle, mais localement universelle. Et alors, g ne désigne pas une accélération gravitationnelle générale mais seulement une modalité spécifique de l'intégration relative d'un niveau d'information. Le sens général n'est donc nullement celui qui irait vers l'intégration générale selon une modalité de celle-ci à savoir l'attraction généralisée.

Ainsi, le g d'intégration des planètes est celui que désigne l'accélération attractive au voisinage de sa surface. Mais je propose une modalité d'intégration différente pour chaque niveau d'information intelligible. En ce sens, on pourrait dire que chaque être vivant, chaque groupe social, chaque minéral, résiste à la dégradation (ou désintégration) à sa manière, c'est-à-dire selon sa f/m.

On pourrait même prendre l'intelligibilité du langage écrit. Si je considère la phrase suivante: "J'aime les cerises au printemps" et que je l'écrive maintenant ainsi: "J'a im e l es c er is es a u pri nte mps." Je vais immédiatement avoir tendance à ramener les lettres à leur position initiale d'intégration grammaticale. Mais je ne vais nullement en conclure que tous les mots ont tendance à s'attirer les uns les autres pour former une sorte de magma grammatical condensé.

C'est pourtant ce que fit Newton avec la pomme; que ce qu'il en déduisit permit de calculer certaines positions, voire certaine existence de quelque chose, ne prouve nullement que les planètes s'attirent mais prouve simplement que l'on a pu construire une règle permettant de déterminer le rythme local - du point de vue des observations - de certains phénomènes, rien de plus. Rythmes que la théorie ne pouvait en outre considérer que comme constants ce qui s'est avéré plus tard contraire aux observations plus fines. Ce qui rend du même coup caduque toute la théorie car une planète newtonienne ne peut modifier ni ses mouvements - rotation et révolution -, ni sa masse, ni, encore moins, sa forme. Les planètes newtoniennes sont nécessairement toutes analogues mécaniquement, c'est-à-dire ne diffèrent que par leur orbite et leur masse.

Je propose donc de considérer la gravitation non pas comme une force attractive qui se détermine suivant les lois de la mécanique newtonienne, relativiste ou quantique mais comme un processus intelligible irréversible: expression spécifique d'une modalité de l'information générale. L'attraction - ou ce que l'on appelait improprement depuis Newton, l'accélération gravitationnelle - n'est plus alors qu'une expression locale, et relativement simple, de l'appartenance à un niveau d'information. Mais l'attraction n'est pas davantage universelle que la gravitation, l'organisation ou la socialisation.

J'ai donc généralisé le principe d'équivalence entre accélération et gravitation qu'Einstein avait formulé en 1907, je crois, et dont il disait alors qu'elle était l'idée la plus heureuse de sa vie. Alors que vous savez qu'il a été contraint d'en reconnaître le caractère purement local, c'est-à-dire restreint à des champs spatiaux très réduits, en 1912 alors qu'il essayait de construire sa théorie de la relativité générale.

Cependant, le principe d'équivalence dont je parle n'a pas le même sens puisqu'il exprime non pas une propriété du champ mais le champ lui-même. Cependant je dirais que pour résoudre le problème qu'Einstein se posait en 1912, il fallait reconnaître l'alternative suivante: ou bien conserver le principe newtonien d'équivalence entre attraction et gravitation ou bien adopter le principe d'Einstein entre accélération et gravitation; car les deux sont phénoménologiquement contradictoires.

Dans la mesure où Einstein restait encore dans la dynamique newtonienne il ne pouvait abandonner le principe newtonien et il fut ainsi contraint de réduire son nouveau principe d'équivalence à un phénomène purement local car, au niveau mathématique, il aboutissait à des contradictions insurmontables. On pourrait se demander si ce n'est pas plutôt à cause du principe de conservation de l'énergie. Mais, pour moi, les deux sont intimement liés avec la notion d'intégration. D'une certaine façon, j'ai donc généralisé en le transformant le principe d'équivalence d'Einstein et, au contraire, réduit au plan local le principe d'équivalence de Newton. De ce fait, la gravitation - ou dans la terminologie que je propose, l'information gravitationnelle - ne peut pas davantage s'exprimer par des équations, c'est-à-dire des formalismes réversibles, que l'évolution des espèces - ou l'information organique - ou que l'évolution des théories scientifiques.

Les questions que nous devons maintenant nous poser sont les suivantes: Une physique de l'irréversibilité est possible? Peut-on faire des opérations logiques quantitatives avec de l'irréversibilité? Car mes propositions reviennent à dire qu'il n'y a nulle symétrie ni C, ni P, ni T, ni même celle qui est le fondement des trois autres et que j'appelle S, version moderne du principe d'inertie. Il y a aussi autre chose de problématique: mes propositions rendent caduque toute entreprise cosmologique.

La réversibilité est ancrée dans nos conceptions depuis longtemps et pas seulement en science. Je dirais même que c'est une vieille affaire religieuse. J'ai déjà souligné le fait que le temps mécanique - mais peut-on concevoir un autre temps? - de l'invariance T, que l'on ne peut d'ailleurs "utiliser" qu'au niveau subatomique, ne peut résoudre le paradoxe de l'âge d'un événement. Par exemple, avec ce temps, si je vous demande si votre enfant est plus jeune ou plus vieux que vous, vous pouvez répondre oui ou non aux deux questions suivant que vous placez votre système de référence réversible à l'événement que constitue la naissance d'un individu ou à celui constitué par la naissance d'une espèce; ainsi, par rapport à l'individu, votre enfant est plus jeune, mais par rapport à l'espèce il est plus vieux puisqu'il arrive après vous dans la succession des générations, et ainsi de suite. Eh bien, mon point de vue est que compter le temps de l'"univers" en nombre de tours de Terre autour du Soleil (ex: 15 ou 20 milliards d'années) est aussi insensé que compter l'origine de la "vie" en nombre de générations humaines. Il me semble très important de saisir ce point. En fait, contrairement à ce que dit Koyré dans un de ses ouvrages très connu, Du monde clos à l'univers infini, nous ne sommes pas sorti du monde clos de l'autoréférence. Du monde médiéval clos, répétitif, réversible et hiérarchisé au monde, tout aussi clos, du principe anthropique, je ne vois qu'une différence de degré dans l'autoréférence. Quant à la cosmologie, je n'y vois rien d'autre qu'une forme sophistiquée de l'ontologie aristotélicienne.

Mais ne pourrait-on pas dire que le principe d'inertie introduisait une sorte de brisure dans la symétrie postulée du monde médiéval? En effet, il stipule bien que l'inertie résiste à l'accélération. Mais, demandait Leibniz, l'accélération, elle, par rapport à quoi résiste-t-elle? Et Newton répondait que spatium est absolutum. Mais Leibniz, tout comme Huygens, trouvaient ridicule le fait de considérer un espace qui agirait sur des objets sans que ceux-ci n'agissent sur lui. Autrement dit, on pourrait dire que les deux s'opposaient au principe d'inertie parce qu'il brisait la symétrie, d'ailleurs aussi newtonienne, de l'action et de la réaction. Plus tard, Ernst Mach tenta de résoudre la question en disant que matière et espace devaient être pensés ensemble, l'un et l'autre se déterminant réciproquement. Einstein repris un aspect de cette proposition dans la relativité spéciale. Mais il voulut aller plus loin. Il voulait émanciper la physique de tout référentiel d'inertie car il était insatisfait de la relativité spéciale qui n'avait, comme nous venons de le noter, que pousser le principe d'inertie jusqu'au bout. A ce moment là le problème était le suivant: le principe d'inertie brise la symétrie or c'est grâce à ce principe que l'on a construit toute la mécanique, c'est-à-dire la dynamique des corps en mouvement. Comment donc renoncer au principe d'inertie sans renoncer à la dynamique? Ou comment ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain? Einstein, on le sait, ne parvint pas à faire l'un sans l'autre. C'est ce qu'il explique souvent, notamment dans sa correspondance avec Besso. C'est pourquoi j'ai dû dire que toute la physique actuelle repose encore sur le principe d'inertie; peu importe la manière dont on le formule. D'ailleurs, Weinberg dit dans son livre qu'il tient pour une des plus grandes conquêtes de l'esprit humain - notez le ton solennel et grandiloquent - le fait d'avoir pu déterminer précisément par le raisonnement mathématique, les principes qui gouvernent le mouvement d'un objet géométrique régulier. Mais ne revenons pas là-dessus, nous en avons suffisamment dit. La question qui nous préoccupe est plutôt la suivante: peut-on faire de la physique sans ce principe?

Je pense qu'il serait intéressant de considérer que la première brèche au sacro-saint principe de la séparation du changement de mouvement et du changement de forme a été faite par la relativité spéciale qui entrevoyait une transformation d'un corps suite à son déplacement à une vitesse proche de celle de la lumière. Et ceci est bien apparu comme une hérésie pour les mécanistes classiques. Cependant cette transformation n'était considérée que comme l'effet mécanique d'une limite absolu; limite imposée par le principe d'inertie lui-même. La vitesse de la lumière devenant le référentiel de tous les référentiels; ce qu'elle est encore aujourd'hui, aussi bien pour les relativistes que pour les mécaniciens quantiques. Ce qui permet d'affirmer que notre physique est encore, malgré tout et quoiqu'on en dise, newtonienne.

Mon point de vue est donc le suivant: il faut désormais, pour sortir de l'impasse, non seulement émanciper la physique de tout principe d'inertie (c'est-à-dire de la dynamique classique) mais aussi de toute symétrie de jauge T, C, P et S. L'irréversibilité que je propose supprime définitivement toute notion de temps, qui n'a d'ailleurs un sens que mécaniquement, c'est-à-dire que du point de vue d'une horloge référentielle. Que l'horloge soit faite de rouages ou de vibrations d'un atome de césium ne change pas le fait que l'on mesure toujours sa précision par rapport à la fréquence de révolution de la Terre supposée constante. Il s'agit donc bien d'une auto-référence. On dit ainsi, par exemple, que les dernières horloges au césium varient de moins d'une seconde par millions d'années. Mais nous n'avons aucun moyen de montrer les variations de la durée de l'année puisque toutes nos mesures sont fondées sur sa durée comme référentiel fixe. Il n'y a de temps donc que mécanique, c'est-à-dire cyclique, fréquentiel, répétitif et donc mesurable par comptage de séquences fréquentielles supposées constantes. C'est pourquoi l'irréversibilité de Prigogine, avec sa flèche du temps, n'est qu'une pseudo irréversibilité car elle repose sur l'idée que le temps à commencé, idée qui repose elle-même sur la réversibilité paradoxale du principe anthropique que nous avons vue précédemment, et qui permet de compter un temps soi-disant irréversible - à partir d'un événement mythique, le big bang qui repose lui-même sur la réversibilité de l'attraction newtonienne -, flèche quantitative vide qui ne permet de concevoir qu'une simple succession mécanique d'événements, comme la suite des nombres par exemple.

Il en est de même, par ailleurs, avec l'irréversibilité proposée par Rupert Sheldrake. Dans le mesure où il dit dans son livre The Presence of the Past à la page 56: " The perennial question of whether or not the evolutionary process has any ultimate purpose is lift open ", il réintroduit le miroir et la réversibilité par la porte subreptice du concept de connaissance (ce que Platon avait inauguré dans Le Ménon. ).

L'irréversibilité n'est pas mesurable et je suppose que c'est pourquoi Einstein refusa toujours qu'on parle d'irréversibilité, malgré les exhortations de son ami Besso. Dans une lettre du 22 septembre 1953 qu'il lui adresse, il répond assez irrité qu'"avec l'irréversibilité des lois de la nature, la théorie n'a rien à voir. Je t'ai déjà donné les raisons pourquoi je n'y crois pas." Il lui avait dit en effet, le 29 juillet, à propos d'une flèche du temps thermodynamique que "si le processus élémentaire dépendait de la flèche du temps, alors l'apparition d'un équilibre thermodynamique serait tout à fait incompréhensible." (nous avons déjà vu cela précédemment avec Boltzmann); et il poursuit en disant que "la mécanique quantique statistique répond aussi complètement à l'absence de la flèche des processus élémentaires. Aussi loin que puisse parvenir notre connaissance plus directe des processus élémentaires, on trouve, pour chaque processus, son inverse. Le rayonnement ne fait pas exception. Dans l'élémentaire, tout processus a son inverse. Malheur donc à la théorie de la relativité, si elle devait pécher contre ce principe concernant la flèche du temps." On voit qu'Einstein n'hésitait même pas à faire appel, en ce cas, à la mécanique quantique statistique.

Le point de vue proposé par l'information générale est différent. Nous avons imaginé la symétrie au niveau dit fondamental ou élémentaire comme étant la règle, la loi, parce que sans cela, eu égard à nos présupposés formels et logico-mathématiques, rien n'était envisageable et, surtout, mesurable. Cela nous a donc conduit à considérer tout ce qui n'est pas symétrique comme le résultat d'une brisure de celle-ci, une singularité, qui n'entre pas dans les calculs. Bref, le monde entier, si je puis dire, devient posé comme a priori inintelligible et chaotique, sauf, bien sûr, pour ceux qui émettaient de tels idées.

Il faut bien reconnaître que l'irréversibilité engage le devenir, l'incertain, et remet en question toute l'épistémologie classique de manière beaucoup plus radicale que, par exemple, Prigogine l'envisage.

Posons-nous alors une autre question: une physique de l'irréversible, sans temps symétrique, et donc sans mesure du temps, ou plutôt où la notion de temps n'a plus aucun sens, est-elle possible?

Il s'agit de considérer l'irréversibilité non comme une flèche vide flottant au-dessus des phénomènes ou les portant, comme dans la notion de flèche du temps, mais comme un processus tel que défini dans mon axiomatique, c'est-à-dire reposant sur le principe d'équivalence ou groupe intelligible" (gI( " accélération-complexification-sélection-différenciation-quantification. Cela exige bien sûr un long travail de réinterprétation... car ce que je propose consiste à s'engager dans une lutte permanente entre nos idées et nous-mêmes.

Je me suis surpris moi-même, bien des fois, en train de pratiquer cet exercice éprouvant. Je me vois constamment en train de passer du désir d'explication à la logique de l'implication, pour revenir tout de suite après au premier désir. Tout d'abord j'envisage une histoire du monde, de l'univers, des espèces, des événements humains ou même de ma propre vie, je pense nécessairement que ce que je pense a un rapport définissable avec ce qui l'a engendré. Puis, dans un autre moment, je me dis que si je connaissais ce rapport je n'aurais pas besoin de dire quoi que ce soit ou, autrement dit, je n'aurais pas besoin de dire que je construis un modèle en miniature du monde dans ma tête si je savais le rapport qu'entretient le modèle avec l'original. Et c'est alors, me rendant compte du caractère paradoxal de ce que j'avance, que je peux penser ce récit comme une modalité d'implication de moi-même, c'est-à-dire une nouvelle transformation de moi-même. Mais je ne peux éviter ces deux moments. Peut-on les éviter?

Par ailleurs, comme dans notre perspective ce qu'on appelle explication n'est nullement une explication de quoi que ce soit mais une implication de la personne qui parle, il n'y a plus aucun sens au débat sur la finalité ou la non finalité, sur le hasard, la contingence ou le déterminisme. Chaque énoncé est une perspective nouvelle qui ne peut pas ne pas être soumis à la communauté humaine et à sa sélection. Et c'est donc encore une autre assertion qui perd son sens; celle qui consistait à dire que la science, par essence, était non démocratique, selon la formule bien connu: on ne vote pas pour savoir si une loi de la nature est vraie ou fausse. Tout cela est bien sûr très troublant. Et notons au passage que la cybernétique a failli nous faire changer de paradigme. La cybernétique, c'est-à-dire étymologiquement, le gouvernement de soi, avait bien proposé une manière d'envisager les changements comme l'envisage l'information générale et qui contredisait le concept de symétrie associé à l'invariance de l'impulsion (ou de l'énergie) par translation d'espace, c'est-à-dire le principe d'inertie. En effet, le changement n'est plus seulement ici déplacement d'un objet dans l'espace, mais changement de l'objet pour se mouvoir; autrement dit, on identifie pour la première fois, comme je l'ai proposé dans votre axiomatique avec le concept de forme/mouvement, changement de forme à changement de mouvement; par exemple, dans les fusées, les missiles, les automates, etc., contrairement à la balistique mécanique depuis Galilée où l'on considérait des lancements d'objets sans changement de l'objet au cours de son déplacement, comme nous avons vu. Il me vient une autre idée: Darwin, en reprenant une proposition de Lamarck, avait dit que la seule classification logique était la classification généalogique pour les espèces organiques. Pourquoi ne ferions-nous pas de même avec les " espèces minérales "? Je reprends là une de mes vieilles expressions. Pourquoi ne pas envisager une nouvelle classification des éléments? Une classification informationnelle générale, en quelque sorte? Je vois en effet toutes les raisons de le faire.

Jacques Jaffelin

 

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