Toute proposition à propos des êtres humains qui ne peut pas s'appliquer à celui qui l'énonce doit être abandonnée, car elle rejette la responsabilité de l'élocuteur.

Nationalismes, génocides, "purifications ethniques", intégrismes, racismes, etc. Propositions pour une nouvelle perspective dans l'intelligibilité et la résolution des drames actuels.

 

En septembre 1991, au début du drame yougoslave et de tous les bouleversements qui devaient engendrer l'effondrement du bloc soviétique, le président français, François Mitterrand, lors d'une conférence de presse, avait appelé à une nouvelle théorie des ensembles sociaux qui pourrait nous sortir de l'imbroglio logique et terminologique dans lequel nous nous trouvions. En effet, nous parlons indifféremment, suivant les circonstances, de peuple, d'ethnie, de nationalité, d'État, de culture, etc. Cette situation n'a fait qu'empirer depuis et, à la Yougoslavie, sont venus s'ajouter le Rwanda, la Tchétchénie, etc. Les propositions que je voudrais présenter rapidement ici constituent une réponse à ce désir de clarification. Compte tenu de l'ampleur et de la difficulté des problèmes, il ne pourra s'agir seulement de la construction d'une " théorie des ensembles sociaux "; un changement global de perspective s'avère nécessaire. Rien ne me semble actuellement plus urgent.

Cependant, remettre en question les principes en cours nous conduit à réinterpréter, non pas seulement notre conception de l'État, de la nation, et ainsi de suite mais, surtout, ce que nous entendons par processus de socialisation. Dans cette perspective, il me semblerait illusoire de vouloir chercher des solutions à nos problèmes à l'aide des principes qui les ont justement engendrés. Nous avons besoin d'une nouvelle logique, c'est-à-dire d'une nouvelle manière de penser. Je suis tout à fait conscient que les propositions que je vais faire dans le cadre de cet article risquent d'entraîner des malentendus et de légitimes frustrations. J'ai développé par ailleurs les points abordés ici et je continuerai de le faire. Je nourris donc l'espoir que certains désireront poursuivre cette réflexion et expérimenter sa fécondité.

 

1. Redéfinir le processus de socialisation

J'entends par socialisation le processus par lequel l'individu s'implique et manifeste sa créativité devant la croissante diversité des changements de comportements que nécessite la vie moderne. En effet, la vie humaine moderne, désormais majoritairement urbaine, pose des problèmes de plus en plus nombreux et nouveaux à chacun d'entre nous. Mais ces derniers ne sont pas envisagés, dans la présente perspective, comme devant exiger, de la part des individus, une faculté croissante d'adaptation à ce qu'on nomme habituellement: environnement, système ou société. La théorie que je propose considère plutôt que les principaux changements de l'" environnement " sont constitués par l'apparition et l'évolution des espèces (minérales, végétales et animales) elles-mêmes et en particulier, de l'humanité et son fulgurant développement. Pour le dire clairement et radicalement, je ne pense pas davantage que nous soyons nés pour nous " adapter " à ce qui était là avant nous que pour " avancer-dans-la-découverte-de-la-vérité " ou encore " dans-la-connaissance-du-monde ", mais pour apporter notre contribution à la création d'un monde humain.

Je propose donc de penser que la socialisation se présente, pour chacun d'entre nous, comme une suite créatrice et irréversible d'apprentissages de la diversité et de son expérimentation; apprendre à parler, à lire, à monter à bicyclette, à utiliser un ordinateur, constituent des processus imprévisibles et irréversibles, car on ne peut pas les désapprendre. Apprentissage et création se conçoivent alors comme implication et transformation de soi. J'ai proposé le nom d'information pour ce processus parce que, depuis Shannon et Wiener, le concept d'information a pénétré toutes les disciplines tandis que son usage engendrait des paradoxes de type autoréférentiels. On voit que ce nouveau concept d'information repose donc sur une refonte globale de sa signification et ressortit à une logique de la différenciation et non à une logique du transfert et de la reproduction du même par codification (que l'on trouve aussi dans l'usage parallèle du concept de communication).

Je pars donc du principe suivant: être humain, ce n'est pas cultiver ni même rechercher une sorte d'identité mythique qui perdurerait par-delà tous les changements, mais c'est plutôt s'engager dans le monde humain et donc dans une transformation créatrice de soi-même. La référence, ou encore la perspective, n'est pas le culte de soi, c'est-à-dire l'autoréférence, mais les désirs et les réalisations de projets et leur expérimentation par la communauté humaine.

La socialisation n'est donc pas de tout repos et met à mal l'individu qui, pour une raison ou pour une autre fixe son comportement sur telle ou telle modalité pour aboutir à ce que Freud appelait une " immobilité fascinée ". L'intelligibilité de ces fixations, blocages ou autoréférences peut s'envisager dans une articulation des deux types de niveaux logiques suivants:

(1) les niveaux d'information sociale que nous nommerons: somatique (sexualité), électif (amitié), convivial (coopération), agonal (rivalité ou compétition), spectaculaire (autorité), imaginaire (lois, sacré), écologique (mythes, religions, théories);

(2) les niveaux d'information sociologique que nous nommerons: famille, association, cité, entreprise, institution, nation, État, interEtat.

Les niveaux de type (2) expriment des ensembles humains spécifiques qui se composent, chacun d'entre eux, d'une modalité particulière de niveaux de type (1). Par exemple, on ne confondra pas l'autorité du père ou de la mère (autorité-famille) avec celle du professeur (autorité-institution), la rivalité entre frères et soeurs et la rivalité entre collègues d'entreprises, etc. Il est a noter que ces ensembles ne doivent nullement être envisagées sous la forme classique d'entités figées et closes mais, au contraire, comme des processus, ainsi d'ailleurs que les individus qui les composent.

L'apprentissage de la pratique et de la distinction des niveaux d'information sociale (type (1)) commence dans la famille. L'apprentissage des différents types de ces niveaux (type (2)) ne peut se faire qu'en sortant de la famille. L'apprentissage et la distinction des niveaux d'information sociale tels que définis plus haut, consiste, pour chacun d'entre eux, à sélectionner précisément une modalité d'usage de son corps. Considérons que la vue, l'ouïe, la pensée, les articulations, le goût, l'odorat, etc. constituent des formes organiques exclusives; je dis " exclusives ", car voir n'est pas entendre, goûter n'est pas sentir, etc. Je propose alors de penser que les passages d'un niveau d'information sociale à un autre, par exemple, s'effectuent par la mise en activité ou la mise provisoirement en veilleuse de telle ou telle de ces formes organiques que j'ai nommées, à seule fin de cohérence logique: niveaux d'information socio/organique.

On remarquera que l'intelligibilité de ces différents niveaux, s'ils constituent des modalités spécifiques d'interaction dynamiques entre les individus, a l'avantage de faire l'économie du concept paradoxal de communication. En effet, aucun de ces niveaux ne constituent ici des moyens de communication car, dans la théorie proposée, il n'y a pas de but que ces soi-disant moyens permettraient d'atteindre.

 

2. Une des sources du problème: la quête illusoire de l'identité

Les problèmes de socialisation seront donc interprétés comme des difficultés rencontrées par les individus à effectuer ces passages de niveaux; car, n'étant pas clairement distingués, les changements de comportements qu'ils exigent ne peuvent pas être mis en oeuvre.

Je considère que c'est dans la confusion (ou la non distinction) des niveaux que se constitue le symptôme. Faute de savoir exprimer des différences, on construit des ensembles hiérarchisés fondés sur l'identité. Par exemple, la xénophobie et le racisme est l'un de ces symptômes; on dit alors, comme certains démagogues: " j'aime mieux ma mère que ma tante, mes frères et soeurs que mes amis, ceux de mon pays que les étrangers... ", et ainsi de suite. Ce symptôme se situe dans la construction d'un principe absolu d'" amour " dont l'intensité se mesure sur une échelle hiérarchique; la pensée, c'est-à-dire le comportement, se trouve alors figée dans une " immobilité fascinée ". Et ainsi, on ne peut saisir que ces différences ne sont pas mesurables à une même aune, mais impliquent au contraire, pour passer de l'une à l'autre, des changements de comportements dont il n'y a aucun sens à dire que l'un vaut davantage que l'autre. Ce sont justement ces différences, que l'articulation des niveaux précédents, que je n'ai pu, dans le cadre de ce court article, qu'esquisser rapidement, permet de saisir.

Considérons-nous donc comme un processus dynamique qui part, disons, de la rencontre de deux gamètes jusqu'à notre mort. La seule saisie de ce processus fulgurant devrait nous empêcher de parler d'identité, c'est-à-dire d'état figé. Je propose donc de partir d'un principe de différenciation, c'est-à-dire, encore une fois, de création de différences ou, comme je l'ai proposé plus haut, d'information. En ce sens, " Être ou ne pas être ", telle n'est donc pas du tout la question. Nous ne sommes pas quelque chose, nous laissons cristalliser notre pensée par l'effet que l'usage abusif du verbe être provoque. La pensée se trouve stupéfiée et anesthésiée comme l'ouïe de celui qui abuse du Baladeur. Nous entrons en autoréférence avec nos propres productions; et c'est justement la définition que je propose, dans ma théorie, pour le concept de paradoxe.

La logique de l'identité, que nous traînons avec nous comme une vieille pierre que les philosophes et les religieux, toujours en quête d'absolu, nous ont léguée, est aussi celle qui prévaut dans la manière dont nous considérons les ensembles humains tels que État, nation, peuple, ethnie, et qui n'engendre pas seulement des confusions regrettables, ce qui ne serait pas bien grave, mais surtout des massacres quotidiens. " Je suis cela, et tu es irréductiblement autre ", " j'appartiens à tel groupe, et toi à tel autre ", et ainsi de suite. Ce type d'arguments, qui sonne comme une évidence tellement il est partagé, est justement celui dont je propose de nous émanciper. Et je pense que les arguments moralistes tels que " nous sommes tous frères ", " nous devons nous aimer les uns les autres ", etc., ne font qu'ajouter à la confusion. Nous avons plutôt besoin d'une conception créatrice et responsable de l'individu humain où des expressions telles que: " voici comment le monde fonctionne " ou encore: " je parle au nom de ... " seraient bannies, car elles reposent sur l'idée, suffisamment expérimentée désormais pour la mal juger, que lorsqu'un être humain parle, c'est la " nature ", ou " Dieu " qui parle à travers lui.

Une des conséquences communément admises de la conception figée ou identitaire de l'individu se retrouve dans l'attribution aux ensembles humains de qualités qui ne peuvent s'appliquer qu'aux individus. Quotidiennement nous entendons des expressions telles que: " les gens pensent ceci ou cela "; " le peuple pense cela ", et ainsi de suite. Par exemple, à chaque proclamation du résultat des élections nous entendons des phrases comme: " La volonté des gens s'est exprimée ... "; " Le peuple a manifesté son intention ... ", etc., où l'intention et la volonté sont attribuées à un ensemble humain comme à un individu, laissant entendre qu'au moment du vote, chacun était animé par le même projet collectif. Ces expressions ne sont pas des figures de styles. Elles expriment au contraire l'usage courant de la confusion que nous faisons entre les ensembles humains et les individus qui les composent.

 

3. Pour une conception non hiérarchique des ensembles humains

Les drames bosniaque, rwandais, tchétchène, etc. sont les symptômes d'un mal dont le traitement repose sur une nouvelle manière de concevoir les ensembles humains et sur l'inversion de la logique hiérarchique actuelle. Commençons, en guise d'exemple, par l'urgente distinction État, nation.

Les anciens Grecs inventèrent le terme de citoyenneté pour signifier l'appartenance à la cité. On a ensuite inventé le terme de nationalité pour signifier l'appartenance à la nation qui regroupait plusieurs cités. Mais lorsque nous sommes passés au niveau étatique moderne, c'est-à-dire à celui qui regroupe plusieurs nations, nous sommes curieusement revenus au terme de citoyenneté. Ainsi, au Canada et aux États-Unis, par exemple, on est citoyen canadien ou américain de nationalité italienne (on dit les italo-canadiens) ou africaine (on dit les afro-américains), etc. En France, il y a eu fusion entre citoyenneté et nationalité. Je pense que beaucoup de problèmes actuels viennent de ces confusions, et beaucoup de discours creux sur l'identité nationale, l'identité tout court et autres massacres pourraient être évités.

Je voudrais proposer un aperçu rapide de la nouvelle manière d'aborder les individus et les ensembles humains que je propose comme application de la théorie de l'information générale. Pour plus de détails j'invite le lecteur à se reporter à mon ouvrage Pour une théorie de l'information générale, Paris, ESF, 1993. Mais il ne peut s'agir d'autre chose que de la conception selon laquelle nous autres, êtres humains, en tant qu'individus créateurs, inventons, construisons, vivons et pensons ces ensembles dynamiques. Une telle théorie doit donc impérativement reposer sur la généralisation des droits de l'individu. De ce fait, elle se fond également dans ce qui pourrait être une nouvelle charte de l'ONU, puisqu'aucun des problèmes humains fondamentaux aujourd'hui ne peut être abordé autrement que mondialement. Mais, pour éviter les confusions, je l'appellerais Propositions pour une charte d'une Assemblée des Représentants des États. Voici donc quelques propositions. (Comme je ne pourrais présenter ici que quelques-unes des propositions qui constituent cette charte, je prie encore le lecteur intéressé de se reporter à ma Lettre ouverte à l'ONU, dans l'ouvrage précédemment cité).

1. Considérant que seuls les individus naissent, pensent, éprouvent du plaisir, souffrent et meurent, il ne peut y avoir de considérations supérieures à celle reconnues aux individus qui sont, par principe, inaliénables; les considérations que nous attribuons aux familles, aux associations, aux cités, aux nations et aux États leur sont donc subordonnées et non l'inverse;

2. Il ne peut y avoir d'État qui soit lui-même constitué d'États sans engendrer des paradoxes insurmontables et des catastrophes humaines déjà expérimentées (URSS, etc.);

3. Tout État doit être composé de nations reconnues et représentées; les concepts d'ethnie, de minorité nationale, de nationalité et de peuple, sont remplacés par celui de nation.

4. A l'ONU (ou à une quelconque Assemblée des Représentants des États), il ne peut être représenté démocratiquement que des États et non des super-Etats eux-mêmes composés d'États. Ou alors, il faudrait admettre que l'humanité va s'intégrer en zones géographico-super-étatiques (Asie, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe, Afrique, etc.), et cela nous prépare alors de belles "Yougoslavie" en perpective. La question est: peut-il y avoir un niveau (d'information) intermédiaire entre l'État et l'ONU (des fédérations d'États) sans que cela provoque des paradoxes et des conflits juridiques (de représentation) insurmontables? Car on se demande sur la base de quel droit peuvent siéger ensemble les représentants de fédérations d'États et ceux des États qui les constituent;

5. Tout État doit pouvoir garantir les droits fondamentaux des individus, les seuls inaliénables. Par conséquent, sa taille ne doit être ni trop petite (pour garantir les droits des nations qui le composent et pour être représentable à l'ONU) ni trop grande afin de ne pas engendrer une administration pléthorique et impuissante à garantir les droits individuels (ex: la Chine, l'Inde, la Russie, les U.S.A.).

On remarquera que le concept d'État proposé ici change de sens par rapport à celui que l'on utilise dans les sciences politiques depuis le XIXè siècle, où l'on oppose toujours État et société civile; l'État étant considéré comme une sorte de corps séparé du reste de la société. On sait que cette définition pose des problèmes aux spécialistes et beaucoup d'entre eux (voir par exemple Stanley Hoffmann, dans Politique étrangère, n°4, hiver 1994-1995) devant l'imbroglio actuel appellent à une nouvelle conception de l'État. Je propose de considérer l'État moderne comme la forme actuelle du niveau spectaculaire (niveau de type (1)) - autrement dit la manière dont s'exerce l'autorité - au niveau multinational d'un ensemble humain. Par exemple, le niveau multinational dans la France de l'ancien régime était représenté par les provinces et leurs différentes langues et coutumes; aujourd'hui, il serait considéré différemment; dans ma Lettre ouverte à l'ONU, j'ai proposé la définition suivante du concept nation: " une nation est un ensemble humain qui se reconnaît comme distinct à l'intérieur d'un État soit par la langue, soit par la tradition, soit par le territoire, ou encore par tout autre différence ou ensemble de différences qui pourrait être invoquée et reconnue ". Pendant que le niveau étatique moderne se construisait, le niveau spectaculaire national (ou régional, etc.) perdurait la plupart du temps tout en se transformant; il en fut de même avec le niveau spectaculaire urbain (mairie, etc.) et familial (le père et/ou la mère, etc.). Notons au passage qu'en France, par exemple, il y a au moins un niveau de trop: le niveau départemental, qui devrait être supprimé. Du point de vue proposé ici, la mairie, en tant que niveau spectaculaire urbain, est à la commune ce que l'" État ", tel que l'entend la science politique classique, est à la société civile. Mais la mairie n'est pas davantage un corps séparé de la commune que l'État ne doit l'être du reste de la population. Ce n'est, encore une fois, que la forme légitime de l'autorité et de ses modalités d'application à ce niveau humain et rien de plus. De ce point de vue, la science politique académique, en considérant l'État comme un ensemble de corps constitués séparés du reste de la société, qu'elle nomme société civile, ne fait que légitimer cette séparation. C'est pourquoi dans notre réinterprétration du processus de socialisation, une nouvelle conception des États, des nations, etc., ainsi que de leurs rapports, s'avère nécessaire et, pour tout dire, urgente.

 

4. Une première urgence, l'abandon du concept d'Etat-nation, enfant chéri de la science politique

Tout cela suppose donc que l'on abandonne définitivement le concept d'Etat-nation (un État, une nation), né avec la révolution française, enfant chéri de la science politique, mais qui s'est, par expérience, révélé monstrueux. Les bolcheviques de 1917 s'appuieront sur lui pour le transformer en Parti-Etat, et les nazis le renverseront en Nation-Etat (une nation, un État; ce qui est d'ailleurs la logique qui est en train de se développer dans les drames actuels).

Comme application de ce principe, la première des choses à faire dans la résolution du drame yougoslave, pour ne prendre que cet exemple d'actualité, c'est de se donner les moyens de contraindre les représentants des États nouvellement créés à inscrire dans leur constitution la reconnaissance de la multinationalité afin de garantir les droits des individus qui se réclament des autres nations qui les composent. On voit tout de suite à quoi nous nous heurtons en proposant cela: ceux qui seraient susceptible d'imposer ce principe ne le respectent pas eux-mêmes. C'est pourquoi ils ne peuvent rien faire; rien n'est donc plus urgent que de changer de mode de pensée et de pratique en ce domaine. N'oublions pas que ce qui a déclenché le drame c'est la reconnaissance unilatérale de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie par le gouvernement Allemand. Pourquoi? Parce que ceux qui ont pris cette décision considéraient qu'il était légitime de penser que chaque nation doit avoir un État si elle le demande. Voilà justement le problème. La tradition de l'Allemagne est d'identifier État avec Heimat, c'est-à-dire avec nation entendue comme patrie, terre des pères. C'est pourquoi les Allemands de la Volga, par exemple, qui ne parlent plus l'allemand depuis longtemps ont pu demander le droit d'être à nouveau Allemand. C'est en arguant de cette même idée qu'un groupe de canadien français avait demandé le droit d'obtenir la nationalité française. La tradition française, procède, depuis la Révolution, de la confusion inverse: un État égale une nation. D'où les arguments retors que l'assemblée nationale opposait, lorsque les nationalistes corses manifestaient violemment, pour leur signifier qu'il n'y avait ni " peuple corse ", ni " nation corse ".

Cependant, la distinction État nation ne peut être envisagée clairement que si l'on conçoit du même coup que le concept d'identité, comme je l'ai dit précédemment, est en même temps un monstre logique. Au lieu d'identité, nous parlons pour l'être humain de processus de différenciation qui s'effectue par la création d'identifications différentes mais où la hiérarchie n'a pas de sens car aucune ne peut valoir plus que l'autre; être membre d'une famille, citoyen d'une ville, d'une nation, d'un état et de l'humanité, constituent des modalités différentes d'identification, mais il n'y a aucune modalité de toutes les modalités que l'on pourrait appeler identité. C'est pourquoi la quête de l'identité ne peut pas être autre chose qu'une chimère.

Pourquoi personne ne semble avoir d'arguments assez solides à opposer aux démagogues qui disent: " j'aime mieux ma fille que ma nièce, le " pur laine que l'étranger " et ainsi de suite? Parce que la plupart d'entre nous pensons et agissons aussi selon cette formule tout en refusant de le dire par moralisme. Nous avons besoin d'autre chose, car la hiérarchie des poupées gigognes est employée par tous et les événements actuels nous montrent que le moralisme est impuissant car il court toujours le risque du retour du refoulé. C'est donc notre logique qu'il faut changer.

Les ensembles humains, familles, associations, cités, nations et États, ne doivent donc en aucune manière être considérés comme des ensembles hiérarchiques, telles les classes inclusives de la théorie des ensembles. La théorie des ensembles humains que je propose ne peut être fondée que sur la responsabilité de l'individu où nul ne doit pouvoir invoquer un quelconque " intérêt supérieur " d'un État pour bafouer les droits des individus, des familles, des associations, des cités et des nations qui le composent.

Les ensembles humains constituent des différences dynamiques intelligibles et nullement des structures closes ou " réelles ". Encore, une fois, seul l'individu naît, pense, fait des propositions, créé, éprouve du plaisir, souffre et meurt. A chaque fois que nous entendons parler d'intérêt supérieur de quoi que ce soit, n'oublions pas que c'est toujours un individu qui parle et qui n'applique pas sa proposition à lui-même. En ce sens, toute proposition de ce type, qui ne s'applique pas à celui qui l'énonce, doit être rejetée comme humainement nuisible. Nul ne pourra donc invoquer un quelconque " rang ", par définition contradictoire et illégal eu égard des droits, pour justifier ou s'octroyer un quelconque privilège.

Jacques Jaffelin

 

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