Comment s'émanciper du concept métaphysique de temps fléché.

Prigogine-Stengers et la perte de l'équilibre.

 

La lecture de Prigogine et Stengers permet de préciser la théorie de l'information générale sur un certain nombre de points. Notamment les problèmes logiques ayant trait à l'idée de système, au concept de population, et d'autres encore. Les ouvrages que je vais commenter ici rassemblent, en condensé, presque tous les paradoxes que la théorie de l'information générale à résolu.

J'aimerais commencer par faire un commentaire approfondi du livre d'Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, Entre le Temps et l'Éternité, Paris, Fayard, 1988. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent une révision complète de la thermodynamique ainsi que de la notion d'irréversibilité et d'entropie qui sont rattachées au second principe. Il mettent bien en évidence les paradoxes auxquels étaient parvenus la thermodynamique de Boltzmann selon lequel:

"L'irréversibilité n'est qu'une apparence au-delà de laquelle règne l'éternité des lois de la dynamique." (page 23)

La dynamique est éternelle et se présente sous la forme paradoxale suivante: plus c'est dynamique, plus c'est statique. Toute la dynamique depuis Galilée avait nié le "temps" tel que Prigogine et Stengers le pensent (par exemple dans le pendule, l'oscillation est une dynamique intemporelle). Car pour P. et S., le temps c'est un "écoulement" qui "préserve", "crée" et "détruit". P. et S. ne nous disent pas comment le temps s'y prend-il pour s'"écouler" ni quel est le lit de ce temps-là. On a vraiment l'impression ici de nager en pleine magie.

Boltzmann voulut introduire en physique ce que Darwin avait introduit en biologie; donner un sens à l'évolution au niveau des phénomènes fondamentaux. Mais il recula devant la notion d'irréversibilité. Il emprunta à Darwin la notion de population en opposition à celle d'individu. Mais cette distinction n'allait pas au-delà sur le plan logique. Ainsi, l'unité biologique pour Darwin était l'espèce. De même, pour Boltzmann, une population de particules en collision évoluent globalement de manière à atteindre un minimum où positions et vitesses sont stables. C'est la fameuse fonction H qui décrit une évolution irréversible d'une population de particules vers un état d'équilibre.

L'état d'équilibre statistique se caractérise par la disparition progressive de toute "différence". La différence entre les deux visions, Prigogine et Stengers la décrivent justement ainsi:

"Certes, toutes deux substituent l'étude des populations à celles des individus et mettent en évidence le rapport entre "petites" variations (variabilité des individus, collisions microscopiques) et évolution d'ensemble correspondant à une échelle de temps longue, mais la première tente d'expliquer l'apparition d'espèces adaptées selon des modes de plus en plus complexes et divers de leur environnement, alors que la seconde décrit une évolution vers l'uniformité."(page 24)

Ce que ni Darwin, ni Boltzmann, ni même Prigogine, n'ont pu envisager c'est que, ce qui apparaît à un niveau de l'information comme une "population", apparaît à un autre niveau comme un "individu" ou un élément. Par exemple, un individu (organisme) d'une espèce est en fait une "population" d'organes, eux-mêmes, une population de cellules, etc.. De même une "population" ou espèce, telle que Darwin l'envisage peut être considérée, du point de vue de l'information générale, comme un "individu" dans la "population" des espèces, et ainsi de suite. Mais pour comprendre ce point de vue, il nous a fallu construire une nouvelle logique où ce n'est pas le concept de population qui remplace a priori l'individu comme objet logique d'étude, mais le concept de population qui remplace a priori l'individu comme objet logique d'étude, mais le concept de niveau d'information. La métaphysique de la "population" engendrait ainsi une série de paradoxes: celui de la poule et de l'oeuf (qui est premier, l'individu ou l'espèce?), l'environnement et l'espèce (plus les espèces s'adaptent à l'environnement plus ce dernier change), etc.. Nous avons vu comment résoudre ces paradoxes.

Boltzmann, soulignent P. et S., va se trouver confronter "entre l'ouverture de la physique à la temporalité et sa fidélité à la dynamique dont il découvrait les contraintes", l'équivalence de la cause et de l'effet.

"L'évolution engendrée par les collisions n'est donc irréversible qu'en apparence. A partir d'un état initial différent, les collisions doivent pouvoir recréer ce que détruisent les collisions mises en scène par Boltzmann." (page 27)

On se souvient que ce fut exactement le même argument qu'a employé Einstein devant Besso. La position de Boltzmann est résumée ainsi:

"le monde que nous observons n'est qu'une fluctuation locale dans un Univers qui, globalement, ignore la direction du temps, en d'autres régions de l'Univers, statistiquement aussi nombreuses que celles qui partagent notre flèche du temps, l'entropie serait décroissante."(page 30).

Et P. et S. ont raison de souligner que:

"la négation de l'irréversibilité du temps, qui fut pour Boltzmann une solution de désespoir, est devenue, pour la plupart des physiciens de la génération d'Einstein, le symbole même de ce qui, pour eux, est la vocation de la physique: atteindre au-delà du réel observable une réalité intelligible intemporelle. [...] Les mystiques cherchaient à vivre ce monde comme une illusion; Einstein, lui, entend démontrer qu'il n'est qu'une illusion, et que la vérité est un Univers transparent et intelligible, purifié de tout ce qui affecte la vie des hommes, la mémoire nostalgique ou douloureuse du passé, la crainte ou l'espoir de l'avenir." (page 31).

Boltzmann restaurait donc la réversibilité à partir du principe de raison suffisante de Leibniz et de l'équivalence entre la cause "pleine" et l'effet "entier". C'est d'ailleurs un peu comme cela que les généticiens conçoivent la "reproduction" des êtres vivants; le code génétique est le garant de l'identité entre la cause et l'effet. La vie d'un être humain, par exemple, se restaure ainsi par le code. La "reproduction" est à la génétique ce que l'identité et le principe de raison suffisante est à la dynamique; s'il n'y a pas de "frottement", le pendule remonte de la même hauteur qu'il est tombé: son mouvement se reproduit. De même, sans fluctuations de l'environnement, la cellule se "reproduira" identique à elle-même. Dans les deux cas, il y a identité entre l'"avant" et l'"après".

Prigogine et Stengers abordent un point très intéressant dans le chapitre II Des dieux et des hommes. Ils se proposent de répondre à la question: Qu'est-ce que comprendre le monde? Il reprend alors le dialogue qu'avait eu Tagore, le grand poète et philosophe indien, avec Einstein. Pour ce dernier, il existe une réalité indépendante de l'esprit humain sans laquelle la science n'aurait pas de sens. Pour Tagore, au contraire, la réalité que vise la vérité est toujours relative:

"le papier a une réalité, infiniment différente de la réalité de la littérature. Pour le type d'esprit que possède la mite qui dévore le papier, la littérature est absolument inexistante, mais, pour l'esprit de l'homme, la littérature a une plus grande valeur de vérité que le papier lui-même. De même, s'il existe une vérité dépourvue de relation sensible ou rationnelle avec l'esprit humain, elle restera néant aussi longtemps que nous resterons humains." (page 39)

Et Prigogine et Stengers s'élèvent justement contre la tradition épistémologique en physique et ...

"En particulier, l'idéal d'une compréhension du monde qui élimine totalement celui qui le décrit, et qui maintient au coeur de la physique la référence à Dieu, seul capable de donner sens à la connaissance du "réel en soi", n'a pas pour alternative une conception du savoir purement pragmatique." (page 40)

Nous avions déjà rencontré ce problème auparavant. Jusque-là je partage assez les constats de P. et S.. Cependant, je ne les suis plus lorsqu'ils disent...

"[...] que la découverte de Hubble, selon laquelle les galaxies s'éloignent les unes des autres proportionnellement à leur distance, et la découverte de Penzias et Wilson du rayonnement homogène et isotope de corps noir qui baigne notre univers, se sont conjuguées pour nous imposer la conception d'une histoire globale de l'Univers marqué par une origine qui remonterait à quelque quinze milliard d'années." (page 31, c'est moi, J.J., qui souligne)

Puis, à la page 44

"Loin de retrouver, au-delà des phénomènes à notre échelle, un monde qui échappe au temps, c'est un monde actif, au sein duquel des particules se créent et disparaissent à chaque instant, qui s'est imposé à la surprise des physiciens."

Car alors, tandis qu'ils affirment avoir pris position pour Tagore contre Einstein, on ne voit pas en quoi une conception du monde s'est "imposée" à nous à partir de l'expérience. Je ne pense pas que Tagore eut été d'accord avec cette conception de la compréhension. Tagore insistait au contraire sur une relation entre sensibilité et intelligence d'une part et monde d'autre part et non sur une imposition du monde sur l'intelligence et la sensibilité, car alors, tous les êtres humains interpréteraient tous les faits de la même façon. Ce qui signifie qu'il n'y aurait non pas interprétation mais identité entre le monde et la conception du monde; identité qui est précisément l'idéal classique de la physique (encore tout à fait d'actualité, comme nous l'avons vu par ailleurs) et que dénonce très justement Tagore et avec lui Prigogine et Stengers. En fait, le livre de P. et S. est plein d'incohérences de ce type faute d'avoir fait attention à la construction de ces concepts. Il en va de même avec le terme de "découverte", employé constamment par P. et S. lorsqu'ils parlent de proposition théorique. On sait que Mach déjà employait le terme d'"invention" pour désigner les théories scientifiques, ce qui est conforme aux vues de Tagore aussi. Car l'idée que la mite a du papier n'est ni plus juste ni plus fausse que celle de l'homme (d'ailleurs variable), elles constituent, toutes deux, des inventions sur le monde ou des relations différentes.

Ce qu'il est important de constater c'est que ni la physique actuelle, ni les mathématiques actuelles, comme nous avons essayé de le montrer précédemment, ne permettent d'envisager l'irréversibilité et la complexification croissante.

Dans le chapitre III, Quel regard sur le monde?, P. et S. parlent de la vie en termes métaphysiques, c'est-à-dire à partir d'une origine absolue. La vie apparaît alors comme un événement unique dans l'univers alors que tous les événements sont uniques (il n'y a qu'une Terre, qu'un Soleil, qu'une Galaxie (comme la nôtre) et qu'un Prigogine. Malheureusement cette "vérité" ne peut bien entendu pas être prouvée scientifiquement parlant puisque la vérité scientifique repose justement sur l'idée inverse, celle de la répétition ou de la reproductibilité des expériences. Si rien ne se reproduit identiquement à lui-même cela signifie que toute la détermination de la preuve scientifique actuelle est inopérante pour comprendre le monde autrement. Mais on peut dire aussi que sa "vérité" est ailleurs; par exemple dans la succession des expériences comme relation au monde et transformation du monde, et non pas comme recherche de la preuve d'une "vérité" posée a priori. La "vérité" de l'activité scientifique n'est pas la même que la "vérité" recherchée par la science elle-même.

Pour définir leur nouveau paradigme P. et S. énoncent trois exigences:

1- "La brisure de symétrie entre l'avant et l'après."

2- "Donner un sens à la notion d'événement."

3- "Que certains événements soient susceptibles de transformer le sens de l'évolution qu'ils scandent." (page 47)

Cependant, P. et S. ne peuvent pas vraiment comprendre les différences ou la différenciation qu'il veulent mettre en évidence car il font une distinction arbitraire entre individu et population; distinction qu'ils relient statistiquement. Nous avons vu ce point précédemment. Il disent par exemple:

"Une espèce n'est que statistiquement homogène" (page 47)

Ce qui ne veut strictement rien dire logiquement et ne permet sûrement pas de construire une différence logique entre individu et population. P. et S. entreprennent aussi de montrer que la notion d'irréversibilité, introduite dans le second principe de la thermodynamique, a changé de sens. Il ne signifie plus évolution irréversible vers l'équilibre. Et pour expliquer cette nouvelle orientation, P. et S. prennent l'exemple de deux enceintes reliées entre elles et remplies par deux gaz différents dont on a imposé une différence de température. On remarque alors que la différence de concentration des molécules des deux gaz est proportionnelle à la différence de température. Et P. et S. transgressent immédiatement dans leur explication le principe contre lequel ils se sont élevés précédemment: celui de s'exclure totalement dans leur explication. Et ils poursuivent ainsi:

"nous pouvons voir le "désordre" produit par le maintien de l'état stationnaire (la différence de température entre les deux enceintes) comme ce qui nous permet de créer un ordre, une différence de composition chimique entre les deux enceintes." (page 50)

On se demande bien en quoi l'expérimentateur qui travaille dur pour maintenir l'"état stationnaire" que représente la différence de température entre les deux enceintes, constitue un "désordre". P. et S. oublient alors que ce qu'ils nomment "désordre" est en fait du travail humain, c'est-à-dire ce que l'on rencontre de plus complexe dans la nature. On voit par là qu'il n'est pas toujours facile de respecter les principes que l'on se donne, surtout lorsqu'on essaie de réconcilier l'irréconciliable. La même remarque pourra être apportée à l'explication que donnent P. et S. de l'apparition des fameuses "cellules de Bénard" dans un liquide chauffé dans un récipient. Le récipient, le chauffage, le liquide, l'observation, etc. ne sont pas du "désordre" mais le résultat d'un travail extrêmement complexe.

La fameuse notion d'auto-organisation introduite alors, est en fait le résultat d'un travail pensé extrêmement complexe. Cette notion quasi magique d'auto-organisation ne décrit en fait que des processus mécanique. Tandis que l'organisation réelle repose sur une différenciation accélérée des composants (ex: l'épigenèse). Un organisme (une organisation ; nous avons besoin de concepts précis) repose sur une différenciation des organes; tandis que l'auto-organisation dont parlent P.et S. repose sur une identité des composants. Ils prennent en effet un exemple complètement mécanique de simulation par ordinateur d'organisation moléculaire avec des objets numériques (figurés par des disques) nécessairement stables et identiques formellement (cf. p. 53). De fait leur explication est complètement fallacieuse. En effet, comme il ne peut y avoir de différence de mouvement sans différence de forme, un processus de différenciation des éléments est à la base de l'auto-organisation dont ils parlent.

Ce que P. et S prétendent montrer, c'est que la "matière", sous certaines conditions (lesquels? Et quelle est la différence entre les "conditions" et la "matière" elle-même? Y aurait-il quelque part des "conditions" sans "matière"?) semblerait créer de la nouveauté spontanément, magiquement. Si P. et S. ne participaient pas de la vieille dualité métaphysique de la matière et de l'esprit, de la nature et des hommes, etc., ils verraient qu'eux-mêmes, en tant que phénomènes naturels, créent du "nouveau spontanément". Ce qui est également curieux c'est, compte tenu de leurs présupposés, le vocabulaire qu'ils se donnent pour étayer leurs explications mécaniques, dans leur expérience de simulation, par ex: " "comme si", les molécules s'attiraient" (p. 58) ; les tourbillons [...] "recrutent" [...] des molécules (p.54); les "molécules" (pour des disques en image d'ordinateur) (p.54). La métaphysique de la population se perçoit très bien dans cette phrase:

"La simulation permet de "voir" ce que signifie l'apparition de corrélations à longue portée: la naissance d'un comportement macroscopique nouveau qui n'a pas pour origine de nouvelles interactions élémentaires, mais se réfère à la population comme telle, à ce que les unités élémentaire font "ensemble"." (p. 54)

On a beau mettre ensemble entre guillemets, on voit très bien ce que P. et S. veulent nous faire penser. Qu'un ensemble est plus que la somme de ces parties. Voilà une grande nouveauté! Mais comme nous avons vu que la notion d'ensemble et de partie est toujours relative puisque que qui apparaît comme un ensemble à un niveau est une partie à un autre niveau, il n'y a là aucune explication.

Une autre notion, je dirais occulte puisque non définie, introduit dans le corpus explicatif de ces chercheurs est celle de "coût" entropique. On nous dit:

"Les tourbillons de Bénard sont plus coûteux en entropie que l'état stationnaire, devenu instable, qui correspondrait à la même différence de température [...]" (page 59)

Je renvoie le lecteur à la phrase complète. Ce que veulent dire ici P. et S. c'est que l'organisation spontanée du liquide à partir d'une contrainte extérieure imposée (une différence de température) exige moins d'énergie pour son maintien que son absence. Autrement dit que l'ordre coûte moins cher que le désordre. Et bien, c'est précisément ce point capital sur lequel repose toutes les sciences dites de la complexité, intelligence artificielle comprise, qu'il nous faut nécessairement revoir.

Et là encore, l'explication est la même, car, en affirmant cela, ce qui mécaniquement semble évident, nos auteurs transgressent encore le principe de Tagore qu'ils se sont données comme profession de foi compréhensive. La notion de coût entropique n'a résolument aucun sens. Le terme même de coût exige une mesure, et une mesure exige un étalon. Par exemple, un hamburger coûte 2.50$. Or, il n'y a aucun étalon absolu pour mesurer l'entropie. L'entropie n'est pas mesurable autrement que comparativement. Elle n'est en fait qu'une idée générale pour comprendre l'évolution d'un système clos. Mais on ne peut pas jouer sur deux tableaux à la fois ; contester la thermodynamique dans son second principe, et reprendre son explication générale de la croissance d'entropie de tout système. P. et S. le font sans vergogne me semble-t-il. On aboutit ainsi à l'explication finale que le complexe est plus coûteux en entropie que le simple, qu'un être humain est moins coûteux qu'une amibe, qu'un ordinateur est moins coûteux qu'un marteau. Autrement dit que toutes ces îlots d'"ordre" représentent une perte entropique considérable, ou encore un gain d'énergie. Poursuivons la phrase précitée:

"[...] la chaleur est transportée plus rapidement de la surface inférieure vers la surface supérieure, et il faut donc nourrir le système par un flux de chaleur plus intense pour maintenir une même différence de température. Dans ce cas, il est difficile de dire que la contrainte de non-équilibre impose au système son activité. Celle-ci s'organise spontanément à partir de cette contrainte."

Encore une fois P. et S. excluent résolument eux-mêmes dans l'explication qu'ils donnent du phénomène. C'est-à-dire qu'ils ignorent délibérément que la réalisation de cette expérience a demandé une transformation considérable de la nature, et cette transformation s'appelle l'évolution de la société. Pour observer tout ce que P. et S. observent, il a bien fallu construire des instruments, des laboratoires, des universités, que l'humanité construise et détruise toute une série de choses, extraie des minéraux, construise des villes, fasse des guerres, invente la démocratie.

Tout ceci ne rentre pas dans le compte entropique de P. et S.. Ils s'éliminent eux-mêmes dans leur explication. Ils ne peuvent donc pas voir que toute poursuite de la complexification n'exige ni une perte d'entropie ni un gain absolu d'entropie puisqu'il n'y a pas de système de tous les systèmes qui nous permettrait de mesurer celle-ci. Et si l'on s'arrête à une mesure locale, par l'isolement provisoire d'un "système", on se trompe autant que si l'on disait qu'il en coûte moins cher d'aller à Tokyo en avion aujourd'hui que d'y aller en gallion au XIXe siècle. Car on oublierait alors de prendre en compte toutes les transformations que le monde a dû subir pour passer de la marine à voile à l'aviation civile. On voit bien que la notion de coût est relative.

Il y a derrière tout cela une métaphysique de l'ordre et du désordre qui est assez suspecte en ce qu'elle prétend montrer que l'ordre naît du désordre mais que ce dernier coûte toujours plus cher. Or on a vu que ce que P. et S. appelait "désordre" reposait toujours sur du travail humain. Or, si l'"ordre", conformément à ce P. et S. en disent, est plus complexe que le désordre, on aboutit au paradoxe suivant que le travail humain est moins complexe que les phénomènes qu'il met en évidence. Pourtant, P. et S. semblent se rendre compte de ce problème dans la phrase suivante:

"Comment juger a priori ce qu'"est" l'homme, ce que sont les concepts pertinents pour définir son identité, si déjà l'identité d'un système physico-chimique est relative à son activité?" (p. 65)

Par ailleurs, il faut mentionner que P. et S. sacrifient à l'impératif kantien lorsqu'ils envisagent la notion d'évolution:

"C'est pourquoi nous avons caractérisé la notion d'évolution non pas en termes de "concepts" qui seraient censés répondre à nos questions, mais en termes d'exigences minimales, de conditions sans lesquelles le problème ne peut-être posé." (p. 64)

La question des conditions a priori n'a pas de fin, elle n'est qu'une limitation arbitraire de l'activité humaine qui se prend pour définitive. Nous pouvons toujours, en effet, poser la question: quelles sont les conditions qui permettent d'énoncer ces conditions? et ainsi de suite. P. et S. posent des questions fondamentales et mettent bien en évidence les différents écueils sur lesquels échouent actuellement l'activité scientifique. Je pense cependant qu'il ne vont pas assez loin dans leurs investigations et leurs questionnements. Par exemple, je relève dans la phrase suivante:

"Il est frappant de constater que les théories sociales et politiques, mais aussi les révolutionnaires, les créateurs de mode, les techniciens de la publicité, etc., sont confrontés à la même question: qu'est-ce qu'une instabilité? Comment la favoriser, ou, au contraire, s'en prémunir? Mais la situation est ici bien plus complexe qu'en physique: contrairement aux molécules, les hommes se souviennent, imaginent, établissent ou inventent des corrélations, bref, sont susceptibles de se poser le problème de ce qu'ils vivent." (p. 66)

P. et S. établissent la rupture arbitraire du sens commun en posant, sans le le penser vraiment, les notions d'imagination et de mémoire ("se souviennent"), comme spécifiques à l'homme. Nous avons vu précédemment aussi, qu'il fallait revoir cette apparente évidence ou cet acquis du sens commun qui repose sur une métaphysique de la sensibilité et d'un modèle mécanique de la notion de mémoire qui a conduit aux impasses actuelles de l'"Intelligence Artificielle". Ce sont précisément ces évidences qui doivent constituer nos principales interrogations. Ce sont précisément elles qui entretiennent, sans que nous nous en rendions compte, le cloisonnement arbitraire entre les disciplines et qui empêchent leur interfécondation. C'est ainsi que nous pourrions très justement, comme nos auteurs nous y invitent, envisager:

"[...] la possibilité d'une articulation positive entre les sciences, de questions qui ne les referment pas sur leur spécificité, mais les ouvrent à la possibilité de questions auxquelles les autres sciences sont confrontées." (p. 66)

Puis, la page suivante:

"De nouveaux concepts, porteurs tout à la fois de rapprochements inattendus et de distinctions insoupçonnées, déstabilisent aujourd'hui les catégories les mieux établies et établissent entre les sciences des voies de communication multiples. (p. 67)

Cependant, un exemple immédiat montre que cette profession de foi n'est pas si facilement applicable. J'en donnerai un exemple dans la phrase suivante:

"L'histoire de la vie peut sans doute être lue, comme l'histoire d'une démultiplication de la "sensibilité", comme l'incorporation, par l'organisme vivant actif, d'interactions faibles qui deviennent autant d'informations tissant ses rapports à son monde." (p.61)

J'aurais bien voulu poser ici deux questions:

1- que signifie "un être vivant actif"?

2- que signifie "des interactions faibles qui deviennent autant d'informations"?

La notion d'information est ici invoquée dans son sens commun et on se demande bien quelle est son statut dans la problématique de nos auteurs. Pourquoi est-elle mise en italique? (soupçonnerait-on quelque chose?). Quel est le rapport entre "information" et "interactions faibles". Comment l'organisme "incorpore"-t-il ces "interactions faibles" qui se transforment magiquement, on se sait trop comment mais on fait comme si on le savait, en "autant d'informations"? J'ai montré précédemment que cette métaphysique de l'information était comme la force de Newton que Einstein avait justement voulu supprimer comme principe explicatif indépendant des phénomènes. Nous rencontrons là aussi la même notion commune de l'information que nous retrouvons dans toutes les sciences et dont nous déjà avons montré précédemment vers quels paradoxes elle nous conduisait.

Nous retrouvons aussi cette métaphysique du système dans laquelle P. et S. se retrouvent victimes de ce qu'ils dénoncent justement par ailleurs: la poursuite mécanique du même.

"Un même système peut se transformer." (p. 64)

Comme nous ne savons ni ce qu'est un système et ce qui le délimite d'un autre système ni comment les différents systèmes s'agencent eux-mêmes, y aurait-il que des systèmes encore faudrait-il essayer de penser comment ils interagissent entre eux, comment passe-t-on d'un système à l'autre, etc.. Comment passe-t-on du même à l'autre!

La remarque suivante me semble par contre tout à fait intéressante:

"La science serait donc l'alliée naturelle du pouvoir, qui domine ce qu'elle choisit d'ignorer, les hommes qui ne sont ni figures géométriques ni pure subjectivité réflexive." (p. 66)

Dans le chapitre IV (Du simple au complexe) P. et S. abordent ce qui semblerait le plus intéressant pour nous puisqu'ils reprennent l'idée de complexification. Cependant, la complexification est pensée en ajoutant une vieille notion héritée de la mécanique newtonienne: la notion d'attracteur qui devient le maître-concept explicatif. Et alors on ne voit pas le rapport logique existant entre attracteur et complexification. Comme la théorie que je propose remet justement en question la notion d'attraction gravitationnelle, cela me permet de voir immédiatement les incohérences logiques inhérentes aux propositions de P. et S.. Ces incohérences sont les suivantes:

1. P. et S. ne peuvent montrer la différence logique existante entre le "complexe" contenu dans le "simple" et le "simple" contenu dans le "complexe", qui est le fondement théorique (cf. Théorème) de l'information générale. Ainsi, on ne peut comprendre pourquoi un événement simple contient (ou engendre) du complexe (par exemple la Terre qui contient de la pensée humaine) ; et pourquoi un événement complexe (un organisme humain) contient des événement simples (des atomes, du rayonnement électromagnétique, etc.). Ce n'est d'ailleurs pas tant la complexification en tant que processus qui est considérée ici qu'une sorte d'opérateur métaphysique obsessif appelé complexité. C'est le même que l'on retrouve d'ailleurs chez Edgar Morin. La quête de la complexité ressemble à la quête du Graal. Et pendant le temps de la quête on ne s'interroge pas sur le processus en cours, le processus de la quête même et des transformations humaines qu'il engendre.

"Peut-être l'une des leçons les plus intéressantes de la "découverte de la complexité" est-elle donc de nous apprendre à déchiffrer le monde où nous vivons sans le soumettre à l'idée d'une différence hiérarchique entre niveaux." (p. 69)

Nous retrouvons là la vieille idée que l'activité humaine consiste à "déchiffrer" le monde où nous vivons. Par contre le refus de la hiérarchisation des niveaux est très intéressante, et je la partage. L'ennui c'est que les niveaux dont je parle (les niveaux d'information) ne sont tout à fait les mêmes que ceux envisagés par P. et S.

2- Par ailleurs, alors que P. et S. introduisent la notion importante d'irréversibilité, ils réintroduisent la réversibilité par la porte mathématique, en utilisant des coordonnées cartésiennes, dont les fonctions sont, par définition, réversibles. Nous avons vu en effet qu'aucun processus irréversible ne peut être pensé ni décrit avec un système de coordonnées galiléen ou cartésien.

Le point de vue fondamentalement mécanique adopté par P. et S. se retrouvent aussi dans la référence qu'ils font à la théorie des fractales de Benoît Mendelbrot. Cette théorie consiste à penser mathématiquement une succession de différences qui reviennent au même. Ces différences ne sont en fait que des différences d'échelles géométriques, tandis que le phénomène reste identique. La notion de dimension fractionnaire constitue, de mon point de vue, une régression considérable dans la pensée scientifique. Elle postule en effet, bien en amont de la relativité générale, qu'un être fractal, définit géométriquement, reste identique selon un opérateur de changement d'échelle qu'on appelle, disons, attracteur voire attracteur étrange.

P. et S. donnent comme exemple classique de fractale, l'ensemble de Cantor - Voir à ce sujet, les ouvrages de Mendelbrot et de Gleick. Il faudrait dire aussi combien l'épistémologie de P. et S. est en retrait par rapport à "la révolution de la pensée" que nous proposait Einstein, notamment en ce qui concerne l'isolement du temps comme principe explicatif.

Ils essaient également de se débarrasser de la thermodynamique classique en prenant l'exemple étrange du pendule pour expliquer comment une "activité collective erratique" est le contraire du désordre inerte postulé par le second principe.

Par ailleurs, la non distinction des niveaux d'information entre les phénomènes conduit P. et S. a réintroduire l'explication statistique non comme procédure mais comme ontologie. Comme en mécanique quantique. Nous avons vu qu'en fait, l'explication statistique, repose sur la confusion des niveaux d'information. C'est une manière numérique de résoudre cette confusion entre un ensemble de phénomènes et un phénomène de cet ensemble en postulant a priori que leur confusion est mathématiquement réelle. La distinction des niveaux d'information combinée à l'idée d'information générale permet d'éviter cette confusion et de proposer une logique à l'intérieur d'un processus.

Cela rejoint la définition précise des notions de prévisibilité et d'imprévisibilité que nous avons déjà envisagées. On ne peut jamais prévoir quel maillon de la chaîne va se rompre le premier. Et le fait que statistiquement, nous sommes certain, quelle que soit la chaîne, qu'au moins un maillon va se rompre ne change rien. Car dans le premier cas nous avons affaire à une chaîne, tandis que dans le second, nous avons affaire à un ensemble de chaînes. Aucun événement nouveau particulier ne peut donc jamais être prévu à partir d'un ensemble d'événements dont il fait parti.

P. et S. envisagent aussi de penser la relation de l'homme dans son environnement. Mais ils ne remettent nullement en question le dogme darwinien de l'adaptation des espèces à leur environnement. Ainsi, ils envisagent bien le...

"[...] problème si crucial aujourd'hui, de l'action de l'homme sur l'environnement."

(p. 82)

... mais, restant darwiniens, ils ne peuvent pas envisager que ce problème si crucial existe pour toutes les espèces vivantes depuis leur apparition. C'est ainsi que la variation de températures climatiques...

"[...] est interprétée comme le résultat d'un grand nombre de variables, allant de la salinité de l'eau aux taches solaires, aux éruptions volcaniques, etc., chacune des centaines de variables de ce genre étant elle-même soumise à une distribution statistique." (p. 84)

Ainsi, la "variable" essentielle de l'"environnement": la succession des espèces elles-mêmes, est oubliée. P. et S., malgré le fait qu'ils s'en défendent, pensent le monde selon les termes classiques newtoniens. Nous avons vu en effet que la théorie synthétique actuelle considère encore l'environnement comme un événement séparé et séparable des espèces elles-mêmes.

Qu'est-ce encore qu'un "système dynamiquement auto-engendré" (p. 84) sinon une génération spontanée? On retrouve partout, dans cet ouvrage, une sorte de mystique bigarrée de l'imprévisibilité, du chaos, du système, des nombres, de l'auto-organisation, etc. A aucun moment, P. et S. ne se soucient de penser logiquement la différence entre prévisibilité et imprévisibilité.

"Nous pouvons ainsi reconnaître, au sein d'un même vivant, le type de contraste qui a, depuis si longtemps, amené à la distinction entre le monde céleste - nous pouvons aujourd'hui prévoir la position qu'aura la Terre dans cinq millions d'années - et le monde sublunaire, siège des phénomènes météorologiques qu'il nous est encore difficile de prévoir à plus de quinze jours." (p. 85)

Il y a ici l'erreur classique et mécanique qui consiste à croire que l'on peut "prévoir" la "position de la Terre", sans nommer le référent galiléen relatif qui autorise cette "prévision". Et encore! P. et S. semblent ignorer, à ce sujet, le célèbre mémoire de Poincaré sur "le problème des trois corps", qui revient à la mode aujourd'hui, où il disait qu'aucune prévisibilité est mathématiquement possible pour un tel "système", qui n'a, contrairement à ce que P. et S. pensent, aucune stabilité périodique. Par rapport à quoi la position de la Terre est-elle prévisible? Par rapport à la Lune? Par rapport au Soleil? Au centre de la Galaxie? à Proxima? et ainsi de suite? Cette "prévision" n'est possible que si on postule qu'il ne se passera rien d'ici cinq millions d'années. "Le monde sublunaire" pour reprendre la terminologie médiévale de P. et S. n'est pas moins imprévisible que le monde extra-lunaire en général. Nous avons vu que les rythmes (les espace/temps) sont d'autant plus faibles que l'on remonte dans la simplification intelligible relative de l'infiniment grand. Le rythme de la Terre est compris dans le rythme du Soleil qui est compris dans le rythme galactique. La "prévisibilité" dont parle P. et S, en ce qui concerne la Terre, se réfère au Soleil pris comme référent fixe. Or, la prévision de la position du Soleil dans cinq millions d'années par rapport au centre de la Galaxie n'est pas du même type logique que la prévision de la position de la Terre par rapport au Soleil. P. et S. pensent encore vraiment en terme de mécanique céleste, comme au temps de Newton.

Un autre point important qui empêche P. et S. d'honorer leur profession de foi dans l'irréversibilité et la complexification (deux concepts qu'ils ne pensent d'ailleurs pas à fusionner), c'est que, pour eux, l'irréversibilité, comme pour la pensée médiévale, ne commence qu'avec les processus chimiques. C'est la raison pour laquelle ils pensent que tout ce qui intéresse le monde extra-lunaire est prévisible. Car prévisibilité, de leur point de vue est toujours reliée à répétition du même, c'est-à-dire à la réversibilité. Seuls pour eux,

"les processus chimiques, [...], sont créateurs de nouvelles structures matérielles qui constituent en quelque sorte les traces et les témoins des conditions de leur propre formation." (p. 85)

Mais qu'est-ce alors que l'hydrogène, une galaxie, une étoile? C'est pourquoi, P. et S. se retrouvent contraints de parler de "l'origine de la vie" comme d'une question énigmatique, pour ne pas dire, comme LA question énigmatique. Ce que P. et S. ne voient pas c'est que toute origine, pensée comme absolue est, par définition, énigmatique. L'origine de la Terre, du Soleil, de la Galaxie, et de la pensée de Prigogine est aussi sûrement énigmatique. La séparation radicale, et a priori, du vivant de ce qu'ils appellent "la matière" et qui a empêché Bateson de répondre à sa question fondamentale, empêche aussi P. et S. de comprendre pourquoi la "vie" n'a pas davantage d'"origine" que les autres phénomènes. Pour P. et S. comme pour Bateson, et comme pour la philosophie en général, seul le vivant est "acteur". Or P. et S. définissent un "acteur" comme quelque chose dont...

"[...] l'existence renvoie à l'activité d'autres acteurs et dont l'activité est nécessaire à l'existence de ceux-ci?" (p. 86)

Outre que je ne sais pas ce que le terme d'"existence" signifie vraiment, l'expression précédente se lit simplement: un acteur renvoie à d'autres acteurs et l'activité de l'acteur dépend de l'activité d'autres acteurs. Nous sommes bien avancés. Je ne vois pas en quoi ceci ne s'appliquerait pas aux planètes dont l'existence renvoie à l'activité d'autres acteurs (le Soleil) et dont l'activité est nécessaire à l'existence de ceux-ci (du système solaire). Mais je pourrais tout aussi bien prendre les molécules et les atomes d'un cristal ou les cristaux d'un flocon de neige.

Et nous en venons au point où P. et S. abordent la notion d'information en se référant à une définition de Shannon qui s'est révélée par la suite parfaitement stérile.

Voici la notion d'information telle qu'utilisée par P. et S. à partir de celle de Shannon. L'information de Shannon est liée à la notion de complexité. La complexité d'un ensemble se mesure à ce que Shannon appelle l'originalité de la structure de ses éléments (pattern). Shannon dit que cette dernière est liée au contenu d'information H du schéma qui représente cet ensemble, c'est-à-dire au contenu du message que notre intelligence sélectionne à partir "de la réalité brute observée". De ce point de vue, organigrammes, plans, schémas, etc., ne sont que des représentations intelligibles d'un ensemble, mais ils conservent ; s'ils sont correctement établis, une quantité d'originalité dans l'assemblage des éléments qu'ils représentent, identique à celle de l'ensemble au départ. Il y a donc posé ici, équivalence entre quantité et identité. La complexité C est alors définie comme égale au contenu d'information H d'un ensemble de N éléments appartenant à n catégories ou types assemblées en un ensemble ou système par des interrelations, conformément à l'algorithme suivant:

C = H = - N pi Log pi;

pi est la fréquence d'occurrence normale attendue de l'élément i de l'ensemble N dans le flux des messages qui parviennent à l'observateur depuis son environnement; la complexité C mesurée en bits est le nombre des questions binaires posées adéquatement qui définiraient les relations respectives des éléments i sans ambiguïté.

Tout cela, on peut le dire maintenant, s'est révélé ne pas être autre chose que du charabia. Car, malgré une apparence de rigueur, la formule de Shannon s'est malheureusement trouvée inapplicable et n'a jamais rien mesurée du tout. En effet, ni la notion de message, ni celle ambiguïté, ni celle du sens, ni celle du rapport logique existant entre membre et éléments d'un système ne sont définies.

"Comment passer de l'idée de "conditions initiales de synthèse", du type de celles que les chimistes manipulent, à celles d'"information", à celle du "message" que constitue une molécule pour d'autres molécules? Comment différentes biomolécules ont-elles pris sens les unes par rapport aux autres?" (p. 6)

"Autrement dit, plus précisément, pouvons-nous imaginer un mécanisme de réaction susceptible de synthétiser un type de molécules capables de devenir "porteuses d'information", capables, comme le sont nos biomolécules actuelles, de jouer un rôle spécifique dans d'autres réactions? L'irréversibilité, nous l'avons dit, s'inscrit dans la matière. Comment peut-elle s'inscrire de telle sorte que les structures qu'elle crée soient capables de devenir actrices d'une autre histoire?" (p. 87)

Nous voyons là plusieurs écueils infranchissables dans la logique de P. et S.. Le premier est le fétichisme du sens, du message et de l'information. Lorsqu'on dit "molécules porteuses d'information" quelle est la différence entre information, sens et message. Et où se situe cette soi-disant information dans la molécule? Ou encore quelle est la relation entre l'information, le fait de porter quelque chose et le porteur de ce quelque chose? Non dit!

Autre écueil, on dit que "l'irréversibilité s'inscrit dans la matière"; de ce fait on sépare "irréversibilité" et "matière" et on se retrouve à chercher ce qui peut bien, dans la "matière" "inscrire" l'irréversibilité. L'information générale répond, comme nous l'avons vu, en postulant qu'irréversibilité et phénomène sont une seule et même chose. Il n'y a pas davantage d'un part la "matière" (mais décidément ce vieux concept nous empêche de voir clair) et d'autre part de l'irréversibilité et donc d'illusoire "information", ou autre "message" et "sens", qu'il y a en relativité, d'un côté le temps et l'espace et d'autre part la "matière". P. et S. malgré la référence qu'il font souvent à la relativité générale, n'ont pas encore "révolutionner leur pensée".

Nous constatons aussi l'usage des guillemets qui a l'avantage de proposer des concepts sans qu'on soit obligé de les définir logiquement puisqu'on en souligne d'emblée ambiguïté. Ce qui n'arrange rien.

Nous retrouvons ensuite toutes les critiques que nous avons faites précédemment sur les notions de hasard, de reproduction et non-reproductibilité, de code, de programme, etc.. Je ne reviendrais pas sur ce problème, mais disons que P. et S. participent de la confusion que nous avons relevée entre reproduction et duplication. Disons simplement que c'est précisément la confusion entretenue dans l'idée de "reproduction" (avec duplication d'un code ou répétition d'un programme) chez les êtres vivants qui contraint à concevoir la "vie" comme un hasard. C'est parce que l'on confond reproductibilité avec duplication que nous sommes condamnés à osciller entre "le hasard de l'événement unique non-reproductible" (p. 88) et la nécessité d'un plan. Mais il n'y a heureusement ni l'un ni l'autre. Car la Terre aussi est un "événement unique non-reproductible" et même, comme nous l'avons vu, il n'existe dans la nature aucun événement qui ne soit ni unique ni non-reproductible. Le fait que cela ne soit ni prouvable ni faux trouve les limites de l'épistémologie poperrienne. Je ne peux pas prouver qu'il n'existera jamais deux Terres ni deux êtres humains identiques pourtant cela est vrai. En ce sens, tout ce qui a besoin d'être prouvé est une illusion. Bateson l'avait déjà noté: "la science de prouve jamais rien!".

Pourtant, P. et S. sont à deux doigts de franchir le saut épistémologique nécessaire. C'est en essayant de se sortir de l'abominable embrouillamini engendré par l'information de Shannon à partir de l'exemple tarte à la crème du fameux singe dactylographe de Borel que l'on retrouve partout (quelle probabilité un singe assis devant une machine à écrire a-t-il de taper une pièce de Shakespeare?)

"[...] Comment alors "programmer" le singe dactylographe pour qu'il suive certaines règles, pour qu'il ne tape pas n'importe quoi? Si nous pouvions déterminer a priori ce que nous voulons, ce qu'est une "propriété intéressante", nous pourrions nous adresser à la théorie algorithmique de l'information proposée par Chaitin et Kolmogoroff: la mesure de l'information serait alors la longueur du programme qu'il faudrait donner à un ordinateur - ou au singe de Borel - pour que celui-ci soit capable de réaliser la structure que nous désirons. Une telle définition a le défaut de présupposer que l'on puisse définir a priori ce qui est indispensable dans un message. Bien sûr, c'est le cas en mathématiques. Pour une toute autre raison, c'est aussi le cas pour l'oeuvre de Shakespeare ou les quatuors de Beethoven: ici l'information a pour seule mesure l'oeuvre elle-même; aucun programme plus court que cette oeuvre ne permettrait en effet de la reproduire, mais seulement de la mutiler ou de la nier." (p.88).

Il aurait suffit à P. et S. de dire qu'il n'existe pas davantage de programme plus court pour "reproduire", la Galaxie, une amibe, Prigogine ou moi-même, pour reconnaître l'impasse vers laquelle le conduit sa notion illusoire d'information séparée des phénomènes. On voit très bien dans la phrase que j'ai soulignée que c'est la notion de "reproduction" qui l'empêche de franchir ce pas. Dans les autres chapitres du livre, P. et S. s'appuient systématiquement sur ces idées pour réinterroger la physique actuelle, et notamment la thermodynamique, la relativité générale et la mécanique quantique. Un certain nombres d'idées intéressantes y sont exposées mais à chaque fois que P. et S. tentent de s'émanciper du paradigme réversible mécanique, c'est pour y revenir de plus belle lorsqu'ils sacrifient aux mathématiques. Mais la succession des idées de réversibilité est bien irréversible.

Une idée importante qu'on ne peut pas développer ici mais qu'il serait peut-être intéressant de faire ailleurs est que c'est Poincaré le premier qui eut l'idée de penser qu'un système dynamique ne peut être intégrable. S'opposant ainsi à l'espace de Hilbert et au théorème H d'Hamilton. P. et S. disent aussi qu'il est implicite chez Einstein...

"[...] que l'atome ne peut être considéré comme un système isolé, il réagit à travers la charge électrique avec un champ, c'est-à-dire, en droit, avec le reste de l'Univers." (p. 130)

On rejoint ici l'interrogation que nous avions relevée chez Einstein sur l'abandon du principe d'inertie. Effectivement, l'atome, pas plus qu'aucun autre événement, n'est intégrable, c'est-à-dire définissable complètement. C'est ce que montrera Gödel aussi, de son côté, pour les mathématiques de Whitehead et Russell. Si le théorème d'incomplétude à fait scandale c'est parce que même ce qui était considéré, et l'est encore, comme l'instrument privilégié de la recherche scientifique est lui-même inconsistant c'est-à-dire qu'aucun système d'axiomes ne peut s'autodéfinir. L'information générale répond aussi sur l'impossibilité de toute intégration. De ce fait, tout idée de système est incohérente si l'on ne pose pas a priori, une logique des systèmes.

Pourtant, en ce qui concerne Einstein, je serais plus réservé car jusqu'à la fin de sa vie, il a nourrit l'idée d'une intégrabilité totale des équations de la gravitation et du champ électromagnétique. Il utilisait l'hamiltonien d'un système (l'"énergie" totale, donc, par définition intégrable, qu'il contient).

J'ai relevé également plusieurs fois ce qui ressemble à la conception libérale du marché d'Adam Smith appliqué à sa définition du chaos pour justifier une orientation statistique. De ce fait, P. et S. effectuent une confusion mécanique entre un individu au comportement chaotique et un ensemble d'individus produisant spontanément, selon lui, comme par effet magique de groupe, un comportement collectif cohérent. Ils voient cela même dans un diamant entre le comportement erratique des atomes et la disposition ordonnée des molécules. Là encore il est aisé d'y voir une confusion de niveau d'information.

Enfin, le grand soucis de P. et S. est de rétablir la "flèche du temps" que Einstein essayait justement de supprimer. C'est qu'ils confondent irréversibilité avec temps. Alors qu'en fait il faut montrer l'équivalence entre irréversibilité, complexification croissante, accélération et information.

P. et S. montre bien par ailleurs combien la réversibilité est présente dans la mécanique quantique et dans la fonction d'onde de Schrödinger. Il montre bien ainsi en quoi

"[...] l'évolution de la fonction d'onde est une évolution statique, analogue à celle d'un système intégrable." (p. 129)

Ce qui nous permet d'apprécier un peu mieux ce que Einstein et la mécanique quantique ont de commun (l'idée d'intégration) et ce qui les sépare: le refus affirmé de l'indétermination statistique et celui implicite de considérer un système isolé pour Einstein. Ils soulignent bien aussi un des paradoxes de la mécanique quantique dénoncé par A.I.M. Rae dans Quantum Physics: Illusion or Reality:

"Les systèmes quantiques ne possèdent des propriétés que quand ces propriétés sont mesurées, alors qu'il n'y a apparemment rien, en dehors de la mécanique quantique, pour effectuer cette mesure." (p. 129)

Ce qui est une autre manière de dire que la M.Q. est auto-référente.

"L'équation de Schrödinger, réversible et déterminante, décrit un ensemble d'états stationnaires superposés évoluant sans interactions les uns avec les autres, comme si chacun était seul au monde." (p. 129)

L'impasse dans laquelle se trouve la mécanique quantique, sans entrer dans les détails techniques, est très bien vu dans la phrase suivante:

"Ce paradoxe a conduit des physiciens, depuis von Neumann, a désigner la conscience humaine comme la seule réalité qui pourrait échapper en droit à une description quantique, et donc, "expliquer" comment la réduction pourrait se produire. C'est également lui qui a entraîné certains à proposer la "many world interpretation" pour restaurer l'objectivité de la mécanique quantique: la réduction de la fonction d'onde traduirait une démultiplication d'Univers, de telle sorte qu'à chaque Univers correspondrait l'une des fonctions propres superposées par la fonction d'onde initiale, et donc, de manière cette fois "objective", la mesure de la valeur propre correspondante. Le fait qu'une solution aussi extrême ait pu être proposée donne la mesure de l'impasse à laquelle se heurte toute tentative de comprendre l'actuelle description quantique de manière réaliste." (p. 129)

Une très bonne image pour expliquer simplement la notion de mesure en mécanique quantique est la parabole du chat de Schrödinger:

"Le chat de Schrödinger est enfermé dans une boîte opaque. Avec lui se trouve un atome instable dont les fragments, "au moment où" cet atome se décomposera, déclencheront un marteau qui brisera une fiole contenant un poison mortel. Rien dans la théorie quantique n'empêche en principe, rappelle Schrödinger, de décrire l'ensemble chat, atome, marteau, fiole, etc., par une fonction d'onde unique soumise à "son" équation, l'équation de Schrödinger. Or la fonction d'onde correspondant à l'atome instable doit être représentée comme une superposition de deux possibles: noyau intact/noyau désintégré. Dès lors, le chat aussi "superpose" ces deux possibles: chat vivant/chat mort empoisonné. Curieusement, ce n'est donc qu'au moment où nous ouvrirons la boîte et où se produira la transition des amplitudes de probabilité vers des probabilités proprement dites, que la mécanique quantique nous autorisera à dire: le chat est ou mort ou vivant." (p. 132)

P. et S. demandent alors d'abandonner purement et simplement la fonction d'onde. Ce à quoi je souscris volontiers. Mais, alors que la critique de Einstein renvoyait au déterminisme classique, à laquelle Pauli avait justement répondu ainsi:

"Il est possible que plus tard..., quelque chose d'entièrement nouveau soit découvert, mais rêver d'un retour en arrière, vers le style classique de Newton et Maxwell (et ce à quoi ces messieurs se complaisent n'est rien d'autre que du rêve), ceci me semble sans espoir, hors de propos et de fort mauvais goût. Et, pourrions-nous ajouter, ce n'est même pas un rêve désirable." (p. 135)

P. et S. nous ramènent aux statistiques classiques et à la flèche du temps. Je propose plutôt de nous émanciper aussi bien du temps, des statistiques que du déterminisme classique. Car si P. et S. montrent avec raison que la notion de "grand système quantique" (atome + champ induit) si elle inclut bien le cas de l'atome en interaction avec le champ qu'il induit n'inclut pas, par contre, l'interaction de l'atome avec le champ qui l'induit et ainsi de suite.

Un des points positifs, que je retiendrais du livre de P. et S., c'est leur critique de la notion de système intégrable. Ces deux mots constituent d'ailleurs un pléonasme car la seule manière logico-mathématique de considérer un système c'est bien entendu comme un tout intégralement défini. Tout autre manière d'envisager les choses conduit immanquablement à se poser la question de la logique de la différenciation des phénomènes sélectionnés au cours du processus d'intelligibilité.

Reste que, dans la polémique sur l'irréversibilité, une séquence d'événements fondamentale est toujours négligée: celle de la création successive des théories physiques et des modèles de la nature qui est elle-même inclue dans le monde. On ne peut donc évacuer le rapport qui existe nécessairement entre l'évolution des idées scientifiques ou autres et l'évolution du monde lui-même puisqu'aussi bien, toute parole prononcée, toute théorie proposée, toute équation est un événement de cette évolution (je dirais maintenant information). Et toute la question est de savoir comment situer cet événement par rapport aux autres.

Ce qui nous ramène au champ anthropo/social comme lieu où se crée les idées et aux modes d'interactions entre les êtres humains que je vous proposerai plus tard.

Depuis que j'ai écrit ce qui précède (1992), Prigogine a publié un livre intitulé La fin des certitudes. Je n'y trouve rien de bien nouveau par rapport à ses précédents. Il y a cependant un art du paradoxe assez consommé. Je ne prendrais que deux exemples qui me semblent assez probants du reste. A la page 127, il écrit qu'il ne faut pas confondre indéterminisme avec absence de prévisibilité (sic), car cela "rendrait illusoire toute action humaine"; page 179: "Les lois de la nature acquièrent alors une signification nouvelle: elles ne traitent plus de certitude mais de possibilités"; page 183: "L'univers lui-même, considéré comme un tout, est un système themodynamique hautement hétérogène et loin de l'équilibre"; page 193: Nous pensons au contraire que les processus irréversibles associés aux instabilités dynamiques ont joué un rôle décisif dès la naissance de notre univers. Dans cette perspective, le temps est éternel. Nous avons un âge, notre civilisation a un âge, notre univers a un âge, mais le temps, lui, n'a ni commencement ni fin."; et à la page 194: "La vérité ultime est pourtant encore très éloignée" et il poursuit en manifestant son accord avec le mot suivant du cosmologue indien J. Narlikar: Les astrophysiciens d'aujourd'hui, qui pensent que le "problème cosmologique ultime" a été plus ou moins résolu, pourraient bien connaître quelques surprises avant la fin du siècle."

Et en parlant de surprise, en voilà une: la cosmologie n'est que le l'astrologie sophistiquée reposant sur une usage abusif des mathématiques. Disons que c'est une forme anoblie d'une vieille escroquerie. Dans la mesure où les astrologues font fortune aujourd'hui à la télévision et utilisent les media électroniques dernier cri, les cosmologues se trouvent maintenant soumis à forte concurrence. Mais la plus grande surprise serait plutôt que nous parvenions enfin à nous débarrasser de ces niaiseries et que les uns et les autres se retrouvent au chômage. Je n'y compte pas trop.

Jacques Jaffelin

 

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