Le rapport qui peut exister entre une idée humaine et ce au sujet de quoi elle parle ne peut être autre chose qu’un rapport humain.

 

LE SAVANT ET LE PRÊTRE

Violence et connaissance, Intégristes et intégrales

 

Introduction.

Y a-t-il des prémisses communes à un mythe religieux et à une théorie scientifique? Y a-t-il un rapport entre la quête de l'explication finale dans les sciences dites exactes et la soumission à un dogme religieux? Pourquoi les deux attitudes sont-elles fondamentalement en contradiction avec les valeurs qui tendent à devenir les seules universelles: les droits des individus et le processus de démocratisation; en ce qu'elles évacuent la responsabilité de l'individu pensant? Peut-on envisager une autre manière de concevoir nos idées que celle qui consiste à penser que, lorsque nous pensons, nous construisons une sorte de modèle miniature du reste du monde et qui engendre le paradoxe suivant: l'énoncé du modèle n'est jamais compris dans le modèle? Peut-on sortir de ce cauchemar?

Pour prolonger une remarque de Meyerson, je dirais que la multiplication incontrôlée d'objets rationnels juxtaposés et sans liens fournie par la science aboutit à une irrationalité générale que l'on constate non seulement chez les scientifiques dès qu'ils quittent leur objet mais aussi chez la plupart de nos contemporains.

Le mouvement scientifique, en dehors des polémiques épistémologiques, peut-il être encore considéré comme humainement acceptable? Si oui, à quelles conditions? Et si non, que peut-on proposer d'autre? Peut-on même proposer autre chose? Et quoi? La science, c'est-à-dire ce type d'activité humaine particulière inaugurée par Galilée et peut-être par les anciens Grecs, selon laquelle il y aurait à découvrir et à expliquer une loi finale du monde cachée derrière les apparences sensibles, est-elle désormais, après l'idée du Dieu unique et transcendant, une impasse pour la poursuite de l'évolution humaine, en ce qu'elle engendrerait même, à son tour, un nouvel obscurantisme. Je pense désormais, après avoir longtemps hésité, qu'il y a effectivement un obscurantisme scientifique qui repose sur des principes comportementaux analogues à ceux des vieux obscurantismes religieux et idéologique. Ce sont ces principes qu'il nous faut dégager.

 

1. La reconvergence entre la pensée scientifique et le mythe.

L'activité scientifique s'est progressivement extraite de la pensée et des dogmes religieux, pour les remplacer par la quête laborieuse de ce qu'elle appelle "les lois de la nature". Dire la vérité reste le but mais celle-ci n'est plus révélée par un dogme, elle ne peut être que le résultat d'une longue quête soutenue par une rigoureuse méthode expérimentale fondée elle-même sur l'usage des mathématiques.

Cependant, nous assistons actuellement a une convergence des deux manières de penser notamment en physique fondamentale, la science reine et placée au somment de la hiérarchie de cette quête. La physique des hautes énergies et la théorie du big bang ont fusionné pour donner ce que l'on nomme le modèle standard. Mythe, métaphysique et science qui avait un ancêtre commun, et qui avait divergé après la Renaissance, reconvergent sur la question de l'origine. Un physicien anglais, David Lindley, écrivait récemment dans The End of Physics, que la théorie du big bang et de l'origine de l'univers constituent la fin (et la finalité) de la physique, car la théorie n'étant plus testable, elle rejoint le mythe nécessaire, selon lui. Un autre physicien, très célèbre, Stephen Hawking, avait soutenu un point de vue analogue dans des termes semblables; il disait que le modèle standard était "le lieu où science, mythe, religion et métaphysique convergent". Il faut dire que c'est le même qui n'hésite pas à dire, avec son collègue Stephen Weinberg, qu'il est sur le point de donner la formule de la théorie finale qui dirait pourquoi le monde est comme il est, et pourquoi il existe.

Cette idée est soutenue de la manière suivante: nos flèches explicatives convergeraient, depuis Leucippe, Démocrite et les atomistes grecs, vers une explication finale, une théorie unifiée et générale des processus élémentaires qui expliquerait tout ou, plus exactement, d'où tout pourrait être déduit.

C'est ce qu'on appelle le paradigme réductionniste. C'est le fondement aujourd'hui, et depuis Descartes, de tous les sciences dites dures ou, pire, exactes.

Comme je n'aurais pas ici le loisir de donner toutes les raisons pour justifier mon point de vue, je vais commencer par dire d'emblée que je considère cette manière de penser comme un véritable cauchemar. Et un aspect important de mon travail a consisté à trouver un moyen de sortir de ces idées qui sont généralement considérées comme incontournables et que je considère justement comme la source de nos problèmes y compris, je pense et de manière certainement inattendue, ceux dont nous allons parler au cours de ce colloque.

Je cherche un moyen d'énoncer des propositions libérées de tout référentiel absolu, de tout concept clos. Un moyen donc d'éviter l'autoréférence du concept de vérité, de loi ou de transcendance. Je vais donc vous proposer la perspective suivante: nous avons toutes les bonnes raisons humaines de penser que l'intelligibilité des êtres humains - et j'entends par là, la capacité que nous avons d'énoncer des ensembles d'idées cohérentes, ce qu'on appelle des paradigmes - ne doit pas être considérée comme des isomorphismes réels ou potentiels avec le reste du monde. Je propose donc de considérer nos idées comme des créations nouvelles, des techniques de penser, tout comme les autres techniques; et qu'elles ne s'inscrivent dans aucune autre perspective que de construire un monde humain, c'est-à-dire de transformer ce qui est déjà là, de génération en génération. Nous pouvons donc choisir les techniques de penser qui nous semblent humainement fécondes et ne pas hésiter à abandonner celles qui nous conduisent à des impasses ou a des massacres.

Je vais donc essayer de vous exposer quelques raisons en même temps que la manière que je propose pour nous émanciper des concepts de vérité, mais aussi d'explication et de connaissance.

 

2. Intolérance et irresponsabilité: l'héritage commun de la pensée religieuse issue de l'antiquité et de la pensée scientifique issue de la Renaissance.

Je poserai que toute croyance en une connaissance extérieure à soi, transcendante, universelle et éternelle, conduit à transformer l'individu qui s'y livre en un agent de cette croyance. L'individu prétend alors que sa parole n'est pas la sienne propre, son expression, mais celle de l'idée à laquelle il croit. Il pense ainsi que ce n'est pas lui qui parle mais que c'est, suivant les cas, la nature, Dieu, etc. qui parlent à travers lui et qui lui dicte ses paroles. Il pense ainsi posséder la vérité ou, de manière plus restreinte, posséder la manière ou la méthode pour y parvenir (ce qui revient au même); vérité voulant dire identité entre sa pensée et tout ce qui lui est extérieure et qu'on appelle justement, la nature, Dieu, l'univers, et ainsi de suite. L'individu croyant (en une transcendance éternelle et immuable (divine ou non, par exemple aux lois de la nature), est nécessairement animé par le désir irrépressible que tout le monde pense comme lui.

Je pense que nous sommes tous victimes de cette pente funeste, jusqu'à ce que nous nous rendions compte que chacun y tombe à sa manière, et irréductiblement. Je vais donc poser que toute violence moderne et tout fanatisme, intégrisme et autres, reposent sur ce type de comportement qui n'est pas propre aux religions mais a une manière de penser que l'on retrouve aussi à la source même de l'activité scientifique.

La croyance repose sur l'idée généralement partagée qu'il existe une identité réelle ou potentiellement possible entre la pensée humaine et le reste du monde. La différence entre la foi religieuse et la croyance en la vérité d'une théorie scientifique n'est pas une différence de nature mais une différence de méthode.

 

3. Intégrisme et barbarie; les limites de la tolérance de l'intolérance.

Nous assistons aujourd'hui a une formidable régression de la liberté de pensée et de la tolérance. Depuis l'affaire Ruschdie où l'on a vu, à ses débuts, la collusion de toutes les religions (pour ne pas dire les partis politiques) contre le blasphème au nom du respect des croyances, nous voyons se mettre en place progressivement des moyens de pression qui consistent à utiliser la tolérance démocratique pour imposer un ordre totalitaire. Les intégristes de tous poils sont toujours prêts à se poser en martyrs et en persécutés avant de persécuter tout le monde.

On voit aussi combien le combat mené par les admirables femmes en terre musulmane, pour leur droit d'individu est dirigé contre la religion et non pour une interprétation tolérante de celle-ci. Car elles réalisent, j'entendais encore l'une d'entre elles le dire récemment à la T.V., que c'est la guerre entre deux manières de vivre incompatibles; l'une qui respecte la pensée de l'individu et sa créativité, l'autre qui la nie.

Mon point de vue est que les religions, c'est-à-dire les individus religieux et leurs institutions, ne sont pas, n'ont jamais été et ne seront jamais tolérantes. Ce n'est pas leur vocation, qui est justement inverse. Les religions (du latin religere, relier) sont par définition totalitaires; elles veulent relier les hommes entre eux dans une croyance commune, des moeurs communes et un chef commun. La soi-disant tolérance actuelle ou adaptation aux moeurs modernes, comme on dit, de certaines religions, n'a jamais été de leur propre fait mais leur a été imposé au cours de l'émancipation des individus et de l'institutionnalisation des droits. Et on voit alors, dès que le droit individuel se relâche, c'est-à-dire en fin de compte, dès que les individus cessent d'être des individus libres soit par la misère croissante, l'isolement, la détresse affective et le chômage, les marchands de rêves (les derniers en date sont les publicitaires), de vérités révélées et de prêt-à-penser en tout genre prendre pignon sur rue.

Mais ce sont davantage les modes de penser qui les caractérisent, plutôt que les religions particulières qui sont en cause. Qu'est-ce que l'attitude religieuse? Ou plutôt: qu'entend-on par religion? Si l'on définit la religion comme fondamentalement totalitaire, alors l'histoire de ce siècle a montré qu'il existait d'autres formes de religions que celles héritées de l'antiquité. Les religions politico-scientifiques modernes (les anciennes aussi étaient politiques en ce sens qu'elles investissaient l'ensemble des comportements humains), communisme, nazisme, libéralisme, sont tout autant totalitaires. Attitude religieuse et attitude totalitaire ont comme point commun de penser qu'ils expriment des vérités, révélées pour les unes, découvertes ou à découvrir pour les autres. Les premières se réfèrent a une divinité transcendante, les seconds à des lois immuables et non moins transcendantes de la nature. Les deux prétendent donc dire la vérité et, par définition, la vérité ne peut être qu'appliquée, crue et respectée. 

 

4. En quoi ces deux attitudes sont-elles en contradiction avec les valeurs humaines actuellement universellement reconnues et désirées?

Quels sont les points communs, en tant qu'attitude humaine, entre ceux qui pensent qu'ils détiennent la vérité révélée et ceux qui pensent, comme certains de mes collègues, que seuls le travail acharné, la recherche patiente, humble et réservée aux meilleurs, permet d'y accéder?

Ni les religions, ni l'activité scientifique n'ont, comme fondements comportementaux, la responsabilité de l'individu devant lui-même et devant ses contemporains; religion et science sont fondamentalement anti-démocratiques et hors des valeurs sociales universellement reconnues dont la principale repose sur le droit des individus.

Il faudrait aussi ne pas oublier qu'aucune religion ne partage l'idée d'égalité des droits de la femme et les sciences y parviennent bien péniblement et sous la pression des femmes elles-mêmes.

 

5. Pour un nouvel humanisme qui soit conforme aux droits des individus et au processus de démocratisation.

Nous sommes confrontés actuellement à des problèmes humains d'une ampleur sans précédent qui exigent de nous beaucoup plus que d'être pensés selon les vieux schémas. Les problèmes que nous rencontrons sont nouveaux et je ne pense pas que nous pouvons les aborder et les rendre intelligibles à l'aide de nos anciennes méthodes de pensée, c'est-à-dire des idées qui les ont justement engendrés. La violence qui se développe actuellement dans certains pays musulmans, en Russie, dans les pays riches avec la montée de la misère et de l'exclusion, la fin des idéologies et le désir incontrôlé de vérité; l'aliénation croissante avec comme compensation, la création de sectes en tous genres et une sorte de résurgence de la crédulité; la montée d'une nouvelle extrême-droite; pour ne parler que de ce qui se passe le plus près de nous, aucun de ces problèmes, nous le savons tous, aucun des problèmes humains importants aujourd'hui ne peuvent être abordés avec une perspective locale. Tout problème social important est désormais humainement global. Cela nous invite a dépasser nos conceptions particularistes pour nous engager vers la création d'un nouvel humanisme, à la mesure des problèmes qu'il entend penser afin de faire des propositions qui soient discutables et intelligibles par tous. Comment faire?

Je résumerai mon point de vue ainsi: comment proposer une perspective humaine générale pour les années qui viennent? Ou encore: comment construire un monde humain, entièrement humain, ou la vie, les droits, le plaisir, la souffrance, la mort et la responsabilité de l'individu serait l'ultime référence?

 

6. La pente violente est commune à la pensée religieuse et à la pensée scientifique.

- la violence religieuse fondée sur la croyance en une transcendance considérée comme plus vraie et plus fondamentale que la loi humaine; "La loi de Dieu est supérieure à la loi des hommes" (argument constamment rappelé et encore récemment par des islamistes en France et en Angleterre, mais qui était évoqué aussi avant par l'Église, puis par les réformés, et qui est encore journellement évoqué par toutes les formes d'intégrismes (voir l'anecdote sur les Amish).

- la violence scientifique fondée sur la croyance, dérivée de la précédente, que l'homme est sur le point ou sur le chemin d'énoncer les soi-disant lois de la nature, elles-mêmes aussi éternelles et transcendantes que l'ancien Dieu antique et tout aussi considérés par certains comme supérieures aux lois humaines. La loi de la nature est supérieure à la loi des hommes: argument évoqué sans cesse indirectement, et ouvertement revendiqué par un parti politique européen nommé Parti de la loi naturelle, qui se présente régulièrement aux élections européennes, sur le thème: l'homme doit respecter la loi naturelle. Et qui énonce la loi naturelle? Le parti. (voir note sur Francis Bacon et Salomon's House)

Je veux plaider ici pour la reconnaissance que toutes nos idées sont toutes des idées humaines, des créations; et le fait de le reconnaître ouvertement, sans aucune référence illusoire et toujours totalisante, hiérarchique et, finalement, violente, à un tout métaphysique et éternel, lui-même, bien sûr, aussi humain que le reste, devrait nous aider à conjurer ces pentes funestes.

Je veux plaider pour un monde humain, pleinement humain ou personne ne pourra parler à son semblable pour dire que ce n'est pas lui qui parle mais que c'est la nature, la raison d'État, la loi de la nature ou Dieu, qui parle en lui.

La croyance scientifique en une théorie explicative, finale et transcendante de la totalité du monde (Hawking, Weinberg, etc.) et la croyance religieuse en la création transcendantale sont donc toutes deux humainement funestes.

La première malgré son apparente modestie masque un délire fondamental ou l'humilité rejoint l'extrême prétention à vouloir donner l'explication finale; je cite Stephen Hawking: "mon but est simple [...] c'est une complète compréhension de l'univers, pourquoi il est comme il est, et pourquoi il existe ". l'individu prétend alors être retiré du monde, en être extérieur, il se dit proprement irresponsable car il se cache derrière sa croyance en l'objectivité de ses paroles. Ces paroles sont, pour lui, transparentes à ce qu'il nomme objet et donc en imposent de fait aux autres. "Moi, je découvre les lois de la nature, les affaires humaines ne m'intéressent pas." Double mensonge puisque ce qui le motive est la gloire de la reconnaissance, du prix Nobel, affaire humaine bien connue.

La seconde est du même genre. Elle se présente différemment mais la technique de pensée est fondamentalement la même; elles sont parentes et ont un ancêtre commun. Le prêtre dit, Dieu a dit; etc. Ce n'est pas lui qui parle. Il parle au nom de Dieu. Il ne peut imaginer que Dieu est aussi une invention humaine.

On peut utiliser ce principe aussi bien pour faire le bien que pour faire le mal. Et l'histoire est pleine de l'usage des deux avec cependant, il me semble, un avantage assez net pour l'oppression, la tyrannie, l'esclavage et les massacres. De telle sorte que ceux qui font le bien avec de telles idées ont toujours été l'exception que l'on montre pour justifier la règle. Je ne pense pas que nous soyons condamnés à cette manière de faire. Car pour un abbé Pierre, combien de papes et d'évêques qui se sont tus lors des persécutions nazis, combien ont aidé les bourreaux. Pour un long été andalou que l'on montre toujours en exemple pour démontrer une possible tolérance musulmane, au moment même où la chrétienté se complaisait dans l'Inquisition et persécutait les juifs, combien de femmes opprimées, combien de tortures, de mains coupés, de lapidations, et ainsi de suite.

Une femme d'Algérie, Khalida Messaoudi, écrivait ceci la semaine dernière dans le N.O. du 22 sept. 1994: "un islamiste est un militant politique qui utilise la religion musulmane pour légitimer une pratique militaire et paramilitaire en vue d'accéder au pouvoir et de s'y maintenir."

J'ajouterais simplement que je préfère dire que loin d'utiliser la religion musulmane, l'islamiste ne sépare pas la pensée religieuse de l'action politique. La religion musulmane est ainsi depuis sa fondation, il n'est pas nécessaire de faire croire qu'elle peut être autre chose, c'est-à-dire qu'elle peut individualiser la foi. Il faut bien entendu ajouter immédiatement qu'il en va de même des autres religions dites universelles qui se sont toujours aussi présentées comme des perspectives politiques générales, sauf lorsqu'elles ont été contraintes de faire autrement lors de l'instauration des règles de comportement démocratiques. Il en a été ainsi de l'Église et de la Réforme jusqu'à la conquête des droits de l'individu et de la construction des États modernes. Les religions dites universelles sont fondamentalement anti-démocratiques dans la mesure où elles exigent de leurs membres des comportements de soumission et le respect de dogmes institués. Leur évolution s'est toujours fait sous la contrainte des individus libres. Je rappellerai quand même que les membres des clergés ne sont pas élus, mais cooptés, comme l'étaient, par exemple, les membres du politburo bolchevik.

Quant à la science, en tant qu'activité humaine institutionnelle, elle a aussi ce clinamen dans la mesure où ses partisans parlent de leur activité comme d'une activité de recherche de la vérité éternelle que l'on nomme théorie finale, loi fondamentale de la nature, etc., laquelle, par définition, est incompatible avec toute activité démocratique (on ne vote pas pour savoir si une soi-disant " loi de la nature " est acceptable ou non ).

C'est toujours l'argument suprême que l'on assène. Et les prêtres disent de leur côté que l'on ne va pas voter non plus pour savoir si Dieu existe ou pas.

Il n'y a pas eu de religion universelle sans oppression systématique et non pas seulement accidentelles. Laissez les mains libres aux prêtres de toutes tendances et vous allez voir le monde qu'ils vont nous faire. Laissez les mains libres aux scientifiques ils ne feront guère mieux. Puisqu'ils sont persuadés les uns et les autres, de posséder des vérités ou de savoir comment les obtenir, de parler au nom de quelqu'un d'autre et d'être ainsi au-dessus de la responsabilité devant leurs contemporains.

Les événements actuels nous révèlent un fonctionnement plus fondamental qu'un simple dévoiement ou qu'un coupable détournement d'une bonne idée: c'est l'idée (que l'on nomme croyance, conviction ou foi) que nos idées ne sont pas de nous. Ce qui est problématique c'est cette inversion de l'expérience humaine. Nous créons une idée qui dit que c'est elle qui nous créé. En ce sens, nous sommes avec nos idées comme dans un monde précopernicien, encore platonicien. Je propose donc de penser que nos idées ne reflètent rien mais qu'elles expriment un projet humain.

 

7. Le rapport qui peut exister entre une idée humaine et ce au sujet de quoi elle parle ne peut pas être autre chose qu'un rapport humain.

Cela nous permet de nous émanciper de tout tentative d'arrogance, de fausse humilité, et de gagner la responsabilité de nos paroles. Cela nous émancipe aussi de toute hiérarchie, et toute parole qui se prétendrait en dehors ou au-dessus du jugement humain.

Les religions et les sciences sont par nature antidémocratiques, puisqu'elles prétendent exprimer quelque chose qui, par définition, est au-dessus de l'humanité, qui vaut plus qu'elle, qui est plus vraie qu'elle.

La question que je pose est la suivante: pouvons-nous devenir vraiment humain, entièrement humain, nous reconnaître responsables de nos paroles, de nos idées, de nos créations? Allons-nous pouvoir enfin reconnaître qu'une idée humaine est une création humaine destinée a être soumise au jugement de la communauté des hommes, selon les valeurs humaines qu'elles entendent proposer et non selon une illusoire référence transcendantale (divine ou naturelle) qui est d'ailleurs toujours exprimée par un être humain.

 

8. Principes éthico-paradigmatiques.

Comme au cours de ce siècle nous avons expérimenté, jusqu'à une effrayante monstruosité (tant sur le plan religieux, politique que scientifique), l'idée que nos idées exprimaient des certitudes sur le monde, l'idée m'est venu de proposer une sorte d'éthique paradigmatique dont je voudrais maintenant, si vous le voulez bien, vous en lire les principes.

 

Premier principe:

Ne pas dire que telle ou telle chose existe ou n'existe pas (ou que telle ou telle proposition est vraie ou fausse) mais montrer plutôt en quoi telle idée - ou concept - est féconde pour nous ou nous conduit à une impasse; nous, c'est-à-dire les êtres humains en tant que processus.

En ce sens, il ne peut exister d'une part des sciences dites "exactes" ou "dures" et d'autres part des sciences disons "inexactes" et "molles". Toute science, c'est-à-dire toute proposition ou théorie, doit être considérée comme une idée - ou un ensemble d'idées - énoncée par au moins un être humain. La notion de particule élémentaire est aussi humaine que la notion de chômage.

Comme corollaire à ce premier principe on devrait ajouter: ne pas dire que tel ou tel à tort ou tel ou tel a raison, mais plutôt: l'idée de tel ou tel est intéressante ou féconde, ou l'idée de tel ou tel a déjà conduit à telle ou telle impasse.

 

Deuxième principe:

Toute théorie ou proposition est non pas savoir ou connaissance du monde mais expression d'au moins un être humain pour d'autres êtres humains. En ce sens toute proposition scientifique doit être considérée, en tant que proposition humaine, comme une implication de celui qui l'énonce dans la société humaine et non comme une ex-plication du monde dégageant la responsabilité de son auteur. Je propose donc de poser qu'il y a équivalence entre une proposition scientifique et une proposition éthique.

 

Troisième principe:

En conséquence, toute théorie ou proposition doit impérativement s'appliquer à celui qui l'énonce.

Je prendrai trois exemples pour illustrer ce point.

Une des théories actuelles de l'évolution (construite sur un mélange de la théorie classique de l'information, de la cybernétique, du néo-darwinisme, du chaos, etc.) où l'on postule un hasard créateur et une création hasardeuse et où le hasard commence par une erreur dans la reproduction du code génétique ne s'applique pas à celui qui l'énonce; ce dernier ne peut pas se considérer comme le résultat d'une erreur de copie sans que sa proposition - qu'il présente comme une explication du monde - soit nulle; ou encore que la théorie du hasard, c'est-à-dire l'apparition de l'idée de hasard dans l'évolution humaine, ne peut pas être elle-même hasardeuse sans être contradictoire - on serait alors tenté de dire, par boutade, que cette proposition n'est qu'une erreur de copie des théories antérieures.

Dans cette théorie, hasard égale erreur, et on y remplace programme par auto-organisation (sic); mais on conserve quand même le concept de code sans que l'on rende intelligible la différence entre un code et un programme. Par ailleurs, cette théorie renonce à toute poursuite de l'intelligibilité et ouvre la porte à toutes les dérives mystiques ou irrationnelles en postulant que l'apparition d'une espèce, de l'oeil, ou de l'algue bleue repose sur une erreur stochastique de la copie d'un code qui s'est codé lui-même. Je ne vois là que tautologie générale, auto-référence et paradoxe, sans parler de la question de l'apparition du code. Mais, si nous parlons de l'apparition de la proposition humaine que constitue l'idée de code dans l'évolution des idées scientifiques, alors nous pouvons sortir de cette auto-référence.

Il faudrait encore ajouter que si nous considérons l'être humain en tant que processus naturel, l'idée de loi de la nature tombe sous le coup de ce deuxième principe car elle ne peut jamais s'appliquer à celui qui l'énonce. En effet, la formulation d'une loi de la nature ne peut inclure dans son énoncé sa propre formulation. Celui qui dit: "Voici une loi de la nature", ne peut pas en même temps dire que l'énoncé de cette loi fait partie de la loi qu'il énonce sans être paradoxal ou autoréférent.

Pour penser qu'on peut énoncer une loi de la nature il faut nécessairement penser que nous sommes en dehors de la nature, ce qui contredit les prémisses de départ. Et si nous sommes de la nature, il n'y a aucun sens à dire qu'une partie de la nature puisse dire à elle-même sa propre loi. C'est comme si vous vouliez dire en même temps ce que vous dites et que vous êtes en train de le dire. Essayez! Vous verrez que vous ne pouvez énoncer la seconde proposition qu'après la première et les deux ne seront pas identiques. Si les deux propositions sont analogues alors elles sont tautologiques. Exemple: "Je viens de dire "je viens de dire""... ou "la loi est "la loi est""...

2. La proposition (issue de la théorie autopoïétique de Francisco Varela) "Le réel est une invention du cerveau" est paradoxale. Si elle est vraie, alors elle est fausse, et si elle est fausse, alors elle est vraie. En effet, si on l'applique au cerveau qui l'énonce (celui de Varela) - autrement dit si elle est vraie pour lui, alors elle est une pure invention de celui-ci, et donc elle est fausse; et si elle ne s'y applique pas - autrement dit si elle est fausse pour lui, elle est vraie mais alors elle se prétend une vérité du monde en croyant se placer hors du monde qu'il construit, et alors elle est fausse car elle se contredit, et ainsi de suite.

Le paradoxe de cette position pourrait alors s'énoncer ainsi: je décris objectivement le fonctionnement de mon cerveau - et de tous les cerveaux - en disant que mon cerveau - et tous les cerveaux - ne décrivent rien d'objectif.

Vous remarquerez que l'on pourrait prendre aussi comme exemple analogue la célèbre phrase d'Einstein: "ce que le monde a et aura toujours d'inconcevable, c'est qu'il soit concevable".

Ces exemples montrent les paradoxes - impasse ou autoréférence - engendrés par le concept même de connaissance ainsi que par ceux de compréhension et de description.

3. Enfin, le paradigme réductionniste, le plus généralement admis actuellement, qui ne dit admettre comme réel ou fondamentalement vrai que les processus ou les principes physiques élémentaires, conduit au paradoxe suivant: l'être humain qui énonce la proposition que la pensée d'un être humain se déduit d'une combinatoire élémentaire physico-chimique, n'étant pas du tout élémentaire, n'est donc pas réelle ou, à tout le moins, moins réelle et moins vraie que ce à propos de quoi elle parle. Celui qui parle est ainsi considéré comme moins vrai que ce dont il parle. Encore une proposition qui ne s'applique pas à celui qui l'énonce.

 

Quatrième principe:

La notion de connaissance n'a donc aucun sens dans nos propositions. Car plus nous prétendons "connaître" ou "avancer dans la connaissance", plus l'idée même de connaissance se transforme en même temps que nous transformons de manière irréversible les mondes humain, organique et minéral. L'idée de connaissance classique - tout comme celle avancée par le constructivisme dialectique (Piaget, Popper) qui postule toujours l'existence d'un réel à découvrir ou qui se découvre au cours du processus que constitue, selon ces auteurs, le rapport sujet/objet - se révèle donc paradoxale et, à terme, néfaste (totalitarisme, intégrisme, etc.). Je propose donc de remplacer le terme de connaissance par celui d'information qui exprimera alors le processus créatif, irréversible et imprévisible de notre intelligibilité.

Pour illustrer ce qui précède, je dirais que la théorie de la connaissance scientifique de Popper selon laquelle toute théorie doit donner les moyens de sa réfutabilité est paradoxale lorsqu'on l'applique à elle-même. En effet, dans la mesure où Popper parle de connaissance de quelque chose, il tombe nécessairement sous le coup du paradoxe suivant: la théorie de la réfutabilité ne donne pas les moyens de sa réfutabilité donc elle n'est pas scientifique. Ainsi, la théorie de la connaissance scientifique ou la connaissance de la connaissance scientifique est un dogme irréfutable.

Cela s'applique aussi à la critique kantienne. La critique de Kant ne s'applique pas à sa propre critique; Kant, puisqu'il prétend donner une fois pour toute la limite et la condition de toute connaissance se situe nécessairement au-delà de ses propres principes, c'est-à-dire au-delà du monde nouménal et phénoménal, et au-delà même des principes de l'esthétique transcendantale pour pouvoir la penser. Et ainsi Kant prétendait-il bien énoncer la loi naturelle de la connaissance humaine.

 

Cinquième principe:

Les concepts de tout et de finalité, et ceux qui leur sont associés tels que, par exemple, univers, origine, invariant, système, etc., ne remplissant pas les conditions précédentes ne seront donc pas retenus.

 

Sixième principe:

Toute théorie doit être considérée comme un projet humain.

 

 9. Discussion.

Nous avons abandonné récemment et pour de bonnes raisons, l'idée paradoxale (ou autoréférente) énoncée aux XIXè siècle que l'histoire humaine avait un sens et un but que l'on aurait pu déterminer a un certain moment de l'histoire. Pourtant, nous continuons, curieusement, de penser que l'activité scientifique aurait, elle, un but qui serait d'énoncer les lois définitives de la nature. Comme si l'activité scientifique se situait en dehors ou au-delà de l'histoire humaine. Ne serait-il pas temps d'abandonner cette idée-là aussi? On ne peut pas dire en même temps qu'il y a histoire, donc processus, et en même temps but ou finalité, qui nie la première proposition.

 

Jacques Jaffelin, Actes du colloque, Violence, science et religion, Bruxelles, octobre 1994

 

barupbtnne.gif (886 octets)   remonter   barupbtnne.gif (886 octets)                              flechec.gif (880 octets)    bulletins   flecheD.gif (875 octets)                              flechec.gif (880 octets)    télécharger ce texte   flecheD.gif (875 octets)