ENTREVUE (FICTIVE) AVEC UN JOURNALISTE ("FICTIF")

 

Le journaliste. - J'ai l'impression que dans vos écrits vous parlez d'analyse sociocognitive, mais que c'est surtout parce que vous ne pouvez pas vous faire entendre en physique. Pourquoi vous sentez-vous obligé de parler de sociologie, de sociologie cognitive et maintenant d'analyse sociocognitive ce qui pour vous, si j'ai bien compris, est la même chose, alors que vous ne voudriez parler que de physique?

N'Guo. - Je crois que vous faites erreur. Pour moi, la sociologie ou la physique c'est la même chose. Je veux dire par là qu'il s'agit de proposer des idées et des expériences. Et, vous avez pu le remarquer, proposer une nouvelle manière de penser engage de nouvelles expériences et donc, des transformations de la société. L'un ne va pas sans l'autre. Faire de la physique c'est proposer une transformation de certains rapports humains. En ce sens, il n'y a pas d'une part parler de la nature et d'autre part parler de la société. Je dirais même que plus on parle de la nature plus on change la société. Car parler de la société ne sert à rien si l'on ne propose pas de nouvelles expériences. C'est pourquoi les physiciens, mais je veux plutôt dire les sciences de la nature contribuent davantage aux changements sociaux que les sciences sociales qui ne font que parler de ce que les premières font.

Le journaliste. - D'une certaine manière, alors, si je vous suis bien, les véritables sciences sociales, c'est-à-dire celles qui changent vraiment la société, sont les sciences de la nature?

N'Guo. - Les sciences sociales ne sont que de la philosophie plus ou moins sophistiquée et la philosophie n'est elle-même, comme disait Montaigne, que de la poésie sophistiquée. Ce sont donc surtout des activités contemplatives. Elle ne proposent pas des expériences nouvelles car elles se situent sur le seul terrain de l'explication. Or je propose plutôt de penser qu'il n'y a pas d'ex-plication mais que toute idée émise, si elle est féconde, engendre une série de bouleversements imprévisibles mais dont la fécondité ne peut être testée que par l'expérience. Encore que cette manière rapide d'exposer mon point de vue ne correspond pas tout à fait à ce que je pense. De ce point de vue, les idées fécondes de ce siècle sont davantage venues des sciences dites de la nature que des sciences dites sociales. Ceux qui ont inventé la télévision ont davantage changé le monde que les sociologues qui disaient ce qu'il fallait penser de la télévision. Comme disait Nietzsche, tout ce qui est fécond est scandaleux.

Le journaliste. - Les sciences sociales ne servent donc à rien?

N'Guo. - Elles servent à faire marcher une partie de la machine universitaire.

Le journaliste. - Qu'est-ce qui est le plus utile, les mathématiques pures ou la sociologie?

N'Guo. - Vous auriez pu tout aussi bien me demander de choisir entre la poésie et la pêche à la ligne, car la question de l'utilité n'a pas de sens pour moi. Les mathématiques pures sont aussi "inutiles" que le fait de traverser le Pacifique à la rame. En ce sens qu'il ne s'agit pas ici d'explication de quoi que ce soit. Les mathématiques pures ne sont pas davantage des explications que la poésie pure c'est pourquoi leur développement doit être absolument dégagée de toute application immédiate. Tandis que la sociologie se propose d'emblée de donner une explication. Et je dirais que plus on prétend donner une explication de ce qui est, plus on se trompe, puisqu'on ne peut pas inclure son explication dans l'explication qu'on donne. Seules les activités créatrices peuvent s'avérer fécondes.

Le journaliste. - Et une nouvelle explication n'est pas pour vous une création?

N'Guo. - Je vois combien il est difficile de se faire comprendre. Une nouvelle explication n'est création que si elle engage de nouvelles expériences et, de ce fait, elle cesse du même coup d'être une explication pour devenir une im-plication c'est-à-dire une création.

Le journaliste. - Mais ce que vous dites en ce moment se présente comme une explication, non?

N'Guo. - Vous devez comprendre que non! En disant cela je ne prétends nullement dire ce qui est ni même ce qui se passe disons "vraiment". Il faut que vous compreniez bien que ce que je dis n'a rien de commun avec le fait de prétendre dire la "vérité" ou même courir après sa quête. C'est pourquoi je prends le soin dire "je propose de penser cela" plutôt que "voilà comment sont les choses!".

Le journaliste. - Vous dites que vous ne prétendez pas expliquer mais en fait vous prétendez davantage, puisque vous proposez une expérience.

N'Guo. - Vous avez raison! Proposer une expérience est plus important que de croire que l'on donne une explication du monde. Et "plus important" pour moi signifie simplement plus fécond. Créer quelque chose est plus important que de prétendre donner une explication de cette création. Toutes les explications du monde ont conduit les êtres humains à s'entre-tuer car, en refusant de se considérer comme des expériences dans le monde, elles ont généré des dogmes absolus ou, plus exactement, étant paradoxales par nature, elles ont créé des monstres métastatiques: des dogmes. Et les dogmes engendrent des églises, les églises des fidèles, les fidèles des fanatiques et les fanatiques des massacres. Je vous laisse terminer.

Le journaliste. - Tous les fidèles ne deviennent pas fanatiques!

N'Guo. - Ce qu'il faut comprendre c'est que tous les fanatiques sont d'anciens fidèles. C'est la logique de tout dogme explicatif. Si vous proposez une explication du monde vous allez inaugurer la suite séquentielle précédente aussi sûrement que si vous touchez une flamme vous allez vous brûler.

Le journaliste. - Le critère ultime pour vous est que ce qui conduit au massacre n'est pas bon. Mais il n'y a pas besoin de croire en quoi que ce soit pour massacrer.

N'Guo. - Permettez-moi de vous dire que vous faites une confusion logique. Il n'y a pas besoin de croire en quoi que ce soit pour tuer individuellement. Je veux dire qu'un tigre n'a pas besoin de croire en un dogme quelconque pour tuer sa nourriture. Il en est de même pour l'homme lorsqu'il tue les animaux et les plantes en vue de s'alimenter. Il n'est pas non plus nécessaire de croire en un dogme pour tuer son voisin parce qu'il vous ennuie. Si c'est cela que vous voulez dire. Mais! Pour s'engager dans une tuerie collective, une guerre, une croisade, un pogrom, etc. Oui! Là il faut une explication. C'est d'ailleurs pourquoi on a inventé la propagande; pour que des hommes agissent ensemble, en même temps, il faut donner une explication à cette coopération en vue d'une rivalité. Il faut qu'ils pensent la même chose au même moment. Le meurtre individuel est puni par la loi de la communauté. Mais le meurtre collectif vers une autre communauté est encouragé par cette même loi. Car la loi primitive se présente toujours comme un dogme absolu, indépassable et non amendable. C'est cela une explication. Lorsqu'un enfant pose la question: "Papa, pourquoi ceci ou cela?", et qu'il s'entend répondre: "Parce que c'est comme cela, un point c'est tout!", ce père vient de fabriquer un futur criminel. Car il vient de donner un explication. Tandis que s'il avait dit qu'il s'agit d'une manière de voir les choses, d'un expérience intéressante, et ainsi de suite, il aurait provoqué chez l'enfant la curiosité c'est-à-dire le désir d'aller plus loin, de proposer autre chose, bref de créer du nouveau.

Le journaliste. - Je me demande pourquoi vous désirez absolument vous situer à l'intérieur du mouvement scientifique puisque vous remettez presque tout en question, y compris ce qui semblait le plus solidement établi.

N'Guo. - Je pensais que la raison en était claire mais je vais la préciser. Je me situe tout simplement à l'intérieur du seul processus humain de production de pensée qui n'a pas créé de tribunal d'exception en condamnant les contestataires à la torture, au nom d'un dogme absolu c'est-à-dire d'une idée considérée comme vraie a priori. Le jour où je verrais que les idées scientifiques ne peuvent plus être reconnues comme étant des idées humaines et entièrement humaines, qu'on ne peut plus les juger, a posteriori pour leur humanité et non a priori par des bureaucrates, des mandarins ou des prêtres détenteurs de dogmes et, surtout, de pouvoir, j'entrerais dans l'opposition scientifique ou je considérerais le mouvement scientifique comme étant désormais humainement nuisible.

Le journaliste. - Vous n'allez pas me dire qu'il n'y a ni mandarins, ni bureaucrates, ni prêtres scientifiques?

N'Guo. - Je ne vous le dirais pas en effet. Il y en a. Mais ils n'ont pas le pouvoir de réduire les individus, de les détruire. Ce qu'on appelle la science est constituée d'une série d'institutions où il est certes difficile de proposer des idées nouvelles mais où ce n'est pas impossible si l'on travaille suffisamment pour se faire reconnaître. Si n'importe qui pouvait dire n'importe quoi il n'y aurait pas de science du tout; ou plutôt nous n'aurions aucun moyen de distinguer les idées scientifiques des autres.

Le journaliste. - J'ai encore du mal à vous suivre. Car il est justement difficile aujourd'hui de reconnaître ce qui distingue une idée scientifique d'une autre.

N'Guo. - Je vous l'accorde volontiers pour certains cas. D'autant plus qu'on a de plus en plus tendance à confondre science et technologie. Pour ma part je ne considère comme scientifiques que les idées qui se présentent comme des expériences humaines de pensée et non comme des vérités révélées. C'est d'ailleurs pour cela que l'activité scientifique peut elle-même concevoir les idées qui se présentent comme des vérités divines comme des expériences humaines, ce qui choque les dogmatiques mais ce qui est cohérent avec l'activité scientifique elle-même.

Jacques Jaffelin

 

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