Avant-propos 


  Nous sommes aujourd'hui a un tournant non pas seulement de notre civilisation, mais de l'histoire humaine. Il semble maintenant clair pour beaucoup d'entre nous que nous sommes engagés dans une impasse[1] telle que si nous persistons dans cette voie nous entrons dans un processus d'autodestruction ou de suicide collectif. Il est temps que nous envisagions une autre manière d'être humain, de vivre ensemble. Tout doit être réexaminé, réévalué, rien ne doit rester tabou. C'est l'ensemble des fondements sur lesquels nous avons construit notre monde que nous devons réinterroger. Et pas seulement, pour les occidentaux, depuis les anciens Hébreux, les anciens Grecs, la Renaissance, les Lumières. Nous devons apprendre à trouver une totale liberté d'esprit. Sans préjugés, mais en nous appuyant sur ce que nous avons inventé et acquis progressivement de plus précieux: le respect universel des droits humains. Nous devons pouvoir être capable de dépasser les notions de nation, de culture, de religion, de mœurs, de coutumes, non pour les nier mais pour qu'elles soient avant tout le bagage que chacun apporte dans la fondation du vivre ensemble humain qu'il nous faut maintenant envisager et construire, si nous en sommes capables. Ce n'est pas simple. En effet, nous avons affaire à des institutions aujourd'hui mondialisées aux intérêts économiques énormes et brassant d'énormes quantités d'argent. Ces quantités d'argent dont aucun aujourd'hui ne peut se faire une idée de la valeur qu'elles représentent. Or, nous le savons pourtant, l'argent n'est rien d'autre que du travail humain cristallisé, transformé en équivalent universel de sa valeur. Lorsque l'argent ne vaut plus rien c'est que le travail de l'homme, donc de l'homme lui-même, ne vaut plus rien non plus. Pire, ce sont d'autres hommes qui considèrent leurs semblables comme un immense jeu vidéo. Et ils ne réalisent même pas dans leur folie qu'ils en font aussi eux-mêmes partie. Mais il ne s'agit pas seulement du monde de la finance; la science également ainsi que les grands États sont en jeu. Aucune de ses gigantesques institutions n'ont intérêt à se remettre en question. Cela peut paraître paradoxal, surtout lorsque l'on parle des institutions scientifiques. Mais la science elle-même, en tant qu'institution mondiale, ressemble davantage a une sorte de "république prêtre" (pour reprendre un mot de Marx qualifiant toute bureaucratie) qu'à une assemblée de chercheurs libres et consciencieux de l'importance humaine de leurs travaux et de leurs conséquences. Je parle ici de la science en tant qu'institution et non des milliers de chercheurs consciencieux qui en sont les victimes. Mais tout cela est normal. Il ne faut pas s'attendre à autre chose et il ne s'agit pas d'amender l'humanité. Certains ont essayé d'expliquer le monde, d'autres de le changer. Je pense quant à moi que notre raison ne peut rien expliquer, chaque fois que nous pensons expliquer nous nous impliquons dans le monde des humains et cela constitue un changement du monde mais un changement qui n'est pas assumé comme tel. Ainsi, comme nous ne pouvons pas ne pas changer le monde, apprenons à nous y impliquer. Nous avons récemment inventer à cet effet une agora mondiale, l'internet, qui ne cesse de se développer. Créons la démocratie mondiale qui la permet. Peut-être qu'un mouvement humain fondé sur une pensée libre, rationnelle, implicative, universelle et consciente des problèmes qui se posent pourra alors intervenir dans un changement de perspective. Personne ne peut dire s'il n'est pas déjà trop tard. Mais personne ne peut dire non plus que c'est déjà perdu.

 Cependant, tout cela ne repose que sur des croyances qui ne sont pas elles-mêmes expérimentables et qui nous ont conduit progressivement, insensiblement, à la construction de ce monde humain insupportable pour l'écrasante majorité de notre espèce. Ce qui doit nous conduire a nous réinterroger sur ce qui le fonde aujourd'hui. Ce qui fonde nos conduites, nos projets, nos valeurs. Les fondements de notre monde ne sont pas si anciens et il n'est pas si difficile de les identifier. Je voudrais montrer ici que ces fondements ne sont pas seulement des dogmes, des superstitions ou impasses logiques mais qu'ils sont aussi et surtout sociopathologiques voire fatals. Seulement, aujourd'hui, l'activité scientifique est devenue une telle puissance politique, morale et financière qu'elle est aussi inattaquable que l'était l'Église du temps de l'inquisition. La comparaison peut paraître choquante voire douteuse pourtant la science, contrairement à ce qu'on pense généralement, repose depuis la Renaissance sur des dogmes également transcendantaux. Et cela subrepticement mais fermement en faisant reposer toute la raison sur des principes dogmatiques et aussi inexpérimentables que l'existence des dieux ou des fantômes comme le Principe d'Inertie et le Big Bang et sur des entités platoniciennes éternelles: les Particules Élémentaires, l'Univers comme une quantité déterminée de matière, la Vie comme des séquences fixes de nucléotides et last but not least, la Conscience Humaine comme l'apparition (sic) de la raison explicative du monde. Je voudrais simplement ici appeler à une discussion afin de ne pas renoncer à ce que Spinoza appelait l'effort pour poursuivre notre existence.


[1] Impasse socio-économique: dans la production et la distribution; Impasse scientifique: dans les dogmes du savoir au lieu du savoir-faire pour poursuivre notre existence; Impasse culturelle: dans les dogmes religieux qui verrouillent les arts, les lettres et la liberté de création; Impasse politique: dans la poursuite du processus de démocratisation mondial et la construction d'un droit démocratique interétatique.