Principes éthico-paradigmatiques

 

Premier principe

Ne pas dire que telle ou telle chose existe ou n'existe pas (ou que telle ou telle proposition est vraie ou fausse) mais montrer plutôt en quoi telle idée - ou concept - est féconde pour nous ou nous conduit à une impasse; nous, c'est-à-dire les êtres humains en tant que processus.

En ce sens, il ne peut exister d'une part des sciences dites "exactes" ou "dures" et d'autres part des sciences disons "inexactes" et "molles." Toute science, c'est-à-dire toute proposition ou théorie, doit être considérée comme une idée - ou un ensemble d'idées - énoncée par au moins un être humain. La notion de particule élémentaire est aussi humaine que la notion de chômage.

Comme corollaire à ce premier principe on devrait ajouter: ne pas dire que tel ou tel a tort ou tel ou tel a raison, mais plutôt: l'idée de tel ou tel est intéressante ou féconde, ou l'idée de tel ou tel a déjà conduit à telle ou telle impasse.

 Deuxième principe

Toute théorie ou proposition est non pas savoir ou connaissance du monde mais expression d'au moins un être humain pour d'autres êtres humains. En ce sens toute proposition scientifique doit être considérée, en tant que proposition humaine, comme une implication de celui qui l'énonce dans la société humaine et non comme une ex-plication du monde dégageant la responsabilité de son auteur. Je propose donc un principe d'équivalence entre une proposition scientifique et une proposition éthique.

Troisième principe

 En conséquence, toute théorie ou proposition doit impérativement s'appliquer à celui qui l'énonce.

Exemples de propositions qui n'entrent pas dans cette catégorie et qui ont engendré des catastrophes.

Premier exemple: la proposition (hégélienne et marxiste): "ce sont les conditions sociales qui déterminent la conscience et les idées et non la conscience qui détermine les conditions d'existence et les idées" ne s'applique pas à celui qui l'énonce. En effet, celui-ci prétend se situer au-dessus de toutes conditions sociales, dans une sorte de méta-conscience ("ma méta-conscience me dit que vous n'êtes pas déterminé par votre conscience" ou encore "mon idée n'est pas déterminée par mes conditions d'existence, mais les vôtres oui").

Deuxième exemple: la proposition (structuraliste, systémique et culturaliste): "le système (la structure ou la culture) détermine les individus", ne s'applique pas non plus à celui qui l'énonce - celui-ci prétend se situer en dehors de tout système, de toute structure et de toute culture, c'est pourquoi la présente théorie ne retiendra aucun des concepts précédents.

Troisième exemple: une des propositions du néodarwinisme et de la biologie moléculaire actuelle selon laquelle: "L'organisme ne peut acquérir aucun caractère auquel il ne soit prédisposé par l'hérédité", ne s'applique pas à l'organisme qui l'énonce (en effet, considérez un instant l'autoréférence que constitue la proposition: "Mon organisme ne peut acquérir etc.")..."

Il en va de même avec la théorie sociobiologiste de E.O. Wilson selon laquelle les gènes détermineraient la culture; cette proposition ne s'applique pas à ses propres gènes, si je puis dire. En effet, si l'on suit la logique paradoxale de cette proposition il existerait donc un gène de la découverte du gène ou encore un gène qui détermine notre conception de l'idée de gène ou de la théorie finale? L'autoréférence de cette proposition pourrait s'exprimer sous cette forme: (((Il existe un gène qui détermine la proposition ((il existe un gène qui détermine la proposition (il existe ...))) et ainsi de suite. On pourrait appeler cela le principe sociogénétique qui serait l'exact pendant, et tout autant auto-référentiel, du principe anthropique de Brandon Carter.

Quatrième exemple: la proposition de Stephen Hawking selon laquelle: "My goal is simple. It is a complete understanding of the universe, why it is as it is and why it exists at all", ne peut pas s'appliquer à lui-même sans être paradoxale, pour ne pas dire ridicule. La théorie du "big bang" qui s'appuie sur le "modèle standard" de la physique fondamentale ne repose depuis la "Barrière de Planck" que sur trois singularités: le principe d'inertie, l'idée de particules élémentaires éternelles et immuables et sur le principe de connaissance du monde par la pensée humaine. Sous une logique apparente elle est obligée de convenir qu'elle ne repose que sur ces trois singularités ad hoc et inexpérimentables qui ne peuvent être incluses dans la théorie sans qu'elle devienne absurde. Pour être plus direct, ses fondements réels sont ceux de Descartes pour lequel il y avait deux substances dans le monde: la res extensa et la res cogitans ou, autrement dit, les choses inertes et les choses pensantes, c'est-à-dire pour Descartes, Dieu et la pensée humaine. Spinoza avait balayé radicalement ce dualisme ad hoc en proposant qu'il n'y avait qu'une seule substance dans la nature et rien d'autre. Il n'y a donc, pour Spinoza, aucune différence de nature dans la nature. La nature est donc infinie ou indéfinie et sans commencement ni fin.

Cinquième exemple: une des théories actuelles de l'évolution (construite sur un mélange de la théorie classique de l'information, de la cybernétique, du néodarwinisme, du chaos, etc.) où l'on postule un hasard créateur et une création hasardeuse et où le hasard commence par une erreur dans la reproduction du code génétique ne s'applique pas à celui qui l'énonce; ce dernier ne peut pas se considérer comme le résultat d'une erreur de copie sans que sa proposition - qu'il présente comme une explication du monde - soit nulle; ou encore la théorie du hasard, c'est-à-dire l'apparition de l'idée de hasard dans l'évolution humaine, ne peut pas être elle-même hasardeuse sans être contradictoire - on serait alors tenté de dire, par boutade, que cette proposition n'est qu'une erreur de copie des théories antérieures.

Dans cette théorie, hasard égale erreur, et on y remplace programme par auto-organisation (sic); mais on conserve quand même le concept de code sans que l'on rende intelligible la différence entre un code et un programme.

Par ailleurs, cette théorie renonce à toute poursuite de l'intelligibilité et ouvre la porte à toutes les dérives mystiques ou irrationnelles en postulant que l'apparition d'une espèce, de l'oeil, ou de l'algue bleue repose sur une erreur stochastique de la copie d'un code qui s'est codé lui-même. Je ne vois là que tautologie générale, auto-référence et paradoxe, sans parler de la question de l'apparition du code. Mais, si nous parlons de l'apparition de la proposition humaine que constitue l'idée de code dans l'évolution des idées scientifiques, alors nous pouvons sortir de cette auto-référence.

Il faudrait encore ajouter que si nous pensons que l'homme est un processus naturel, l'idée de loi de la nature n'a plus aucun sens car elle ne peut jamais s'appliquer à celui qui l'énonce. En effet, la formulation d'une loi de la nature ne peut inclure dans son énoncé sa propre formulation. Autrement dit cette idée tombe sous le coup de notre impératif épistémologique, car elle ne peut s'appliquer à celui qui l'énonce. Celui qui dit: "Voici une loi de la nature", ne peut pas en même temps dire que l'énoncé de cette loi fait partie de la loi qu'il énonce sans être paradoxal ou autoréférent.

Pour penser qu'on peut énoncer une loi de la nature il faut nécessairement penser que nous sommes en dehors de la nature, ce qui contredit les prémisses de départ. Et si nous sommes de la nature, il n'y a aucun sens à dire qu'une partie de la nature puisse dire à elle-même sa propre loi. C'est comme si vous vouliez dire en même temps ce que vous dites et que vous êtes en train de le dire. Essayez! Vous verrez que vous ne pouvez faire la seconde proposition qu'après la première et les deux ne seront pas identiques. Si les deux propositions sont analogues alors elles sont tautologiques. Exemple: "Je viens de dire "je viens de dire"..." ou "la loi est "la loi est".

Sixième exemple: la proposition (issue de la théorie autopoïétique de Francisco Varela) "Le réel est une invention du cerveau" est paradoxale. Si elle est vraie, alors elle est fausse, et si elle est fausse, alors elle est vraie. En effet, si on l'applique au cerveau qui l'énonce (celui de Varela) - autrement dit si elle est vraie pour lui, alors elle est une pure invention de celui-ci, et donc elle est fausse; et si elle ne s'y applique pas - autrement dit si elle est fausse pour lui, elle est vraie mais alors elle se prétend une vérité du monde en croyant se placer hors du monde qu'il construit, et alors elle est fausse car elle se contredit, et ainsi de suite.

Le paradoxe de cette position pourrait alors s'énoncer ainsi: je décris objectivement le fonctionnement de mon cerveau - et de tous les cerveaux - en disant que mon cerveau - et tous les cerveaux - ne décrivent rien d'objectif.

Dans un corollaire de la proposition précédente le même auteur dit: "Personne ne peut revendiquer une compréhension de nature universelle." On voit très bien que cette proposition engendre le même paradoxe que précédemment. Celui-ci pourrait se formuler ainsi: "Je propose que la proposition 'personne ne peut revendiquer une compréhension de nature universelle' constitue une compréhension de nature universelle." On pourrait prendre aussi comme exemple analogue la célèbre phrase d'Einstein: "ce que le monde a et aura toujours d'inconcevable, c'est qu'il soit concevable."

Ces exemples montrent les paradoxes - impasse ou autoréférence - engendrés par le concept même de connaissance ainsi que par ceux de compréhension et de description...

On pourrait ajouter les propositions des réductionnistes qui ne disent admettre comme réels que les processus ou les principes physiques élémentaires, la pensée d'un réductionniste énonçant ce principe, n'étant pas du tout élémentaire, selon leur propre définition de l'élémentaire, n'est donc pas réelle ou, à tout le moins, moins réelle que ce à propos de quoi elle parle. Encore une proposition qui ne s'applique pas à celui qui l'énonce.

Quatrième principe

La notion de connaissance ou de savoir n'a donc aucun sens dans nos propositions. Car plus nous prétendons "connaître" ou "avancer dans la connaissance", plus l'idée même de connaissance se transforme en même temps que nous transformons de manière irréversible les mondes humain, organique et minéral. L'idée de connaissance classique - tout comme celle avancée par le constructivisme dialectique (Piaget, Popper) qui postule toujours l'existence d'un réel à découvrir ou qui se découvre au cours du processus que constitue, selon ces auteurs, le rapport sujet/objet - se révèle donc paradoxale et, à terme, néfaste (totalitarisme, intégrisme, etc.). Je propose donc de remplacer le terme de connaissance ou de savoir par celui de savoir-faire ceci ou cela; nous ne pouvons expliquer que ce que nous savons faire.

Pour illustrer ce qui précède, je dirais que la théorie de la connaissance scientifique de Popper selon laquelle toute théorie doit donner les moyens de sa réfutabilité est paradoxale lorsqu'on l'applique à elle-même. En effet, dans la mesure où Popper parle de connaissance de quelque chose, il tombe nécessairement sous le coup du paradoxe suivant: la théorie de la réfutabilité ne donne pas les moyens de sa réfutabilité donc elle n'est pas scientifique. Ainsi, la théorie de la connaissance scientifique ou la connaissance de la connaissance scientifique est un dogme irréfutable.

REMARQUE: la question: qu'est-ce que l'intelligibilité? est, bien entendu, auto-référentielle puisqu'elle fait elle-même partie de l'intelligibilité. Elle n'a donc aucun sens car l'intelligibilité doit être considérée ici comme un processus non prévisible; tout comme vous ne pouvez pas prévoir les prochains mots que vous allez prononcer - ce simple fait est déjà suffisant à lui seul. Il faudra prendre bien soin de ne pas la confondre avec le vieux concept de connaissance (ou même de cognition). Cela s'adresse aussi aux propositions de Kant. La critique de Kant ne s'applique pas à sa propre critique; Kant, puisqu'il prétend donner une fois pour toutes la limite et la condition de toute connaissance se situe nécessairement au-delà de ses propres principes, c'est-à-dire au-delà du monde nouménal et phénoménal, et au-delà même des principes de l'esthétique transcendantale pour pouvoir la penser. Et ainsi Kant prétend-il bien énoncer la loi naturelle de la connaissance humaine. (Voir aussi, Jaffelin, 1993). J'ajouterais que Kant ne peut pas nous dire, lorsqu'un être humain se trouve en train de lire la Critique, ce qui se passe. La Critique ou l'Esthétique transcendantale existe-t-elle en soi ou ne constitue-t-elle qu'un phénomène pour le lecteur? Et dans ce cas que peut bien signifier le phénomène du concept phénomène écrit, et ainsi de suite.

Cinquième principe

Les concepts de tout et de finalité, et ceux qui leur sont associés tels que, par exemple, univers, origine, invariant, système, particules élémentaires, etc., ne remplissant pas les conditions précédentes ne seront donc pas retenus.

Sixième principe

Toute théorie doit être considérée comme un projet humain.


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