Archives mensuelles : novembre 2011

Pour comprendre et aider à vivre l’instabilité émotionnelle (notes de lectures à l’usage exclusif des patient(e)s)

Quelques défenses névrotiques contre l’instabilité émotionnelle

Toutes ces défenses ont pour fondement de se protéger contre l’angoisse ambivalente de la perte (abandon de l’autre – panique d’anéantissement par aliénation affective) et de la fusion (abandon de soi – panique d’anéantissement par dépendance affective absolue).

– Besoin d’un(e) ennemi(e)/ami(e) pour satisfaire, nourrir et soulager à la fois son angoisse permanente de la perte et de la fusion. Souffle constamment le froid et le chaud. Le froid dès que le sentiment de dépendance survient sous la forme d’angoisse et le chaud dès que celui de la perte surgit à nouveau.

–  Énoncer des conditions à toute relation voire à toute rencontre (chantage affectif); protection (illusoire) contre toute surprise et toute irruption intempestive d’une émotion angoissante qui la submergerait.

–  Chercher à être quelqu’un d’autre, ne pas accepter l’instabilité pour apprendre à vivre avec.

Notes et études étiologiques sur le trouble de personnalité limite et le narcissisme

1. L’angoisse de séparation

« Suis-je prêt(e) à vivre tout(e) seul(e) »

« Quelle quantité de moi-même suis-je prêt(e) à céder contre de l’amour, voire contre un simple refuge?

Il y a des moments où l’on insiste: j’y arriverai tout(e) seul(e), je vivrai tout(e) seul(e), je résoudrai ce problème tout(e) seul(e) et je prendrai mes propres décisions. Mais quand on a pris cette décision-là, on peut se retrouver terrorisé par la perspective de devoir se tenir debout seul.

Et on peut se retrouver en train de rejouer une version adulte du rapprochement.

En effet, dans les premières semaines du stade du rapprochement on se tourne à nouveau vers sa mère. On réclame à grands cris son attention, on recherche ses faveurs, on la harcèle, on lui fait du charme. On s’efforce de se la réapproprier de façon à bannir l’angoisse de séparation.

Ce qu’on ressent alors, c’est: ne t’arrête pas de m’aimer! Et si je n’allais pas être capable de m’en sortir tout(e) seul(e)? En fait, ce qu’on crie c’est: au secours!

D’un autre côté, on ne veut pas être aidé(e). Ou plutôt, on veut et on ne veut pas en même temps. Assiégé(e) de contradictions, on va à la fois agripper et rejeter, suivre et fuir. On insiste sur sa toute puissance et sur sa rage – sa rage! – d’être impuissant(e); résultat: l’angoisse de séparation s’intensifie. Mourant d’envie de retrouver cette chère unicité qui est pourtant aussi engloutissement redoutable, désirant être à notre mère et pourtant à nous-mêmes, nous avons de foudroyantes sautes d’humeur, tour à tour avançant et reculant – nous devenons l’image même de l’irrésolution. »

2. Le processus de dissociation

« On pense que pendant les premières années de la vie, la dissociation est reine. On défend le bien en tenant le mal à distance. On met sa colère en quarantaine, de peur que les sentiments de haine n’anéantissent les êtres aimés. Mais progressivement – avec l’amour et la confiance nécessaires – nous apprenons à vivre avec l’ambivalence, et à remédier à la dissociation. »

Le possesseur d’une personnalité frontière répartit le bien et le mal chez lui-même et chez les autres selon le processus de dissociation. Enfant, il commence très tôt à craindre que la colère qu’il ressent parfois contre sa mère (cela nous arrive à tous) ne la détruise radicalement – et alors, que va-t-il lui arriver? Mais s’il peut percevoir la femme qu’il hait et la femme qu’il aime comme deux femmes distinctes, il devient à même de haïr en toute impunité. Alors, il dissocie.

Celui qui se trouve dans ce cas, selon le psychanalyste Otto Kernberg, vit une vie fragmentée, centrée sur l’instant, « détruisant activement les liens affectifs entre ce qui autrement serait expérience émotionnelle chaotique, contradictoire, hautement frustrante et effrayante ». Bien qu’il éprouve de la haine et de l’amour, il ne peut les faire coïncider de peur que le mal ne vienne contaminer le bien. Sous la menace de la culpabilité et de l’angoisse insupportables qu’amènerait une telle destruction imaginaire, il vous aime le lundi et le mercredi, vous déteste le mardi et le jeudi et un samedi sur deux, mais il ne peut pas le faire simultanément. Il dissocie.

Chose assez peu surprenante, la personnalité limite se déplace à l’intérieur même de ses humeurs et de ses relations à autrui. Instable émotionnellement et relationnellement.

Il est fréquemment impulsif et auto-destructeur.  Il a du mal à rester seul.

Mais le trait le plus marquant de la personnalité frontière est la dissociation qui rend son possesseur capable de tolérer les profondes contradictions de ses pensées et de ses actes, car les divers aspects de son self sont déconnectés – comme des îles disséminées çà et là.

3. Le narcissisme pathologique ou l’absence d’estime de soi

Le narcissique est communément perçu comme s’aimant avec excès. (Comment est-ce que je m’aime? Et de combien de façons?) Mais en réalité, c’est l’absence d’un amour-propre interne stable – ce qui constitue un narcissisme sain – qui lui inspire une telle concentration sur lui-même, qui le force à utiliser les autres dans le seul but de se faire valoir lui-même, d’en tirer un reflet de lui-même, d’en faire un prolongement de lui.

Comme je dois être attirant – voyez la femme ravissante qui est a mon bras!

Comme je dois être important – je connais des gens célèbres!

Comme je dois être excitant – je suis toujours en vedette, au centre de l’attention générale!

Comme je dois être… – vous ne trouvez pas?

Chez lui, le développement de l’amour-propre confiant ne s’est pas fait correctement.

4. La construction du faux moi et la perturbation de l' »image de soi »

Il ne fait aucun doute que nous avons tous rencontré ces gens que Winnicott appelle « personnalités à faux self (moi) », ou ceux que la psychanalyste Helene Deutsch a nommés « personnalités comme-si »; il y a ceux qui vivent à la limite de la névrose ou de la psychose, qu’on pourrait littéralement qualifier de « personnalités frontières » – borderline – ou ceux que convoitent les enquêtes psychologiques ou sociologiques: les personnalités narcissiques ou « affamées d’elles-mêmes ».

Chacun de ces termes peut être utilisé pour parler des déformations du self (moi) et de l’image du self (moi). Chacun correspond à une série de symptômes qui diffèrent légèrement, tout en se chevauchant souvent, d’un préjudice causé à ce « je qui en vaut la chandelle ».

La psychanalyste Leslie Farber décrit ce qui arrive à celui qui construit son existence entière autour d’un faux self, convaincu qu’il est de devoir « jouer avec sa façon de se présenter… pour gagner l’attention et l’approbation qui lui sont indispensables… ». Il est non seulement victime de la souffrance et de la honte que lui cause la possession d’un « self secret, déplaisant et illégitime », mais aussi « du fardeau spirituel de devoir ne pas paraître celui qu’il « est » » ou de ne pas « être » la personne qu’il paraît être… ».

Le vrai self, tel que Winnicott l’évoque, a sa source dans la relation originelle et dans l’unisson sensuel de la mère et de son enfant. Au début, il y a les réponses qu’on reçoit qui, concrètement, veulent dire; « Tu es bien ce que tu es. Tu ressens bien ce que tu ressens », nous permettant de croire en notre réalité propre, nous persuadant qu’il est sans danger de montrer le self véridique, précoce et fragile qui vient d’entamer sa croissance.

Représentons-nous la chose de la manière suivante: tendant la main vers un jouet, on s’arrête l’espace d’une seconde pour jeter un coup d’œil à sa mère. Ce n’est pas une autorisation qu’on quête là, c’est bien davantage: la confirmation que ce désir, ce geste spontané, m’appartient réellement, que c’est bien là ce que je ressens.

En cet instant délicat, subtil, la présence active – sans être indiscrète – de la mère nous autorise à nous fier à notre souhait: « Oui, je veux ce jouet. Je le veux réellement. » Confirmé dans cette nouvelle perception bourgeonnante du self, dans la « conscience de soi », on continue à tendre la main vers le jouet.

Mais si au contraire la mère répond à la question contenue dans notre regard en commettant une erreur d’interprétation, ou bien si elle confond nos besoins avec les siens propres, alors on ne peut plus se fier à ce qu’on ressent ou à ce qu’on fait. La discordance donne l’impression d’avoir été répudié, agressé.

Dès lors, on peut décider de défendre son self vrai en formant un self faux.

Ce faux self est docile, il n’a pas de priorités, il semble dire: « Je serai ce que tu voudras que je sois. » Comme un arbre qu’on a taillé en espalier de manière à prévenir sa croissance spontanée, il se plie à une forme imposée de l’extérieur. Cette forme est parfois attirante, voire merveilleusement attirante, mais elle est irréelle.

Celui qui est doté d’une personnalité « comme-si » telle que la décrit Helene Deutsch tient davantage du caméléon que le détenteur d’un « faux self », car « la facilité avec laquelle il capte les signaux en provenance du monde extérieur puis se modèle et modèle son attitude en conséquence » révèle la présence d’imitations toujours renouvelées – mais hautement convaincantes – de tel ou tel type de personne. La personnalité comme-si n’a pas conscience de sa propre vacuité. La personne en question vivra sa vie « comme si » celle-ci formait un tout. Les expressions dont elle usera, les attaches qu’elle se choisira, ses valeurs, passions et plaisirs, tout en elle ne fera que mimer la réalité d’autres personnes. Elle finira par mettre mal à l’aise – on dira en la regardant: « Quelque chose ne va pas » – en dépit de la représentation brillante qu’elle donne. En effet, sans même s’en rendre compte, comme un de ces humanoïdes de films de science-fiction, elle ne fait que dupliquer la forme humaine, agissant comme si elle faisait réellement des expériences, alors qu’elle ne possède pas d’expérience intérieure correspondante.

5. La sensation d’être deux personnes, voire davantage, totalement distinctes

Les personnes présentant une instabilité émotionnelle ont souvent cette impression d’être habitée par plusieurs personnes ce qui les conduit immanquablement à se demander: « mais qui suis-je? A quel moment suis-je moi-même? Comment, si je suis comme ça à ce moment-ci et comme ça à ce moment-là, puis-je savoir quel est le vrai, l’authentique moi? »

La réponse est aussi dans le questionnement lui-même. Nous avons vu que ces personnes instables visent à la stabilité du moi, gage, selon elles, de tout confort, et de toute vie saine. Pour reprendre la métaphore que j’utilise souvent, elles sont l’instabilité du roseau qui admire la robuste stabilité du chêne. Apprendre à se convaincre que le roseau est plus robuste que le chêne est d’abord la première chose à faire. La seconde est d’apprendre que nous sommes tous des personnalités multiples (dans le sens précédent et non pas psychiatrique) dans la mesure ou nous devons apprendre à nous comporter différemment suivant les modes de relation dans lesquelles nous nous trouvons. C’est justement ce que ne font pas ces personnes qui n’agissent que selon un mode de relation en général ou elles excellent, le mode spectaculaire, conformément à leur narcissisme profond et pathologique. Ce narcissisme qui les oblige à aller constamment chercher chez les autres ce qu’elles désirent, mais devraient, penser d’elles-mêmes.

Il faut distinguer la notion d’identité qu’il faut laisser à la bureaucratie étatique (les documents officiels d’identification) et la notion d’identification qui est une notion utile dans la socialisation de l’individu. Comme nous devons tous nous construire et nous impliquer dans une grande quantité d’identifications au cours de l’apprentissage de notre socialisation, il ne faut pas confondre ces identifications avec des personnalités distinctes au sens psychiatrique.

6. Notes cliniques sur le narcissisme et ses différents symptômes

H. souffre d’une image se soi instable et dégradée. H. présente toutes les caractéristiques de la personnalité dite narcissique, c’est-à-dire que l’opinion qu’il peut avoir de lui dépend de celle d’autrui qu’il recherche fébrilement et redoute à la fois. Il suffit que quelqu’un dans son travail soit aimable avec lui pour qu’il l’interprète immédiatement comme une reconnaissance personnelle ou qu’un autre, quelques instants plus tard, se mêle de lui faire quelques critiques pour que l’angoisse l’envahisse à nouveau. Il n’est pas en mesure de s’estimer lui-même, dans les deux sens du terme (qui suis-je?, que vaux-je?). Il est comme une sorte d’enveloppe vide dont il soigne fébrilement l’apparence et la consistance de peur que l’on s’aperçoive qu’il n’y a rien dedans. H. a un moi faible qui n’a pas su se renforcer au cours de sa socialisation. Dans ses moments de crise et de fortes angoisses il présente des symptômes paranoïdes (« il m’en veulent tous ») qui disparaissent lorsqu’il va mieux. Son corps est rigide et son maintien strict. Son langage est parfois châtié, parfois ordurier. Il oscille constamment entre l’adoration et la haine de soi. Il est resté dans la double contrainte dans laquelle sa mère narcissique l’avait plongé depuis l’enfance. Se débarrasser de cette double contrainte semble encore pour lui une tâche surhumaine.

7. Le prix de la séparation

L’angoisse de la séparation (de la mère)

A 6 mois, l’enfant est capable de se faire une image mentale de sa mère absente. L’enfant peut répondre à cette angoisse par une réaction de détachement et accueille sa mère avec froideur.

Cela peut engendrer des problèmes d’intimité et se sentir plus à l’aise dans les liens interpersonnels non affectifs (le public).

A l’âge de 6 à 8 mois la plupart des bébés développent un attachement spécifique à la mère: « c’est à ce moment-là que nous tombons amoureux pour la première fois ».

Les défenses névrotiques contre l’angoisse de la séparation (qui se retrouvera dans l’âge adulte)

—  S’attendant à être abandonné, on se raccroche pour sauver sa vie: « Ne me quitte pas. Sans toi je ne suis rien. Sans toi je mourrai. »

—  S’attendant à être trahi, on profite de chaque imperfection, de chaque défaillance, pour dire: « Tu vois — je savais bien que je ne pouvais pas te faire confiance. »

—  S’attendant à être rejeté, on a des exigences excessivement agressives et on est furieux par avance de savoir qu’elles ne seront pas satisfaites.

—  S’attendant à être déçu, on s’arrange pour être tôt ou tard immanquablement déçu.

La dépression survient lorsque la perte semble définitive et que la part d’espoir entretenue par l’angoisse n’est plus.

Les autres modes de défenses contre l’angoisse de la séparation

  1. Le détachement affectif est l’une de ces défenses. On ne peut pas perdre une personne à laquelle on tient, si justement on ne tient pas à elle.
  2. Une autre défense se présente sous la forme d’un besoin irrépressible de s’occuper des autres. Au lieu de souffrir, on aide ceux qui souffrent. Et par le biais de ses bons soins, on apaise son ancien, très ancien sentiment d’abandon, en s’identifiant du même coup à ceux dont on se préoccupe tant.
  3. Une troisième défense est l’autonomie prématurée. On revendique bien trop tôt son indépendance. On apprend très jeune à ne laisser sa survie dépendre de l’aide ou de l’amour de personne.  On revêt l’enfant désemparé de l’armure fragile de l’adulte responsable.

8. L’ultime connexion

La béatitude de la symbiose ombilicale ou le désir fusionnel.

L’état bien connu des amants, des saints, des psychotiques, des drogués et des nourrissons. L’absence d’abord et ensuite le désir d’absence de frontière entre soi et les autres. Le fait que les filles n’aient pas besoin de se séparer de leur mère pour aimer un homme peut être à l’origine de la revendication féminine que l’on retrouve dans presque toutes les cultures: je voudrais savoir ce que mon homme pense, il ne me dit rien, etc. On retrouve aussi beaucoup de fusions mère-fille pathologiques (névrose symbiotique) qui subsistent quelquefois toute la vie durant. Dans le cas de psychose symbiotique, le développement de la fille est arrêté très tôt.

Pour grandir il faut renoncer à toute fusion. Mais on ne renoncera jamais à la retrouver.

Être mature c’est renoncer à établir des relations symbiotiques (Harold Searles)

9. Se tenir debout seul

Le besoin de devenir un être distinct est aussi présent que le désir de fusionner à jamais

Parvenir au soi séparé est un processus, une découverte progressive.

On oscille entre liberté grisante et solitude paniquée

Les étapes de la séparation:

  1. Ce processus (la « naissance psychologique » selon M. Malher) commence chez l’enfant vers cinq mois (au moment où nous tombons amoureux et que nous commençons à réaliser que notre mère existe en dehors de nous.
  2. A 9 mois, on expérimente et on vient se rassurer (tout est possible, si Elle est là)
  3. Puis on se redresse et on marche tout seul. On devient tout-puissant (narcissique, mégalo. etc.)
  4. A 18 mois on perçoit les implications de la séparation (si je pars, périrai-je?) Quelle quantité de moi-même suisje prêt à céder contre de l’amour? C’est le stade du rapprochement. On oscille entre toute puissance et impuissance (ou vulnérabilité).
  5. L’angoisse de séparation s’intensifie. Mourant d’envie de retrouver cette chère unicité qui est pourtant aussi engloutissement redoutable, désirant être à notre mère et pourtant à nous-mêmes, nous avons de foudroyantes sautes d’humeur, tour à tour avançant et reculant — nous devenons l’image même de l’irrésolution. Nous savons plus ni qui nous sommes, ni ce que l’on doit faire. Il est possible que le trouble limite (instabilité émotionnelle ou borderline) soit à l’origine une fixation psychique à ce stade. L’irrésolution devient instabilité émotionnelle avec une image de soi toujours incertaine (je ne sais pas qui je suis), la crainte d’être abandonnée et la crainte de la fusion aussi. Le monde devient hostile mais on ne sait pas si c’est à cause de nous. Tantôt tout est de notre faute, tantôt tout est de leur faute.

10. Leçon d’amour

 « L’amour infantile suit le principe « J’aime parce que je suis aimé » .

« L’amour mature suit le principe  » Je suis aimé parce que j’aime « .

« L’amour immature dit  » Je t’aime parce que j’ai besoin de toi « .

« L’amour mature dit  » J’ai besoin de toi parce que je t’aime « . »  (Erich Fromm)

Freud dit que, « à l’exception de quelques situations, nos attitudes amoureuses les plus tendres et les plus intimes sont nuancées d’une hostilité qui peut comporter un désir de mort inconscient ».

« Ah, j’ai trop aimé pour ne point haïr » Racine, Andromaque

Winnicott écrit: la sentimentalité ne sert à rien. Elle fait même du mal, parce qu’elle « contient la négation de la haine ». Laquelle négation, soutient-il, empêchera l’enfant de faire face, dans son développement, à sa propre haine, et d’apprendre à la tolérer. ( « Mes parents, eux, n’ont jamais d’horribles sentiments de ce genre. Je dois vraiment être un monstre! » ) Il faut apprendre à tolérer sa haine.

Voici ce qu’écrit Freud:

« Notre raison et notre sentiment se refusent, certes, à admettre une association aussi étroite entre l’amour et la haine, mais la nature sait utiliser cette association et maintenir en éveil et dans toute sa fraîcheur le sentiment d’amour, afin de le mettre mieux à l’abri des atteintes de la haine qui le guette. On peut dire que nous sommes redevables des plus beaux épanouissements de notre vie amoureuse à la réaction contre l’impulsion hostile que nous ressentons dans notre for intérieur. »

Chanson qu’un enfant de 4 ans chante chaque soir sous la douche:

« Il ne fera rien du tout.

Il restera juste assis au soleil de midi.

Et quand ils lui parleront il ne leur répondra pas.

Parce qu’il se fiche de leur répondre.

Il les transpercera à coups de lance et les jettera à la poubelle.

Il ne parlera à personne parce qu’il n’y est pas obligé.

Et quand ils viendront le chercher ils ne le trouveront pas,

Parce qu’il ne sera pas là.

Il leur plantera des clous dans les yeux et les jettera à la poubelle,

Et refermera le couvercle.

Il n’ira pas prendre l’air et ne mangera pas ses légumes

Et ne fera pas pipi pour eux, et il deviendra mince comme une bille.

Il ne fera rien du tout.

Il restera juste assis au soleil de midi. »

Rilke écrit: « Si mes démons devaient me quitter, je crains que mes anges ne prennent à leur tour leur envol. »

11. Le rôle du père

Il a une importance énorme en tant qu’influence perturbatrice, constructive de la cellule mère-enfant, stimulant de l’autonomie et de l’individuation, modèle de virilité pour leurs fils, confirmation de la féminité de leurs filles, et en tant que figure « autre-que-mère » apportant une seconde source d’amour constant.

Il est celui vers qui on peut se tourner quand on doit résister à l’attrait de la fusion avec la mère — et pleurer ce paradis perdu. On ne peut avec succès renoncer à l’union symbiotique sans en ressentir de la tristesse. Le père — attentif et encourageant — rend ce deuil moins intense et par là donc possible.

Le psychanalyste Stanley Greenspan dépeint le père comme se tenant sur le rivage tandis que nous nous débattons dans les eaux de la symbiose. Il nous tend la main, nous aide à en sortir, à nous en éloigner. Il est là comme second amour, comme expérience entièrement autre, ajoutant richesse et variété à notre entendement des choses de l’amour.

Je joue avec une petite fille qui a perdu dans des circonstances traumatisantes sa mère et son père. Au beau milieu du plaisir que nous y prenons, elle s’arrête, se met debout et dit « Salut ». La façon qu’elle a de le dire semble signifier: « Je pars la première, avant que tu puisses m’abandonner. » Et je me demande si elle grandira dans l’obligation perpétuelle de quitter ce qu’elle aime avant que cela puisse lui faire du mal, si elle deviendra coutumière de l’interruptus relationnel.

12. La compulsion de répétition

On répète le passé en reproduisant des situations antérieures, ce qui revient parfois à une véritable gageure — comme dans le cas rapporté par Freud de cette femme qui se débrouilla pour trouver non pas un, ni même deux, mais trois maris, lesquels furent tous frappés de maladie mortelle après l’avoir épousée et durent donc être soignés par elle sur leur lit de mort.

Mais tant que nous n’avons pas pris le deuil de ce passé, tant que nous n’y avons pas renoncé, nous sommes condamnés à le répéter.

Dans l’art d’aimer, Erich Fromm écrit que l’amour, l’union, est une manière de transcender la perte, de la séparation, de notre soi isolé et séparé.

13. Quand est-ce qu’on ramène le petit frère à l’hôpital?

On veut toujours être le (la) seul à être aimé

La haine des frères et sœurs

Les caractéristiques normales de la petite enfance: « extrême jalousie » et  « pulsions de meurtre sur la personne du rival ».

Le risque de perdre l’amour maternelle ou l’amour de l’être cher nous terrifie et nous menace d’une angoisse terrible. La pulsion de meurtre que nous ressentons nous souhaitons la faire disparaître.

Pour cela nous utilisons des mécanismes de défense inconscients suivants:

Refoulement: « Je n’ai nulle conscience de vouloir du mal à ce bébé. »

Formation réactionnelle: « Pourquoi donc voudrais-je du mal à ce bébé? Je l’aime! »

Isolation: « J’ai un fantasme récurrent où je me vois faire frire mon frère dans de l’huile, alors que je n’ai pas le moindre sentiment de haine envers lui. »

Dénégation: « Je n’ai pas besoin de faire du mal au bébé parce que je continue de me considérer comme un enfant unique. » Une petite fille vient d’être informée par sa mère qu’elle va avoir bientôt un petit frère ou une petite sœur. Elle écoute, elle détourne son regard du ventre de sa mère, la regarde et dit: « Oui, mais alors qui sera la maman du nouveau bébé?

Régression: « Au lieu de faire du mal au bébé qui prend ma place auprès de ma mère, c’est moi qui vais être le bébé. »

Identification: « Au lieu de faire du mal au bébé, je vais le materner. »

Identification projective: « Au lieu de détester ce bébé, je vais me débrouiller pour que ce soit lui qui me déteste. »

Retournement sur soi: « Plutôt que frapper le bébé, je me frapperai moi-même. En me frappant moi-même, c’est le bébé que je frappe. »

Réparation: « D’abord je vais frapper le bébé (ou imaginer que je le frappe) et puis après j’annulerai le mal que j’ai fait en l’embrassant. »

Sublimation: « Au lieu de frapper le bébé, je vais faire un dessin. »

Catégorisation: « je suis aventureuse, il est casanier »; « Je suis scientifique, il est littéraire »; etc.

Hansel et Gretel (dans les familles où il y a échec parental)

14. La vie à deux

Parce qu’on retrouve dans  l’actuel rapport amoureux certains des êtres que nous avons tant aimés par le passé.

Parce qu’on reçoit maintenant certaines choses qu’on n’a jamais eues.

Parce qu’on revit dans l’acte sexuel un peu de la béatitude symbiotique d’antan.

Et parce qu’on a le sentiment d’être connu et compris de l’être bien-aimé.

« Il n’y a pas de rapports personnels sans agressivité »

« Il y a deux mariages dans la même union, celui du mari et celui de la femme »

« Les hommes courent après l’autonomie, les femmes rêvent d’intimité »

« Il n’y a pas deux adultes susceptibles de se faire plus de mal que deux époux »

Les époux sont souvent des « étrangers intimes » (Lillian Rubin) ou des « ennemis intimes »

La guerre des sexes (la différence du processus de sexualisation chez les garçons et les filles »

Les femmes se plaignent souvent de marteler du poing à une porte fermer à clé. « Je veux qu’il me parle »; « je veux qu’il me dise ce qu’il est vraiment »; « je veux qu’il ôte son masque « tout va bien » et qu’il soit vulnérable ».

15. Amour et haine dans le mariage

« Le mariage est… l’image du paradis et de l’enfer la plus complète que nous soyons capables de percevoir en ce monde ».

Richard STEELE

16. De la symbiose à l’autonomie: la route est longue et parsemée d’angoisses et de troubles divers

  • 0 à 5 mois: phase symbiotique avec la mère
  • 5 à 24 mois: naissance psychologique
    • 5 à 9 mois: différenciation: l’enfant réalise progressivement que sa mère est séparée de lui
    • 9 mois et plus: expérimentation audacieuse
    • 12 mois à 18 mois: la pratique: marcher, courir, sauter, tomber
    • 18 mois à 24 mois: rapprochement: « jusqu’où puis-je aller?

17. Une saine croissance

  1. Implique la capacité à abdiquer son besoin d’approbation lorsque le coût de l’approbation est le moi véritable (ou un moi écrasé — par exemple dans une relation narcissique: « perds-toi ou tu me perdras »)
  2. C’est apprendre à renoncer à la dissociation défensive et d’intégrer ses deux self: le bon et le mauvais.
  3. C’est parvenir à renoncer à sa grandeur et se contenter d’un self à taille humaine.
  4. C’est que malgré les difficultés affectives qu’on rencontrera dans sa vie, on s’est donné un moi (self) fiable et solide et une réelle perception de soi.

18. La santé relationnelle et psycho-affective

Définir les troubles affectifs, névrotiques et relationnels (ce qu’on nomme habituellement troubles mentaux ou psycho-affectifs) est plus aisé que de définir ce que pourrait être la santé psycho-affective ou relationnelle.

Nous pouvons cependant dire qu’un adulte sain a progressivement appris qu’il ne peut attendre de la vie:

  1. ni sécurité absolue
  2. ni amour inconditionnel
  3. ni traitement de faveur
  4. ni contrôle absolu
  5. ni compensation pour les déceptions, les souffrance et les pertes passées

Et qu’il apprend progressivement au cours de son existence, en jouant tour à tour les rôles de bébé, d’enfant, d’adolescent et de jeune adulte, de frère ou sœur, au sein de la famille d’où il est issu, d’ami(e) et de petit(e) ami(e) en dehors, puis de conjoint et de parent au sein de sa propre famille, qu’aucune relation humaine n’est totale. Mais que celle où il est possible de jouer le plus grand nombre de rôles est celui de conjoint et qu’il lui appartient de ne pas figer ou de cristalliser cette relation unique dans un seul rôle afin de pouvoir renouveler la relation et de la rendre désirable tous les jours.

19. Bien être soi

  1. Pouvoir quitter et être quitté
  2. Accepter aussi le besoin de dépendance
  3. Considérer sa personne comme digne d’amour. Se sentir unique. Et au lieu de se ressentir victime des mondes intérieur et extérieur, faible et impuissant, il se reconnaît comme responsable de sa vie
  4. Savoir intégrer les multiples dimensions de l’expérience humaine, abandonner sa folle jeunesse, envisager la vie…
  5. Savoir éprouver du remords et de se pardonner. La moralité donne des restrictions pas des handicaps
  6. Savoir rechercher et prendre son plaisir et capable de regarder la douleur en face et d’y survivre.

 

Jacques Jaffelin (après, entre autres, une lecture du livre de Judith Viorst, Les Renoncements Nécessaires).

L’erreur européenne, quand le rêve devient cauchemar

États-Unis d’Europe ou Fédération Européenne des Régions

Il arrive parfois que la théorie des types logiques de Bertrand Russell puisse encore nous servir. Le drame actuel de l’Europe repose sur une erreur logique; celle de penser qu’un ensemble d’États,  pour certains d’entre eux millénaires, pourrait constituer un État. Une fédération ou une confédération ne s’est jamais constituée à partir d’États souverains. Elle n’est possible qu’entre des entités politiques non régaliennes (Provinces [Canada], Régions [France], Cantons [Suisse], Ländereien [Allemagne], Nations [UK], États [USA], Communautés Autonomes [Espagne] ou Linguistiques [Belgique], etc.). Après toutes ces années, il est maintenant clair qu’aucun des États actuels membres de l’UE n’acceptera de renoncer à sa souveraineté et les peuples mêmes de ces États ne le veulent pas. Chacun des États, du plus peuplé au moins peuplé, défend ses prérogatives avec acharnement et au sein de la Commission Européenne les luttes d’influence sont la règle. Sans parler de la lutte pour l’hégémonie dont la France et l’Allemagne sont les championnes avec les manifestations d’arrogance que nous constations quotidiennement et qui enragent les citoyens des pays peu peuplés et que les autres continus d’appeler les petits pays, comme si ces derniers étaient peuplés de gens de moindre importance qu’eux. Seul le Royaume-Uni se tient à l’écart comme s’il avait compris dès le début que tout cela n’est qu’un cauchemar ou, au mieux, un rêve impossible. Le vieux rêve européen de reconstruire la puissance de l’Empire Romain et qui a été au centre de toutes les guerres continentales (l’Église, l’Empire Carolingien, Le Saint-Empire romain germanique, les Guerres Napoléoniennes, le Nazisme) s’est toujours mal terminé. Je pense que tout le monde est maintenant conscient de cela et il ne sert à rien de s’entêter. Il va nous falloir trouver une autre manière de vivre ensemble en paix que de construire un empire et de se donner comme seule perspective de devenir une grande puissance.

Le rêve fédéraliste européen et la monnaie unique qui devait en être le premier jalon doivent maintenant être abandonnés avant la catastrophe. Car c’est maintenant la solution que l’on cherche pour résoudre la crise qui est elle-même la crise. On ne peut maintenir l’Euro sans fédération or cette fédération est impossible entre États régaliens. L’Europe des États ne formera jamais un État. Mais si nous voulons vraiment réaliser le projet fédéraliste en Europe, alors il nous faudra le construire à partir des unités historiques des États actuels (ländereien en Allemagne, nations en UK, régions en France, provinces en Italie, communautés autonomes en Espagne, etc.). On peut aisément douter de la réalisation de cette solution pour le moment; mais plus tard qui sait? En attendant, il est urgent de mettre fin à cette quête de l’impossible harmonisation entre  les gouvernements des États de l’UE et à l’expérience de la monnaie unique actuelle. Mais s’il ne peut y avoir de Super-État nous pouvons continuer à construire un droit démocratique interétatique dont les membres sont les citoyens des États actuels. Conservons donc la Cour Européenne de Justice et continuons d’étendre progressivement ses prérogatives pour le bénéfice de  tous les citoyens. Continuons la construction de l’égalité et de la déhiérarchisation du monde.

Jacques Jaffelin, novembre 2011

Vous avez dit gentillesse?

C’est la journée de la gentillesse. A les entendre parler de gentillesse, j’ai envie de leur demander d’aller se faire voir chez les Grecs en ce moment ou chez les Syriens qui manifestent ou chez les ouvriers licenciés ou chez les « indignés ». Je me demande ce qu’ils auraient à leur dire à part: « allez! soyez gentils, rentrez chez vous et pas de vagues, hein. »

Alors je pense à Baudelaire, mais surtout à Hannah Arendt de qui je paraphraserais la profonde intelligence et je leur dirais: la gentillesse, tout comme la compassion, sans l’égalité et la justice est une des plus puissantes complices du diable.

Jacques Jaffelin, 12 novembre 2011