Archives de catégorie : Blog

Vivre immanencément… maintenant

C’est considérer que…

– Tout ce qui existe est nature

– Ce que nous nommons Univers ou Nature n’est ni un ni plusieurs, il n’est pas une entité mais un processus infini dans tous les sens du terme, nous ne pouvons pas davantage le considérer comme un objet d’étude que nous pouvons voir la vision ou penser la pensée, même si beaucoup pensent le contraire, mais c’est justement pour cette raison qu’ils ne fabriquent que des paradoxes ou des artefacts. Spinoza et Wittgenstein l’avaient déjà très bien dit à leur manière.

– La nature n’a ni commencement ni fin

– La notion de nature n’implique aucune notion d’univers en tant qu’entité quantitative (masse, énergie, espace, temps)

– La nature n’a aucune finalité (et donc notre existence non plus)[1]

– La nature est constituée d’une indéfinité de formes en mouvement

– La nature est indéfiniment diverse

– La nature n’est ni substance, ni res extensa ni res cogitans, c’est un processus génétique

– La nature n’obéit a aucune loi; l’idée de loi implique nécessairement une transcendance.

– Chaque forme se meut et chaque mouvement est celui d’une forme; nous appellerons ce processus général, informotion. Cette notion permet de résoudre le dualisme cartésien res extensa et res cogitans et de renouveler l’immanente de Spinoza[2].

– Aucune forme ne peut se mouvoir sans se modifier (au contraire du principe d’inertie, principe cardinal de la science depuis Galilée, Descartes et Newton)

– Aucun mouvement ne peut garder la même forme (il n’existe donc ni mouvement inertiel ni forme inerte)

– La raison humaine est un mouvement interne partiel du corps

– Les émotions sont des mouvements internes de l’ensemble du corps qui souvent submergent la raison par leur intensité.

– Tout ce que nous pensons, réalisons, inventons, créons est nature

– La nature n’est ni ob-jet ni pro-jet ni sub-jet pour nous, nous sommes nature

– La joie de vivre c’est ressentir dans la même émotion que nous sommes à la fois issus-de-et-inclus-dans la nature.

– Chaque pensée exprimée est une expression de soi-même et une implication de soi dans le monde, qu’elle se présente comme une explication sophistiquée ou une simple discussion.

– Nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas mais avant cela il nous faut réaliser ce qui nous inclus et ce dont nous somme issus en même temps que ce que nous incluons.

– Nous nous croyons libre mais notre liberté ne se situe pas là où nous la croyons être. Nous n’avons pas décidé de naître, nous ne décidons pas du fonctionnement de nos organes, nous ne connaissons pas la durée de notre existence, nous ne décidons pas des prochains mots que nous allons prononcer. Mais nous pouvons décider de changer certaines choses en nous, d’apprendre ceci ou cela, de ne plus accorder d’importance à telle ou telle chose.

– La liberté consiste avant tout à acquérir au cours de notre socialisation une certaine aisance pour faire sa place dans le monde humain. Nous somme d’autant plus libre d’agir que nous avons appris à domestiquer nos sentiments, nos passions et nos actions, nos émotions et nos désirs.

– Notre seule liberté se situe dans un certain usage de notre raison mais non pas dans notre raison elle-même que nous n’avons pas décidé d’avoir. Le problème avec la raison c’est qu’elle n’est pas seule; les sentiments, les passions (au sens propre de souffrance qui arrête l’action), les dogmes et les croyances sont souvent ses maîtres. Les animaux n’ont pas ce problème, je crois, sauf les animaux domestiqués qui sont tellement humanisés que nous pouvons les voir sombrer dans la mélancolie parfois.

– La nature ne fait jamais deux fois la même chose alors comment comprendre que notre civilisation (qui est aussi nature que le reste) échappe à cette évidence[3]? Parce que nous avons oublié l’art pour le remplacer par l’industrie. « Nous avons inventé l’art pour ne pas mourir de la vérité » écrivait Nietzsche, or l’art ou l’œuvre ne peut être qu’unique, et tout ce qui est unique ne peut être dogmatique, mais nous avons inventé la reproduction du même, on dit même quelquefois reproduction au lieu de procréation en parlant de vie. Certains fous furieux imaginent même supprimer la mort qui pour eux n’est qu’un accident non nécessaire. On oublie ainsi que nous sommes chacun d’entre nous une œuvre d’art, unique et irremplaçable et qui n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde.

– Chaque dogme, chaque certitude constitue une cristallisation de la pensée et donc son arrêt. Il s’agit de la plus grande servitude de l’homme car toute certitude ou vérité ne permet plus à celui qui l’adopte d’exprimer la nécessaire créativité pour continuer à vivre. Toute personne qui croit en quelque chose a perdu ce qu’il doit faire en permanence pour poursuivre son existence, l’effort de réévaluer sa propre pensée. Car il ne s’agit pas de découvrir la vérité du monde mais de participer à ses changements.

 

JJ

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Ethicologie à l’usage des jeunes générations

Rappelons d’abord ces deux citations fondamentales:

 » Cet Être éternel que nous appelons Dieu ou la Nature, agit avec la même nécessité qu’il existe (…) N’existant pour aucune fin, il n’agit donc aussi pour aucune; et comme son existence, son action n’a ni principe ni fin. Ce qu’on appelle cause finale n’est d’ailleurs rien que l’appétit humain en tant qu’il est considéré comme le principe ou la cause primitive d’une chose. »

Spinoza, Éthique, Préface à la IVe Partie

 

« Je ne peins pas l’être, je peins le passage. »

Montaigne

—————————————

Ces deux extraits constituent le plus dense résumé de la manière immanente (autrement dit, sans transcendance) de penser que je vous propose. Il est important de les méditer avec toute l’attention et le plaisir qui doivent venir avec.

Plan

1. Spinoza, le premier écologique; le terme éthicologique que je propose ici est une contraction des deux mots: éthique et écologie

2. Nature est le nom de Dieu et inversement

3. Tout ce qui existe étant nature, tout est donc également divin donc sans aucune transcendance…

4. Tout cela bien compris, constitue une éthique écologique générale, autrement dit, une éthicologie ou un guide de nos comportements à tous et envers tout.

Ceci est le plan et l’ébauche d’un projet en cours de rédaction en vue d’une nouvelle publication que je destine plus spécialement aux jeunes de tous les âges.

jaffelin.jacques@orange.fr

 
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Freud et les deux « puissances célestes » dans « le Malaise dans la Culture »

Freud soutient dans ce texte l’idée que ce « malaise » est, non pas le résultat d’une erreur commise que nous pourrions réparer par une prise de conscience rationnelle, mais n’est que l’expression, selon lui, de notre propre constitution psychique dans notre vie collective. Nous serions gouvernés par ce qu’il nomme ainsi, par ironie et avec des guillemets dans la dernière page de son ouvrage, les deux « puissances célestes », à seule fin de mettre l’accent sur leur toute-puissance. Elles n’ont, bien sûr, rien de célestes, bien au contraire, elles sont pour lui les deux pulsions fondamentales de l’homme de la culture[1]: la pulsion d’agression-destruction d’un côté et ce qu’il nomme Éros, autrement dit, la pulsion de communauté, d’être ensemble, de fusionner en un tout.

Ces deux pulsions opposées sont, selon lui, en guerre permanente, ou en double contrainte, dont l’issue est indéterminée, si toutefois il y en a une. Cette lutte dans la culture entre la vie et la mort, l’amour et la haine, la fusion amoureuse et le meurtre prédateur, Freud l’a toujours envisagée, à l’échelle du moi, comme une ambivalence fondamentale des sentiments de l’individu. Mais dans ce texte où il analyse les ensembles humains, il considère ces deux pulsions comme séparées ou séparables qui, en lutte l’une contre l’autre, pourrait aboutir, à la toute fin, soit par l’autodestruction de la culture humaine soit par la victoire d’Éros, autrement dit, culturellement, par une communauté idéale ou les conflits interculturels ne seront plus fondés sur la conquête et les massacres mais par des lois et des discussions.

Je développerai ces points plus tard, mais je voudrais ici apporter ma participation à ce débat. Pour ceux qui ont des difficultés à envisager la culture humaine sous cet angle, je voudrai les inviter à revoir ou à voir, pour les plus jeunes, les films des discours du « petit peintre viennois » devant la foule des nazis rassemblés. Ce que Freud n’avait fait que penser, s’est hélas passé dans le pays même où il l’a écrit et, ironie du sort, dans la ville qui deviendra le « nid d’aigle » d’Hitler: Berchtesgaden. Il se pourrait même que ce dernier ait lu ce livre que Freud écrivit en 1929. Mais revenons à la mise en scène nazi pour montrer comment une foule humaine, culturellement la plus avancée d’Europe, fusionne; des dizaines de milliers de bras se levant ensemble et criant à l’unisson. L’accord, l’entente, l’harmonie, l’unanimité, qui n’en a pas rêvé. Qui d’entre nous? Pourtant, nous ne pouvons plus ignorer maintenant où cela nous conduit. Mais nous n’apprenons décidément rien de ce qu’il faudrait. Alors, dès qu’une foule crie à l’unisson, fuyez ou criez avec les autres! Mais, si vous ne savez pas ce qui se passe, demandez-vous toujours, au moins, contre qui cette fusion se forme! Non pas pour quoi ou pourquoi elle se forme, car cela est secondaire.

Eh bien! Voilà donc comment cette fusion ne peut que se réaliser! Un Tribun exhorte la masse devant lui, donc, un tyran, donc l’unisson, donc la soumission, donc la fin de la pensée individuelle pour les membres fusionnés, érotisés aurait pu dire Freud, en échange de la satisfaction de l’autre pulsion, autrement dit par la promesse de l’agression-destruction de cet « Autre » mythifié. Que ce soit dans les foules hystérisées où dans les plus petits groupes terroristes ou idéalistes, il y a toujours, un chef et un seul mode de penser et en échange de cette soumission fusionnelle, la promesse d’un monde meilleur et/ou purifié par le meurtre de quelque « Autre » ensemble humain, aussi indifférencié et fusionné qu’ils s’imaginent eux-mêmes, mais représentant la proie.

Mais le plus important encore est que nous voyons par là comment les deux pulsions fondamentales se retrouvent ensemble par la guerre. Ni Éros, ni la pulsion d’agression ne peut gagner seule. Mais elles gagnent ensemble, provisoirement bien sûr, dans la guerre contre cet « Autre ». Ce qui veut dire que l’humanité culturelle ne connaîtra jamais la paix d‘Éros. Car la paix d’Éros exige en échange de l’obéissance et de la perte du moi, la compensation de la jouissance du meurtre collectif.

Aussi juste, compte tenu de l’histoire de la culture occidentale, que cela paraisse, j’ai quand même le sentiment que Freud s’adressait surtout à cette fraction de l’humanité qu’il connaissait bien. Car il y a nombres d’exemples qui montrent que des hommes d’autres cultures soient bien capables de vivre en paix, sinon perpétuelle, du moins en général. Ce qui n’est pas notre cas depuis 25 siècles. Je comprends que tout cela est un peu bref pour être satisfaisant. Mais la discussion est loin d’être close car le problème est toujours d’actualité.

En effet, l’invention des dieux et des nombres nous a rendus fous de puissance. Nous avons fini par oublier que nous sommes issus et inclus dans la nature. Aujourd’hui, la technologie issue de ces nombres par la mécanisation de la pensée d’abord puis des choses, les robots, les automates divers que nous appelons « intelligents », nous font peur car nous aimons nous faire peur nous-mêmes de notre propre incapacité à maîtriser notre désir total de maîtrise. Cette idée de toute-puissance est conforme à nos mythes religieux mais curieusement, ceux qui s’en sont émancipés se sont aussi approprié l’idée. Pourtant, ces scientifiques, comme ils se nomment, pensent bien que nous sommes issus et inclus dans la nature de la surface terrestre, et non posés là par quelque dieu. Alors comment peuvent-ils inclurent dans leurs explications qu’une des espèces animales aient pu engendrer l’idée — je ne parle pas des outils — que cette espèce, la nôtre, pouvait tout expliquer, tout comprendre, avec le temps et la technologie; autrement dit, comment ne se rendent-ils pas compte que cette idée revient à dire que la nature aurait engendré un animal particulier, destiné à la comprendre, à l’expliquer? Cette folie peut se comprendre de la part des croyants mais de la part des non-croyants cela montre qu’ils n’ont pas cessé de croire. Ils ont introjecté dans leur inconscient l’ancien dieu antique tout-puissant projeté dans l’ailleurs inaccessible de la transcendance, ils se sont appropriés sa toute-puissance, et ils se croient maintenant eux-mêmes les dieux de la nature. Ils sont eux-mêmes devenus fous. Nous sommes devenus fous, notre culture ne repose plus que sur la domination de la domination. Partout! Nous sommes devenus le cancer de la surface terrestre pour tout le vivant et même pour la part du minéral dont nous sommes issus. Qui va nous soigner de cette folie autodestructrice?

Nous sommes passés progressivement de la croyance au dieu créateur non pas à l’incroyance mais à une nouvelle croyance, celle de notre toute-puissance par introjection de notre antique projection de nos dieux-désirs-de-toute-puissance. Finalement, nous assumons aujourd’hui notre toute-puissance infinie, autrement dit notre folie collective.

Jacques Jaffelin, janvier 2019


[1] Rappelons que Kultur en allemand rassemble en un seul terme, les concepts de culture et de civilisation que le français académique distingue par erreur ou par illusion, je ne sais pas, mais cette distinction n’est pas souhaitable.

 
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Le sens des mots: racisme et antisémitisme: opinion ou phobies socialisées

J’ai entendu récemment à la radio une personne connue qualifier les actes récents à Paris de judéophobes d’abord puis d’antisémites, laissant entendre le dernier terme comme plus grave que le premier. En effet, les deux termes ne sont pas équivalents, mais pas comme cette personne le pense. La judéophobie (ou antisémitisme) et le racisme sont des phobies socialisées ou maladies (encore) considérés légalement comme des opinions, certes délictueuses, mais des opinions quand même. Mais, de mon point de vue, il s’agit bien de maladies, surtout comme celles-là, lorsqu’elles sont socialement contagieuses et que nous savons par expérience ce qu’elles ont déjà entrainé dans le passé de massacres, de guerres et de meurtres, et que cela continue encore de nos jours, tous les jours, ici ou là.

Ces phobies pathologiques, reposent sur de purs fantasmes apparemment aussi anodins que ceux qui profèrent que « la terre est plate »,  mais Il y a des fantasmes qui tuent davantage que les pires des virus connus.

Il faut donc, socialement, prendre en charge ces maladies, et d’abord, commencer par bien nommer les choses pour ne pas ajouter aux malheurs du monde, comme le disait Albert Camus. Ainsi, il faut éviter de reprendre les termes de leurs fantasmes (race, sémites, aryens,  etc.) comme si c’était des choses réelles. Que les choses soient bien claires!

Premièrement, un raciste est un malade car il n’y a pas de races, l’humanité est une espèce et aucune des différences entre les êtres humains ne peut être qualifiée de race.

Deuxièmement, un antisémite est également un malade car il n’y a ni sémites, ni aryens car ces termes sont les inventions même des antisémites. Seulement, pour que cela soit vraiment bien clair dans notre manière de penser, il faudrait l’enseigner dès l’école primaire. Personnellement, j’appellerais à légiférer sur ces points. Il y a des mots qui ne signifient rien en temps ordinaire, mais qui peuvent devenir des armes redoutables lorsqu’ils se retrouvent entre les lèvres de fanatiques dans les moments, guerres ou crises sociales, où la société entre en ébullition. On ne peut donc pas prendre cela à la légère.

Comment nommer les choses, alors? Si nous devons parler raisonnablement: nous devons bien nommer les maladies sociales mortelles et criminelles dont nous parlons: les personnes qui ont la haine des Juifs doivent donc être nommées judéophobes et livrées aux personnels médicaux spécialisés ainsi que celles qui ont la phobie d’autres êtres humains, quelles que soient les raisons fantasmatiques ou réelles invoquées: (« race », genre, homosexualité, etc.). Certains me posent la question: « Pourquoi doit-on distinguer les judéophobes des autres racistes?« . Tout simplement parce que les Juifs existent bel et bien, mais pas les races. Mais on peut dire négrophobe, arabophobe, judéophobe, etc. Quant à ceux qui utilisent le préfixe anti au lieu du suffixe phobe, ils tombent sous le même diagnostique et le même traitement.

Jacques Jaffelin, 22 janvier 2019; revu le 03 juin 2020

Comment briser la course mortelle du capitalisme mondialisé?

Je vais partir d’une émission de radio ou P. Manent, philosophe, parlait de son dernier livre sur les droits de l’homme et le droit naturel et dont les propos m’ont rendu furieux.

A priori, ça part toujours d’une bonne intension et, comme l’enfer, on y entend les idées les plus réactionnaires se parer de vertu philosophique pour tenter d’interpréter le monde d’aujourd’hui. Mes propos n’ont jamais été philosophiques dans le sens courant du terme. Je ne pense pas en termes d’entités closes et éternelles, mais en terme de processus. Je ne cherche pas à interpréter mais à répondre à la question: que faut-il faire maintenant, pour échapper à l’autodestruction programmée? Il n’est pas utile de se demander si cela est possible car nous n’avons plus que le choix de la survie.

P. Manent déplore que toute notre vie sociale, actuelle et récente, se fondant selon lui aujourd’hui quasi uniquement sur les droits de l’homme (ou de l’individu désirant), détruise ainsi progressivement ce qu’il appelle notre « droit naturel » culturel et historique. Il considère que ce qui fait une communauté est régit par une loi naturelle séculaire sans le respect de laquelle il devient impossible de faire société. Mais ce qui était déjà difficile, dans un pays ou une aire culturelle donnée (en fait surtout la nôtre pour P. Manent qui s’en préoccupe beaucoup plus que des autres), devient très problématique lorsqu’une forte population d’immigrants de cultures différentes s’installe et revendique ses propres « droits naturels » différents. Dès lors, selon l’auteur, il n’y a plus de fondements communs socio-culturels mais seulement des communautés qui vivent côte à côte avec des vies, des perspectives, des modes de penser qui empêchent toute unité culturelle, toute vie et perspective commune. Le bien commun donné par le « droit naturel » disparaît. Bref! la France n’est plus la France, l’Europe n’est plus l’Europe! Et ainsi de suite… Airs connus. Voyons y de plus près!

  1. Ce que P. Manent nomme les « droits de l’homme » n’est que le récent processus mis en place par le capitalisme, autrement dit par ceux qui le dirigent et/ou par ceux qui le soutiennent, après la grande peur des années d’après-guerre, afin d’éradiquer toute forme de communauté d’intérêts communs, de solidarité, de biens communs, de service public et d’éthique qui pourraient entrer en résistance non seulement contre l’exploitation du travail, mais contre la privatisation généralisée de tout, la libération du business for all, bref contre le capitalisme triomphant et pour la justice, la liberté, le bien commun et la joie de vivre. Il s’agit d’un processus, habilement programmé et appliqué systématiquement, destiné à réduire toute société à des individus isolés devant leur TV, leur smartphone, leurs jeux vidéo, leurs sites porno et leurs listes d’achats compulsifs; des individus qui ne pensent qu’à consommer et réduits non pas uniquement, comme le dit l’auteur, à leurs désirs nouveaux de droit personnel — l’homosexuel(le) réclamant son droit à l’enfant par la GPA ou la PMA ou la femme musulmane son droit à être voilée) —, mais à leur droit de consommateur: le fameux pouvoir d’achat. Même la gauche est tombée dans le panneau les deux pieds dedans. Pour l’auteur, ces derniers droit individuels qui, pour lui, sont des droits de l’homme au même titre que le droit de dire ce qu’on pense ou le droit de croire ou non (alors qu’ils sont de nouveaux droits que l’on vient d’inventer et qui correspondent ici ou là à l’évolution des mœurs), sont des droits qui mettent en péril les mœurs communes héritées de nos ancêtres et qu’ils nomment « droit naturels » (sic). Ce qui n’est pas faux, puisqu’on les a justement demandés pour cela. Mais ce n’est pas tout.
  2. Ce qu’il nomme « droits naturels » remis en cause par les nouveaux droits de l’homme (qui sont aussi, au passage, droits de la femme, des enfants, des animaux, des plantes et de notre environnement), sont des traditions historiques qui reposaient sur un mode de vie qui est en train sinon de disparaître, du moins de devenir très minoritaire. Il parle du « mariage » en déplorant qu’il ne signifie plus une union destinée à perpétuer l’espèce; ce qu’il est depuis que l’humanité existe, selon lui. Je dis selon lui, car il semble ignorer les groupes humains qui vivent différemment et qui pratiquent toujours certains de ces nouveaux droits ici, par exemple, la GPA, depuis des millénaires, ce que chaque ethnologue sait et que Claude Lévi-Strauss a eu l’opportunité de rappeler il y a quelques années. Et je l’ai moi-même constaté chez les Inuit.
  3. Il déplore ainsi l’accueil des migrants qui engendre un bouleversement considérable dans notre culture et qui met en danger notre manière de vivre ensemble. Curieusement, il oublie que ce qui a bouleversé tout l’équilibre du monde au XIX siècle, c’est l’essor mondial du capitalisme avec la colonisation qui détruisit en quelques années des milliers de cultures millénaires avec les familles, les enfants, les hommes, les animaux, le sous-sol, etc. réduits à l’esclavage et/ou à l’exploitation la plus cruelle, sans parler des massacres. Combien de ces « droits naturels » nos ancêtres directs ont-ils détruits non seulement sans aucune vergogne, mais avec fierté? Et tout cela, au nom de notre belle civilisation aux « droits naturels » (sic) à préserver. Et on voudrait que tout cela n’ait eu aucune conséquence? Que leurs enfants, leur petits-enfants et leurs arrière petits-enfants, ne s’en souviennent pas? Mais sortez de votre ordinateur Monsieur Manent, et parlez, parlez autour de vous et écoutez ce que le monde à a vous dire!
  4. Vous avez sans doute remarqué, dès que l’on parle de naturel, de nature et autre concept aussi sacré que vide, tout le monde se tait et bafouille. On ne touche pas au « naturel ». Ah! Le mariage sacré, droit naturel depuis des millénaires. Il faut bien être un homme pour affirmer cela. Je ne savais pas qu’il y avait des droits ou des lois naturelles. Pour moi, ce que nous nommons la nature ne connait ni principe, ni fin et donc ni lois. Les lois sont inventions des hommes par lesquelles ils expriment leur désir de puissance, voire de toute-puissance, leur insatiable « appétit », pour reprendre le mot de Spinoza. Mais les inventions humaines sont également naturelles. Car il n’y a rien d’autre que la nature dans la nature. La nature est tout ce qui existe. Tout ce qui est, est nature. Même ce que dit P. Manent est naturel. Et la culture est aussi nature. La nature est bonne fille. Oui! Je pratique l’ironie aujourd’hui, parce que je suis en colère. Il y a des jours où j’en ai assez. Et je commence à me faire vieux. Le seul philosophe que je tiens en considération pour nous avoir éclairés à ce propos est Spinoza. Beaucoup de professeurs de philosophie parlent de lui, on en parle même à la radio et à la TV, mais je n’en n’ai pas encore vu un seul qui pratique sa pensée immanente. Et c’est parce que nous avons cru jusqu’à aujourd’hui à nos récits mythiques, là où sont inscrits ces fameux « droits naturels » qui nous disaient que nous étions posés sur la nature par quelque dieu, que nous nous sommes crus culturels et non naturels. Il n’y a pas encore si longtemps, nous nommions « sauvages ou « naturels » ces semblants d’hommes à qui nous accordions le rang « naturels » des d’animaux. Dans culture il y a culte. Voyez le résultat! J’entendais ce matin même une journaliste s’étonner de la vie des indiens de Guyane qui se battent en moment même contre la mise en service d’une mine d’or soutenu par le gouvernement français, qui va détruire leur mode de vie. Et elle disait, je la cite: « ils vivent comme s’ils étaient une partie de la nature. » Incroyable, non! Elle était incapable d’imaginer, comme nous tous encore, que nous sommes tous une partie de la nature, et pas seulement les indiens. Mais eux le savent beaucoup plus clairement que nos écolos qui l’ignorent encore.
  5. Nous sommes engagés, que nous le voulions ou non, dans un processus auto-destructif désormais mondialisé et dont les seuls bénéficiaires, si je puis dire, sont des personnes dont le seul but de l’existence est de devenir de plus en plus riches. Autrement dit d’accumuler et d’accumuler toujours plus de monnaie. Voici ce qu’en disait G.M. Keynes en 1930 dans un article intitulé Economic possibilities for our grand-children: « L’amour de la monnaie est une dégoutante morbidité, une de ces semi-criminelle, semi-pathologique propensions qui devrait être traitée par les spécialistes des maladies mentales ». Nous en sommes loin, toute la planète devient folle! Il est inutile de rajouter ce que nous savons tous. Et qu’on ne nous dise pas que les fous de l’accumulation sont utiles pour le progrès et la croissance. L’accumulation d’argent n’est rien d’autre qu’une métastase mondiale qui conduit notre espèce au cancer généralisé, autrement dit à la mort.
  6. Nous sommes donc entrés dans une phase dramatique de l’histoire humaine que même Shakespeare n’aurait pu imaginer. Il semble que le processus en cours soit bel et bien irréversible et qu’il ne nous reste plus qu’à attendre le pire. Mais comme nous autres, les vivants, sommes encore capable d’envisager de vivre autrement, la seule question qu’il convient de se poser et d’y répondre si nous le pouvons est: comment briser le cancer capitaliste désormais mondialisé qui nous conduit à l’autodestruction? Je voudrais proposer cette réflexion:

— Il va nous falloir d’abord sortir des entités étatiques actuelles aux objectifs impériaux et autres en construisant des ensembles humains nouveaux, plus petits, dans lesquels un processus démocratique réel (élections avec révocabilité à tous moment) puisse se mettre en place. Ces ensembles humains ne pourront pas être fondés sur de soi-disant « droits naturels » ancestraux et retrouvés, mais au contraire sur une perspective de vie commune à inventer, comme nous en voyons se développer ici ou là (ZAD, monnaie locale, vente directe des primeurs aux particuliers par les producteurs eux-mêmes, etc.) et qui ont tous comme caractéristique la non capitalisation, le recyclage et la vie saine et joyeuse. Pourrait alors se retrouver tous ceux, quelle que soit leur religion, leur langue d’origine ou autre, leur nationalité antérieure, etc., qui veulent partager et désirer cette autre vie. Une telle communauté est encore à inventer, mais si l’on y fait bien attention, nous pouvons voir ici ou là les prémisses fécondes à quoi elle pourrait ressembler avant que le pouvoir en place ne décide d’envoyer ses chiens.

— Il me semble aussi important pour cela de renoncer à notre croyance au temps linéaire qui est justement le temps de l’accumulation infinie et du soi-disant progrès, pour le remplacer par les rythmes de la vie. Einstein avait déjà montré, mais sans grand succès auprès de ces collègues qui ne cessent de l’encenser, que le temps est une illusion. J’ai écrit plusieurs livres à ce sujet. Nous ne constatons que des rythmes, en nous, en dehors de nous. La durée de nos vies est un rythme, celui de la génération. Les générations qui se suivent sont des rythmes, le jour, la nuit, la Lune, la Terre, le Soleil, et ainsi de suite sont des processus rythmiques. Et il n’y a pas de rythme de tous les rythmes, sauf si nous retournons à Aristote et à son équivalent moderne, le Big Bang, autrement dit, là où rien devient quelque chose, autrement dit le commencement du TEMPS LINÉAIRE. Sortons de cette folie funeste pour trouver la bonne vie! Nous aurons alors enfin compris que nous ne sommes ni sur la nature, ni dans la nature, mais de la nature, comme toutes les autres espèces, minérales, végétales et animales.

Jacques Jaffelin, 17 Juin 2018