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VIVE LES RELIGIONS!

1. La Téléologie des croyants, des athées et des mythes scientifiques

Les vieilles religions reviennent en force, lit-on maintenant partout. Mais qu’entend-on par religion? Si religion veut dire étancher des dieux, alors certaines n’ont jamais disparu. Si religion veut dire des ensembles d’idées et de principes pour vivre en commun en paix, alors, cela n’a jamais existé. Idéologies ou religions, avec ou sans dieux ont toujours été en concurrences entre elles pour l’hégémonie, c’est-à-dire pour le pouvoir absolu. Les rois et les prêtres de chacune d’entre elles n’ont eu de cesse de se faire la guerre, la guerre de conquête. Même lorsque l’une ou l’autre d’entre elles semblent faire œuvre de paix, ne vous y trompez pas! C’est dans l’attente de jours meilleurs où elles pourront reprendre du service.

Qu’ils soient religieux ou athées, ils croient. Les uns croient qu’ils sont une création divine destinée à adorer leur dieu; les dieux sont quand même plutôt narcissiques. Les autres croient que l’homme est le but de la nature pour qu’il lui dise ce qu’il en est d’elle-même; la nature est ici anthropique et autoréférentielle.

Sans revenir sur nos mythes religieux antiques qui bénéficient d’un renouveau inattendu et que tout le monde connait, n’oublions pas nos mythes scientifiques qui sont tout aussi présents et les deux mythes se parlent entre eux constamment, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss. Pour la biologie, l’homme est le résultat d’essais et d’erreurs de la nature qui a pris des milliards d’années à le forger (si je prends 10 années d’essais et d’erreurs pour être en mesure de jouer la sonate de Bartók au violon, c’est que j’avais le dessein de jouer du violon). Ce qui signifie logiquement que la Nature aurait un dessein, une finalité, une téléologie. On ne peut pas à la fois, dire que tout cela est le résultat du hasard qui, par définition ne requiert aucune explication, et chercher dans le même mouvement, à expliquer, à donner des raisons à l’évolution. Les biologistes passent pourtant bien leur temps à expliquer les causes de l’apparition de la vie, puis des cellules, puis des organismes, puis de l’homme.

Mais « Pourquoi? » n’est pas, en principe, une question scientifique; mais une question technique à propos d’une de nos actions. « Comment? » Oui! Mais seulement localement, à l’échelle humaine. La question « pourquoi? » se poursuit indéfiniment jusqu’à son stade ultime: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Aucune réponse possible! Et la question « comment ? », en dehors des affaires humaines, aboutit à son terme: comment est-on passé de rien à quelque chose? Aucune réponse possible non plus. Ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose; que le rien est impossible à imaginer et à penser. Nous sommes issus de ce quelque chose et il est tout simplement insensé de penser que nous pouvons expliquer pourquoi et comment il existe. Ce qui nous entraîne à penser que l’Univers, comme entité définie au sens où les cosmologues l’envisagent, n’existe pas car ce quelque chose, ou autrement dit la nature comme processus éternel, ne peut être globalisé car il échappe à toute quantification et toute qualification.

On pourrait dire qu’un des drames de notre civilisation c’est qu’elle n’a pas appris à distinguer les questions qui ont des réponses et qui peuvent être utiles de celles qui ne peuvent pas en avoir et qui sont morbides par nature car paradoxales et autoréférentes. Il est vrai qu’il a fallu plus d’un siècle de débats pour qu’on renonce finalement à la question du sexe des anges.

Or donc, l’homme, le dernier arrivé sur l’échelle de l’évolution (je passerais sur les extra-terrestres pour ne pas effrayer les enfants et les vieilles barbes de l’Académie), devrait accomplir les raisons de son existence. Pour les croyants en une divinité, l’homme est destiné à l’honorer, c’est-à-dire à lui obéir, à le servir et à se soumettre à sa volonté supposée. En fait, bien entendu, à ceux qui le disent.

Pour les croyants de la quête du savoir tendanciellement absolu (cf. Stephen Hawking) des sciences, la nature attendrait que l’homme découvre la vérité des choses, autrement dit réponde à la question: « Qu’est-ce que la nature? ». La loi de la nature serait donc qu’elle désirerait que quelque « chose » (quelqu’un ou quelqu’une en l’occurrence), c’est-à-dire une partie d’elle-même survenue par hasard ou par essais et erreurs, lui énonce ses propre lois. Et voilà donc l’autoréférence construite et dans laquelle nous baignons sans même nous en rendre compte, pour la plupart. Après l’homme, plus d’évolution organique: tout est fini! Reste la technologie, la science, etc. Mais de quoi s’agit-il?

Tout se passe comme si la nature avait une finalité, une loi fondamentale, qui n’est ni une loi physique, ni une loi biologique, mais une loi évolutionnaire (avec un commencement et une finalité), une téléologie: la survenue de l’homme qui va lui dire ce qu’il en est d’elle-même. L’homme devient le sauveur de la nature qui lui dira enfin quoi penser d’elle-même. C’est là, c’est cette croyance-là qui est l’origine de la Vérité, de l’Être, de toute la philosophie, de la science, de notre course technologique infernale, de notre sentiment de toute-puissance, de notre irrépressible voracité. C’est ce que j’ai appelé « l’invention du savoir » dans mon dernier ouvrage.

Et cette autoréférence (scientifique, mais en fait pas scientifique du tout, puisque non expérimentable) est la même que celle créée par nos mythes religieux antiques. Elle est juste un peu plus sophistiquée.

2. Croyance, foi et espoir

L’alternative n’est donc pas entre croyants et athées, entre religieux et scientifiques mais entre ceux qui croient et ceux qui n’ont pas besoin de croire pour agir et se donner une éthique; entre ceux qui ont la foi et ceux qui n’ont aucune foi ni aucun dieu à prier pour les secourir; entre ceux qui attendent en priant et ceux qui agissent pour surmonter leur peine et résoudre les problèmes qui se posent; entre ceux qui espèrent qu’un jour cela ira mieux ou que quelque Dieu, César ou Tribun viendra les sauver et ceux qui ne comptent que sur leurs actes. « Renonce à espérer et je t’enseignerais à agir » disait Sénèque à Lucillius.

3. Ne confondons pas dieux et religions

Certains font de longues recherches pour nous montrer que les hommes auront toujours besoin de croire, d’inventer des dieux et d’espérer. Mais la question ne serait-elle pas plutôt: comment avons-nous inventé la croyance et les dieux qui vont avec? Nous connaissons la réponse depuis longtemps: depuis que nous avons inventé l’État. C’est-à-dire le pouvoir des uns sur les autres. C’est-à-dire, l’inégalité et l’injustice. Cela est arrivé lorsque nous avons commencé à construire des villes avec des remparts autour, des paysans à l’extérieur et à l’intérieur des esclaves, des artisans et des rois soutenus par des prêtres. Le pouvoir était inventé ainsi que l’oppression et la perte des libertés élémentaires. Et tout cela compensé par l’invention des dieux afin de bien faire comprendre à tous que cet ordre est un ordre divin et que le premier qui le conteste ne mérite que la mort. Certains pensent que la politique et la religion sont deux choses différentes alors qu’elles visent la même chose: la soumission et la servitude pour l’État et l’entretien de l’espoir et de la peur pour la religion. Elles sont complémentaires et l’un ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont totalitaires en elles-mêmes lorsqu’elles fusionnent mais peuvent, aujourd’hui, permettent aux citoyens de lutter pour l’égalité et la justice si elles sont séparées. Nous sommes bien à un moment où les religions sont séparées du pouvoir politique. Mais ces dernières ne luttent ni pour la justice ni pour l’égalité, elles luttent pour leur existence propre. Alors que l’État est contesté de toutes parts, elles profitent avantageusement de son affaiblissement pour s’offrir une nouvelle jeunesse. Les religions ont tellement craint de disparaître au cours du siècle dernier qu’il s’agit là d’une revanche.

Comment cela est-il arrivé, alors que nous pensions qu’elles étaient définitivement mises au rencard du pouvoir et réservé au privé de chacun? Tout d’abord, nous avons eu tord de penser cela. Ensuite nous avons oublié dans nos calculs qu’une religion n’a pas nécessairement besoin de dieux. C’est le cas du bouddhisme ou du shintoïsme. C’est aussi le cas de la science qui a ses dogmes (qu’elle appelle paradigmes) et ses grands prêtres. Mais surtout, le XIXe et le XXe siècle ont vu naître, vivre, prospérer et disparaître une religion sans dieu, mais une religion quand même, avec ses prêtres, ses espoirs, ses persécutions, ses luttes, ses victoires et, finalement, sa destruction: le communisme ou, plus précisément, son dévoiement stalinien.

Notre aveuglement égocentrique nous convie trop souvent à parler pour l’humanité entière. Nous parlons de nos religions en pensant que ce sont les seules possibles et que les autres ne sont que des essais ratés. Certains ajoutent imprudemment qu’on ne peut pas vivre sans religions parce que « tant qu’il y aura des hommes il y aura toujours des dieux ». Mais la majeure partie de l’humanité de l’Extrême-Orient vit très bien sans dieu. Cela n’empêche ni la guerre ni l’injustice, ni l’oppression. Le communisme ou le marxisme, comme religion sans dieu, autrement dit comme idéologie, a pourtant bien été éradiquée puis très vite a été immédiatement remplacé par l’une ou l’autre des religions locales, selon l’aire géographico-culturelle, par le pouvoir en place. Le pouvoir ne peut, lui,  se passer de religion.

On parle aujourd’hui du retour du religieux. Mais n’est-ce pas plutôt, pour beaucoup, le retour d’un désir de communauté, d’un désir de chaleur humaine dans ce monde où chacun est isolé devant son écran et condamné à la frustration permanente.

4. Religion, pouvoir et politique

Ainsi, une religion universelle qui avait suscité l’action, l’enthousiasme et entretenu l’espoir à des milliards d’êtres humains disparaît en quelques années et cela n’aurait eu aucune conséquence? N’est-ce pas là pourtant une des causes de ce que l’on nomme aujourd’hui « le retour du religieux » comme on disait avant: « le retour du Jedi ». Et ce retour n’est-il pas plutôt un vide qui se comble.

Décentrons-nous un peu et regardons plus loin! En fait de religieux n’est-ce pas plutôt le politique, le pouvoir de l’État qui est en question? Un peu partout, les citoyens n’ont plus d’espoir en lui, et tout le monde sait pourquoi. Eh bien! Le même pouvoir va chercher, dans les réserves de l’histoire là où l’espoir règne encore: dans les vieilles religions. Soumission et espoir, toujours et encore! Demain on rase gratis!

5. Identité et Vérité, les deux cancers de la pensée

Maintenant, gardons-nous bien de parler d’identité. L’identité c’est la grand-mère du diable en personne. Autrement dit, ça n’existe pas, mais ça fait peur. J’ai déjà eu maintes occasions de parler, et depuis longtemps, de l’absurdité de cette notion d’identité. Ce qu’il convient de faire maintenant, si nous voulons éviter le pire, c’est de poursuivre le processus de démocratisation non pas pour restaurer l’espoir mais pour nous en débarrasser et instaurer la confiance en l’élection des responsables: révocation à tout moment, tirage au sort, programme et contrôle permanent de son application, selon des modalités à déterminer. Mettons cela en place et les religions retournerons à leur place et l’identité redeviendra ce qu’elle a toujours été: un mot de 7 lettres exclusivement destiné aux mathématiques et à la théorie des nombres: 1 est identique à 1.

Ne m’imaginez surtout pas irreligieux! Bien au contraire! Plus il y aura de religions, plus nous serons libres et moins nous risquerons de tomber dans le totalitarisme et plus aisément nous obtiendrons égalité et justice. Pour vivre libres, beaucoup de religions valent mieux qu’une. Une religion avec ou sans dieu et c’est le totalitarisme. Aujourd’hui une religion essaie de devenir le tout après la fin du communisme, mais ce n’est pas une de celles que l’on croie. Il s’agit du libéralisme intégral et intégriste. C’est le nouveau pouvoir sans état-nation. Trop petit pour son ambition. Ce nouveau pouvoir veut l’État-monde. Autrement dit plus besoin d’État, le numéraire numérisé est le nouveau dieu universel. J’en parlerais ailleurs mais vous voyez bien déjà ce que je veux dire.

Les dieux ont toujours soif, n’en n’ont jamais assez », disait le vieux Georges. Que chaque religion étanche son dieu comme elle l’entend et laisse les autres, religieux ou pas, tranquilles. Le propre des religions c’est le totalitarisme et/ou le prosélytisme, elles veulent toute la place là où elles sont, et les deux dernières arrivées dans l’histoire, pour ne parler que des religions avec dieu, se prétendent même universelles, puisque chacune se considère détentrice de la seule Vérité. Si vous ne le croyez pas, alors vous n’avez jamais parlé à un religieux.

Mais, au risque de me répéter, le problème, le problème fondamental, ne se trouve pas dans le phénomène religieux, c’est à dire ce qui cherche à nous relier, mais dans la quête ou la possession de la Vérité. Le jour où ne croirons plus à la Vérité, cet autre terrible cancer de la pensée et dieu commun des religions et de la science, nous vivrons peut-être mieux. Car au lieu de nous entretuer ou de nous disputer le pouvoir pour la vérité, nous pourrons élaborer plus sereinement nos projets de vie communs. Pour que la cité vive en paix relative veillons donc à ce qu’aucune religion, qu’aucune « vérité », ne devienne le tout. C’est le rôle de l’État démocratique; lieu de toutes les religions mais sans en privilégier aucune. La neutralité religieuse, au sens large de ce terme que j’aie employé ici est une condition indispensable pour vivre en commun en paix relative. Cela nous permettra peut-être de trouver la force de nous débarrasser de la soumission et de l’espoir. Mais sachons que le moindre relâchement sera fatal.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

Lettre à tous les croyants, athées ou non…

Le sacré aujourd’hui

Maintenant que l’effervescence est passée, essayons de penser calmement! Qu’est-ce que le sacré? Tout d’abord, on ne peut pas dire « rien n’est sacré, tout peut se dire » sans être contradictoire. Le sacré signifiait à l’origine un tabou, une interdiction et/ou une obligation: par exemple: ne pas toucher à ce qui représente la communauté. Ne pas toucher, au sens propre, pour ne pas souiller; puis ne pas toucher au sens figuré, d’abolir, de supprimer. Aujourd’hui, le sens du sacré, dans ce sens précis, existe encore dans notre société de la marchandisation généralisée. Par exemple, on ne touche pas à la monnaie (interdiction de la bruler, de la détruire, de la copier). Ainsi, lorsqu’on dit: « rien n’est sacré, tout peut se dire », on lance en fait une nouvelle injonction de sacralisation: On ne touche pas à la liberté totale d’expression. C’est le sens du mouvement actuel. La liberté totale d’expression pour chacun d’entre nous est notre sacré.

On va donc parler et reparler de la laïcité mais il faudrait apprendre à se dire vraiment pourquoi nous avons besoin d’une telle loi aujourd’hui. Nous en avons besoin non pas pour respecter les religions et les idéologies avec ou sans dieu, et les reléguer dans le privé individuel; car un lieu de culte ou de réunion n’est jamais un lieu individuel. Et les dieux et les idéologies, nous le voyons tous les jours, ont toujours soif. Nous avons besoin de la laïcité, pour tenir en respect toutes les religions et toutes les idéologies contre leur tendance et leur tentative de totalitarisation de la vie humaine, autrement dit de la destruction de toute joie de vivre, de toute ironie gouailleuse, jouissive et créative. Il faudra bien un moment donné prendre le courage de le leur dire. Chaque citoyen a le droit de croire ce qu’il veut, mais dès que sa croyance devient un mode de vie nécessairement partagé et une explication totale du monde cela devient, de fait, une religion, avec ou sans dieu, qui menace non seulement les autres croyances mais la vie des autres. Par conséquent, la laïcité vue ainsi est la garantie de notre liberté car elle ne permet pas qu’une croyance religieuse ou autre s’impose comme la seule possible. D’une certaine façon, plus il y a de religions, de croyances de toutes sortes, plus chacun peut croire ce qu’il veut et reste libre aussi de ne pas croire. Cependant, ce n’est malheureusement pas si simple.

Les croyants ne sont pas que religieux

C’est un fait humain actuel que la plupart d’entre nous ne peuvent pas croire sans penser que ce à quoi ils croient est la vérité toute nue; toute acte de croyance invente dans son mouvement même la vérité. Et ce que tout croyant ignore et ne peut même pas envisager c’est que l’on puisse vivre aussi, en étant bon et joyeux comme Spinoza, sans croire en quoi que ce soit et sans avoir aucun espoir d’aucune sorte. Et qu’on peut aussi bien vivre sans croire en Dieu que sans croire au Père-Noël.

Il est difficile pour tous les croyants (et pas seulement les religieux) de considérer que la liberté d’expression pour tous c’est nécessairement reconnaitre et accepter que sa propre croyance n’est qu’une croyance parmi d’autres, c’est-à-dire une invention humaine, une fiction, un roman que des êtres humains ont partagé dans le passé, souvent par force, contraintes et inquisitions diverses et qui finit par devenir plus ou moins une coutume familiale, associative ou nationale. Cela a engendré un clivage contradictoire dans la vie des êtres humains dans les sociétés modernes. Marx avait déjà souligné la contradiction du scientifique, par exemple du biologiste ou du paléoanthropologue, qui découvre les principes naturels de la procréation et de l’évolution la semaine et qui le vendredi, le samedi ou le dimanche croit aux miracles divins ou à une vierge qui devient mère après avoir été fécondée par un ange ou encore que le monde a été crée il y a 5775 ans. Mais, à bien y regarder, il y a quelque chose de commun entre les religions et la science. C’est la « Vérité ». Les uns pensent la posséder, les autres pensent parvenir à la découvrir. Vérité ne signifie pas ici vérité juridique, qui est une décision pragmatique de justice, mais celle, métaphysique, d’une identité postulée entre la pensée et le reste du monde. C’est ce postulat qui rend difficile pour la plupart des croyants d’être en mesure de réévaluer ce qu’il pense, de tenir compte de leur expérience réelle de la vie; leur pensée fonctionne alors de manière autonome, séparée du reste de leur corps, ils deviennent alors, progressivement, au sens propre du terme, insensibles.

Les religions chrétiennes donnent l’impression d’avoir compris, mais ce n’est qu’une impression. Elles font semblant de jouer le jeu de la laïcité mais elles attendent de prendre leur revanche. Elles sont toujours en embuscade. Il suffit de rappeler les grandes vagues de manifestants chrétiens exaltés de l’année dernière dans ce pays qui luttaient contre l’octroi de droits aux homosexuels. Les mêmes qui n’avaient pas non plus hésité, il y a quelques années, à porter plainte contre les dessins « blasphématoires » de Charlie Hebdo. Commençons à céder un pouce et ils prendront le bras! On me dit: mais il ne faut pas heurter les croyances et ne pas provoquer inutilement pour ne pas risquer le pire. Mais moi aussi, je suis heurté par les croyances que je considère comme des résidus de l’histoire humaine et qui, compte tenu de ce que nous apprenons aux enfants en classe et dans les universités, véhiculent des tissus d’absurdités. Mais je n’empêcherai pourtant jamais personne de les penser. Et si ceux qui croient en quelque chose veulent se moquer de ce que je dis ou de ce que j’écris, je n’irais jamais demander à l’État de les faire taire.

Que faut-il vraiment apprendre pour vivre ensemble librement?

Être heurté, blessé, c’est la condition de tous ceux qui veulent vivre leur humanité pleinement. Ne pas vouloir heurter, blesser et ne pas vouloir être heurté ou blessé c’est se priver de l’apprentissage de la tolérance et de la relativisation des croyances, de toutes les croyances. Toute relation saine avec un autre être humain implique de relativiser sa propre pensée pour écouter celle de l’autre. Dans relation il y a relatif sinon il y a meurtre potentiel. Pour cela il ne faut pas poser le sacré dans notre croyance mais ailleurs, en dehors des croyances, dans un mode de vie général accepté par tous. Cela porte un nom: liberté d’expression de paroles et d’écrits. La limite à cette liberté ne peut également être définie que par une loi commune et non une loi particulière. Par exemple, l’appel au meurtre, à la haine, c’est-à-dire à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité physique de l’individu.

Voilà ce qu’il faut apprendre à faire, tous autant que nous sommes, pour vivre ensemble. Accepter d’être moqué, pour rire et pour ne pas se prendre au sérieux. Musil disait dans « l’homme sans qualité » que toute idéologie (avec ou sans dieu, c’est moi qui ajoute) a comme caractéristique de se transformer en absurdité dès lors qu’on veut la mettre en pratique. Oui! Vous avez bien lu, avec ou sans dieu. Parce qu’il existe des athées militants qui sont eux aussi persuadés de posséder la vérité. Ce sont aussi des croyants, ils croient en la vérité. Je récuse pour ce qui me concerne le terme d’athéisme qui est un terme inventé par les croyants pour stigmatiser ceux qui sont sans dieu; car ils veulent dire qu’il leur manque quelque chose. Les mots ne sont pas neutres et ils véhiculent toujours des idées auxquelles nous ne faisons même plus attention par habitude. Le terme d’antisémitisme en est un exemple frappant puisqu’il a été inventé par ceux-là même qui le prônaient; des judéophobes compulsifs et racistes du XIXe siècle. Ce sont ceux, des Français d’ailleurs comme Vacher de Lapouge, qui ont inventé les mythes aryen et sémite dont se nourrira le petit peintre viennois. Et, à voir ce qui se passe, je me demande parfois si ce dernier n’a pas fini par gagner la guerre. Car certains se cachent même derrière ce concept fallacieux avec une certaine fierté car il leur permet, selon eux, de se différencier des racistes. J’ai encore entendu certains s’exclamer: « je suis antisémite, mais je ne suis pas raciste ». Mais un judéophobe est un raciste comme un autre, c’est-à-dire un sociopathe. Le délit de racisme ne signifie pas que les races existent mais que les racistes classifient dans un certain ordre les êtres humains dans des catégories fantasmatiques qu’ils nomment races. Comme ce sont des hommes blancs qui ont inventé le concept, ils ont bien sûr classés la « race blanche » au sommet de la classification; mais tout raciste à le loisir de modifier le classement, si je puis dire. Mais le concept d’antisémitisme laisse supposer qu’il existe une race sémite et donc une race aryenne supérieure à la précédente, ce qui était le fantasme de ceux qui les ont inventées partagé par les nazis. C’est pourquoi reprendre ces concepts me donne la nausée car j’ai l’impression que les nazis ont fini par nous contaminer sans que nous nous en soyons rendu compte.

Je n’ai nullement besoin d’un concept spécifique pour vivre libre et capable de parler avec chaque être humain de la terre sans le stigmatiser a priori ou le prendre pour un imbécile parce qu’il croit ceci ou cela. Il existe tellement d’êtres humains; chacun pense à sa manière, chacun est un monde, irréductible, unique et irremplaçable. Et chacun d’entre nous n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Je ne suis pas sûr que nous parvenions un jour à vivre ensemble, tous, sans se faire la guerre, sans massacre, mais nous pouvons au moins essayer d’inventer la manière d’y parvenir. Je ne me considère pas comme possédant la vérité. Et je ne demande nullement que les autres pensent comme moi. Je ne crois en rien, et je n’ai donc l’espoir de rien. Et je vous assure que je vis très bien comme ça. Sénèque, avant Guillaume d’Orange, avait écrit: « renonce à espérer et je t’apprendrais à agir. » Spinoza aurait approuvé.

La liberté d’expression n’est donc pas la paix des braves, c’est un principe de surveillance, de « containment », permanent de notre tendance au totalitarisme, à la quête du pouvoir absolu et de la toute-puissance infantile. Il y aurait long à dire à ce propos. Nous devons apprendre à nous surveiller nous-mêmes, chacun d’entre nous, pour accepter les autres au lieu de les rejeter parce qu’ils ne pensent pas comme nous.

Il y a sans doute plusieurs manières d’organiser cette retenue, cette contrainte. Retenons-en deux, la manière française et la manière américaine. La manière française est issue de la lutte entre deux totalitarismes, l’Église catholique et les rationalistes radicaux. Les uns, pour le dire à la française, bouffaient du curé tandis que les autres bouffaient avec le curé. La laïcité à la française permet l’irrespect des religions mais je ne suis pas sûr qu’elle accepterait l’irrespect et la moquerie des dogmes scientifiques. Elle interdit les démonstrations publiques d’appel à la haine, et tolère la constitution de fait de communautés tout en proclamant des objurgations permanentes envers le communautarisme. La manière américaine permet les démonstrations publiques de racistes et d’appel à la haine mais interdit le blasphème et l’irrespect des croyances. La première forme semble contraindre davantage à accepter la relativisation des croyances religieuses et à faire l’expérience de la tolérance envers l’autre dont je parlais précédemment, mais l’État peut, à chaque instant, changer d’avis. La seconde qui repose sur l’interdiction de critiquer les religions, permet à tous de considérer que la croyance de sa communauté est la vérité sans avoir à la confronter à celle des autres. Là, chaque communauté vit une sorte de totalitarisme local mais ne peut pas l’imposer à l’ensemble des communautés; mais il est des formes de communautés qui sont de fait interdites, notamment les idéologies sans dieu. Ces deux formes sont louables et ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Personnellement j’ai vécu les deux formes et je ne sais pas encore laquelle constitue la manière ultime pour vivre en bonne communauté sans s’entretuer. Les deux sont améliorables à moins que nous en inventions de meilleures.

Mais allons encore un peu plus loin. Il ne s’agit pas seulement ici, avec la laïcité et la liberté d’expression, de telle ou telle religion, de tel ou tel dieu ou de telle ou telle croyance. Mais de notre tendance compulsive, obsessionnelle et sociopathologique, à l’explication totale du monde, à la quête de l’absolu. Et dans ce cas, nous ne sommes plus présents au monde, nous vivons dans un monde fantasmé. Comment savoir si nous sommes présents au monde? En vérifiant à chaque moment si nous sommes capables d’écouter l’autre calmement et en prenant ce qu’il dit en considération pour tenter de le comprendre, sans chercher à le convaincre de penser comme vous mais en recherchant quelque chose de commun; c’est la recherche ou la construction de ce qui est ou devient commun qui est justement le propre de la « communication », comme Montaigne le pensait, qui nous permet de vivre ensemble. D’ailleurs, la science elle-même n’est pas exempte de cette pathologie. Elle a maintenant ses intégristes totalitaires avec les projets paranoïaques de Google avec le « transhumanisme ». Paranoïaque parce que nous retrouvons chez les personnes schizophrènes paranoïaques la construction d’un tel système délirant qu’ils répètent continument et qui est pour eux la seule réalité. Nous retrouvons donc également un tel système dans les religions avec ou dans dieu, mais aussi dans la science dévoyée lorsqu’elle veut devenir la religion générale de l’humanité. C’est le projet Google. Ce dernier n’est pas moins dangereux, bien au contraire, que ceux qui nous soulèvent le cœur aujourd’hui.

Jacques Jaffelin, 08 janvier 2015

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L’animal sans espèce

Maintenant que l’on constate partout l’accélération et la complexification croissante du monde humain, qu’il est convenu d’appeler crise du capitalisme, il est peut-être temps de se sentir suffisamment libres d’esprit pour oser penser avec audace et ténacité. La critique dont nous avons besoin ne doit pas se satisfaire d’une simple critique du capitalisme, aussi radicale soit-elle, si elle est encore construire avec la pensée qui l’a justement engendrée.

Mon propos ici est justement de montrer, d’une façon un peu différente de la manière dont jusqu’ici je m’y suis pris pour le faire, cette manière de penser qui nous a conduit jusqu’ici, notre mythe culturel en quelque sorte et comme, pour reprendre une expression de Lévi-Strauss, les mythes se parlent entre eux, permettez-moi de vous présenter le mien.

L’idée principale est, dans notre désir, depuis Bacon, de « torturer la nature pour lui faire avouer tous ses secrets », que nous avons créé des outils d’investigations qui se révèlent aujourd’hui non pas une erreur, puisque la quête de la vérité[1] ne fait pas partie du mythe que je propose, mais une expérience humaine non viable à long terme. Gregory Bateson, dans ses réflexions, disait déjà qu’il n’était pas certain que l’usage généralisé du moteur à explosion soit viable. Nous en sommes aujourd’hui à compter les espèces qui disparaissent par jour, la quantité de glace qui fond dans la banquise, mais aussi l’accroissement de la misère, l’exploitation des femmes, des enfants, sans parler des hommes. Tandis que nous continuons a proposer a tous, comme seule perspective humaine capable de résoudre tous nos problèmes, la consommation d’objets, l’accroissement du temps de travail et de l’argent de notre compte en banque: travaillez plus pour gagner plus pour consommer plus… Ce sont donc a ces outils qu’il nous faut renoncer et la tâche n’est pas si immense qu’il y paraît, même si elle peut paraître aujourd’hui encore impossible.

Dans un article publié il y a déjà de longues années, j’avais écrit: « l’homme est un animal sans espèce ».

Puisque nous fêtons en ce moment le centenaire de Claude Lévi-Strauss, celui qui écrivait: « les mythes se parlent entre eux », je voudrais apporter ici ma contribution à cette fête en montrant comment j’ai compris cette phrase quand je l’ai lue et comment je la comprends encore. Les êtres humains pensent se parler entre eux mais ne font que répéter leurs mythes qui ne sont que des croyances c’est-à-dire des inventions créées par au moins un être humain et crues par un ensemble d’autres. Dès lors qu’elles sont crues elles fondent la communication c’est-à-dire instaurent ce qui est commun au groupe de croyants au mythe et qui doit le rester coûte que coûte. Elles inaugurent de fait l’idée de vérité qui est immédiatement la répétition obligatoire et rituelle du mythe sous peine d’exclusion par le groupe qui y croit. On voit donc, selon le mot de Nietzsche, que la vérité est bien un mensonge de plus.

Ainsi lorsque deux groupes se parlent, ils ne se parlent pas en tant qu’êtres humains mais en tant que porteurs d’un mythe, sauf lorsqu’ils de rencontrent individuellement pour coopérer. Cela dure le temps que cela dure. Ainsi, au lieu de se parler, ce sont bien les mythes qui se parlent et qui donc s’opposent, se combattent et s’entretuent. La croyance en tel ou tel mythe défini l' »espèce » d’individus que vous rencontrez et tout comme dans le reste du règne animal, les espèces ne sont pas, par nature,  interfécondables; ce qui n’empêche pas, ici ou là, des coopérations voire des adoptions individuelles, mais tout cela exceptionnellement. Ce sont bien nos mythes, religions comprises, qui permettent aux hommes de se différencier comme des espèces étrangères au point de ne même pas être capable de reconnaître un autre être humain comme son congénère, ce que même les chiens sont capables de faire. Tous les mythes sont des mensonges que l’on appelle vérité. La question est la suivante pour notre survie: allons-nous être capable de devenir au moins aussi intelligents que les chiens et nous passer de mythe pour pouvoir se reconnaître et se parler? Ou en inventer un, puisque nous sommes humains (« trop humains »), qui ne se présentera pas comme la vérité mais juste une technique, un moyen, qui, à l’expérience, se révélera indispensable pour vivre ensemble?

(à suivre)


[1] Nous devons aujourd’hui renoncer à la quête de la vérité fondée sur ce mythe autoréférentiel: la nature aurait engendré un processus (l’être humain dans l’évolution organique) dont le but ultime est de lui dire ce qu’il en est d’elle-même. Y renoncer comme nous avons dû renoncer à la quête du sexe des anges au Moyen-âge.