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Lettre à tous les croyants, athées ou non…

Le sacré aujourd’hui

Maintenant que l’effervescence est passée, essayons de penser calmement! Qu’est-ce que le sacré? Tout d’abord, on ne peut pas dire « rien n’est sacré, tout peut se dire » sans être contradictoire. Le sacré signifiait à l’origine un tabou, une interdiction et/ou une obligation: par exemple: ne pas toucher à ce qui représente la communauté. Ne pas toucher, au sens propre, pour ne pas souiller; puis ne pas toucher au sens figuré, d’abolir, de supprimer. Aujourd’hui, le sens du sacré, dans ce sens précis, existe encore dans notre société de la marchandisation généralisée. Par exemple, on ne touche pas à la monnaie (interdiction de la bruler, de la détruire, de la copier). Ainsi, lorsqu’on dit: « rien n’est sacré, tout peut se dire », on lance en fait une nouvelle injonction de sacralisation: On ne touche pas à la liberté totale d’expression. C’est le sens du mouvement actuel. La liberté totale d’expression pour chacun d’entre nous est notre sacré.

On va donc parler et reparler de la laïcité mais il faudrait apprendre à se dire vraiment pourquoi nous avons besoin d’une telle loi aujourd’hui. Nous en avons besoin non pas pour respecter les religions et les idéologies avec ou sans dieu, et les reléguer dans le privé individuel; car un lieu de culte ou de réunion n’est jamais un lieu individuel. Et les dieux et les idéologies, nous le voyons tous les jours, ont toujours soif. Nous avons besoin de la laïcité, pour tenir en respect toutes les religions et toutes les idéologies contre leur tendance et leur tentative de totalitarisation de la vie humaine, autrement dit de la destruction de toute joie de vivre, de toute ironie gouailleuse, jouissive et créative. Il faudra bien un moment donné prendre le courage de le leur dire. Chaque citoyen a le droit de croire ce qu’il veut, mais dès que sa croyance devient un mode de vie nécessairement partagé et une explication totale du monde cela devient, de fait, une religion, avec ou sans dieu, qui menace non seulement les autres croyances mais la vie des autres. Par conséquent, la laïcité vue ainsi est la garantie de notre liberté car elle ne permet pas qu’une croyance religieuse ou autre s’impose comme la seule possible. D’une certaine façon, plus il y a de religions, de croyances de toutes sortes, plus chacun peut croire ce qu’il veut et reste libre aussi de ne pas croire. Cependant, ce n’est malheureusement pas si simple.

Les croyants ne sont pas que religieux

C’est un fait humain actuel que la plupart d’entre nous ne peuvent pas croire sans penser que ce à quoi ils croient est la vérité toute nue; toute acte de croyance invente dans son mouvement même la vérité. Et ce que tout croyant ignore et ne peut même pas envisager c’est que l’on puisse vivre aussi, en étant bon et joyeux comme Spinoza, sans croire en quoi que ce soit et sans avoir aucun espoir d’aucune sorte. Et qu’on peut aussi bien vivre sans croire en Dieu que sans croire au Père-Noël.

Il est difficile pour tous les croyants (et pas seulement les religieux) de considérer que la liberté d’expression pour tous c’est nécessairement reconnaitre et accepter que sa propre croyance n’est qu’une croyance parmi d’autres, c’est-à-dire une invention humaine, une fiction, un roman que des êtres humains ont partagé dans le passé, souvent par force, contraintes et inquisitions diverses et qui finit par devenir plus ou moins une coutume familiale, associative ou nationale. Cela a engendré un clivage contradictoire dans la vie des êtres humains dans les sociétés modernes. Marx avait déjà souligné la contradiction du scientifique, par exemple du biologiste ou du paléoanthropologue, qui découvre les principes naturels de la procréation et de l’évolution la semaine et qui le vendredi, le samedi ou le dimanche croit aux miracles divins ou à une vierge qui devient mère après avoir été fécondée par un ange ou encore que le monde a été crée il y a 5775 ans. Mais, à bien y regarder, il y a quelque chose de commun entre les religions et la science. C’est la « Vérité ». Les uns pensent la posséder, les autres pensent parvenir à la découvrir. Vérité ne signifie pas ici vérité juridique, qui est une décision pragmatique de justice, mais celle, métaphysique, d’une identité postulée entre la pensée et le reste du monde. C’est ce postulat qui rend difficile pour la plupart des croyants d’être en mesure de réévaluer ce qu’il pense, de tenir compte de leur expérience réelle de la vie; leur pensée fonctionne alors de manière autonome, séparée du reste de leur corps, ils deviennent alors, progressivement, au sens propre du terme, insensibles.

Les religions chrétiennes donnent l’impression d’avoir compris, mais ce n’est qu’une impression. Elles font semblant de jouer le jeu de la laïcité mais elles attendent de prendre leur revanche. Elles sont toujours en embuscade. Il suffit de rappeler les grandes vagues de manifestants chrétiens exaltés de l’année dernière dans ce pays qui luttaient contre l’octroi de droits aux homosexuels. Les mêmes qui n’avaient pas non plus hésité, il y a quelques années, à porter plainte contre les dessins « blasphématoires » de Charlie Hebdo. Commençons à céder un pouce et ils prendront le bras! On me dit: mais il ne faut pas heurter les croyances et ne pas provoquer inutilement pour ne pas risquer le pire. Mais moi aussi, je suis heurté par les croyances que je considère comme des résidus de l’histoire humaine et qui, compte tenu de ce que nous apprenons aux enfants en classe et dans les universités, véhiculent des tissus d’absurdités. Mais je n’empêcherai pourtant jamais personne de les penser. Et si ceux qui croient en quelque chose veulent se moquer de ce que je dis ou de ce que j’écris, je n’irais jamais demander à l’État de les faire taire.

Que faut-il vraiment apprendre pour vivre ensemble librement?

Être heurté, blessé, c’est la condition de tous ceux qui veulent vivre leur humanité pleinement. Ne pas vouloir heurter, blesser et ne pas vouloir être heurté ou blessé c’est se priver de l’apprentissage de la tolérance et de la relativisation des croyances, de toutes les croyances. Toute relation saine avec un autre être humain implique de relativiser sa propre pensée pour écouter celle de l’autre. Dans relation il y a relatif sinon il y a meurtre potentiel. Pour cela il ne faut pas poser le sacré dans notre croyance mais ailleurs, en dehors des croyances, dans un mode de vie général accepté par tous. Cela porte un nom: liberté d’expression de paroles et d’écrits. La limite à cette liberté ne peut également être définie que par une loi commune et non une loi particulière. Par exemple, l’appel au meurtre, à la haine, c’est-à-dire à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité physique de l’individu.

Voilà ce qu’il faut apprendre à faire, tous autant que nous sommes, pour vivre ensemble. Accepter d’être moqué, pour rire et pour ne pas se prendre au sérieux. Musil disait dans « l’homme sans qualité » que toute idéologie (avec ou sans dieu, c’est moi qui ajoute) a comme caractéristique de se transformer en absurdité dès lors qu’on veut la mettre en pratique. Oui! Vous avez bien lu, avec ou sans dieu. Parce qu’il existe des athées militants qui sont eux aussi persuadés de posséder la vérité. Ce sont aussi des croyants, ils croient en la vérité. Je récuse pour ce qui me concerne le terme d’athéisme qui est un terme inventé par les croyants pour stigmatiser ceux qui sont sans dieu; car ils veulent dire qu’il leur manque quelque chose. Les mots ne sont pas neutres et ils véhiculent toujours des idées auxquelles nous ne faisons même plus attention par habitude. Le terme d’antisémitisme en est un exemple frappant puisqu’il a été inventé par ceux-là même qui le prônaient; des judéophobes compulsifs et racistes du XIXe siècle. Ce sont ceux, des Français d’ailleurs comme Vacher de Lapouge, qui ont inventé les mythes aryen et sémite dont se nourrira le petit peintre viennois. Et, à voir ce qui se passe, je me demande parfois si ce dernier n’a pas fini par gagner la guerre. Car certains se cachent même derrière ce concept fallacieux avec une certaine fierté car il leur permet, selon eux, de se différencier des racistes. J’ai encore entendu certains s’exclamer: « je suis antisémite, mais je ne suis pas raciste ». Mais un judéophobe est un raciste comme un autre, c’est-à-dire un sociopathe. Le délit de racisme ne signifie pas que les races existent mais que les racistes classifient dans un certain ordre les êtres humains dans des catégories fantasmatiques qu’ils nomment races. Comme ce sont des hommes blancs qui ont inventé le concept, ils ont bien sûr classés la « race blanche » au sommet de la classification; mais tout raciste à le loisir de modifier le classement, si je puis dire. Mais le concept d’antisémitisme laisse supposer qu’il existe une race sémite et donc une race aryenne supérieure à la précédente, ce qui était le fantasme de ceux qui les ont inventées partagé par les nazis. C’est pourquoi reprendre ces concepts me donne la nausée car j’ai l’impression que les nazis ont fini par nous contaminer sans que nous nous en soyons rendu compte.

Je n’ai nullement besoin d’un concept spécifique pour vivre libre et capable de parler avec chaque être humain de la terre sans le stigmatiser a priori ou le prendre pour un imbécile parce qu’il croit ceci ou cela. Il existe tellement d’êtres humains; chacun pense à sa manière, chacun est un monde, irréductible, unique et irremplaçable. Et chacun d’entre nous n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Je ne suis pas sûr que nous parvenions un jour à vivre ensemble, tous, sans se faire la guerre, sans massacre, mais nous pouvons au moins essayer d’inventer la manière d’y parvenir. Je ne me considère pas comme possédant la vérité. Et je ne demande nullement que les autres pensent comme moi. Je ne crois en rien, et je n’ai donc l’espoir de rien. Et je vous assure que je vis très bien comme ça. Sénèque, avant Guillaume d’Orange, avait écrit: « renonce à espérer et je t’apprendrais à agir. » Spinoza aurait approuvé.

La liberté d’expression n’est donc pas la paix des braves, c’est un principe de surveillance, de « containment », permanent de notre tendance au totalitarisme, à la quête du pouvoir absolu et de la toute-puissance infantile. Il y aurait long à dire à ce propos. Nous devons apprendre à nous surveiller nous-mêmes, chacun d’entre nous, pour accepter les autres au lieu de les rejeter parce qu’ils ne pensent pas comme nous.

Il y a sans doute plusieurs manières d’organiser cette retenue, cette contrainte. Retenons-en deux, la manière française et la manière américaine. La manière française est issue de la lutte entre deux totalitarismes, l’Église catholique et les rationalistes radicaux. Les uns, pour le dire à la française, bouffaient du curé tandis que les autres bouffaient avec le curé. La laïcité à la française permet l’irrespect des religions mais je ne suis pas sûr qu’elle accepterait l’irrespect et la moquerie des dogmes scientifiques. Elle interdit les démonstrations publiques d’appel à la haine, et tolère la constitution de fait de communautés tout en proclamant des objurgations permanentes envers le communautarisme. La manière américaine permet les démonstrations publiques de racistes et d’appel à la haine mais interdit le blasphème et l’irrespect des croyances. La première forme semble contraindre davantage à accepter la relativisation des croyances religieuses et à faire l’expérience de la tolérance envers l’autre dont je parlais précédemment, mais l’État peut, à chaque instant, changer d’avis. La seconde qui repose sur l’interdiction de critiquer les religions, permet à tous de considérer que la croyance de sa communauté est la vérité sans avoir à la confronter à celle des autres. Là, chaque communauté vit une sorte de totalitarisme local mais ne peut pas l’imposer à l’ensemble des communautés; mais il est des formes de communautés qui sont de fait interdites, notamment les idéologies sans dieu. Ces deux formes sont louables et ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Personnellement j’ai vécu les deux formes et je ne sais pas encore laquelle constitue la manière ultime pour vivre en bonne communauté sans s’entretuer. Les deux sont améliorables à moins que nous en inventions de meilleures.

Mais allons encore un peu plus loin. Il ne s’agit pas seulement ici, avec la laïcité et la liberté d’expression, de telle ou telle religion, de tel ou tel dieu ou de telle ou telle croyance. Mais de notre tendance compulsive, obsessionnelle et sociopathologique, à l’explication totale du monde, à la quête de l’absolu. Et dans ce cas, nous ne sommes plus présents au monde, nous vivons dans un monde fantasmé. Comment savoir si nous sommes présents au monde? En vérifiant à chaque moment si nous sommes capables d’écouter l’autre calmement et en prenant ce qu’il dit en considération pour tenter de le comprendre, sans chercher à le convaincre de penser comme vous mais en recherchant quelque chose de commun; c’est la recherche ou la construction de ce qui est ou devient commun qui est justement le propre de la « communication », comme Montaigne le pensait, qui nous permet de vivre ensemble. D’ailleurs, la science elle-même n’est pas exempte de cette pathologie. Elle a maintenant ses intégristes totalitaires avec les projets paranoïaques de Google avec le « transhumanisme ». Paranoïaque parce que nous retrouvons chez les personnes schizophrènes paranoïaques la construction d’un tel système délirant qu’ils répètent continument et qui est pour eux la seule réalité. Nous retrouvons donc également un tel système dans les religions avec ou dans dieu, mais aussi dans la science dévoyée lorsqu’elle veut devenir la religion générale de l’humanité. C’est le projet Google. Ce dernier n’est pas moins dangereux, bien au contraire, que ceux qui nous soulèvent le cœur aujourd’hui.

Jacques Jaffelin, 08 janvier 2015

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Réflexions sur la laïcité à la française à l’usage des collégiens pour aider les professeurs

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » Albert Camus

En nous penchant avec attention et réflexion sur la manière dont nous nommons les hommes et les affaires humaines, nous allons voir comment nous entretenons le mal, souvent sans nous en rendre compte. Pour commencer, il me semble important que nous réfléchissions sur cette belle invention qu’est la laïcité. Je pense qu’il y a trop de confusions, de manquements, d’ambigüités et de malentendus qui ne sont plus tenables aujourd’hui. Un aggiornamento me paraît urgent. Essayons d’y voir plus clair! Je prendrais d’abord, comme exemple symptomatique, l’histoire des Juifs de France, pour illustrer ces confusions et ces malentendus. Je ne prétends ni poser ni répondre à toutes les questions, j’invite simplement le lecteur à la réflexion et à prendre le temps de lire ce cours article en entier, même s’il est choqué en cours de route, pour éviter, ce que je souhaite, les malentendus. Je terminerai en invitant à créer des forums partout avec tous les jeunes des collèges afin que les cœurs s’ouvrent, car c’est urgent.

Lorsque pendant la Révolution les Juifs obtinrent le droit d’être citoyens à part entière d’un pays, pour la première fois dans l’histoire, ce fut dans les termes connus suivants: « tout en tant qu’individus, rien en tant que peuple ». Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la grande majorité des Juifs d’Europe se sentaient redevable de la France pour cela. Il est vrai qu’une première faille avait été creusée dans cette reconnaissance avec l’Affaire Dreyfus qui avait entraîné la naissance du projet sioniste. Mais, après le massacre des Juifs d’Europe et la création de l’État d’Israël, la grande majorité des Juifs de France se sont progressivement considérés comme faisant partie d’une entité nationale propre. Une petite partie seulement est restée fidèle à la conception de la Révolution et ce sont pour beaucoup des Juifs laïques ou athées. Mais aujourd’hui, beaucoup de Juifs laïques ou athées se considèrent aussi de nationalité juive. Bien sur, le mot nationalité ici n’a pas le même sens que celui que l’on emploi habituellement, je parle donc ici non de celui des profs de Science Po, mais du ressenti profond des gens qu’il est inutile de nier. On voit donc que la république française n’est plus à jour lorsqu’elle continue de parler des Juifs uniquement comme des concitoyens de confession juive puisqu’elle ne tient compte ni des Juifs non confessionnels, ni des Juifs qui se considèrent comme membre d’une nation historique. Un exemple frappant est qu’on continue généralement à écrire en France le mot juif avec un j minuscule, pour signifier qu’il s’agit d’une personne de religion juive, alors que partout ailleurs ou presque on écrit Juif avec un J majuscule pour signifier qu’il s’agit d’une personne de nationalité et/ou de religion juive. En écrivant cela, je suis conscient que toutes les questions ne sont pas soulevées et certaines sont trop complexes et trop grosses de passions et de polémiques pour les aborder dans un petit article. Je pense notamment à la distinction radicale ou encore à la confusion que certains peuvent faire avec les notions de nationalité juive et de nationalité israélienne. Mais continuons!

Ainsi, lorsque la République parle de communauté juive et de ses représentants elle ne parle que des pratiquants, pas des autres et ils sont nombreux. Les Juifs de ce pays ne sont plus uniquement, et depuis longtemps, les descendants de ceux qui, arrivés avec les soldats romains, apportèrent le foie gras dans le Sud-ouest et en Alsace, inventèrent le yiddish dans la région du Rhin et plantèrent la vigne en Champagne et ailleurs. Mais il faut bien se rappeler que les Juifs de France ne sont pas arrivés hier. Le cas des musulmans est différent mais tout aussi difficile à tenir. En effet, la grande majorité des musulmans de France sont arrivés récemment et viennent pour la plupart de pays arabo-musulmans et déclarent jouir d’une double ou triple nationalité, soit au sens administratif et politique classiques soit aux sens culturel et sociologique. Quand aux media français, on se sait plus si elles parlent d’Arabes, d’Africains ou de musulmans tellement la confusion règne. Souvent on pense qu’Arabe et musulman vont de pair. Le fait aussi que la religion musulmane, qui par principe (comme c’est encore le cas quelquefois pour les deux autres religions du Livre), ne distinguant pas encore, sauf exceptions notables, le « spirituel » du « temporel », ajoute à la confusion entretenue par la laïcité française telle qu’elle est conçue actuellement. Être musulman ce n’est pas appartenir à une nation, mais dès lors qu’on est musulman, la fidélité à la religion passe le plus souvent avant la fidélité nationale. Ce qui ne facilite pas le problème de ces croyants dans la République française. Dans le cas des Juifs français, très minoritaires, qui émigrent en Israël, le choix ne se présente pas entre une loi religieuse et une loi républicaine, mais plutôt entre une loi nationale et une autre loi nationale. Cependant, la grande majorité désire rester dans ce pays qu’ils considèrent comme le leur depuis des siècles. Et pour certains quitter la France donnerait raison à Hitler et à Pétain.

Comment clarifier tout cela et comment aider ceux, religieux ou autres qui le veulent, à accepter la loi de la république? En fait, la République une et indivisible ne s’est faite ni en un jour ni pacifiquement mais dans le sang et les larmes. Et la France est restée, bon an mal an, un pays souvent coupé en deux. Les républicains laïques d’un côté et les catholiques, disons pratiquants, intégristes ou fondamentalistes (bien que cela peut être plus nuancé), de l’autre. Cela a duré tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, jusqu’aux dernières manifestations contre les droits des homosexuels. Par contre on ne peut pas reprocher à un journal catholique comme La Croix de considérer comme blasphématoire les dessins de Charlie; le blasphème concerne les croyants mais seulement les croyants. Cependant, ils n’appelleront pas au meurtre pour autant. Comme on l’a déjà dit, la laïcité supprime la notion de blasphème mais la république punit les appels au meurtre. Comment tout cela est-il arrivé?

La France Républicaine, l’État français né pendant la révolution, s’est fondée sur l’idée de République universelle. L’État révolutionnaire a fait fusionner les composantes régionales, linguistiques et culturelles très diverses de l’hexagone en une nation indivisible composés d’individus libres pour unifier les différents peuples qui la composaient. Beaucoup de Français connaissent mal leur propre pays. Ils ignorent qu’à la fin du XIXe siècle seulement un habitant sur trois avait le français comme langue maternelle. Qu’il y avait une bonne douzaine de langues régionales que l’on nommait patois par dérision. Pourtant, le basque, le breton, le flamand, l’allemand, le provençal, l’occitan, etc. sont encore parlé aujourd’hui. On ne doit pas oublier que l’appartenance à la République s’est faite pour certains par la force et la douleur. J’ai bien écrit « peuples » précédemment comme on le dit pour tout ensemble humain qui se considère comme culturellement homogène. Et j’ajoute que peuple et nation sont deux concepts équivalents de ce point de vue là. On peut en effet dire indistinctement, le peuple français et la nation française pour signifier le même contenu, c’est-à-dire vous et moi. Mais le mot nation prenait dans cette France révolutionnaire un sens nouveau qu’il n’avait nulle part ailleurs, sauf aux USA: l’État-nation était inventé. Car pour le reste de l’Europe, les mots nation, peuple, province, régions, communauté linguistique, sont plus ou moins équivalents. Cela entraina en France l’impossibilité légale des régions, des langues régionales, etc. à se considérer comme des entités culturelles, autrement dit, d’un point de vue anthropo-culturel, des nations. Au contraire du Royaume-Uni par exemple, de l’Espagne, de la Belgique, de la Suisse et même de l’Italie. A l’inverse, les Allemands en 1848, 1871, 1914 et 1939 voulurent faire fusionner toute la nation (au sens anthropo-culturel) allemande en un seul État, jusqu’à la défaite du troisième Reich: Ils voulaient créée une Nation-État.

La République française ne peut donc pas, dans son droit actuel, reconnaitre en son sein des citoyens appartenant à une autre nation que la nation française et qui voudraient se regrouper; bien qu’il y ait une faille ancienne à ce principe pour l’Alsace et la Moselle qui sont sous le régime du Concordat, et une autre plus récente avec les Juifs de France, depuis la création de l’État d’Israël et la crise terrible et interminable entre Israéliens et Palestiniens. Pour la République tous les citoyens français ne sont que des Français et seulement des Français, excepté les binationaux et les naturalisés qui sont d’ailleurs assez nombreux. Cette position ne semble plus tenable aujourd’hui autrement qu’en entretenant des ambigüités qui profitent aux préjugés des uns et des autres. Il faut donc oser briser le tabou de l’État-Nation. Car c’est un tabou! Mais un tabou qui n’est plus ni respecté ni même respectable aujourd’hui. Je ne parle pas ici de ce qu’en dit l’extrême-droite car je m’en moque. Mais j’ai vraiment l’impression quelquefois que le petit peintre viennois n’est pas loin. Appliquons donc, ici aussi, Camus! Ils répètent sans cesse que la France n’est pas une ethnie, une race, une tribu et autres beaux principes, cela ne les empêche nullement (nos journalistes, nos universitaires et nos politiques) de qualifier quotidiennement d’Anglo-Saxons (deux tribus antiques qui envahirent le sud de l’Ile de Bretagne vers le VIIe siècle de notre aire), pêle-mêle les habitants des Iles Britanniques, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, etc. Je me demande ce qu’ils diraient si les anglophones qualifiaient les Français de Franco-Burgondes (deux tribus également d’envahisseurs dont la première changea également le nom du pays). En tout cas, ça en fait bien sourire certains. Mais revenons au fil de notre propos.

Devant ce problème la plupart de nos responsables font l’autruche. Mais aujourd’hui il va bien falloir sortir la tête du sable. Car cela aussi est un fait, si une partie des Français est capable d’élans d’une puissante générosité qui réchauffe les cœurs, d’autres et dans une bonne proportion, ont beaucoup de mal à accueillir les étrangers de toute sorte. La notion de nation à la française a permis de belles choses mais a aussi engendré chez ceux qui ont fait, au cours de leur histoire personnelle, de gros efforts pour devenir français en renonçant à leur particularisme (et je ne parle seulement ici des immigrants, mais aussi des régionaux), n’acceptent pas ou difficilement les nouveaux arrivants qui ne se soumettent pas rapidement aux lois communes. Et que dire encore de la fraction des chrétiens de ce pays qui n’acceptent toujours pas la laïcité, ni de ceux qui rejoignent les rangs de l’extrême droite ou des manifestants contre l’octroi des droits aux homosexuels. Le premier réflexe est trop souvent la méfiance et non l’accueil. L’accueil voilà le problème! Ne pensez pas que j’oublie les personnes noires qui peinent à se sentir encore totalement chez eux ici, y compris les Antillais, citoyens de départements français, ni tous ces gens de tous les pays, de toutes les cultures et de toutes les couleurs qui viennent ici par choix et par désir et qui sont toujours regardées de travers après des années. Ce problème d’accueil se pose pourtant moins dans les pays où les communautés sont reconnues et qui accueillent les étrangers en connaissance de cause de leurs différences. Rien n’est parfait, nous le savons bien. Mais chaque étranger qui vient ici le reconnaît, la France ne sait pas accueillir l’autre. Même si de nombreux efforts ont été faits, par les institutions, ces dernières années, l’accueil, la bienvenue, sont encore loin d’être la règle.

Puissent les derniers événements nous aider à mieux accueillir. Nous devons le faire pour continuer à vivre ensemble, tous. Sans se cacher d’être ce qu’on veut être. Je pense que la laïcité peut fort bien être compatible avec un état qui reconnaitrait les communautés nationales qui le composent de fait ou qui désireraient être reconnues comme telle. Les nier, nous mène, j’en suis convaincu, à la catastrophe. L’exception de l’Alsace et de la Moselle montre que cela est possible. Le gouvernement et les politiques en général, ne peuvent pas continuer à vilipender le communautarisme tout en organisant une représentation communautaire des religions dans lesquelles la plupart des concernés ne se reconnaissent nullement. Il n’existe nulle part aujourd’hui d’État mono-national au sens anthropo-culturel. Le problème on le voit est très complexe mais on ne peut faire l’économie d’en parler vraiment, librement et sans tabou pour, encore une fois, ne pas ajouter au malheur du monde qui n’en a pas besoin. L’historien Shlomo Sand, s’est emparé avec un courage inouï de ce problème de santé publique du point de vue israélien avec des réflexions et des propositions fondamentales. Il est temps de réaliser que nous sommes au commencement d’un grand bouleversement du monde humain et il nous faut être prêt à le prendre en main avec toute notre raison et notre cœur.

Maintenant, il se pose dans ce pays un problème urgent à résoudre. Comment enseigner la laïcité à l’école, et plus particulièrement dans les collèges?

Tout d’abord, je dirais ceci: nous pouvons parler pendant des années de la manière de s’y prendre, mais rien ne sera vraiment possible tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas expliqué clairement et sans langue de bois à nos jeunes. Une fraction turbulente des jeunes collégiens ne pourra même pas écouter les arguments de la laïcité et des lois de la République tant que règnera l’injustice qu’ils perçoivent avec raison dans la différence de forces en présence et de traitement légal entre l’État d’Israël et le virtuel État palestinien. Tous les arguments que certains de ces jeunes avancent pour justifier leur refus d’adhérer aux principes d’égalité, de liberté, de fraternité et de laïcité de la République reposent sur le fait indubitable que ces principes ne sont pas appliqués au Moyen-Orient. Et personne ne peut leur dire qu’ils se trompent à ce sujet. Et compte tenu de ce qui précède, on ne peut pas non plus leur dire que ce conflit ne concerne pas notre pays. Ou, comme le proclament hypocritement nos politiques,  » il ne faut pas importer en France un conflit extérieur »; alors que l’armée française est intervenue en Afghanistan, en Libye et combat en ce moment au Mali. Il faut écouter ces jeunes (y compris les plus extrémistes) qui pour la plupart ne parlent que de justice lorsque l’on creuse un peu leurs arguments. Ils utilisent la religion comme mode de défense contre l’injustice qu’ils ressentent, comme d’autres, avant eux, utilisaient les idéologies totalitaires en croyant participer à la construction d’un monde meilleur, plus juste et débarrassé de l’exploitation de l’homme par l’homme ou pour faire exactement le contraire dans le cas de l’extrême-droite. Cela signifie que certains de ces jeunes peuvent être provisoirement inaccessibles; en particulier ceux qui se sont déjà laissés totalement endoctrinés avec implication militante. Mais les autres, la majorité, sont accessibles à la discussion.

Je parle ici en tant qu’ancien soixante-huitard tendance à l’époque, disons pour faire vite, Cohn-Bendit. J’ai connu en 68 ceux qui sont devenus par la suite patron de presse, philosophe, publicitaire ou communicateur distingués et qui brandissaient alors, exaltés, le petit livre rouge de Mao, soutenant ainsi le plus grand massacre que la Chine ait connu dans son histoire et l’État le plus totalitaire, après celui de Staline et de Hitler. Sans oublier la bande d’Action Directe et encore d’autres qui ont mal fini par désespoir parce qu’ils avaient trop espérer. Il ne faut donc pas se tromper d’analyse. N’oublions ni la part de monstruosité destructrice potentielle qu’il y a en nous ni la part de raison, de tendresse, de joie de vivre et d’envie de persévérer dans notre existence sur laquelle nous devons nous appuyer. C’est pourquoi j’appelle à l’organisation, pour nos jeunes des collèges surtout, d’assemblées de discussion, dans les écoles, en dehors des cours, pour que tout puisse se dire et être débattu, tant pis si parfois c’est compliqué et que les réponses manquent, mais au moins, apprenons à en parler sereinement. Ne laissons pas les individus isolés ou les groupes factieux déverser leur haine sur les réseaux sociaux sans apporter de réponses à ceux qui peuvent les entendre.

Palaiseau, le 12 janvier 2015

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