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VIVE LES RELIGIONS!

1. La Téléologie des croyants, des athées et des mythes scientifiques

Les vieilles religions reviennent en force, lit-on maintenant partout. Mais qu’entend-on par religion? Si religion veut dire étancher des dieux, alors certaines n’ont jamais disparu. Si religion veut dire des ensembles d’idées et de principes pour vivre en commun en paix, alors, cela n’a jamais existé. Idéologies ou religions, avec ou sans dieux ont toujours été en concurrences entre elles pour l’hégémonie, c’est-à-dire pour le pouvoir absolu. Les rois et les prêtres de chacune d’entre elles n’ont eu de cesse de se faire la guerre, la guerre de conquête. Même lorsque l’une ou l’autre d’entre elles semblent faire œuvre de paix, ne vous y trompez pas! C’est dans l’attente de jours meilleurs où elles pourront reprendre du service.

Qu’ils soient religieux ou athées, ils croient. Les uns croient qu’ils sont une création divine destinée à adorer leur dieu; les dieux sont quand même plutôt narcissiques. Les autres croient que l’homme est le but de la nature pour qu’il lui dise ce qu’il en est d’elle-même; la nature est ici anthropique et autoréférentielle.

Sans revenir sur nos mythes religieux antiques qui bénéficient d’un renouveau inattendu et que tout le monde connait, n’oublions pas nos mythes scientifiques qui sont tout aussi présents et les deux mythes se parlent entre eux constamment, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss. Pour la biologie, l’homme est le résultat d’essais et d’erreurs de la nature qui a pris des milliards d’années à le forger (si je prends 10 années d’essais et d’erreurs pour être en mesure de jouer la sonate de Bartók au violon, c’est que j’avais le dessein de jouer du violon). Ce qui signifie logiquement que la Nature aurait un dessein, une finalité, une téléologie. On ne peut pas à la fois, dire que tout cela est le résultat du hasard qui, par définition ne requiert aucune explication, et chercher dans le même mouvement, à expliquer, à donner des raisons à l’évolution. Les biologistes passent pourtant bien leur temps à expliquer les causes de l’apparition de la vie, puis des cellules, puis des organismes, puis de l’homme.

Mais « Pourquoi? » n’est pas, en principe, une question scientifique; mais une question technique à propos d’une de nos actions. « Comment? » Oui! Mais seulement localement, à l’échelle humaine. La question « pourquoi? » se poursuit indéfiniment jusqu’à son stade ultime: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? Aucune réponse possible! Et la question « comment ? », en dehors des affaires humaines, aboutit à son terme: comment est-on passé de rien à quelque chose? Aucune réponse possible non plus. Ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose; que le rien est impossible à imaginer et à penser. Nous sommes issus de ce quelque chose et il est tout simplement insensé de penser que nous pouvons expliquer pourquoi et comment il existe. Ce qui nous entraîne à penser que l’Univers, comme entité définie au sens où les cosmologues l’envisagent, n’existe pas car ce quelque chose, ou autrement dit la nature comme processus éternel, ne peut être globalisé car il échappe à toute quantification et toute qualification.

On pourrait dire qu’un des drames de notre civilisation c’est qu’elle n’a pas appris à distinguer les questions qui ont des réponses et qui peuvent être utiles de celles qui ne peuvent pas en avoir et qui sont morbides par nature car paradoxales et autoréférentes. Il est vrai qu’il a fallu plus d’un siècle de débats pour qu’on renonce finalement à la question du sexe des anges.

Or donc, l’homme, le dernier arrivé sur l’échelle de l’évolution (je passerais sur les extra-terrestres pour ne pas effrayer les enfants et les vieilles barbes de l’Académie), devrait accomplir les raisons de son existence. Pour les croyants en une divinité, l’homme est destiné à l’honorer, c’est-à-dire à lui obéir, à le servir et à se soumettre à sa volonté supposée. En fait, bien entendu, à ceux qui le disent.

Pour les croyants de la quête du savoir tendanciellement absolu (cf. Stephen Hawking) des sciences, la nature attendrait que l’homme découvre la vérité des choses, autrement dit réponde à la question: « Qu’est-ce que la nature? ». La loi de la nature serait donc qu’elle désirerait que quelque « chose » (quelqu’un ou quelqu’une en l’occurrence), c’est-à-dire une partie d’elle-même survenue par hasard ou par essais et erreurs, lui énonce ses propre lois. Et voilà donc l’autoréférence construite et dans laquelle nous baignons sans même nous en rendre compte, pour la plupart. Après l’homme, plus d’évolution organique: tout est fini! Reste la technologie, la science, etc. Mais de quoi s’agit-il?

Tout se passe comme si la nature avait une finalité, une loi fondamentale, qui n’est ni une loi physique, ni une loi biologique, mais une loi évolutionnaire (avec un commencement et une finalité), une téléologie: la survenue de l’homme qui va lui dire ce qu’il en est d’elle-même. L’homme devient le sauveur de la nature qui lui dira enfin quoi penser d’elle-même. C’est là, c’est cette croyance-là qui est l’origine de la Vérité, de l’Être, de toute la philosophie, de la science, de notre course technologique infernale, de notre sentiment de toute-puissance, de notre irrépressible voracité. C’est ce que j’ai appelé « l’invention du savoir » dans mon dernier ouvrage.

Et cette autoréférence (scientifique, mais en fait pas scientifique du tout, puisque non expérimentable) est la même que celle créée par nos mythes religieux antiques. Elle est juste un peu plus sophistiquée.

2. Croyance, foi et espoir

L’alternative n’est donc pas entre croyants et athées, entre religieux et scientifiques mais entre ceux qui croient et ceux qui n’ont pas besoin de croire pour agir et se donner une éthique; entre ceux qui ont la foi et ceux qui n’ont aucune foi ni aucun dieu à prier pour les secourir; entre ceux qui attendent en priant et ceux qui agissent pour surmonter leur peine et résoudre les problèmes qui se posent; entre ceux qui espèrent qu’un jour cela ira mieux ou que quelque Dieu, César ou Tribun viendra les sauver et ceux qui ne comptent que sur leurs actes. « Renonce à espérer et je t’enseignerais à agir » disait Sénèque à Lucillius.

3. Ne confondons pas dieux et religions

Certains font de longues recherches pour nous montrer que les hommes auront toujours besoin de croire, d’inventer des dieux et d’espérer. Mais la question ne serait-elle pas plutôt: comment avons-nous inventé la croyance et les dieux qui vont avec? Nous connaissons la réponse depuis longtemps: depuis que nous avons inventé l’État. C’est-à-dire le pouvoir des uns sur les autres. C’est-à-dire, l’inégalité et l’injustice. Cela est arrivé lorsque nous avons commencé à construire des villes avec des remparts autour, des paysans à l’extérieur et à l’intérieur des esclaves, des artisans et des rois soutenus par des prêtres. Le pouvoir était inventé ainsi que l’oppression et la perte des libertés élémentaires. Et tout cela compensé par l’invention des dieux afin de bien faire comprendre à tous que cet ordre est un ordre divin et que le premier qui le conteste ne mérite que la mort. Certains pensent que la politique et la religion sont deux choses différentes alors qu’elles visent la même chose: la soumission et la servitude pour l’État et l’entretien de l’espoir et de la peur pour la religion. Elles sont complémentaires et l’un ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont totalitaires en elles-mêmes lorsqu’elles fusionnent mais peuvent, aujourd’hui, permettent aux citoyens de lutter pour l’égalité et la justice si elles sont séparées. Nous sommes bien à un moment où les religions sont séparées du pouvoir politique. Mais ces dernières ne luttent ni pour la justice ni pour l’égalité, elles luttent pour leur existence propre. Alors que l’État est contesté de toutes parts, elles profitent avantageusement de son affaiblissement pour s’offrir une nouvelle jeunesse. Les religions ont tellement craint de disparaître au cours du siècle dernier qu’il s’agit là d’une revanche.

Comment cela est-il arrivé, alors que nous pensions qu’elles étaient définitivement mises au rencard du pouvoir et réservé au privé de chacun? Tout d’abord, nous avons eu tord de penser cela. Ensuite nous avons oublié dans nos calculs qu’une religion n’a pas nécessairement besoin de dieux. C’est le cas du bouddhisme ou du shintoïsme. C’est aussi le cas de la science qui a ses dogmes (qu’elle appelle paradigmes) et ses grands prêtres. Mais surtout, le XIXe et le XXe siècle ont vu naître, vivre, prospérer et disparaître une religion sans dieu, mais une religion quand même, avec ses prêtres, ses espoirs, ses persécutions, ses luttes, ses victoires et, finalement, sa destruction: le communisme ou, plus précisément, son dévoiement stalinien.

Notre aveuglement égocentrique nous convie trop souvent à parler pour l’humanité entière. Nous parlons de nos religions en pensant que ce sont les seules possibles et que les autres ne sont que des essais ratés. Certains ajoutent imprudemment qu’on ne peut pas vivre sans religions parce que « tant qu’il y aura des hommes il y aura toujours des dieux ». Mais la majeure partie de l’humanité de l’Extrême-Orient vit très bien sans dieu. Cela n’empêche ni la guerre ni l’injustice, ni l’oppression. Le communisme ou le marxisme, comme religion sans dieu, autrement dit comme idéologie, a pourtant bien été éradiquée puis très vite a été immédiatement remplacé par l’une ou l’autre des religions locales, selon l’aire géographico-culturelle, par le pouvoir en place. Le pouvoir ne peut, lui,  se passer de religion.

On parle aujourd’hui du retour du religieux. Mais n’est-ce pas plutôt, pour beaucoup, le retour d’un désir de communauté, d’un désir de chaleur humaine dans ce monde où chacun est isolé devant son écran et condamné à la frustration permanente.

4. Religion, pouvoir et politique

Ainsi, une religion universelle qui avait suscité l’action, l’enthousiasme et entretenu l’espoir à des milliards d’êtres humains disparaît en quelques années et cela n’aurait eu aucune conséquence? N’est-ce pas là pourtant une des causes de ce que l’on nomme aujourd’hui « le retour du religieux » comme on disait avant: « le retour du Jedi ». Et ce retour n’est-il pas plutôt un vide qui se comble.

Décentrons-nous un peu et regardons plus loin! En fait de religieux n’est-ce pas plutôt le politique, le pouvoir de l’État qui est en question? Un peu partout, les citoyens n’ont plus d’espoir en lui, et tout le monde sait pourquoi. Eh bien! Le même pouvoir va chercher, dans les réserves de l’histoire là où l’espoir règne encore: dans les vieilles religions. Soumission et espoir, toujours et encore! Demain on rase gratis!

5. Identité et Vérité, les deux cancers de la pensée

Maintenant, gardons-nous bien de parler d’identité. L’identité c’est la grand-mère du diable en personne. Autrement dit, ça n’existe pas, mais ça fait peur. J’ai déjà eu maintes occasions de parler, et depuis longtemps, de l’absurdité de cette notion d’identité. Ce qu’il convient de faire maintenant, si nous voulons éviter le pire, c’est de poursuivre le processus de démocratisation non pas pour restaurer l’espoir mais pour nous en débarrasser et instaurer la confiance en l’élection des responsables: révocation à tout moment, tirage au sort, programme et contrôle permanent de son application, selon des modalités à déterminer. Mettons cela en place et les religions retournerons à leur place et l’identité redeviendra ce qu’elle a toujours été: un mot de 7 lettres exclusivement destiné aux mathématiques et à la théorie des nombres: 1 est identique à 1.

Ne m’imaginez surtout pas irreligieux! Bien au contraire! Plus il y aura de religions, plus nous serons libres et moins nous risquerons de tomber dans le totalitarisme et plus aisément nous obtiendrons égalité et justice. Pour vivre libres, beaucoup de religions valent mieux qu’une. Une religion avec ou sans dieu et c’est le totalitarisme. Aujourd’hui une religion essaie de devenir le tout après la fin du communisme, mais ce n’est pas une de celles que l’on croie. Il s’agit du libéralisme intégral et intégriste. C’est le nouveau pouvoir sans état-nation. Trop petit pour son ambition. Ce nouveau pouvoir veut l’État-monde. Autrement dit plus besoin d’État, le numéraire numérisé est le nouveau dieu universel. J’en parlerais ailleurs mais vous voyez bien déjà ce que je veux dire.

Les dieux ont toujours soif, n’en n’ont jamais assez », disait le vieux Georges. Que chaque religion étanche son dieu comme elle l’entend et laisse les autres, religieux ou pas, tranquilles. Le propre des religions c’est le totalitarisme et/ou le prosélytisme, elles veulent toute la place là où elles sont, et les deux dernières arrivées dans l’histoire, pour ne parler que des religions avec dieu, se prétendent même universelles, puisque chacune se considère détentrice de la seule Vérité. Si vous ne le croyez pas, alors vous n’avez jamais parlé à un religieux.

Mais, au risque de me répéter, le problème, le problème fondamental, ne se trouve pas dans le phénomène religieux, c’est à dire ce qui cherche à nous relier, mais dans la quête ou la possession de la Vérité. Le jour où ne croirons plus à la Vérité, cet autre terrible cancer de la pensée et dieu commun des religions et de la science, nous vivrons peut-être mieux. Car au lieu de nous entretuer ou de nous disputer le pouvoir pour la vérité, nous pourrons élaborer plus sereinement nos projets de vie communs. Pour que la cité vive en paix relative veillons donc à ce qu’aucune religion, qu’aucune « vérité », ne devienne le tout. C’est le rôle de l’État démocratique; lieu de toutes les religions mais sans en privilégier aucune. La neutralité religieuse, au sens large de ce terme que j’aie employé ici est une condition indispensable pour vivre en commun en paix relative. Cela nous permettra peut-être de trouver la force de nous débarrasser de la soumission et de l’espoir. Mais sachons que le moindre relâchement sera fatal.

Jacques Jaffelin, Décembre 2016

Réflexions sur la laïcité à la française à l’usage des collégiens pour aider les professeurs

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » Albert Camus

En nous penchant avec attention et réflexion sur la manière dont nous nommons les hommes et les affaires humaines, nous allons voir comment nous entretenons le mal, souvent sans nous en rendre compte. Pour commencer, il me semble important que nous réfléchissions sur cette belle invention qu’est la laïcité. Je pense qu’il y a trop de confusions, de manquements, d’ambigüités et de malentendus qui ne sont plus tenables aujourd’hui. Un aggiornamento me paraît urgent. Essayons d’y voir plus clair! Je prendrais d’abord, comme exemple symptomatique, l’histoire des Juifs de France, pour illustrer ces confusions et ces malentendus. Je ne prétends ni poser ni répondre à toutes les questions, j’invite simplement le lecteur à la réflexion et à prendre le temps de lire ce cours article en entier, même s’il est choqué en cours de route, pour éviter, ce que je souhaite, les malentendus. Je terminerai en invitant à créer des forums partout avec tous les jeunes des collèges afin que les cœurs s’ouvrent, car c’est urgent.

Lorsque pendant la Révolution les Juifs obtinrent le droit d’être citoyens à part entière d’un pays, pour la première fois dans l’histoire, ce fut dans les termes connus suivants: « tout en tant qu’individus, rien en tant que peuple ». Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la grande majorité des Juifs d’Europe se sentaient redevable de la France pour cela. Il est vrai qu’une première faille avait été creusée dans cette reconnaissance avec l’Affaire Dreyfus qui avait entraîné la naissance du projet sioniste. Mais, après le massacre des Juifs d’Europe et la création de l’État d’Israël, la grande majorité des Juifs de France se sont progressivement considérés comme faisant partie d’une entité nationale propre. Une petite partie seulement est restée fidèle à la conception de la Révolution et ce sont pour beaucoup des Juifs laïques ou athées. Mais aujourd’hui, beaucoup de Juifs laïques ou athées se considèrent aussi de nationalité juive. Bien sur, le mot nationalité ici n’a pas le même sens que celui que l’on emploi habituellement, je parle donc ici non de celui des profs de Science Po, mais du ressenti profond des gens qu’il est inutile de nier. On voit donc que la république française n’est plus à jour lorsqu’elle continue de parler des Juifs uniquement comme des concitoyens de confession juive puisqu’elle ne tient compte ni des Juifs non confessionnels, ni des Juifs qui se considèrent comme membre d’une nation historique. Un exemple frappant est qu’on continue généralement à écrire en France le mot juif avec un j minuscule, pour signifier qu’il s’agit d’une personne de religion juive, alors que partout ailleurs ou presque on écrit Juif avec un J majuscule pour signifier qu’il s’agit d’une personne de nationalité et/ou de religion juive. En écrivant cela, je suis conscient que toutes les questions ne sont pas soulevées et certaines sont trop complexes et trop grosses de passions et de polémiques pour les aborder dans un petit article. Je pense notamment à la distinction radicale ou encore à la confusion que certains peuvent faire avec les notions de nationalité juive et de nationalité israélienne. Mais continuons!

Ainsi, lorsque la République parle de communauté juive et de ses représentants elle ne parle que des pratiquants, pas des autres et ils sont nombreux. Les Juifs de ce pays ne sont plus uniquement, et depuis longtemps, les descendants de ceux qui, arrivés avec les soldats romains, apportèrent le foie gras dans le Sud-ouest et en Alsace, inventèrent le yiddish dans la région du Rhin et plantèrent la vigne en Champagne et ailleurs. Mais il faut bien se rappeler que les Juifs de France ne sont pas arrivés hier. Le cas des musulmans est différent mais tout aussi difficile à tenir. En effet, la grande majorité des musulmans de France sont arrivés récemment et viennent pour la plupart de pays arabo-musulmans et déclarent jouir d’une double ou triple nationalité, soit au sens administratif et politique classiques soit aux sens culturel et sociologique. Quand aux media français, on se sait plus si elles parlent d’Arabes, d’Africains ou de musulmans tellement la confusion règne. Souvent on pense qu’Arabe et musulman vont de pair. Le fait aussi que la religion musulmane, qui par principe (comme c’est encore le cas quelquefois pour les deux autres religions du Livre), ne distinguant pas encore, sauf exceptions notables, le « spirituel » du « temporel », ajoute à la confusion entretenue par la laïcité française telle qu’elle est conçue actuellement. Être musulman ce n’est pas appartenir à une nation, mais dès lors qu’on est musulman, la fidélité à la religion passe le plus souvent avant la fidélité nationale. Ce qui ne facilite pas le problème de ces croyants dans la République française. Dans le cas des Juifs français, très minoritaires, qui émigrent en Israël, le choix ne se présente pas entre une loi religieuse et une loi républicaine, mais plutôt entre une loi nationale et une autre loi nationale. Cependant, la grande majorité désire rester dans ce pays qu’ils considèrent comme le leur depuis des siècles. Et pour certains quitter la France donnerait raison à Hitler et à Pétain.

Comment clarifier tout cela et comment aider ceux, religieux ou autres qui le veulent, à accepter la loi de la république? En fait, la République une et indivisible ne s’est faite ni en un jour ni pacifiquement mais dans le sang et les larmes. Et la France est restée, bon an mal an, un pays souvent coupé en deux. Les républicains laïques d’un côté et les catholiques, disons pratiquants, intégristes ou fondamentalistes (bien que cela peut être plus nuancé), de l’autre. Cela a duré tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, jusqu’aux dernières manifestations contre les droits des homosexuels. Par contre on ne peut pas reprocher à un journal catholique comme La Croix de considérer comme blasphématoire les dessins de Charlie; le blasphème concerne les croyants mais seulement les croyants. Cependant, ils n’appelleront pas au meurtre pour autant. Comme on l’a déjà dit, la laïcité supprime la notion de blasphème mais la république punit les appels au meurtre. Comment tout cela est-il arrivé?

La France Républicaine, l’État français né pendant la révolution, s’est fondée sur l’idée de République universelle. L’État révolutionnaire a fait fusionner les composantes régionales, linguistiques et culturelles très diverses de l’hexagone en une nation indivisible composés d’individus libres pour unifier les différents peuples qui la composaient. Beaucoup de Français connaissent mal leur propre pays. Ils ignorent qu’à la fin du XIXe siècle seulement un habitant sur trois avait le français comme langue maternelle. Qu’il y avait une bonne douzaine de langues régionales que l’on nommait patois par dérision. Pourtant, le basque, le breton, le flamand, l’allemand, le provençal, l’occitan, etc. sont encore parlé aujourd’hui. On ne doit pas oublier que l’appartenance à la République s’est faite pour certains par la force et la douleur. J’ai bien écrit « peuples » précédemment comme on le dit pour tout ensemble humain qui se considère comme culturellement homogène. Et j’ajoute que peuple et nation sont deux concepts équivalents de ce point de vue là. On peut en effet dire indistinctement, le peuple français et la nation française pour signifier le même contenu, c’est-à-dire vous et moi. Mais le mot nation prenait dans cette France révolutionnaire un sens nouveau qu’il n’avait nulle part ailleurs, sauf aux USA: l’État-nation était inventé. Car pour le reste de l’Europe, les mots nation, peuple, province, régions, communauté linguistique, sont plus ou moins équivalents. Cela entraina en France l’impossibilité légale des régions, des langues régionales, etc. à se considérer comme des entités culturelles, autrement dit, d’un point de vue anthropo-culturel, des nations. Au contraire du Royaume-Uni par exemple, de l’Espagne, de la Belgique, de la Suisse et même de l’Italie. A l’inverse, les Allemands en 1848, 1871, 1914 et 1939 voulurent faire fusionner toute la nation (au sens anthropo-culturel) allemande en un seul État, jusqu’à la défaite du troisième Reich: Ils voulaient créée une Nation-État.

La République française ne peut donc pas, dans son droit actuel, reconnaitre en son sein des citoyens appartenant à une autre nation que la nation française et qui voudraient se regrouper; bien qu’il y ait une faille ancienne à ce principe pour l’Alsace et la Moselle qui sont sous le régime du Concordat, et une autre plus récente avec les Juifs de France, depuis la création de l’État d’Israël et la crise terrible et interminable entre Israéliens et Palestiniens. Pour la République tous les citoyens français ne sont que des Français et seulement des Français, excepté les binationaux et les naturalisés qui sont d’ailleurs assez nombreux. Cette position ne semble plus tenable aujourd’hui autrement qu’en entretenant des ambigüités qui profitent aux préjugés des uns et des autres. Il faut donc oser briser le tabou de l’État-Nation. Car c’est un tabou! Mais un tabou qui n’est plus ni respecté ni même respectable aujourd’hui. Je ne parle pas ici de ce qu’en dit l’extrême-droite car je m’en moque. Mais j’ai vraiment l’impression quelquefois que le petit peintre viennois n’est pas loin. Appliquons donc, ici aussi, Camus! Ils répètent sans cesse que la France n’est pas une ethnie, une race, une tribu et autres beaux principes, cela ne les empêche nullement (nos journalistes, nos universitaires et nos politiques) de qualifier quotidiennement d’Anglo-Saxons (deux tribus antiques qui envahirent le sud de l’Ile de Bretagne vers le VIIe siècle de notre aire), pêle-mêle les habitants des Iles Britanniques, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, etc. Je me demande ce qu’ils diraient si les anglophones qualifiaient les Français de Franco-Burgondes (deux tribus également d’envahisseurs dont la première changea également le nom du pays). En tout cas, ça en fait bien sourire certains. Mais revenons au fil de notre propos.

Devant ce problème la plupart de nos responsables font l’autruche. Mais aujourd’hui il va bien falloir sortir la tête du sable. Car cela aussi est un fait, si une partie des Français est capable d’élans d’une puissante générosité qui réchauffe les cœurs, d’autres et dans une bonne proportion, ont beaucoup de mal à accueillir les étrangers de toute sorte. La notion de nation à la française a permis de belles choses mais a aussi engendré chez ceux qui ont fait, au cours de leur histoire personnelle, de gros efforts pour devenir français en renonçant à leur particularisme (et je ne parle seulement ici des immigrants, mais aussi des régionaux), n’acceptent pas ou difficilement les nouveaux arrivants qui ne se soumettent pas rapidement aux lois communes. Et que dire encore de la fraction des chrétiens de ce pays qui n’acceptent toujours pas la laïcité, ni de ceux qui rejoignent les rangs de l’extrême droite ou des manifestants contre l’octroi des droits aux homosexuels. Le premier réflexe est trop souvent la méfiance et non l’accueil. L’accueil voilà le problème! Ne pensez pas que j’oublie les personnes noires qui peinent à se sentir encore totalement chez eux ici, y compris les Antillais, citoyens de départements français, ni tous ces gens de tous les pays, de toutes les cultures et de toutes les couleurs qui viennent ici par choix et par désir et qui sont toujours regardées de travers après des années. Ce problème d’accueil se pose pourtant moins dans les pays où les communautés sont reconnues et qui accueillent les étrangers en connaissance de cause de leurs différences. Rien n’est parfait, nous le savons bien. Mais chaque étranger qui vient ici le reconnaît, la France ne sait pas accueillir l’autre. Même si de nombreux efforts ont été faits, par les institutions, ces dernières années, l’accueil, la bienvenue, sont encore loin d’être la règle.

Puissent les derniers événements nous aider à mieux accueillir. Nous devons le faire pour continuer à vivre ensemble, tous. Sans se cacher d’être ce qu’on veut être. Je pense que la laïcité peut fort bien être compatible avec un état qui reconnaitrait les communautés nationales qui le composent de fait ou qui désireraient être reconnues comme telle. Les nier, nous mène, j’en suis convaincu, à la catastrophe. L’exception de l’Alsace et de la Moselle montre que cela est possible. Le gouvernement et les politiques en général, ne peuvent pas continuer à vilipender le communautarisme tout en organisant une représentation communautaire des religions dans lesquelles la plupart des concernés ne se reconnaissent nullement. Il n’existe nulle part aujourd’hui d’État mono-national au sens anthropo-culturel. Le problème on le voit est très complexe mais on ne peut faire l’économie d’en parler vraiment, librement et sans tabou pour, encore une fois, ne pas ajouter au malheur du monde qui n’en a pas besoin. L’historien Shlomo Sand, s’est emparé avec un courage inouï de ce problème de santé publique du point de vue israélien avec des réflexions et des propositions fondamentales. Il est temps de réaliser que nous sommes au commencement d’un grand bouleversement du monde humain et il nous faut être prêt à le prendre en main avec toute notre raison et notre cœur.

Maintenant, il se pose dans ce pays un problème urgent à résoudre. Comment enseigner la laïcité à l’école, et plus particulièrement dans les collèges?

Tout d’abord, je dirais ceci: nous pouvons parler pendant des années de la manière de s’y prendre, mais rien ne sera vraiment possible tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas expliqué clairement et sans langue de bois à nos jeunes. Une fraction turbulente des jeunes collégiens ne pourra même pas écouter les arguments de la laïcité et des lois de la République tant que règnera l’injustice qu’ils perçoivent avec raison dans la différence de forces en présence et de traitement légal entre l’État d’Israël et le virtuel État palestinien. Tous les arguments que certains de ces jeunes avancent pour justifier leur refus d’adhérer aux principes d’égalité, de liberté, de fraternité et de laïcité de la République reposent sur le fait indubitable que ces principes ne sont pas appliqués au Moyen-Orient. Et personne ne peut leur dire qu’ils se trompent à ce sujet. Et compte tenu de ce qui précède, on ne peut pas non plus leur dire que ce conflit ne concerne pas notre pays. Ou, comme le proclament hypocritement nos politiques,  » il ne faut pas importer en France un conflit extérieur »; alors que l’armée française est intervenue en Afghanistan, en Libye et combat en ce moment au Mali. Il faut écouter ces jeunes (y compris les plus extrémistes) qui pour la plupart ne parlent que de justice lorsque l’on creuse un peu leurs arguments. Ils utilisent la religion comme mode de défense contre l’injustice qu’ils ressentent, comme d’autres, avant eux, utilisaient les idéologies totalitaires en croyant participer à la construction d’un monde meilleur, plus juste et débarrassé de l’exploitation de l’homme par l’homme ou pour faire exactement le contraire dans le cas de l’extrême-droite. Cela signifie que certains de ces jeunes peuvent être provisoirement inaccessibles; en particulier ceux qui se sont déjà laissés totalement endoctrinés avec implication militante. Mais les autres, la majorité, sont accessibles à la discussion.

Je parle ici en tant qu’ancien soixante-huitard tendance à l’époque, disons pour faire vite, Cohn-Bendit. J’ai connu en 68 ceux qui sont devenus par la suite patron de presse, philosophe, publicitaire ou communicateur distingués et qui brandissaient alors, exaltés, le petit livre rouge de Mao, soutenant ainsi le plus grand massacre que la Chine ait connu dans son histoire et l’État le plus totalitaire, après celui de Staline et de Hitler. Sans oublier la bande d’Action Directe et encore d’autres qui ont mal fini par désespoir parce qu’ils avaient trop espérer. Il ne faut donc pas se tromper d’analyse. N’oublions ni la part de monstruosité destructrice potentielle qu’il y a en nous ni la part de raison, de tendresse, de joie de vivre et d’envie de persévérer dans notre existence sur laquelle nous devons nous appuyer. C’est pourquoi j’appelle à l’organisation, pour nos jeunes des collèges surtout, d’assemblées de discussion, dans les écoles, en dehors des cours, pour que tout puisse se dire et être débattu, tant pis si parfois c’est compliqué et que les réponses manquent, mais au moins, apprenons à en parler sereinement. Ne laissons pas les individus isolés ou les groupes factieux déverser leur haine sur les réseaux sociaux sans apporter de réponses à ceux qui peuvent les entendre.

Palaiseau, le 12 janvier 2015

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