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Lettre à tous les croyants, athées ou non…

Le sacré aujourd’hui

Maintenant que l’effervescence est passée, essayons de penser calmement! Qu’est-ce que le sacré? Tout d’abord, on ne peut pas dire « rien n’est sacré, tout peut se dire » sans être contradictoire. Le sacré signifiait à l’origine un tabou, une interdiction et/ou une obligation: par exemple: ne pas toucher à ce qui représente la communauté. Ne pas toucher, au sens propre, pour ne pas souiller; puis ne pas toucher au sens figuré, d’abolir, de supprimer. Aujourd’hui, le sens du sacré, dans ce sens précis, existe encore dans notre société de la marchandisation généralisée. Par exemple, on ne touche pas à la monnaie (interdiction de la bruler, de la détruire, de la copier). Ainsi, lorsqu’on dit: « rien n’est sacré, tout peut se dire », on lance en fait une nouvelle injonction de sacralisation: On ne touche pas à la liberté totale d’expression. C’est le sens du mouvement actuel. La liberté totale d’expression pour chacun d’entre nous est notre sacré.

On va donc parler et reparler de la laïcité mais il faudrait apprendre à se dire vraiment pourquoi nous avons besoin d’une telle loi aujourd’hui. Nous en avons besoin non pas pour respecter les religions et les idéologies avec ou sans dieu, et les reléguer dans le privé individuel; car un lieu de culte ou de réunion n’est jamais un lieu individuel. Et les dieux et les idéologies, nous le voyons tous les jours, ont toujours soif. Nous avons besoin de la laïcité, pour tenir en respect toutes les religions et toutes les idéologies contre leur tendance et leur tentative de totalitarisation de la vie humaine, autrement dit de la destruction de toute joie de vivre, de toute ironie gouailleuse, jouissive et créative. Il faudra bien un moment donné prendre le courage de le leur dire. Chaque citoyen a le droit de croire ce qu’il veut, mais dès que sa croyance devient un mode de vie nécessairement partagé et une explication totale du monde cela devient, de fait, une religion, avec ou sans dieu, qui menace non seulement les autres croyances mais la vie des autres. Par conséquent, la laïcité vue ainsi est la garantie de notre liberté car elle ne permet pas qu’une croyance religieuse ou autre s’impose comme la seule possible. D’une certaine façon, plus il y a de religions, de croyances de toutes sortes, plus chacun peut croire ce qu’il veut et reste libre aussi de ne pas croire. Cependant, ce n’est malheureusement pas si simple.

Les croyants ne sont pas que religieux

C’est un fait humain actuel que la plupart d’entre nous ne peuvent pas croire sans penser que ce à quoi ils croient est la vérité toute nue; toute acte de croyance invente dans son mouvement même la vérité. Et ce que tout croyant ignore et ne peut même pas envisager c’est que l’on puisse vivre aussi, en étant bon et joyeux comme Spinoza, sans croire en quoi que ce soit et sans avoir aucun espoir d’aucune sorte. Et qu’on peut aussi bien vivre sans croire en Dieu que sans croire au Père-Noël.

Il est difficile pour tous les croyants (et pas seulement les religieux) de considérer que la liberté d’expression pour tous c’est nécessairement reconnaitre et accepter que sa propre croyance n’est qu’une croyance parmi d’autres, c’est-à-dire une invention humaine, une fiction, un roman que des êtres humains ont partagé dans le passé, souvent par force, contraintes et inquisitions diverses et qui finit par devenir plus ou moins une coutume familiale, associative ou nationale. Cela a engendré un clivage contradictoire dans la vie des êtres humains dans les sociétés modernes. Marx avait déjà souligné la contradiction du scientifique, par exemple du biologiste ou du paléoanthropologue, qui découvre les principes naturels de la procréation et de l’évolution la semaine et qui le vendredi, le samedi ou le dimanche croit aux miracles divins ou à une vierge qui devient mère après avoir été fécondée par un ange ou encore que le monde a été crée il y a 5775 ans. Mais, à bien y regarder, il y a quelque chose de commun entre les religions et la science. C’est la « Vérité ». Les uns pensent la posséder, les autres pensent parvenir à la découvrir. Vérité ne signifie pas ici vérité juridique, qui est une décision pragmatique de justice, mais celle, métaphysique, d’une identité postulée entre la pensée et le reste du monde. C’est ce postulat qui rend difficile pour la plupart des croyants d’être en mesure de réévaluer ce qu’il pense, de tenir compte de leur expérience réelle de la vie; leur pensée fonctionne alors de manière autonome, séparée du reste de leur corps, ils deviennent alors, progressivement, au sens propre du terme, insensibles.

Les religions chrétiennes donnent l’impression d’avoir compris, mais ce n’est qu’une impression. Elles font semblant de jouer le jeu de la laïcité mais elles attendent de prendre leur revanche. Elles sont toujours en embuscade. Il suffit de rappeler les grandes vagues de manifestants chrétiens exaltés de l’année dernière dans ce pays qui luttaient contre l’octroi de droits aux homosexuels. Les mêmes qui n’avaient pas non plus hésité, il y a quelques années, à porter plainte contre les dessins « blasphématoires » de Charlie Hebdo. Commençons à céder un pouce et ils prendront le bras! On me dit: mais il ne faut pas heurter les croyances et ne pas provoquer inutilement pour ne pas risquer le pire. Mais moi aussi, je suis heurté par les croyances que je considère comme des résidus de l’histoire humaine et qui, compte tenu de ce que nous apprenons aux enfants en classe et dans les universités, véhiculent des tissus d’absurdités. Mais je n’empêcherai pourtant jamais personne de les penser. Et si ceux qui croient en quelque chose veulent se moquer de ce que je dis ou de ce que j’écris, je n’irais jamais demander à l’État de les faire taire.

Que faut-il vraiment apprendre pour vivre ensemble librement?

Être heurté, blessé, c’est la condition de tous ceux qui veulent vivre leur humanité pleinement. Ne pas vouloir heurter, blesser et ne pas vouloir être heurté ou blessé c’est se priver de l’apprentissage de la tolérance et de la relativisation des croyances, de toutes les croyances. Toute relation saine avec un autre être humain implique de relativiser sa propre pensée pour écouter celle de l’autre. Dans relation il y a relatif sinon il y a meurtre potentiel. Pour cela il ne faut pas poser le sacré dans notre croyance mais ailleurs, en dehors des croyances, dans un mode de vie général accepté par tous. Cela porte un nom: liberté d’expression de paroles et d’écrits. La limite à cette liberté ne peut également être définie que par une loi commune et non une loi particulière. Par exemple, l’appel au meurtre, à la haine, c’est-à-dire à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité physique de l’individu.

Voilà ce qu’il faut apprendre à faire, tous autant que nous sommes, pour vivre ensemble. Accepter d’être moqué, pour rire et pour ne pas se prendre au sérieux. Musil disait dans « l’homme sans qualité » que toute idéologie (avec ou sans dieu, c’est moi qui ajoute) a comme caractéristique de se transformer en absurdité dès lors qu’on veut la mettre en pratique. Oui! Vous avez bien lu, avec ou sans dieu. Parce qu’il existe des athées militants qui sont eux aussi persuadés de posséder la vérité. Ce sont aussi des croyants, ils croient en la vérité. Je récuse pour ce qui me concerne le terme d’athéisme qui est un terme inventé par les croyants pour stigmatiser ceux qui sont sans dieu; car ils veulent dire qu’il leur manque quelque chose. Les mots ne sont pas neutres et ils véhiculent toujours des idées auxquelles nous ne faisons même plus attention par habitude. Le terme d’antisémitisme en est un exemple frappant puisqu’il a été inventé par ceux-là même qui le prônaient; des judéophobes compulsifs et racistes du XIXe siècle. Ce sont ceux, des Français d’ailleurs comme Vacher de Lapouge, qui ont inventé les mythes aryen et sémite dont se nourrira le petit peintre viennois. Et, à voir ce qui se passe, je me demande parfois si ce dernier n’a pas fini par gagner la guerre. Car certains se cachent même derrière ce concept fallacieux avec une certaine fierté car il leur permet, selon eux, de se différencier des racistes. J’ai encore entendu certains s’exclamer: « je suis antisémite, mais je ne suis pas raciste ». Mais un judéophobe est un raciste comme un autre, c’est-à-dire un sociopathe. Le délit de racisme ne signifie pas que les races existent mais que les racistes classifient dans un certain ordre les êtres humains dans des catégories fantasmatiques qu’ils nomment races. Comme ce sont des hommes blancs qui ont inventé le concept, ils ont bien sûr classés la « race blanche » au sommet de la classification; mais tout raciste à le loisir de modifier le classement, si je puis dire. Mais le concept d’antisémitisme laisse supposer qu’il existe une race sémite et donc une race aryenne supérieure à la précédente, ce qui était le fantasme de ceux qui les ont inventées partagé par les nazis. C’est pourquoi reprendre ces concepts me donne la nausée car j’ai l’impression que les nazis ont fini par nous contaminer sans que nous nous en soyons rendu compte.

Je n’ai nullement besoin d’un concept spécifique pour vivre libre et capable de parler avec chaque être humain de la terre sans le stigmatiser a priori ou le prendre pour un imbécile parce qu’il croit ceci ou cela. Il existe tellement d’êtres humains; chacun pense à sa manière, chacun est un monde, irréductible, unique et irremplaçable. Et chacun d’entre nous n’arrivera qu’une fois dans toute l’histoire du monde. Je ne suis pas sûr que nous parvenions un jour à vivre ensemble, tous, sans se faire la guerre, sans massacre, mais nous pouvons au moins essayer d’inventer la manière d’y parvenir. Je ne me considère pas comme possédant la vérité. Et je ne demande nullement que les autres pensent comme moi. Je ne crois en rien, et je n’ai donc l’espoir de rien. Et je vous assure que je vis très bien comme ça. Sénèque, avant Guillaume d’Orange, avait écrit: « renonce à espérer et je t’apprendrais à agir. » Spinoza aurait approuvé.

La liberté d’expression n’est donc pas la paix des braves, c’est un principe de surveillance, de « containment », permanent de notre tendance au totalitarisme, à la quête du pouvoir absolu et de la toute-puissance infantile. Il y aurait long à dire à ce propos. Nous devons apprendre à nous surveiller nous-mêmes, chacun d’entre nous, pour accepter les autres au lieu de les rejeter parce qu’ils ne pensent pas comme nous.

Il y a sans doute plusieurs manières d’organiser cette retenue, cette contrainte. Retenons-en deux, la manière française et la manière américaine. La manière française est issue de la lutte entre deux totalitarismes, l’Église catholique et les rationalistes radicaux. Les uns, pour le dire à la française, bouffaient du curé tandis que les autres bouffaient avec le curé. La laïcité à la française permet l’irrespect des religions mais je ne suis pas sûr qu’elle accepterait l’irrespect et la moquerie des dogmes scientifiques. Elle interdit les démonstrations publiques d’appel à la haine, et tolère la constitution de fait de communautés tout en proclamant des objurgations permanentes envers le communautarisme. La manière américaine permet les démonstrations publiques de racistes et d’appel à la haine mais interdit le blasphème et l’irrespect des croyances. La première forme semble contraindre davantage à accepter la relativisation des croyances religieuses et à faire l’expérience de la tolérance envers l’autre dont je parlais précédemment, mais l’État peut, à chaque instant, changer d’avis. La seconde qui repose sur l’interdiction de critiquer les religions, permet à tous de considérer que la croyance de sa communauté est la vérité sans avoir à la confronter à celle des autres. Là, chaque communauté vit une sorte de totalitarisme local mais ne peut pas l’imposer à l’ensemble des communautés; mais il est des formes de communautés qui sont de fait interdites, notamment les idéologies sans dieu. Ces deux formes sont louables et ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Personnellement j’ai vécu les deux formes et je ne sais pas encore laquelle constitue la manière ultime pour vivre en bonne communauté sans s’entretuer. Les deux sont améliorables à moins que nous en inventions de meilleures.

Mais allons encore un peu plus loin. Il ne s’agit pas seulement ici, avec la laïcité et la liberté d’expression, de telle ou telle religion, de tel ou tel dieu ou de telle ou telle croyance. Mais de notre tendance compulsive, obsessionnelle et sociopathologique, à l’explication totale du monde, à la quête de l’absolu. Et dans ce cas, nous ne sommes plus présents au monde, nous vivons dans un monde fantasmé. Comment savoir si nous sommes présents au monde? En vérifiant à chaque moment si nous sommes capables d’écouter l’autre calmement et en prenant ce qu’il dit en considération pour tenter de le comprendre, sans chercher à le convaincre de penser comme vous mais en recherchant quelque chose de commun; c’est la recherche ou la construction de ce qui est ou devient commun qui est justement le propre de la « communication », comme Montaigne le pensait, qui nous permet de vivre ensemble. D’ailleurs, la science elle-même n’est pas exempte de cette pathologie. Elle a maintenant ses intégristes totalitaires avec les projets paranoïaques de Google avec le « transhumanisme ». Paranoïaque parce que nous retrouvons chez les personnes schizophrènes paranoïaques la construction d’un tel système délirant qu’ils répètent continument et qui est pour eux la seule réalité. Nous retrouvons donc également un tel système dans les religions avec ou dans dieu, mais aussi dans la science dévoyée lorsqu’elle veut devenir la religion générale de l’humanité. C’est le projet Google. Ce dernier n’est pas moins dangereux, bien au contraire, que ceux qui nous soulèvent le cœur aujourd’hui.

Jacques Jaffelin, 08 janvier 2015

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